‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 12 sur 38 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

de m'entourer de tous les renseignements possibles. Je m'adresse donc à vous en toute hâte, vous priant de me transmettre açec toute la célérité possible ce que vous sauriez de positif sur ce sujet; voici les principaux points sur lesquels je ne suis pas encore fixé.

Quelle est la puissance et l'influence respective des deux partis étranger et moscovite ? Quels sont leurs principaux chefs? Quel est le degré de capacité ou de popularité de Constantin? Savez- vous quelque chose des motifs qui l'ont empêché de monter sur le trône ? Ne serait-ce pas l'accord unanime des puissances de l'Europe qui craignaient son moscovitisme? Les étrangers ont-ils réellement mal servi dans la guerre? Nicolas a-t-il à craindre de voir les Moscovites se tourner contre lui et proclamer Constantin, s'il les emploie exclusivement dans la guerre de Turquie ? L'établissement des colonies militaires se rattachait-il à l'existence de quelqu'un de ces partis? Qu'est-ce que Paskévitch? Un Moscovite ou un tenant du parti étranger? Qu'était-ce que cet Yermolow ^ qui commandait l'armée du Caucase, a été privé de ce poste et paraît avoir été un Moscovite prononcé? Avezvous quelques détails sur la conspiration de la place d'Isaac?

Vous voyez, mon ami, que voilà une fameuse série de questions! Répondez-moi sur tout cela, et en général sur la position des Russes, tout ce que vous saurez et ce qui ne vous aura pas été absolument confié sous le sceau du secret; car je ne voudrais pas abuser de votre bonne foi, et je vous préviens d'avance que ces détails seront pro-

I. Alexis-Petrovitch Ermolov ou Yermolow (1773-1861) se distingua dans la campagne de 1812, commanda l'artillerie russe en i8i3, fut nommé gouverneur de Géorgie en 1817, démissionna en iSaj et vécut depuis lors dans la retraite.

bablement publiés. Je compte sur votre complaisance et votre activité.

Je vous écris aujourd'hui tout à fait une lettre d'égoïste : courte et dans mon pur intérêt; j'ai presque l'air d'un industriel. Mais mon excuse, c'est que je passe un examen de droit dans deux jours, et que j'ai encore quelques titres à repasser ; je n'ai donc pas le temps de causer avec vous comme je le désirerais. D'ailleurs, en fait de nouvelles, il n'y a pas grand'chose; le voyage de Rosny, comme je vous le mandais, n'a pas eu de résultat; on sent l'impossibilité de construire un ministère qui ne soit pas national, et on est libéral comme les Italiens sont esclaves, d'après Alfieri, en frémissant. Aussi les évoques obéissent insensiblement aux ordonnances; on parle même d'un nouveau ministère plus à gauche. Mais pas de certitude dans tout cela ; l'attitude des Chambres décidera la question.

L'ouvrage de Rio rencontre des critiques : un article dans la Reçue française lui est peu favorable ; on lui reproche de n'avoir pas assez approfondi son sujet, d'être trop frivole, d'avoir décrit un progrès de l'esprit humain qui n'est pas progressif, d'être en un mot au-dessous de son sujet. Ne sachant pas si vous connaissez l'ouvrage, je ne puis vous en parler qu'en l'air; je serai bien content d'avoir votre avis quand vous l'aurez lu. Je suis fâché de ces critiques partant du parti libéral, car je crains qu'elles ne détournent de plus en plus de nos opinions l'ami Rio qui, je crois, a été passablenlent adulé par l'aristocratie. Je compte, pour y remédier, sur la rectitude de son esprit et la noblesse de ses sentiments ; mais il faut que nous le prêchions, et je compte m'y mettre dès demain.

Adieu, mon cher ami ; pardon si je suis si laconique et

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surtout si intéressé dans ma correspondance ; mais pressé entre le Code civil et les Institutes, je n'ai que le temps de vous renouveler l'assurance de mon inébranlable attachement.

Alph. d'Herbelot.

Ce 7 janvier (1829).

Je suis bien en retard dans notre correspondance, mon cher ami, car je compte à peine pour un quart de lettre l'épître intéressée que je vous ai adressée à la fin du mois dernier. Mes excuses sont d'abord un examen de droit dont je me suis heureusement débarrassé, il y a quelques jours, et puis ces maudites visites du jour de l'an qui sont pour moi une source de colère toujours renaissante. Ainsi, donnez-moi l'absolution, j'espère ne plus pécher à l'avenir.

Je vous mandais, dans mes dernières lettres, qu'il n'y avait en politique rien de nouveau ; j'ai à peu près aujourd'hui la même chose à vous dire ; cependant la maladie de M. de la Ferronnays ', qui va l'obliger probablement à se retirer du ministère, pourra compliquer nos affaires; on parle sérieusement, pour le remplacer, de M. de Chateaubriand, et cela ne m'étonnerait guère, car je sais de science certaine que ce dernier a écrit derniè-

I. Auguste-Pierre-Marie Ferron, comte de la Ferronnays (17JJ-1842), émigré, aide de camp du duc de Berry, maréchal de camp (i8i4), pair de France (i8i5), ambassadeur à Copenhague (1817), à Saint-Pétersbourg (1819), ministre des affaires étrangères (janvier i8a8), lieutenant général (novembre 1828). Très en faveur auprès du parti libéral modéré, il avait été pris, le I" janvier 1829, dans le cabinet même du roi, d'une défaillance qui était le prélude d'une grave maladie ; il dut démissionner en avril 1829, fut nommé ambassadeur à Rome en février i83o, et abandonna ce poste après la révolution de juillet. C'est le chef de la famille décrite dans les Récits d'une sœur.

