I. Villèle-GorbièrePeyronnet
•i. Benjamin Constant de Rébecque (ijGj-iSSo), le célèbre publiciste, descendant de protestants français expatriés en Suisse, revendiqua la nationalité française en i:;96, fut nommé au Tribunat après brumaire et en fut bientôt éliminé pour son attitude opposante. Il s'exila ou fut exilé, rentra en 1814, se rallia bruyamment au début des Cent-Jours à Napoléon, qui le fit conseiller d'Etat, fut exilé pour quelques mois au début de la seconde Restauration, devint député en 1819, et président du conseil d'État après la révolution de i83o.
3. Il est assez singulier qu'un lettré comme Alphonse d'Herbelot n'ait pas identifié le sonnet d'Oronte, dans le Misanthrope.
4. François-Régis, comte de la Bretèche de la Bourdonnaye (ijôj-iSSg), officier en 1789, émigré, membre du conseil général de Maine-et-Loire sous Napoléon, député (i8i5-i83o) et chef de l'extrême droite, ministre de l'intérieur (août-novembre 1829), pair de France (janvier i83o).
5. Simon, comte Ravez (i;;7o-i849), avocat à Lyon (1791) puis à Bordeaux (1:93), député (1816-1829), président de la Chambre de 1819 à 1827, premier président à Bordeaux, pair de France (1829), membre de l'Assemblée législative (1849).
présidence rentrée et évitant le plus possible la tribune; M. de Montbel i, dont l'honneur et la haute probité sont estimés de tous les partis, s'est trop compromis pour M. de Villèle, et n'est d'ailleurs qu'une vertueuse médiocrité. Aussi le parti chancelle, est incomplet à la Chambre ; on dit qu'il nourrit quelque espérance dans ce M. Gautier 2, qu'on aura ainsi vu tour à tour l'idole de tous les partis, et qui parait avoir récemment repassé à droite. Mais il n'a pas confiance en sa force, il sait qu'il n'a pas de nation derrière lui, que le temps dégarnit ses cadres chaque jour, et qu'il n'est bon qu'à faire une opposition de cour et de salon. Il n'a pas besoin de parler par les fenêtres, lui, comme il le reprochait naguère à l'opposition de gauche, car il ne se place sous les fenêtres personne qui veuille l'écouter.
Gornudet vous aura sans doute écrit combien notre ami Rio est mécontent de Vatimesnil, du Globe, du parti libéral en général, combien il est ennuyé, découragé, rêvant parfois pour asile une justice de paix dans le Morbihan. Il dit qu'il a été mal servi par les constitutionnels qui l'ont mal récompensé du refus de la censure ; d'autre part, les absolutistes voudraient bien l'attirer à eux sous le prétexte du danger du catholicisme ; il est balançant entre ces deux extrêmes, ses opinions politiques et ses opinions religieuses, dont il fait, à tort je crois, deux
1. Guillaume-Isidore Baron, comte de Montbel (1787-1861), maire de Toulouse en remplacement de son ami particulier Villèle (i8ao), député (1827i83o), dans le cabinet Polignac | successivement ministre de Tinstruction publique, de l'intérieur et des finances, condamné par contumace à la prison perpétuelle en décembre i83o.
2. Jean-Élie Gautier (1781-1858), riche armateur de Bordeaux, député (i824-i83i), l'un des chefs de la dcfection contre le cabinet Villèle, pair de France (i832), fsous-gouverneur de la Banque (i833>, ministre des finances (mars-mai 1839), sénateur (i852), président du conseil central des éjçliscs réformées.
choses séparées qui ne peuvent marcher ensemble. Voilà le malheur d'avoir eu opinions et société diverses, d'avoir pensé avec le côté gauche et vécu avec le faubourg Saint- Germain; on a des engagements avec l'un et l'autre parti et on se trouve à chaque instant dans l'embarras. Nous autres jeunes gens, qui grandissons les uns près des autres en union intime de croyances politiques, nous ne serons pas, j'espère, exposés à de tels combats; et s'il vient des jours difficiles dans notre carrière politique, au moins nous resterons serrés les uns près des autres, et n'aurons point à longuement délibérer pour quelle bannière nous voulons vivre et mourir.
