I. Paul-Marie-Victor Énouf (1783-1845), député
a4 AVRIL 1829. 107
offrira, je présume, rien d'intéressant. Du moins, la mauvaise discussion sur la dotation des pairs nous a révélé un intrépide et savant défenseur, M. de Gormenin ^, bien que je ne sois pas de son avis sur l'hérédité, car je ne vois pas de milieu entre la pairie héréditaire et la pairie confiée à l'élection des citoyens. Il y aurait trop d'inconvénients à permettre au roi de nommer des pairs à temps ; et remettre leur choix à l'élection populaire , serait presser encore le cours du torrent démocratique; je crois qu'il vaut encore mieux nous en tenir à ce que nous avons.
Vous me querellez d'attaquer aussi votre mysticisme ; je crains, il est vrai, qu'il ne vous entraîne trop loin, car je n'en vois que bien confusément la portée, et ne l'entrevoyant que par fragments dans les lettres que vous écrivez à Gornudet et à Bonnier 2, il m'est assez difficile de le saisir dans son ensemble. Vous me paraissez cependant avoir de temps en temps de furieux élans sensualistes; mais j'attends, pour vous juger, le moment de votre retour ; je vous engage d'ailleurs à vous occuper un peu plus de Grattan et un peu moins de Schelling. Quant à la résurrection des corps, sur laquelle vous me demandez des objections, je vous dirai d'abord que si elle n'est pas nettement exprimée dans l'Evangile, ce que je ne me rappelle pas pour le moment, c'est déjà une première raison pour ne pas y croire, car tout ce qui est hors de l'Évangile et peut-être quelques passages de ce
1. Louis-Marie de Lahaye, vicomte de Gormenin (1788-1868), auditeur (1810), maître des requêtes (i8i5), député (1828-1848), membre de la Constituante de 1848 et principal auteur de la Constitution, conseiller d'État (1849), membre de l'Académie des sciences morales (iH55).
2. Édouard-Louis-Joseph Bonnier (1808-?), professeur suppléant à la Faculté de droit de Paris (iSSg), titulaire (1844), gendre du célèbre professeur Ortolan.
Io8 LETTRES A MONTALEMBERT.
livre lui-même ont été remaniés par l'Église et les conciles, de telle sorte que je n'y ajoute qu'une demi-confiance. En second lieu, ce dogme me paraît : i° inutile, car à quoi bon récompenser le corps, la béatitude de l'âme ne suffit elle pas ? 2° impossible, car comment me figurer Dieu s' occupant après tant de siècles de retrouver et de réunir ces fragments de poussière qui ont concouru à la reproduction de tant d'êtres divers, et se sont dissous tant de fois? Ce ne sont pas nos corps que nous reprendrons, mais des corps ad libitum qu'on nous donnera, et alors ce ne seront plus nos corps qui seront rémunérés. D'ailleurs que ferons-nous là-haut de ces corps? Quelle jouissance donner à la matière, quelque épurée qu'elle soit, sinon des jouissances matérielles, et alors nous rentrons un peu dans le paradis de Mahomet. Enfin cette distribution solennelle de corps me semble rabaisser la grandeur de notre foi, et y mêler des idées grossières et matérielles à la sublimité du dogme de l'immortalité de l'âme. Je sais que je combats ici un point de foi, bien arrêté par l'Eglise ; mais d'où vient-il, a-t-il une date certaine, et comme quelques autres croyances dont je vous parlerai peut-être quelque jour, n'est-il pas originaire des écoles d'Alexandrie, où je crois, à vous parler franchement, que le christianisme primitif a été repris en sousœuvre, organisé et peut-être altéré? Je voudrais bien savoir ce que disaient de quelques-uns de ces dogmes qui nous occupent aujourd'hui Jamblique, Porphyre et autres qui les avaient vus prendre naissance à Alexandrie, et dont on a brûlé les ouvrages ; je regrette aussi les lumières qu'auraient pu apporter sur quelques points ces évangiles apocryphes que l'on a eu grand soin de faire disparaître, et dont on trouve encore des fragments dans les Pères d'Orient, surtout cet évangile de saint Thomas
qui fut, dit-on, longtemps prêché dans l'Ethiopie, devenue
chrétienne.
La place me manque, je coupe court à la discussion et
réserve pour une autre fois quelques idées sur Erasme,
dont je voulais vous faire part. Je ne vous renouvelle pas
l'assurance de ma bien sincère affection.
Tout à vous.
Alph. d'Herbklot.
XYIII.
8 mai (1829).
Je vais encore vous donner des commissions et vous poser des questions, mon cher Montalembert, mais je compte sur votre complaisance pour excuser mon importunité. Je m'occupe de faire pour les Annales législatwes quelques articles sur l'enseignement du droit en France, et pour cela je m'entoure de documents empruntés à la pratique des universités étrangères. Si vous savez quelque chose sur l'enseignement de cette science en Suède, le mode d'examen (est-ce par thèses ou simples interrogations comme en France), la nature familière ou non des rapports qui unissent les maîtres aux élèves, vous m'obligeriez de me transmettre ces détails ; de même pour les faits relatifs aux universités anglaises qui pourraient vous être connus.
Je vous recommande en même temps de prendre quelques informations sur l'état de la mendicité en Suède, les moyens choisis pour obvier à cette plaie, qui va grandissant chaque jour en France, grâce à l'incurie de nos administrateurs. Je ferai assez probablement un travail sur ce sujet pour la Société de morale chrétienne i, et,
I. Cette association, beaucoup plus philanthropique que religieuse, avec une nuance marquée de libéralisme, groupait, sous la direction des ducs de Liancourt et de Broglie, « ce qu'il y avait dans la haute bourgeoisie parisienne de plus actif et de plus distingué » (Cf. Montalivet, Fragments et Souvenirs, 1. 1, p. 32-36).