‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 15 sur 38 · Les renseignements font défaut sur ce personnage · texte numérisé non relu

Les renseignements font défaut sur ce personnage

a. Louis-Thomas-Antoine Amy (i76o-i83a), député d'Eure-et-Loir à la Législative (1791), juge au tribunal de la Seine, puis à la cour d'appel de Paris (i8o5), était en 1829 doyen des présidents de chambre à la cour royale de Paris et conseiller d'État. Une pétition l'accusait d'avoir pris part aux élections de 1827, alors qu'une décision du 9 décemibre 1825 allait le rayer de la liste électorale pour insuffisance de cens. Il s'ensuivit à la Chambre, le 11 avril 1829, une très vive discussion, à la suite de laquelle Dupin se sépara de ses amis de la gauche pour voter l'ordre du jour.

3. Aux termes de la loi électorale de i8ao, après la réunion des collèges d'arrondissement, formés de tous les citoyens payant 3oo francs d'impôts, le quart plus imposé se réunissait au chef-lieu en collège de département ou grand collège, pour nommer un certain nombre de députés; c'étaient ces privilégiés, votant deux fois, qu'on appelait « électeurs du double vote ».

4. Augustin-Charles Périer (1753-1833), frère aîné de Casimir Périer, négociant, représentant aux Gent-Jours, député (1827-1831), pair de France (i83a).

disait-il dernièrement qu'avec la loi nouvelle, il était sûr de ne pas être conservé au conseil général, parce que l'aristocratie de l'Isère, qui serait en masse au collège électoral, le repousserait. M. de Barante * est furieux et a dit qu'il regardait comme un crime de la part du ministère d'avoir proposé semblable loi. Enfin, tout le monde est mécontent, excepté le Journal des Débats, qui fait de la reconnaissance à 6,000 fr. par mois, vrai journal d'hommes d'affaires et sans conscience politique, vrai courtier marron en affaires publiques, trafiquant avec le ministère pour avoir une subvention 2, avec l'opinion libérale pour avoir des abonnés.

La première question que l'on va débattre au sujet de ces deux lois, c'est la priorité; le ministère a, dit-on, promis au roi qu'il retarderait autant que possible la discussion de la loi départementale, qui tend à devenir la charte constitutionnelle de nos provinces; il espère, en la laissant dormir jusqu'à la prochaine session, trouver alors un nouveau moyen de la reculer encore et déposséder finalement les provinces du bénéfice de l'affranchissement; au moins, il voudrait qu'on la conservât telle qu'elle est, sans extension du droit électoral, sans élection cantonale, sans extension des attributions des conseils généraux. Ce qui l'eftraie surtout, c'est l'élection par

I. Amable-Guillaume-Prosper Brugière, baron de Barante (1782-186 auditeur (1806), sous-préfet de Bressuire (1805), préfet de la Vendée (1809)1 puis de la Loire-Inférieure (i8i3), conseiller d'Etat et secrétaire général du 1 ministère de l'intérieur après les Gent-Jours, directeur général des contributions indirectes (1816), député (i8i5-i8i6), pair de France (1819}, refusai la légation de Danemark (1820), membre de l'Académie française (1828), ambassadeur à Turin (i83o), à Saint-Pétersbourg (i835).

a. Pour les détails de cette histoire, que Charles X conta plus tard auxi membres du ministère Polignac, cf. des extraits du journal inédit de Guernon-Ranville, cités par Nettemknt, Histoire de La Restauration, t. VIII, p. 5, note I (le chiffre est ici de 12,000 fr. par moi»).

cantons, qui l'empêche de se faire une majorité au moyen de son bataillon de fonctionnaires qui viendrait en masse voter à l'arrondissement, et se trouvera bien dispersé dans les cantons. Or, il est menacé d'un double danger : 1° la priorité, qui, aux yeux du roi, le mettrait en contradiction avec ses promesses, et détruirait immédiatement le despotisme des préfets; a'' les modifications de la commission, qui changeraient en bienfait réel pour la France la petite escobarderie ministérielle. Malheureusement, c'est Dupin ' qui est rapporteur de la loi municipale; or, Dupin, comme dit le Globe, ne hait pas être d'accord avec le ministère ; pétri d'ailleurs d'une forte couche de vanité, il voudra peut-être faire passer au premier rang la loi dont il est rapporteur, et comme il a de l'influence sur une portion du centre gauche, il pourra réussir ; ce serait une petite victoire pour le ministère, et un grand sujet d'espoir pour les ennemis de nos libertés, qui, vivant au jour le jour, se verraient encore pour une année maîtres de nos départements.