Votre dernière lettre m'a suggéré une observation que je m'empresse de vous faire : vous dites que la corruption du peuple suédois serait, pour un partisan de l'ignorantisme, un puissant argument contre la diffusion des lumières. Mais connaissez-vous bien les mœurs des paysans suédois? Ne les jugez-vous pas un peu d'après le dégoût que vous inspire la haute société de Stockholm, dont vous n'êtes guère sorti? Un jeune homme de beaucoup de talent et de finesse d'observation, M. Ampère fils I, qui a parcouru, il y a peu de temps, les campagnes de la Suède et de la Norwège, m'a donné sur la moralité des campagnards suédois des notions bien différentes des vôtres ; il m'a cité plusieurs traits de vertu et de délicatesse arrivés, m'a-t-il dit, en sa présence, et qui entraîneraient une bien autre conclusion que la vôtre. Faites-y attention; ne confondez pas Stockholm et les paysans, et vous trouverez peut-être que la Suède, comme l'Ecosse et une
I. Jean-Jacques-Antoine Ampère (1809-1864), fils du grand physicien, lui-même épris de voyages, d'histoire et de littérature comparée, suppléant de Fauriel et de Villemain à la Sorbonne après i83o, professeur au Collège de France (i838), membre de l'Académie des inscriptions (1842) et de l'Académie française (i84j).
grande partie de T Allemagne, donne un nouvel exemple de l'influence de l'instruction sur la moralité d'un peuple.
J'aborde maintenant la grande question de votre dernière lettre, le protestantisme, et je vous avoue que mes réponses seront celles d'un homme qui est bien pris au dépourvu, car mes idées ne sont pas encore arrêtées sur la matière ; je suis préoccupé de la grandeur du sujet, et voilà tout ; j'en suis encore aux études préliminaires. Vous me demandez si je serai catholique, protestant ou rationaliste. Je voudrais savoir d'abord au juste ce que vous entendez par rationaliste; en attendant, je m'en vais vous exposer franchement quelques-unes de mes opinions du moment, bien vagues, bien peu coordonnées; vous leur donnerez tel nom que vous jugerez à propos.
Je suis croyant, du moins jusqu'à preuve contraire ; je suis surtout parfaitement convaincu de la nécessité d'un culte et d'une religion, non seulement pour le peuple, mais encore pour les grands et les petits, et comme je ne vois rien qui me semble meilleur que le catholicisme, et que je suis né dans cette religion, je m'y tiens. Mais je ne suis pas exclusif : je ne crois pas que hors l'Eglise romaine il n'y ait pas de salut, et je pense que le luthérien et le quaker de bonne foi peuvent se sauver comme le solitaire de Port-Royal. Dès lors, vous pouvez juger que mon point de vue ne sera pas celui du catholique absolu; le protestantisme ne m'apparaitra pas comme une doctrine vicieuse et pernicieuse. Aussi, je ne gémirai pas sur ses triomphes; je les regarderai comme une des dispositions de Dieu sur le monde, non comme une punition pour le relâchement des Églises catholiques, mais comme une combinaison qui rentre dans l'harmonie nécessaire et universelle. Je vais plus loin : je le regarde comme une combinaison profondément heureuse pour notre Europe.