rement à un de ses amis : « Je m'ennuie à Rome à la mort; à soixante ans, on ne quitte pas impunément le coin de son feu; dans un mois je reviens à Paris, et je descends soit aux afFaires étrangères, soit au bureau du Journal des Débats, pour recommencer l'opposition. » Ce fait, peu honorable pour l'écrivain ministre, est certain, et probablement le ministère, qui va de concessions en concessions, accordera celle-ci comme tant d'autres. Nous verrons ce qu'il en adviendra. En attendant, on nous élabore une loi municipale sur laquelle il transpire peu de renseignements, attendu qu'elle a été faite en différents sens, déjà deux ou trois fois, et qu'il n'est pas encore bien prouvé qu'elle soit à sa dernière édition. Cependant M. Le Peletier d'Aunay », un des commissaires, a dit à quelqu'un de ma connaissance que les libéraux seraient contents. Je crois, comme vous, qu'elle sera incomplète ; mais si elle donne quelque peu de vie politique à nos provinces, elle sera déjà un grand bienfait dont il faudra savoir gré à ses auteurs.

Il est encore un autre besoin national que je crois aussi impérieux que les autres, et qu'il n'est pas encore question de satisfaire : c'est l'établissement légal d'une garde nationale dans tout le royaume ; ce sera le sceau de notre liberté. L'existence d'une nombreuse armée permanente me semble incompatible avec notre gouvernement constitutionnel ; il y aurait là trop de chances pour un prince conquérant; et d'autre part, nous ne pouvons pas rester désarmés en face de l'Europe en armes : il faut donc un moyen qui puisse apaiser l'une et l'autre inquiétude.

I. Louis-Honoré-Félix, baron Le Peletier d'Aunay (1782-1855), auditeur (1806), préfet de Tarn-et-Garonne lors de la création de ce département (1808), d'Eure-et-Loir, puis de la Stura (i8i3), député (1827-1848), conseiller d'État, membre de la Législative (1849).

D'ailleurs, les habitudes militaires se perdent chaque jour ; il ne faut pas qu'elles disparaissent complètement, car il peut revenir des jours d'orage et le souvenir de nos anciennes victoires ne suffirait pas à nous protéger. Je sais qu'il pourra paraître ridicule de sortir du cours de M. Cousin pour aller prendre un fusil et faire l'exercice ; mais il faut être patriote jusqu'au bout, et savoir donner autre chose à son pays que des déclamations plus ou moins spirituelles, qui ont besoin d'être appuyées sur des faits. Du jour où il y aura en France 400,000 jeunes gens en état de paraître un beau matin en ligne de bataille, nous n'aurons plus à craindre ni les fusillades de la rue Saint-Denis, ni les mépris de l'Autriche ; cela vaut la peine d'y songer, et, pour ma part, aussitôt la loi municipale obtenue, je me promets bien de crier sur les toits : « Garde nationale, ou pas de liberté intérieure ni d'indépendance extérieure qu'on ne puisse nous ravir. »

Vous voyez qu'il me prend des velléités belliqueuses de temps en temps; c'est que, par cela même que je redoute l'influence militaire, je ne vois d'autre moyen de la prévenir que de rendre une armée permanente inutile. Je crois qu'un grand malheur pour la France serait de perdre totalement son esprit guerrier ; quand on est franchement dévoué à une cause, qu'on y a foi, il faut pouvoir, au besoin, tirer l'épée pour elle ; car je crois, comme Cousin, que les grandes révolutions ne se font que par l'épée. Je ne veux pas que la France, Don Quichotte de la liberté, envoie par toute l'Europe ses enfants importer ses doctrines ; mais je veux qu'elle puisse héroïquement les défendre, si on vient les attaquer chez elle, et qu'au besoin, elle rappelle à ses adversaires Jemmapes et Valmy, et les volontaires de 1792.

Au moment où je reprends cette lettre, que j'avais été

contraint d'interrompre, on m'apporte une lettre de vous. Les détails que vous me donnez sur le baron d'Anskarsward ^ m'intéressent vivement ; continuez à m'entretenir de cet homme, car dans mon libéralisme cosmopolite, je prends une vive part à toutes les querelles, à toutes les généreuses résistances que la liberté soulève dans le monde. Quant à votre état moral, remontez-le et ayez bonne espérance. Riez de ceux qui vous appellent globiste et idéologue, en songeant que dans un an vous pourrez professer hardiment ces doctrines, et que, globistes et idéologues comme vous, vos amis seront là pour vous soutenir. Non, vous n'avez pas monté la machine de votre vie sur un ton trop élevé. Ce mot qui m'a vivement frappé ne peut avoir d'application à votre égard ^. Jeune, placé dans la situation la plus heureuse pour arriver à tout, doué au plus haut point (je ne cherche point à vous flatter) de talent et de vertu, à quoi ne pouvez-vous pas parvenir? Vous êtes de ceux qui sont prédestinés à marcher en tête d'une civilisation, et, dans les honneurs ou dans la disgrâce, vous serez toujours un étendard pour vos amis et un des espoirs de la France. Sans doute, le moyen âge doit avoir pour vous de vifs attraits ; alors il y avait place dans le monde pour ces existences isolées qui, debout au milieu des médiocrités environnantes comme la tour du châtelain parmi les cabanes des vassaux, ralliaient à elles les masses, et subsistaient par ellesmêmes, par leur propre puissance, sans appui extérieur.