Ce ministère est décidément d'une absurdité révoltante. Pendant que toute l'Europe s'émeut autour de nous, M. Portalis traite par dessous la jambe les affaires étrangères, ou plutôt ne les traite même pas, car c'est la chose dont on s'occupe le moins au conseil des ministres. M. de Martignac gasconne et nous retire d'une main ce qu'il semble offrir de l'autre; quant à M. Roy, il est décidément passé au centre droit, et il a le front de venir nous dire que si la consommation a baissé pendant les premiers

I. André-Marie-Jean-Jacques Dupin, dit Dupin aîné (1783-1865), avocat à Paris, bâtonnier, représentant aux Gent-Jours, député (i8a:;-i848), président de la Chambre (i83a-i84o), procureur général à la Cour de cassation (i83o-i85a et i857-i865), membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences morales (i83a), membre des deux Assemblées de la ; seconde République, président de la Législative (i849-i85i), sénateur (1807).

mois de cette année, c'est parce que les libéraux réclament contre les impôts et les monopoles. Tout en gérant tant bien que mal les affaires du pays, M. Roy n'oublie pas les siennes. Vous savez que le droit de pêche, dans les rivières navigables, ne peut s'établir que par autorisation du gouvernement ; cependant M . Roy a fait mettre dans le Gode fluvial un petit article en faveur des propriétaires qui tiennent, par achat ou autrement, des concessions semblables d'autres propriétaires. M. Roy s'est levé et a soutenu cet article, sous prétexte qu'il rendait possibles des transactions légales et confirmait des droits acquis. Le mot de l'énigme, c'est que M. Roy, seul en France, est propriétaire par transaction avec particuliers de quatorze lieues de pêcheries sur la Marne, fruit de la liquidation des ducs de Rouillon, qui a si fort avancé la fortune du présent ministre i; c'est ce qui avait fait dire au Courrier, à la grande fureur du Messager des Chambres, qu'en faisant si habilement ses affaires, M. Roy devrait songer un peu à celles de la France qui en valent bien la peine.

Vous voyez que tout n'est pas encore fini chez nous ; en attendant, l'Angleterre prend une grande et noble mesure, qui doit réhabiliter un peu son Wellington aux yeux de l'Europe. Vous qui, je crois, connaissez assez bien l'Angleterre, écrivez-moi donc ce que vous pensez de son état intérieur, de son aristocratie territoriale, de la position où sa dette et sa singulière constitution la placeraient aujourd'hui à l'égard de l'Europe, dans le cas très probable où une lutte générale ne tarderait pas à s'engager.

I. Un membre du parti ultra, le baron de Frénilly, a encore plus durement traité le comte Roy dans ses Souvenirs (p. 538).

J'ai fait directement demander à M. de Hauranne, par un de ses amis, quelles étaient ses intentions relativement à l'Irlande ; dès que j'aurai une réponse positive, je vous la ferai passer, et je verrai de mon côté si l'on pourrait s'aboucher utilement avec M. de Hauranne; malheureusement M. Dubois, à qui on m'avait présenté, est maintenant en Allemagne à étudier le régime universitaire de ce pays ; je ne désespère pas cependant de parvenir à voir M. de Hauranne utilement pour vous, et j'y ferai tous mes efforts.

La question de la priorité de la loi départementale a été décidée hier ; vous saurez par quel moyen, quand cette lettre vous parviendra : au grand désappointement de l'Assemblée, l'extrême droite s'est levée avec la gauche et ainsi s'est formée la majorité. Le matin même de cette étrange séance, personne ne soupçonnait les intentions de la droite; M. Dupont de l'Eure, qui avait longtemps causé des affaires présentes avec un de mes amis, avant de se rendre à la séance, n'y pensait même pas, et était persuadé que l'adjonction du club Agier au côté droit sur cette question ferait pencher la balance en faveur de la loi communale. D'ailleurs, cette combinaison tenue si secrète est facile à expliquer : l'extrême droite veut faire tomber le ministère, parce que de deux choses l'une, ou il sera remplacé par un ministère pris dans ses rangs, et elle espère alors, au moyen de la dissolution de la Chambre actuelle, gouverner encore un peu la France, ou bien le ministère serait choisi à gauche, ce qui est peu vraisemblable, vu les opinions connues du Roi; alors la droite chercherait à l'entraîner dans des voies exagérées, à le compromettre aux yeux de la partie modérée et un peu tremblotante de la nation, et elle pourrait ainsi reconquérir l'influence qui lui échappe chaque jour. Ce plan