A l'époque où le protestantisme a paru, l'esprit d'examen (car ce n'est certes pas la Réforme qui en a gratifié le monde), l'esprit d'examen impie, audacieux jusqu'à la licence, remettant en question jusqu'à l'âme et Dieu, se propageait rapidement en Europe. Pour tous en con- Yaincre, vous n'avez qu'à lire Machiavel, Bembo, Politien, Erasme et surtout Rabelais, les représentants de cette école mythologico-philosophique à laquelle avait donné naissance l'arrivée en Occident des savants de Constantinople. Ces hommes aux locutions élégantes et attiques (à l'exception de Rabelais, qui, de tous les Grecs, n'avait eu en vue que Diogène), nous préparaient wne réforme assez semblable à celle que méditèrent plus tard Grimm, Voltaire, d'Holbach ou Diderot, et cela, je vous l'avoue, me fait lever le cœur. Notez que dans les pays où la Réforme protestante n'a pas eu lieu, par exemple en Espagne et spécialement en Italie, ce mouvement de libertinage et d'athéisme donné par le siècle de Léon X s'est continué, et que la haute société de Rome ou de Naples de nos jours ressemble considérablement pour les mœurs et les croyances à celle dont Bembo et Boccace nous retracent si crûment les aventures. Au milieu de cette révolution intellectuelle s'est jeté le protestantisme, avec ses croyances ferventes et son spiritualisme allemand, ce spiritualisme qui a passé de mains en mains, depuis les luthériens jusqu'aux amis de la vertu i, depuis Mélanchthon jusqu'à Sand 2. Le protestantisme a pris la
1. Le Tagendbund ou ligue de la vertu était une association politicoreligieuse, formée en i8i3 parmi les étudiants allemands pour secouer le joug de la France ; ses tendances révolutionnaires la firent dissoudre après la victoire de la coalition.
2. Charles-Louis Sand (1795-1820), étudiant allemand, poignarda l'écrivain Kotzebue, considéré comme vendu à la Sainte-Alliance, et fut condamné à mort.
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liberté d'examen, telle et moindre encore que la lui donnait son siècle ; il y a ajouté une forte dose de foi et de courage allant jusqu'au martyre. Il a fait une réforme religieuse et morale, alors que les beaux esprits semblaient en préparer une scandaleuse et boueuse comme le Bas- Empire. Le protestantisme a fait plus : il a réveillé le monde qui s'endormait, bercé par les chants de cette Italie redevenue païenne ; il a remué le catholicisme qui, surpris dans la langueur et la débauche, comme un amant aux bras de sa maîtresse, a fini par retrouver d'abord ses armes, puis sa foi. Car voyez où en était le catholicisme en France par exemple, sous François I" et Henri III, au temps de la duchesse d'Etampes, de Quéluz et de Saint- Mégrin. Eh bien! le frottement du protestantisme a réchauffé la foi rivale ; le catholicisme a été forcé de croire à lui-même comme foi religieuse pour arriver à se défendre comme intérêt politique ; et de cette lutte qui a développé à un si haut point les bonnes et les mauvaises parties de l'âme humaine, est née, ce me semble, la régénération de l'Eglise sous Louis XIV, Bossuet et le grand Arnauld, comme l'appelaient ses contemporains. Voilà en quoi le protestantisme a rempli un beau et noble rôle dans l'histoire du monde , voilà comment, à mon avis, il n'a pas été une punition de Dieu sur les hommes, non plus qu'une déviation de son omniprudence. Maintenant, eût-il été avantageux qu'il triomphât en France? Je ne vois pas trop pourquoi, à moins qu'il n'eût prévenu les turpitudes de la Régence et les bacchanales de la France de Louis XV, comme il l'a fait en Allemagne et en Angleterre i! Mais sur cette question, qui me semble
I. Sans entrer dans une controverse encombrante et déplacée, il faut pourtant noter que dllerbelot se faisait d'étranges illusions sur la rertu de l'Angleterre sous Charles II ou de TAllemagnc au xviii'' siècle.
bien supérieure à la première, je n'ai point encore d'opinion fixe; je tous en parlerai dans une prochaine lettre, ainsi que de bien d'autres choses, si j'ai quelque chose de plus certain à vous en dire. Je vous ai dit sincèrement mon opinion ; je compte avoir de même la vôtre, vos observations, vos critiques ; mon projet n'est que dans ma tête, n'en sortira peut-être jamais, surtout si M. Mignet m'enôte toute la fleur, et il peut être battu en brèche de toutes parts.