1. Charles-Henri, baron, puis comte d'Anskarsward (?-i865), membre héréditaire de la Chambre de la noblesse de Suède, chef du parti libéral. Ce qui subsiste de la correspondance échangée entre lui et Montalembert a été publié dans la Revue d'histoire diplomatique de janvier 1906.

2. Ici Montalembert a crayonné en marge : « Voyons en 1839 et 1849 ! » C'est bien une réflexion d'adolescent, impatient d'être plus vieux de dix ou vingt ans.

Ces jours sont passés, le règne des grandes individualités est passé ; c'est aux associations qu'est aujourd'hui livrée la terre. Il y a là, sans doute, moins de gloire et d'enchantement, mais il y a plus de chances d'être utile aux hommes et de leur faire du bien ; c'est encore une belle puissance que celle de servir son pays et d'augmenter le bien-être de ses frères, chose dont, par parenthèse, ces héros de fer du moyen âge s'occupaient bien peu. Ne vous laissez donc pas trop aller à la mélancolie ; elle vous conduirait à l'ennui de vous-même, et à une molle et permanente tristesse qui aurait pour vous des charmes, que vous caresseriez, qui éteindrait la sève de votre âme, et ferait de vous un être inutile, quand un si grand avenir est devant vous. Secouez ces dispositions, raidissez-vous contre les contrariétés et les ennuis de votre position ; ne vous fatiguez pas à causer avec des gens qui ne vous comprennent pas ; parlez-leur des Belts qui sont gelés, et du dernier spectacle de la cour : ils ne vous contrediront pas, ne vous traiteront pas de globiste; vous garderez pour nous les secrets de votre avenir et les confidences intimes de votre cœur ; vivez dans le futur et comptez-y, cela ne vous manquera pas.

Quand vous recevrez cette lettre, j'aurai sans doute reçu votre réponse à mes questions sur la Russie ; continuez à me mander ce que vous pourriez savoir sur les royaumes du Nord ; je m'occupe en ce moment de regarder un peu de près à la position de la France, relativement aux diverses puissances européennes, et je cherche à m'entourer des renseignements les plus exacts sur ce sujet; votre correspondance me sera bien utile, et je me recommande à vous pour cela.

J'ai un grand projet : je ne sais si je l'exécuterai, je crains qu'il ne m'écrase ; j'aurais dessein de m'occuper

d'une histoire complète du protestantisme en France, depuis Calvin jusqu'à la prise de La Rochelle. C'est une époque mal connue, mal appréciée, une révolution dont tous les résultats sont aujourd'hui accomplis; je pourrai dire en finissant : le torrent s'est arrêté là, et ses eaux ont définitivement tari; c'est cela qui m'a séduit, et puis l'éclat, l'importance, l'immensité du sujet, cette lutte religieuse, un peu féodale, où point même, ce me semble, une aurore de républicanisme, et ces grands caractères bons ou mauvais, et ces dévouements qui, dans l'un ou l'autre parti, ennoblissaient jusqu'aux crimes et aux fureurs. Mandez-moi ce que vous pensez à ce sujet, bien franchement, car ce n'est encore chez moi qu'un projet qui peut être combattu par tous les arguments possibles. Si vous croyez qu'il vaille la peine d'être suivi, indiquezmoi les livres allemands, anglais ou français peu connus, que je pourrais consulter pour la partie morale et politique du sujet; quant aux mémoires et aux récits de faits, ils ne me manqueront pas, et je les consulterai longuement et, j'espère, avec impartialité et conscience. Quant à vous, pensez toujours à l'Irlande, c'est une idée magnifique, et conservez toujours bonne place dans votre cœur à votre tout dévoué, Alph. d'Heubklot.

J'apprends à l'instant même que M. de Chateaubriand n'est pas, à ce qu'il paraît, appelé au ministère; on hésite entre M. Pasquier ^ et M. de Mortemart ^^ homme loyal,

1. Etienne-Denis, baron, puis duc Pasquier (1767-1862), conseiller au parlement de Paris (1^87), incarcéré sous la Terreur, maître des requêtes (1806), conseiller d'État (1810), préfet de police (1810), directeur général des ponts et chaussées (i8i4), gax'de des sceaux et ministre de Tintérieur par intérim (iSi5), président de la Chambre des députés (1816), garde des sceaux (i8i;), ministre des affaires étrangères (1819), P»"* <^e France U821), président de la Chambre des pairs (août i83o), chancelier de France (iSS;), membre de l'Académie française (1842).

a. Gasimir-Louis-Victurnien de Uochechouart, prince do Tonnay-Cha-

LKTTRES d'aLPHONSE d'hERBELOT. 4

5o LETTRES A MONTALEMBERT.

dit-on, et qui a l'avantage de n'être engagé avec aucun parti; mais si, comme on l'assure, il est disposé à refuser le portefeuille, le gâteau sera pour M. Pasquier, qui n'en fait pas fi ; ce sera sa cinquième ^ restauration au ministère ; nous verrons si, de ce corps froid et sec, il sortira pour la première fois quelque chose d'un peu noble et énergique.

rente, duc de Mortemart (1787-1875), émigré, entré au service sous l'Empire, ofiBcier d'ordonnance de Napoléon (1810), baron de l'Empire (i8i3), pair de France et colonel des Suisses (1814), maréchal de camp (i8i5), ambassadeur à Saint-Pétersbourg et lieutenant général (1828). A la fin de juillet i83o, Charles X, déterminé trop tard à faire des concessions, le chargea à son corps défendant de constituer un ministère qui n'aboutit pas. Il continua de siéger à la Chambre des pairs sous Louis-Philippe, et fut fait sénateur en i852.