tout autinational n'est pas maladroit, et la gauche fera bien de se défier de ses faux alliés et de repousser leur appui. Car une fois qu'ils l'auraient fourvoyée, ils la laisseraient dans l'ornière sans lui tendre la main. Du reste, cela complique encore la situation des affaires et précipitera nécessairement une crise ministérielle. Elle approche, car, quand le congé de M. de la Ferronnays sera expiré, il faudra bien sortir des intérims et lui choisir un successeur. Toutes les chances sont en ce moment entre M. de Chateaubriand, qu'une grande partie du ministère redoute, et M. de Rayneval.

Cornudet vous aura sans doute rendu compte du nouveau livre de M. de Lamennais ^ Décidément, le clergé catholique a lâché pied. Non seulement il a renié M. de Lamennais, mais M. de Quélen l'a presque anathématisé dans son dernier mandement 2. Il est effrayant de voir comme le clergé s'abandonne lui-même au moment où tant de dangers l'environnent; on dirait vraiment qu'il n'a plus de foi, qu'il a donné sa démission. Tous les écrits tant soit peu hardis et relevés de ses membres, il les désavoue. Son enseignement est pitoyable ; pas une chaire philosophique; de sottes dissertations sur le dogme, si faibles qu'elles prouvent moins que rien; de la morale, pas un mot; de la haute philosophie du christianisme, personne ne s'en doute; il n'y a d'autre différence entre les prédicateurs que celle du plus ou moins de déclamations contre la Révolution et la liberté de la presse ; et puis, les uns parlent français, les autres non, et voilà tout. Je ne sais

I. Du Progrès de la Révolution. Très violent dans la forme, très théocratique encore d'inspiration, ce livre n'en marquait pas moins une évolution dans les idées de l'auteur.

a. L'archevêque de Paris, dans une lettre pastorale au sujet de la mort du pape Léon XII, avait sévèrement qualifié le nouveau livre de Lamennais, qui riposta par deux brochures en forme de lettres.

ao MARS 1829. 89

vraiment où tout cela nous conduira, et je crois que tous ces bons prélats qui s'en vont dire Toffice dans leurs beaux carrosses et nous traitent de Sodomistes et de Gomorrhéens, comme l'évêque de Meaux ', n'en savent pas davantage, M. de Lamennais doit bien regretter d'avoir compromis son beau talent pour ces gens-là; ils l'appellent hétérodoxe, parce qu'ils ne le comprennent pas, et lui jettent la pierre parce qu'ils ne savent d'autre réponse. Je ne crois pas cependant, quoi que vous puissiez en penser, que l'union entre la philosophie ou la liberté et la religion soit dans ce mysticisme de Schelling ^ que vous nous faites connaître par extraits ; faites donc bien attention que ce système, sauf erreur, part d'une base essentiellement fausse, et présuppose la création impossible d'une faculté pure et sans tache dans une nature dégénérée. J'aurais peut-être aussi bien des choses à vous dire sur votre opinion quant à la résurrection des corps, que nous avons assez longuement discutée avec Rourbon 3 et Gornudet ; mais je m'arrête, parce que je n'ai plus de place, que ce n'est pas moi qui suis chargé de la partie philosophique, et que dans une correspondance, de même que dans un gouvernement bien établi, il ne faut pas empiéter sur les pouvoirs les uns des autres. Je remets tout cela à votre retour.

Votre bien dévoué, A. d'Herbelot.

1. Jean-Joseph-Marie-Victoire de Cosnac (1764-1843), grand vicaire de Beauvais avant la Révolution, émigré, curé de Brive-la-Gaillarde après le Concordat, évèque de Meaux en 1819, transféré à l'archevêché de Sens le 19 avril i83o. Il s'agit sans doute d'un mandement contre l'impiété de la jeunesse.

2. Frédéric-Guillaume-Joseph de Schelling (1775-1854), célèbre philosophe allemand.

3. Ce nom peut se lire aussi Bourbon : il désigne évidemment un condisciple ou un ami de jeunesse, sur lequel nous n'avons pu nous procurer aucun renseignement.