Quant à vous, j'espère que l'Irlande marche toujours ; comme nous parlerons de tout cela à votre retour! De grands événements se préparent de ce côté; j'espère que vous pourrez terminer votre travail à l'émancipation de ces pauvres catholiques. Je vous offre toujours mon faible crédit auprès du Globe et, par suite, de M. de Hauranne, si cela pouvait vous être bon à quelque chose.
Je suis pour la vie votre bien dévoué,
Alph. d'Herbelot.
Je vous remercie toujours de vos notices sur la Suède; je vous demanderai dans une de vos prochaines quelques détails sur la cause de la haine profonde qui sépare la Norwège de la Suède. Je vous recommande en même temps le recueil de Sagas, dont Rio vous a dernièrement écrit; il paraît y tenir beaucoup, et, sachant bien que vous n'êtes pas antiquaire,.... votre complaisance. Ne devenez donc pas tant absolu en philosophie; je ne conçois guère les théories de votre Zimnier ^ ; ses doctrines me paraissent, comme à Gornudet, être purement conventionnelles et à l'usage des initiés, comme les mystères d'Eleusis, manquer d'ailleurs de base certaine et ne rien concilier du tout ; vous nous expliquerez cela après votre exil. Adieu.
I. Patrice-Benoît Zimmer (1752-1820), théologien catholique et philosophe allemand.
7 mars (1829).
Les nouvelles politiques que je vous donnais dans ma dernière lettre étaient fort prématurées ; nous n'en sommes pas encore à croiser l'épée avec l'Europe; cependant, tout est un peu à la guerre ; il est bien constant qu'on a dessein de laisser des troupes en Morée, que l'on a d'assez vives inquiétudes de la part de l'Autriche et du Piémont, et que la mésintelligence entre la Russie d'une part, l'Angleterre et l'Autriche de l'autre, prend chaque jour un caractère plus menaçant. Vous savez que tous les beaux projets d'émanciper les catholiques sont à vau-l'eau en Angleterre. L'effervescence des vieux tories et l'obstination du roi, appuyé des conseils du duc de Cumberland ', triompheront facilement de la demi-bonne volonté du duc de Wellington ; on parle d'une dissolution de son ministère ; comment tout cela sera-t-il pris dans votre chère Irlande? that is the question; l'avenir nous l'apprendra, et bien d'autres choses encore, car il est gros d'événements. — A l'intérieur, les affaires prennent une teinte un peu plus rembrunie ; aucune rupture sérieuse n'a eu lieu encore, mais on ne peut se dissimuler qu'elle couve en ce moment. Des modifications assez importantes, et que
I. Ernest-Auguste (1771-1851), cinquième fils de Georges III et frère de Georges IV alors régnant, porta d'abord le litre de duc de Cumberland et manifesta son opposition aux réformes libérales; à la mort de son frère Guillaume IV (1837), il devait devenir roi de Uanovre (tandis que sa nièce Victoria montait sur le trône d'Angleterre).
VOUS avez lues sans doute dans les journaux, ont été apportées au double projet de loi départemental et municipal; les commissions ont mandé M. de Martignac dans leur sein; il a été, dit-on, irrité de ce qu'on voulait porter la main sur son chef-d'œuvre, et a déclaré qu'il retirerait sa loi plutôt que de souscrire à l'amendement qui faisait choisir les maires parmi les membres du conseil municipal. Il a été vivement rembarré par le vieux Dupont de l'Eure, président de la commission départementale, dont l'intégrité égale seule le courage. Son Excellence gasconne n'a pas été fort contente ; on parlait déjà de rompre avec la gauche; celle-ci préparait déjà ses moyens d'opposition ; quelques défections inévitables la refaisaient nécessairement minorité, mais si nombreuse et si puissante qu'elle pouvait facilement balancer la victoire. Depuis, tout paraît s'être un peu remis ; on disait mercredi chez M. Guizot ï que le ministère et la commission se faisaient des concessions mutuelles, mais on a répété ce matin qu'aucun arrangement n'avait été possible, et qu'on s'était séparé avec une bonne dose de mécontentement mutuel. La pétition que l'on discute en ce moment même à la Chambre des députés contre l'existence des missionnaires contribuera peut-être à brouiller les cartes. Au fait, ce Martignac est d'une arrogance et d'une mauvaise foi insupportables. Vous avez vu comme il a traité, dans la discussion imprévue sur la peine de mort, ce pauvre M. de ïracy 2, qui s'est défendu comme un enfant. Ge-
1. François-Pierre-Guillaurae Guizot (1787-18314) était alors remonté dans sa chaire de Sorbonne, et ne devait entrer à la Chambre que l'année suivante.