1. D'Herbelot exagérait, car Pasquier n'avait été que trois fois ministre: il est vrai qu'en i8i5 il avait géré deux ministères ensemble. Mais en dehors de ses amis des centres, qui rendaient justice à ses remarquables qualités, on accusait volontiers l'insistance de son ambition, et on le surnommait l'Inévitable.

Ce 2^ janvier (1829).

Je commence, mon cher ami, par vous remercier des détails que vous me donnez sur les questions que je vous avais soumises, ou plutôt du résultat de v^os observations personnelles. Je suis fâché que vous n'ayez rien de plus positif à me dire sur la question principale, et je vous avoue que je ne sais si je continuerai mon petit travail à ce sujet; je reçois de part et d'autre des nouvelles si discordantes, les uns me disent avec tant d'assurance que je n'ai pas le sens commun, les autres que j'ai raison, que je ne sais vraiment qu'en penser, et crois que le plus sage est de rester tranquille jusqu'à nouveaux renseignements.

Avant de commencer mon bulletin politique qui sera long aujourd'hui, je vous dirai franchement qu'une phrase de votre dernière lettre m'a fait de la peine. Vous me dites que vous connaissiez la tendance de M. Rio nu royalisme pur, et vous ajoutez : « J'éprouve pour lui une vive sympathie, car je sens très bien que le môme malheur pourrait m'arriver. » Quoi ! vous, esprit ferme et grave, des dégoûts, de petites répugnances pourraient un jour vous éloigner des amis du pays, de la cause que je regarde comme seule nationale ! Vous admettez la possibilité d'une défection! Mais en supposant que le parti constitutionnel puisse avoir des torts, entraîner à des fautes, en supposant qu'il ne soit pas la vérité (vous voyez que je vais loin), que gagner à s'en séparer? Ce parti est celui de

la France, celui qu'elle aime ; si des circonstances passagères ou une influence extérieure quelconque écrasaient un jour la liberté, où irions-nous, que ferions-nous après la bataille? Car il y en aurait une, soyez-en sûr, et la charte ne tomberait pas sans qu'il fût donné pour elle un coup d'épée. Croyez-vous que ces royalistes si fervents soient plus religieux en général que les libéraux? qu'ils soient de taille à raviver ces vives et sublimes croyances, tout cet enthousiasme du moyen âge qui, à vous comme à moi, fait souvent battre le cœur? Non, mon ami, avec les doctrines absolutistes, nous aurions l'engourdissement que sait si bien infuser M. de Metternich i, et voilà tout. Nous aurions pour les âmes molles la dégoûtante immoralité de Rome ou de Naples, pour les âmes fières et indépendantes Vincennes ou Sainte-Pélagie, ou bien pour asile quelque brèche en quelque coin du monde où nous puissions trouver un tombeau, comme Santa-Rosa ^ à Navarin, Pacchiarotti 3 dans les montagnes de Figuières. Quant à moi, je l'avoue, mon parti est pris; mes souvenirs de famille, mes liaisons, ma conscience me rivent inébranlablement à la cause constitutionnelle; c'est là ma vie, mon avenir; c'est la route d'où rien ne me détournera, ni les sottises possibles de nos prétendus défenseurs, ni les menaces de nos éternels adversaires; je crois que nous sommes perdus si nous n'avons pas la liberté ; qu'il n'y a plus pour nous ni bonheur, ni mora-

1. Glément-Wenceslas-Népomucène-Lothaire, comte, puis prince de Metternich (i^^S-iSSg), alors ministre dirigeant de l'empire d'Autriche.

2. Santorre, comte de Santa-Rosa (1783-1825), l'un des chefs de la révolution militaire piémontaisc de 1821, quelque temps ministre .de la guerre, s'expatria après la délaite de Novare, se mit au service des Grecs insurgés et périt non pas à Navarin, mais dans l'île de Sphactérie.

3. Joseph Pacchiarotti (ijgo-iSaS) participa, lui aussi, au mouvement piémontais de 1821, puis alla combattre avec les insurgés espagnols, et mourut des suites de ses blessures.

lité, ni perfectionnement possible; le jour où la liberté tomberait, je ne vois d'autre alternative que de me faire tuer sur le champ de bataille, ou bien d'aller vivre en Amérique, peut-être dans votre Irlande, que sais-je? à Florence ou à Rome, car, s'il faut vivre en sigisbée ou en lazzarone, mieux vaut aller mener cette vie là où la liberté est depuis longtemps une plante desséchée, que là où elle fut naguère un peuplier superbe, maintenant casse en deux par l'orage, mais dont il reste encore des traces, et des traces poignantes pour qui a compté pouvoir se reposer sous son ombre. Pardon, mon cher ami, pardon de cette boutade patriotique ; si je me suis ainsi déboutonné devant vous, j'espère que vous ne m'en saurez pas plus mauvais gré que je ne vous en veux de votre vilaine petite allusion à un demi-tour à droite, incompatible avec la rectitude de votre esprit et de votre amour pour la France.