6 avril (1829).

Mon cher ami,

Votre longue lettre du 20 mars m'a fait pleinement excuser votre silence dont vous me donnez d'ailleurs un excellent motif. Je ne prétends pas m' inscrire en faux contre vos observations sur le moral des Suédois; je vous avais fait les objections d'Ampère; maintenant j'hésite sur ce point entre ces deux autorités également imposantes et je remets mon jugement définitif à mon premier voyage en Suède, qui ne se fera probablement jamais.

Vous paraissez furieux contre la Chambre des députés et, au fait, elle est bien maigre et a bien petites vues. Mais je ne me sens pas la force de me fâcher autant que vous contre elle. Songez donc que les hommes qui la composent sont la génération de l'empire, des gens qui ont tremblé devant la république ou ont été frappés par elle, puis ont plié douze ans la tête sous le grand empereur ; que voulez-vous attendre d'eux, sinon des demirésolutions, des concessions perpétuelles et de petites colères dans lesquelles les principes et les théories, qu'ils abhorrent, ne jouent que le second rang? La discussion sur la loi départementale est jusqu'à présent mauvaise, faible ; elle devrait leur apprendre ce que c est que les concessions irraisonnées ; la commission i, au lieu de

I. Le rapport sur la loi départementale avait été déposé par le général Sébastian!, mais tout le monde savait qu'il était dû à la plume de Guizot, non encore député.

poser en principe que plus les intérêts à débattre sont de mince importance, plus le cens électoral doit être bas, a été s'écrier qu'il était juste que les hommes qui nomment les députés fussent appelés à nommer leurs conseils de départements ; mais, a-t-on répondu, qu'a de commun la nomination des conseils avec celle des députés? argument qui n'est certes pas bien fort, mais qui eût été absolument impossible à faire si la commission eût déclaré simplement qu'il fallait appeler le plus grand nombre de citoyens possible à l'élection des assemblées provinciales, et en conséquence substitué un cens peu élevé au système des plus imposés ; mais elle a voulu trancher le différend par la moitié, et, comme il arrive toujours en pareil cas, n'a fait le bien qu'à demi, encore à grand'peine. Malgré tout, on pense que la position du côté gauche sur ce point est bonne, car on ne doute guère qu'il fasse passer les amendements de la commission; alors le ministère retirera probablement sa loi et on sera endroit de lui en demander une autre le lendemain matin. Enfin, dans le cas où les amendements ne passeraient pas par la conversion à droite du club Agier, resterait encore la ressource de s'unir avec l'extrême droite pour rejeter la loi, car mieux vaut ne pas en avoir du tout qu'en recevoir une incomplète.

On dit que la majorité du ministère ne serait pas éloignée de faire quelques modifications à son absurde projet; mais la cour s'y oppose de toute sa puissance. Elle craint que si on admet en principe que tous les électeurs à 3oo fr. nomment de droit les conseils de départements, on ne soit obligé d'appliquer à Paris cette mesure. Or, elle voit de suite, à cette seule crainte, se relever à ses yeux la farouche Commune, car elle sent bien qu'avec cette admissibilité de tous les patentés à l'élection, son influence

serait nulle et que les Schonen ^ les Benjamin Constant et autres viendraient probablement remplacer tous ces bons conseillers actuels, qui épurent les comptes de M. le préfet tout en savourant avec lui le vin de Champagne et la dinde truffée 2. Le roi est, dit-on, vivement irrité de l'élection du général Clausel 3 dans les Ardennes, pays qu'il n'habite pas et où il n'est connu que par les souvenirs de i8i5 4. Et au fait, je crois bien qu'il y a aujourd'hui en France une violente tendance démocratique. Ce dernier principe est le seul qui ait de la force et de la vie ; la royauté n'est pas populaire, parce qu'on se rappelle toujours le sang de Waterloo et les manquements de foi faits à la France; que d'ailleurs les princes ont le double vice, aux yeux du peuple, de la morgue et de la nullité. La Chambre des pairs n'a ni l'influence de la richesse territoriale, ni celle d'un talent immensément supérieur, ni celle du petit nombre ; elle n'est qu'un contrepoids qui ne mettrait que des morceaux de papier et pas d'épée dans la balance. Reste donc la démocratie, avec ses journaux, instruments qui travaillent sans cesse, et le morcel-

1. Augustin-Jean-Marie, baron de Schonen (1782-1849), conseiller-auditeur à Paris (1811), avocat général aux Gent-Jours, conseiller à la cour royale (1819), mêlé aux complots de la charbonnerie, député (1827-1837), procureur général à la Cour des comptes (i83o), pair de France (1837).