2. Alexandre-César- Victor-Charles Destutt, marquis de Tracy (1781-1864), fils de Vidéologue, officier sous l'Empire, colonel en 1814, député de l'extrême gauche (1823-1824; 1827-1837; i838-i848), membre des deux Assemblées de la seconde république, ministre de la marine en décembre 1848, dans
pendant les libéraux le ménagent encore, car je sais qu'on a refusé hier au Courrier un article dans lequel on lui disait de rudes vérités ; tout est donc encore in statu quo, bien que le temps soit à la brouille. En vérité, je me demande quelquefois s'il ne vaudrait pas mieux que quelque impertinence du ministère rejetât la gauche dans l'opposition, donnât une majorité momentanée à la droite, et l'entraînât à quelqu'une de ces grosses inepties politiques qui lui ont déjà fait perdre deux fois le pouvoir. Nous avons une Chambre bien incertaine et bien faible ; la nécessité de redevenir opposition séparerait l'ivraie du bon grain, et montrerait à la France quels sont ses vrais et purs mandataires. Aux prochaines élections, pour lesquelles on n'attendrait probablement pas sept ans S la chance tournerait, et nous aurions une Chambre qui nous obtiendrait des institutions bien franches et bien complètes, non plus des lois de pièces et de morceaux, rapetassées avec des débris de la législation impériale. La cause de la liberté est, je crois, décidément gagnée en France, et comme me disait l'autre jour Sainte- Beuve 2, du Globe, à qui je faisais part de mes craintes sur l'issue d'une scission entre la gauche et le ministère, qu'importe qu'on pousse le char de la liberté par devant ou par derrière : il avancera toujours. Et au fait, il n'est peut-être pas mauvais que nous gagnions la liberté au prix de quelques luttes encore ; le repos arrivant trop vite nous abâtardirait, et le trop profond sommeil ne vaut rien pour les jeunes gens, pas plus que pour les
le premier cabinet formé par Louis-Napoléon. Le débat où Martignac l'avait malmené avait été provoqué par une pétition,
I. En vertu de la loi qu'avait fait voter le ministère Villéle, le mandat législatif était alors de sept ans, avec renouvellement intégrai; mais une dissolution pouvait toujours être prononcée par ordonnance.
a. Charles-Augustin de Sainte-Beuve (1804- 1869), le célèbre critique.
peuples jeunes encore dans la vie constitutionnelle. Vous qui habitez la Suède, vous devez avoir un peu en pitié les nations qui ne savent que croiser les bras et regarder l'eau couler.