Je passe maintenant à la partie politique qui aura aujourd'hui quelque importance, vu l'approche des Chambres. Je vous dirai, d'abord, ce que vous savez sans doute, que nous quittons la Morée ; il semble que depuis dix ans nous ne mettions le pied dans un pays que pour en retirer promptement nos bannières, à un signe de l'Angleterre; car on dit que nous quittons la Morée sur la sommation de l'Angleterre et sur menace d'une guerre dans trois mois, faite de concert avec cette infernale Autriche ; nous avons obtenu à grand' peine la promesse du ministère anglais qu'il protégerait ce qui reste de la Grèce, et ne permettrait pas aux Turcs de passer l'isthme de Corinthe. M. de la Ferronnays est, dit-on, en partie malade de cette concession forcée. Car, que ferions-nous contre l'Angleterre, avec une marine encore incomplète et un seul point sur la Méditerranée, éloigné du théâtre

de la guerre, Toulon, tandis qu'elle a une armée de vaisseaux, Malte, Gibraltar, et sur les lieux mêmes, Gorfou et les Ioniennes ! En attendant, il faut remplacer M. de la Ferronnays, et cela doit, dit-on, être décidé avant le 29; le ministère est dans une grande perplexité et probablement à l'agonie; on pense cependant qu'il pourrait se replâtrer encore, en s'adjoignant M. de Rayneval i; mais M. de Ghateaubriand a déclaré ne pas vouloir correspondre avec ce ministre, et on craint l'auteur des Martyrs, qui a sous sa main M. Hyde de Neuville, la cabale des importants ou Glub Agier 2, et le Journal des Débats. On ne sait que l'aire, on louvoie, on donne l'intérim à ce pauvre M. Portails 3 qui n'en peut mais, et doit trouver singulier que les affaires étrangères et tout le mouvement de l'Europe ne puissent, comme les affaires de la justice, se passer dans la chambre de madame son épouse, qui a la grande main, au moins quant aux nominations, dans le département de son mari. Ges hésitations du ministère, et surtout le retour précipité du prince de Polignac 4 à

1. François-Joseph-Maximilien Gérard, comte de Rayneval (1778-1836), diplomate de carrière, sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères en 1821, ambassadeur à Madrid et pair de France en i83a.

2. François-jNlarie Agier (1780-1848), fils d'un constituant, substitut à la Cour impériale de Paris (1810), député (1824-1831), siégea d'abord parmi les ultras, puis fut un des chefs de la défection contre le ministère Villèle, ce qui lui valut d'être en 1828 vice-président de la Chambre et conseiller d'État. Il fut élu de nouveau député en i834.

3. Joseph-Marie, comte Portails (1778-1856), fils du premier ministre des cultes de Napoléon, conseiller d'Etat et directeur de la librairie (1810), destitué et exilé à la suite de l'affaire d'Astros (i8ii), premier président à Angers (i8i3), conseiller d'État et conseiller (i8i5), puis président de chambre (1824), à la Cour de cassation, garde des sceaux (janvier 1828), ministre des affaires étrangères (mai 1829), premier président de la Cour de cassation (août 1829), membre de l'Académie des sciences morales (i832), sénateur (i852).

4- Jules-Auguste-Armand-Marie, prince de Polignac (1780-1874), second fils de l'amie de Marie-Antoinette, émigra tout enfant, fut impliqué en 1804 dans le complot de Cadoudal et détenu jusqu'en 1814, pair de France (1816),

Paris, ont donné quelque consistance au bruit que ce favori du roi serait mis à la tête du gouvernement. Cette nouvelle paraît bien improbable, quand on songe aux opinions bien connues du prince, à l'eftroi qu'il a toujours inspiré aux constitutionnels, et d'autre part à l'état de la nation et à la composition de la Chambre, où la gauche vient encore de se recruter de plusieurs voix. Aussi, quelques gens pensent que ce bruit est semé à dessein par les libéraux, pour inquiéter les esprits à l'ouverture de la session, et rendre plus ferme et plus circonspecte l'attitude de la gauche. Cependant, j'ai vu ces jours-ci quelques constitutionnels bien informés qui paraissent ajouter foi à cette nouvelle, et un jeune homme d'une opinion bien différente, le fds de M. de Bois-Bertrand ^ m'a dit qu'il n'était pas question de donner les affaires étrangères à M. de Polignac, mais de recréer en sa faveur la place de ministre de la maison du roi, ce qui lui donnerait entrée au conseil. Tout cela, comme vous voyez, est bien peu certain, bien problématique ; je ne sais moimême qu'en penser.

Au moment où je continue ma lettre, on m'assure que l'intrigue qui voulait porter au pouvoir M. de Polignac a manqué ; on donne pour certaine la nomination de M. de Mortemart. M. Pasquier a été écarté par l'influence du parti doctrinaire et des libéraux en général, qui lui gardent rancune depuis 1820 2, et espèrent d'ailleurs arriver plus

ambassadeur à Londres (i823), ministre des affaires étrangères (août 1839) et bientôt président du conseil, condamné à la prison perpétuelle comme signataire des ordonnances de juillet, gracié en i836.