2. D'après la législation de l'an VIII, qui était encore en vigueur, les membres des conseils municipaux et des conseils généraux étaient nommés par le pouvoir exécutif. C'était d'ailleurs le conseil général de la Seine qui faisait fonctions de conseil municipal de Paris.

3. Bertrand, comte Clausel (1772-1842), neveu d'un conventionnel, souslieutenant en 1791, général en 1799, commanda l'armée d'Espagne après la blessure de Marmont aux Arapiles (1812) ; aux Cent-Jours, il marcha sur Bordeaux qu'occupait la duchesse d'Angoulême, et fut fait pair par Napoléon ; condamné à mort par contumace (1816), amnistié (1820); député (1829- 1842) ; commandant de l'armée d'Afrique (i83o), maréchal de France (i83i), gouverneur général de l'Algérie (i835-i837).

4. On prétendait que Charles X s'était écrié : « C'est un coup de canon tiré contre les Tuileries ! »

lement des terres allant dans une proportion exorbitante, comme l'attestent des tableaux comparatifs publiés par M. de Rambuteau ^ député de Saône-et-Loire, à propos de la nouvelle loi. Une lui manque que la garde nationale pour être maîtresse du pays, et elle Taura. Toutes ces craintes que je vous exprime sont bien peu arrêtées dans mon esprit, bien incertaines et je puis dire désintéressées, car, placé par ma naissance dans la partie démocratique de la nation, lié d'amitié avec plusieurs de ses membres, j'ai tout à gagner et rien à perdre.... depuis quelques mois, en regardant.... intérieur de la nation, il m'est venu.... je n'avais pas jusqu'alors soupçonnées.... qu'il n'y a guère de dévouement et de foi.... dans notre France; on est bien calculateur, bien.... intérêts matériels et la portion vraiment intelligente de la nation est peu nombreuse, et encore moins 2.... Depuis Lafayette jusqu'à l'abbé de Lamennais, il y a un vide immense, occupé par des gens qui ont peu de foi à la cause qu'ils défendent par habitude ou par calcul. D'ailleurs, comme je vous l'ai dit cent fois, toutes ces choses ne sont que pour moi et mes amis ; au dehors, je suis un vrai patriote, uni de corps et de cœur avec les gens qui vont en avant et sans trop regarder en arrière; cette opinion me semble encore la meilleure; tout m'y rattache, Qi je maintiendrai, comme disent les vieilles devises.

L'assimilation que vous faites encore de votre position à celle de Rio ne vous attirera pas de ma part une nouvelle boutade patriotique. Quand vous serez de retour à

1. Claude-Philibert Barthelot, baron de Rambuteau (1781-1869), chambellan (1809), préfet du Simplon (i8n), puis de la Loire (i8i4), représentant aux Cent-Jours, député (1827-1834), préfet de la Seine (i833-i848), pair de France (i835), membre de l'Académie des beaux-arts (i843).

2. Une large déchirure du papier a occasionné ici une succession de lacunes, à travers lesquelles le sens général se reconstitue aisément.

Paris, nous échangerons l'un avec l'autre ce que nous aurons mutuellement de trop, vous d'aristocratie du noble faubourg, et peut-être de sentimentalité politique, moi de démocratisme et de colère plébéienne ; nous nous replacerons ainsi dans le vrai médium, non timide et flottant, mais ferme et philosophique.

A propos de philosophie, vous vous enfoncez diablement dans le mysticisme, pour un homme qui va rentrer dans les affaires pratiques à l'hiver prochain. Je ne prétends pas réfuter votre système, car vous nous l'envoyez par fragments, sur lesquels nous restons longtemps haletants, sans y comprendre grand'chose. Mais il me semble que cette philosophie allemande élève si fort l'âme, et la détourne si brusquement des intérêts sensibles, qu'elle pourrait trop vous éloigner des idées positives auxquelles il faudra vous arrêter, si vous voulez être quelque chose en France. Prenez garde de vous faire un monde d'idées et d'illusions tellement à part que vous ne puissiez en descendre sur terre sans serrement de cœur. D'ailleurs, je ne crois guère à la vérité d'une philosophie si fîère, si peu communicative, et qui est le patrimoine d'un si petit nombre d'individus. Vous m'y convertirez peut-être à votre retour, mais en attendant, je me borne à l'éclectisme, dont je doute encore quelquefois, en cela différent de Cornudet, qui est l'homme des rapports dans toute la force du terme, et traite l'unité simple avec un mépris et une indifférence tout à fait superbes.