Savez-vous, à propos, que vous êtes un fameux démocrate! Vous voulez la majorité politique à vingt et un ans, la publicité des assemblées départementales, le droit de voter avec 5o fr. d'impôts. De ces trois prétentions, la seconde seule me paraît bien fondée. Je crains le droit de voter à vingt et un ans : on est trop jeune à cet âge, et on n'a, en général, que des opinions incertaines ou exagérées, par cela même qu'elles n'ont ni base ni but bien sûrs I; quant aux élections à 5o fr., cela rappellerait trop la constitution de 1791. La démocratie a déjà une bien forte impulsion en France avec les journaux, le morcellement des terres, les élections à 3oo fr., et sans la crainte d'une aristocratie puissante qui n'existe pas : elle peut déjà paraître menacer dans l'avenir et cette aristocratie et la couronne ; car, ne nous y trompons pas, ni Tune ni l'autre de ces dernières ne sont populaires en France ; la démocratie seule est ancrée dans les esprits, et nul doute, je crois, qu'une Chambre des députés, échancrée dans ses privilèges par les autres pouvoirs, ne trouvât beaucoup plus de bras prêts à se lever pour sa défense qu'une Chambre des pairs bousculée par les communes. Ne donnons donc pas trop à la démocratie, qui marche bien toute seule et sans qu'on la pousse; dans quelque dix ans, nous verrons bien s'il y a encore quelque chose de sérieux à faire pour elle.
Je vous remercie bien des encouragements que vous
I. Rappelons qu'au moment où il énonçait cette appréciation, d'Herbelot avait lui-même à peine vingt ans.
me donnez pour mon projet sur la Réforme; je suis bien curieux de connaître votre opinion sur les idées que j'ai énoncées à ce sujet dans ma dernière lettre; je suis toujours dans la même incertitude ; je ne sais môme pas encore quel est le plan et l'étendue de l'ouvrage de Mignct, et je ne penserai sérieusement à ma grande entreprise que quand j'aurai des renseignements positifs sur celle de ce rude concurrent, ce qui ne peut tarder. ¥m attendant, je lis les écrivains du xvi« siècle, pour me faire l'idée la plus nette possible du mouvement philosophique qui.... dans les esprits. Je viens de terminer et d'annoter Rabelais : furieux contre ses commentateurs et ces gens prétendus fins qui n'ont vu dans cette boutade, irréligieuse et philosophique à la manière de Voltaire et de Diderot, qu'une longue allusion politique. Je crois que le besoin de liberté légale n'était pas du tout ce qui préoccupait Rabelais et son temps ; c'était uniquement la haine du despotisme papal et monacal, et le dégoût de l'autorité philosophique et religieuse qui blessait les penseurs beaucoup plus que l'autorité politique, dans laquelle ils espéraient au contraire trouver de temps en temps un appui. D'ailleurs, plus je me livre à cette étude, plus je compare le xvi'' et le xvii^ siècle, plus je me persuade, malgré l'anathème lancé contre moi par Gornudet jusqu'à Stockholm, que le xvii** n'a pas continué le xvI^ qu'il a été un mouvement de recul pour l'esprit de liberté dans tout le septentrion de l'Europe, comme plus tard le règne de Napoléon. Pour moi, Louis XIV personnifie l'autorité, fruit du moyen âge, comme Luther et Calvin la liberté, enfant encore en maillot des temps modernes. Or, le xvii^ siècle est pour moi tout entier dans Louis, qui me parait le régler, le représenter parfaitement. Louis est le héros du temps, le
8o LETTRES A MONTALEMBERT.
Dieu de la France, le modèle de l'Europe; or, Louis avec toute sa cour, depuis Louvois jusqu'à Bossuet, c'est le despotisme. La liberté s'est réfugiée à Port-Royal et dans les livres de quelques philosophes qui prennent bien des précautions. Elle est chassée de Port- Royal, et elle ne sort pas des livres de ses solitaires adorateurs ; elle est sans influence sur le siècle qui n'en sent pas le besoin. Enfin, le xvii^ siècle me paraît une réaction de l'esprit d'autorité contre l'esprit d'examen hautain, violent et un peu inconsidéré du xvi^ siècle. C'est le despotisme qui réagit sur la liberté comme au xviii" la liberté à son tour réagira sur le despotisme. Ce sont là, mon cher ami, quelques idées bien incohérentes que je jette sur le papier; elles pourront du moins vous faire pressentir les bases de mon opinion à ce sujet; nous discuterons cela à fond plus tard, quand nous pourrons le faire de vive voix, et que les temps et les mers ne nous sépareront plus. Je ne me justifierai pas pour les éloges à vous adressés, qui vous ont paru porter l'empreinte de l'exagération ; ils étaient, je vous assure, bien sincères, aussi sincères que mon amitié, et dût votre modestie se révolter encore, je ne les désavouerai pas, et je vous répéterai seulement ce vieux dicton, souvenir de rhétorique : Macte animo, generose.