I. Etienne Tessière de Bois-Bertrand (i^So-iSSS), chef de division au ministère de l'intérieur, député (i824-i83i), partisan déterminé du ministère Villèle, conseiller d'État et directeur des établissements d'utilité publique.

a. Lors de l'assassinat du duc de Berry, Pasquier, ministre des affaires étrangères dans le cabinet Decazes, avait accepté de rester dans le second

vite aux alTaires en laissant le ministère faible et sans consistance ; on paraît croire cette année que le budget sera vivement attaqué par la gauche; ses membres, qui se sont déjà réunis une ou deux fois, sont extrêmement mécontents de la conduite des agents inférieurs du gouvernement dans les départements ; les discussions seront probablement orageuses. Quant à la loi municipale, elle sera fort libérale : élection directe des conseils de préfecture et de communes, vote des centimes additionnels, etc., et c'est, dit-on, un calcul d'une partie du ministère. Car on a la certitude presque absolue que c;ette loi sera rejetée à la Chambre des pairs. Ainsi le ministère se sera donné les gants de faire une loi nationale, et il aura occupé toute une session de la Chambre des députés pour aucun résultat; c'est une escobarderie assez adroite; nous verrons si elle réussira.

Vous savez peut-être que M. de Peyronnet ^ vient de faire paraître une brochure , intitulée Esquisses politiques. Il y tranche en même temps du Montesquieu et du Lamennais : ouvrage où je trouve quelques pages écrites de verve, mais qui d'ailleurs n'apprend rien de plus que les éternelles lamentations de la Gazette, est hérissé de gasconnades et plein de cette suffisance qui n'a jamais quitté le très peu honorable pair.

Vous me demandez des détails sur ce projet de journal dont Cornudet vous avait parlé ; la Jeune France ^ est

cabinet Richelieu, qui avait fait de la politique de conservation et éliminé les doctrinaires du conseil d'État.

1. Pierre-Denis, comte de Peyronnet (i;;8-i854), avocat à Bordeaux, président du tribunal de cette ville (i8i5), procui^eur général à Bourges (1816), puis à Rouen (1820), député (1820-1827), garde des sceaux (1821), pair de France (1828), ministre de l'intérieur (mai i83o) et signataire des ordonnances, condamné à la prison perpétuelle (décembre i83o), gracié (i836).

2. La Bibliographie de Hatin indique parmi les journaux de 1829 « La Jeune France, journal de philosophie, littérature, sciences, arts, spectacles, etc. »

morte avant d'avoir vu le jour. Vous savez combien un journal politique est chose diCficile à fonder ; le nôtre a échoué, faute d'argent; il est donc absolument inutile que je vous entretienne de ses doctrines arrêtées, de sa destination; ce serait renouveler mes regrets, à moi qui ai célébré ses funérailles, et vous en donner à vous, qui n'étiez pas à l'enterrement.

J'ai à peine quelques lignes à consacrer à votre chère Irlande ; je présume que vous vous en occupez sérieusement. Rio me disait hier qu'il vous aurait conseillé d'écrire une monographie, la vie de Grattan, par exemple, avec un essai préliminaire sur l'histoire d'Irlande. Je ne vous le conseille pas ; une vie, cela a trop l'air d'un extrait de la Biographie universelle ; il vaut mieux aborder la difficulté de front. Peut-être ne feriez-vous pas mal de chercher à vous mettre en relation avec M. de Hauranne fils ^, qui, comme vous le savez, s'est beaucoup occupé des affaires de ce pays. Si vous le désiriez et que vous n'ayez pas en votre pouvoir de prompts moyens de communications avec ce jeune homme, écrivez-moi ce que vous voudriez savoir de lui. Je tâcherais d'être mis en relation avec M. de Hauranne par M. Dubois 2, connu intimement de plusieurs de mes amis, et auquel je vais

1. Prosper-Léon Duvergier de Ilauranne (1798-1881), fils en effet d'un député de la Restauration, siégea lui-même à la Chambre de i83i à 1848 et aux deux Assemblées de la seconde république. D'abord doctrinaire, il devint après 1840 un des plus violents adversaires de Guizot et prit une part importante à la campagne réformiste. Il publia sous le second empire une Histoire du gouvernement parlementaire, qui lui valut en 1871 un fauteuil à l'Académie française.

2. Paul-François Dubois (1793-1874)1 professeur de rhétorique au collège Charlemagne (1820), destitué en 1821 pour sa collaboration aux journaux d'opposition, fondateur du Globe (1824). inspecteur général de l'Université (i83o), député (i83i-i848), membre du conseil de ITuiversité (1839-1807), directeur de l'École normale (i84o-i85o), membre de l'Académie des sciences morales (1870).

me faire présenter. Cette affaire est un peu chanceuse, car je ne connais ni par moi, ni par les miens M. de Hauranne; mais avec de la persévérance, cela pourrait peutêtre réussir; répondez-moi à ce sujet, je ferai tout ce que je pourrai.

Adieu, mon cher ami, courage, résignation, songez à la fin de votre exil.

Votre tout dévoué,

Alph. d'Herbelot.

5 février (1829).