J'ai vu avec plaisir que ma profession de foi sur le protestantisme vous avait plu ; oui, j'ai de la foi, pas autant que je voudrais en avoir, mais assez pour comprendre celle des autres et l'admirer, et je me sens un tendre penchant pour les gens qui meurent pour leur cause, bonne ou mauvaise, folle ou raisonnable, depuis les martyrs

jusqu'aux quatre sergents de La Rochelle ^. D'ailleurs, mes idées sont encore bien vagues sur ce sujet, et je n'ai pas encore écrit une ligne. Je compte lire d'abord avec l'attention la plus scrupuleuse tous les écrivains de la fin du XV' et du xvi« siècle, spécialement en France et en Italie. Puis, quand j'aurai bien étudié l'état moral et intellectuel de la société, j'aborderai les chroniques, les mémoires, les anas, et je verrai la France par le dehors. Peut-être serai-je ainsi préservé de la contagion des faits livrés à eux-mêmes, privés des hautes considérations qui leur donnent la vie, vice si commun de notre temps où l'on fait des histoires dont les habits, les barbes, les bons ou méchants mots des gens que l'on veut peindre sont le principal sujet. Après ces études préparatoires, si [je] m'en sens le talent, le courage et le temps, je verrai à habiller de mon mieux les idées que m'aura suggérées cette grande époque. Il me semble que la Ligue, par exemple, a été bien mal jugée; M. de Lamennais est, à mon avis, le seul qui l'ait entrevue dans son dernier ouvrage. On est généralement parti pour la juger de cette idée mesquine et exclusive qu'elle avait combattu Henri IV, et que, comme Henri est le type des rois, ses adversaires devaient nécessairement être de méchantes gens. Mais que pouvaient augurer des bourgeois de Paris ou de Picardie du caractère de Henri IV, eux qui, depuis François P% n'avaient vu que les vices couronnés? Ils étaient las de l'influence courtisanesque, qui depuis le vaincu de Pavie allait grandissant chaque jour, et

I. Raoulx, Bories, Goubin et Pomiers, sergents au 45« de ligne, en garnison à La Rochelle, avaient été en 1822 condamnés à mort et exécutés à Paris pour participation à un complot carbonariste : les sergents de La Rochelle furent longtemps vénérés comme des martyrs par le parti libéral, et leur tombe au cimetière Montparnasse recevait encore des couronnes il y a quelques années.

comme le catholicisme était leur seul recours contre les empiétements de la couronne, et à vrai dire la seule sécurité des citoyens, ils l'embrassaient comme leur dernière ancre de salut. D'ailleurs, c'est un beau spectacle que de voir le catholicisme, si longtemps roi du pays, prêt à rentrer dans la condition privée, se débattre et défendre son trône, l'épée à la main, repousser de toute sa force un prince protestant, un jeune homme nourri par les vaincus de Jarnac et de Moncontour. D'ailleurs, on pourrait soutenir peut-être qu'il était alors aussi impopulaire et presque inconstitutionnel d'appeler un protestant au trône qu'il le serait aujourd'hui de faire venir aux Tuileries Mahmoud » ou Rechid-Pacha ^. Tout cela me mènera peut-être à dire bien des choses du jésuitisme et autres matières un peu brûlantes de nos jours ; mais je ne suis pas encore bien sûr de ce que je penserai et dirai sur tout cela : nous en parlerons plus tard.

Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous féliciter d'avoir déjà souffert quelque chose pour notre bonne cause ; avoir encouru les reproches de la reine ^, ce n'est pas mal pour un commençant. Je vous dirai cependant que pour le fils d'un ambassadeur, vous agissez un peu en indépendant : vous acceptez des dîners d'opposition comme un déjeuner d'amis. Prenez garde à cela, le faubourg Saint-Germain n'aime pas les banquets, surtout les banquets constitutionnels, et si vous alliez continuer

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