Tout à vous. Alph. d'Herbelot.
J'espérais pouvoir vous donner quelques détails sur la discussion à la Chambre, relativement aux missionnaires; j'oubliais que les lettres pour Stockholm partent le samedi, et que la séance des pétitions a lieu le même jour. Je vous dirai seulement que la discussion paraît devoir être orageuse ; la droite et la gauche ont convoqué leur ban et arrière-ban. La pétition est de l'avocat Isambert; on craint
sérieusement que cet engagement ne presse le schisme de la gauche avec le ministère.
Vous savez sans doute mieux que moi que tout est replâtré en Angleterre, et qu'il va y avoir une espèce d'émancipation catholique; les craintes d'une guerre européenne très prochaine paraissent avoir décidé cette détermination. M. Wellington est comme notre Martignac : il présente des lois auxquelles il ne croit pas, et fait du libéralisme par peur à défaut de conviction.
20 mars (1839).
En vous écrivant, mon cher ami, et en voyant le soleil resplendir devant ma fenêtre, je songe avec bien du plaisir que l'arrivée de l'été nous annonce, quoique d'un peu loin, votre retour, et qu'une grande moitié de votre exil est déjà écoulée; ainsi, du courage et de la patience ; on peut en parler à son aise, aujourd'hui qu'on voit le terme où il n'y en aura plus besoin. Vous ne perdez pas grand'chose dans ce moment, quant aux affaires publiques, j'entends, à être confiné au delà de la Baltique, car nous en sommes encore aux préliminaires de conciliation ou de discorde ; on se fait la petite guerre, en attendant mieux; ne craignez rien, vous serez là quand on aura jeté bas les armes courtoises, et que la partie tragique du tournoi politique aura commencé.
L'histoire de M. de BuUy » a été un épisode assez amusant dans la pièce qu'on représente à notre face à nous, bon public payant et parfois sifflant. On s'est vengé sur cet homme de tous les méfaits des députés villélistes, et comme entre beaucoup d'autres coupables, on l'a pris seul en flagrant délit, on en a fait un vrai bouc émissaire sur lequel on a déchargé tout le feu de la colère constitutionnelle ; le mieux partagé dans cette affaire, c'est son
I. Charles- Joseph-Augrustin de BuUy (1767-1831), inspecteur général du Trésor à Lille, député (i822-i83o). La Chambre renvoya au garde des sceaux une pétition qui l'accusait d'avoir établi frauduleusement son éligibilité.
beau-frère, M. de Villiers ^ qui, pour s'être prêté aux intrigues de M. de Bully, a reçu de M. de Villèle la croix de la Légion d'honneur, quoiqu'il n'eût de sa vie exercé fonction ou place aucune; qu'on aille donc maintenant porter ce chiffon rouge à sa boutonnière pour être traité de confrère par un faussaire ou un mouchard ! Après le faux député, nous verrons le faux électeur, M. Amy *, qui comparaîtra d'ici à quinze jours devant la Chambre, et ainsi sera complet le tableau des moyens électoraux de la dernière administration. La grande querelle est toujours la loi municipale. La loi communale modifiée par les Chambres paraît ne pas devoir éprouver une grande difficulté ; c'est de la liberté presque sans conséquence, qui n'échancre pas gravement les rouages de la machine administrative. Mais la loi départementale a bien une autre portée ; telle qu'elle est dans le projet ministériel, c'est une déception, un attrape-niais pour faire croire aux bonnes gens qu'ils sont libres quand on leur garrotte les mains. Il y a des départements où le droit d'élire les membres du conseil général appartiendra à peine à tous les électeurs du double vote 3; aussi M. Augustin Périer 4