Tandis que votre diète suédoise, ou plutôt quelques-uns de ses membres se débattent assez inutilement, à ce qu'il paraît, contre les prétentions du pouvoir, notre Chambre à nous est ouverte et paraît peu disposée à fléchir à tout vent. Je vous regrette aujourd'hui plus que jamais, mon cher Montalembert, maintenant que les événements sont dignes d'intérêt ; nous deviserions à loisir sur les choses qui se passeraient sous nos yeux, au lieu de nous lancer, à des semaines de distance, des lambeaux de lettres qui ne retracent qu'à demi nos impressions. Tout fait présumer une session animée ; la Chambre se dessine avec une fermeté inattendue; la droite, tout étourdie du discours du roi ^ et de la fuite de M. de Polignac devant la puissance de l'opinion publique, tarde à se rendre au combat; ses bancs sont dégarnis, et dans toutes les commissions, même celle de l'adresse, elle parvient à peine à fourrer un ou deux membres. La gauche paraît unie et compacte ; on sait que M. Hoyer-Collard a puissamment contribué à faire élever à la vice-présidence M. Dupont de l'Eure 2,

1. Le 25 janvier 1829, à l'ouverture de la session, Charles X avait prononcé un discours très constitutionnel, dont, disait-on, Martignac était l'auteur.

2. Jacques-Charles Dupont, dit Dupont de l'Eure (i;63-i855), avocat au parlement de Normandie avant la Révolution, accusateur public près le tribuual criminel de TEuro, membre du conseil des Cinq-Cents (1:98), président à la Cour de Rouen (1812), membre du Corps législatif (i8i3), repré-

6o LETTRES A MONTALEMBERT.

dont la nuance est pourtant bien différente de la sienne ; les députés de province ont été retrempés par leurs commettants : mécontents de rinfluence encore énorme du parti Villèle, effrayés par cette ombre de ministère Polignac que l'imprudence de la cour a évoquée, on ne sait trop pourquoi, ils paraissent décidés à demander au ministère autre chose que des promesses. Ce pauvre ministère, tout clopin-clopant, est bien embarrassé de sa personne et sera probablement traîné à la remorque par la Chambre; et c'est un malheur, car on dit que le budget sera violemment attaqué, que des dépenses peut-être utiles seront censurées ; le ministère fera des concessions et on ne lui en saura aucun gré, comme de tout ce qu'il a fait jusqu'à présent.

Toutes les prévisions dont je vous faisais part dans ma dernière lettre, sur le choix d'un ministre des affaires étrangères, ont été trompées: nous sommes dans le système des intérims '. Deux jours avant l'ordonnance royale, quelqu'un de ma connaissance causant avec M. Bourdeau ^, aujourd'hui sous-secrétaire d'Etat à la justice, lui parlait de la possibilité d'une recomposition du ministère avec les éléments déjà subsistants : « Mais, » dit M. Bourdeau, « ce ne serait qu'un mauvais replâtrage. » Il paraît qu'il n'était pas encore dans le secret quand il se jugeait ainsi lui-même.

sentant aux Cent-Jours, député (1817-1848), garde des sceaux (août-octobre i83o), membre du gouvernement provisoire :(i848) et de l'Assemblée constituante (1848).

1. L'intérim des affaires étrangères avait été confié au garde des sceaux Portails, qui était suppléé par un sous-secrétaire d'État à la justice.

2. Pierre-Alpinien-Bertrand Bourdeau (i;;;jo-i845), avocat à Limoges, pi'ocureur général (i8i5), député (i8i5-i83i et 1834-1837), procureur général à Rennes (1816), destitué pour son opposition au cabinet Villèle (1824), directeur général de l'enregistrement (1828), sous-secrétaire d'Etat à la justice (janvier 1829), garde des sceaux (mai), premier président à Limoges (août), pair de France (1837).

Cependant les partisans du ministère défendent assez bien cette singulière mesure. Nous étions, disent-ils, menacés d'un ministre des alï'aires étrangères nommé sous l'influence anglaise ou sous l'influence russe; il valait mieux avoir un cabinet faible qu'un cabinet dépendant d'une politique étrangère quelconque; il fallait attendre pour se composer définitivement l'impulsion des Chambres. Vous le voyez : toujours des Chambres; M. Royer-CoUard a eu bien raison de dire dans son discours d'ouverture que les progrès du régime constitutionnel augui entaient chaque jour l'influence de la Chambre.

Il parait que la commission de l'adresse est assez embarrassée : vous savez l'affreuse conduite du ministère Wellington ï envers les réfugiés portugais 2, et l'accueil qu'ils ont reçu à Brest; on ne sait comment parler de cet événement dans l'adresse au Roi et on voudrait bien cependant en toucher quelques mots, car on craint de choquer trop vivement l'Angleterre, surtout au moment où nous avons quelques troupes exposées en Morée; ce contretemps retardera de quelques jours peut-être la présentation de l'adresse.

Vous savez probablement que notre expédition de Morée revient dans un état désastreux; j'ai rencontré il y a deux ou trois jours, dans le monde, le comte Maison ^, que j'avais vu s'embarquer frais et bien portant : il est hâve, défait, maudissant la Grèce et les Grecs; d'après

1. Arthur Colley Wellesley, duc de Wellington (1769-1852), le vainqueur de Waterloo, était depuis i8t>8 chef du ministère anglais.

2. Il s'agit des Portugais qui s'étaient expatriés pour fuir le régime autocratique de dom Miguel.

3. Nicolas-Joseph, marquis Maison (ij-i-1840), volontaire de 1592, général de brigade après Austerlitz, divisionnaire en 1812, pair de France (i8i4), commandant l'expédition de Morée (1828), maréchal de France (1829), ministre des affaires étrangères (novembre i83o), de la guerre (i835).

62 LETTRES A MONTALEMBEUT.

lui, nous aurions perdu plus du tiers de nos soldats ; pendant la traversée du retour, on aurait jeté à la mer les malades par vingtaine; et, en effet, on dit que celui de nos régiments qui a le plus souffert a perdu la moitié de ses hommes. Nous sommes décidément chanceux en expéditions depuis 1814, et tout cela ne devrait guère nous engager à partir pour Alger; on en parle cependant pour cet été ; j'espère que cela n'aura pas lieu ; je crois que ce serait encore une armée sacrifiée.

A propos, on reparle décidément de M. de Chateaubriand pour remplacer M. de la Ferronnays ; ses amis le poussent de toutes leurs forces, et comme ils ont de l'influence, ils finiront peut-être par réussir ; je crains que ce ne soit pas un bien habile homme d'affaires ; l'avenir nous l'apprendra, si tant est qu'il saisisse jamais le portefeuille.

Parlons maintenant de vous : je ne vous demanderai pas si vous vous amusez là-bas, si vous y menez une vie confortable, comme disent les Anglais ^ ; je suis d'avance sûr de votre réponse. J'ai appris qu'entre autres contrariétés, votre curateur à Londres ne voulait pas vous envoyer de documents sur l'Irlande. Quel trembleur! nous n'avons certes pas en France de pires ventrus que ce tory; ce retard est vraiment malencontreux, car le moment est bien choisi pour s'occuper de l'Irlande, et s'il vous fallait attendre jusqu'à vingt-cinq ou vingt six ans, vous seriez très probablement prévenu. Je vous offre toujours mes services, si vous persistez dans votre projet; je ferai des pieds et des mains pour vous avoir des renseignements de M. de Hauranne.

I. L'didiecii{ confortable était encore en effet un néologisme et un anglicisme à cette époque, comme l'atteste une remarque de Nodier, reproduite dans le Dictionnaire de Littré.

Vous vous rappelez saus doute que dans une de mes dernières lettres je vous parlais d'un projet bien vague encore de m'occuper de l'histoire du protestantisme. Ce projet prenait cha({ue jour plus de consistance, quand on est venu me dire que Mignet allait publier un grand ouvrage, non pas sur le seul règne de Henri IV, comme je le croyais, mais sur le même sujet que moi ^; cela m'a désorienté, car Mignet est un rude athlète, et après lui je n'oserais guère paraître dans la lice, bien que je n'eusse dessein de publier que dans six ou sept ans. Cette spécialité me souriait pourtant bien, et je serai vexé d'être obligé d'y renoncer. Donnez-moi votre avis à ce sujet, et s'il vous venait quelque bonne idée sur cette matière, faites-m'en toujours part.

Je vous dirai que l'ouvrage de Rio n'a décidément pas eu grand succès; il est chanceux cette année; il n'a pu faire son cours aux Bonnes Lettres 2, faute d'un assez grand nombre de souscripteurs. Son livre n'a pas paru assez fort; on a trouvé que son histoire progressive de l'esprit humain ne marchait pas ; il n'y a pas de temps d'arrêt ; on ne voit pas où en était arrivé l'esprit humain à telle ou telle époque de l'antiquité ; c'est plutôt un bon cours de littérature sur des sujets d'ailleurs bien rebattus, qu'un ouvrage savant et original; il manque surtout de connaissances approfondies sur l'Orient et la philosophie indienne ; j'espère que son second volume le relèvera ; il s'en occupe avec zèle, et, dès que viendront les beaux jours, il ira se réfugier à Margency et continuer vivement

1. Ce grand ouvrage de Mignet demeura toujours à Tétat de projet.

2. La Société des Bonnes Lettres, fondée en 1821 dans le but « d'entretenir le goût des sciences et des saines doctrines littéraires », avait ouvert des cours et installé un cercle d'études. Son organe était : Les Annales de la littérature et des arts, qui disparurent eu 1829 en même temps que la Société.

ses travaux. Dans ce moment, la veine de nos écrivains s'est bien ralentie; à l'exception des Orientales de Victor Hugo ^ qui ont fait elï'et dans le monde poétique, il n'a paru aucun ouvrage d'importance qui mérite l'attention. Nous manquons bien d'études fortes, et le vice de l'éducation première que nous recevons tous, le défaut de haut enseignement bien combiné, se fait vivement sentir. A Paris, les chaires de la Sorbonne rendent sans doute des services ; mais ces leçons disséminées, qui ne sont suivies d'aucune relation entre les professeurs et les élèves, et dont nos institutions universitaires ne rendent pas la nécessité bien évidente, sont insuffisantes. On avait parlé d'établir des chaires dans quelques villes du royaume : on semble y avoir renoncé ; les autorités, toutes villélistes, s'y refusent, et il paraît que la tentative de ce genre faite à Besançon par Amédée Thierry ^ n'a pas eu de succès. Je crois que le seul remède à cette plaie d'ignorance qui ronge notre jeunesse serait des cotisations personnelles des citoyens de nos grandes villes pour établir à leurs frais des chaires municipales ; alors on s'y intéresserait davantage, car on n'estime bien que la science que l'on paie ; malheureusement, il y a encore bien peu en France d'intelligence des intérêts et nulle disposition à y faire des sacrifices; on est patriote jusqu'à la bourse, et on n'encourage de son argent aucune entreprise nationale. Groiriez-vous, par exemple, que le duc Decazes prend tous les jours ses journaux à location dans

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