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quand vous passerez par l'Angleterre, je vous demanderai des documents sur la taxe des pauvres et le mode, que l'on dit abusif, de perception et de distribution de cet impôt. On compte toujours sur votre collaboration pour les Annales législatives; j'ajouterai à la liste des questions déjà contenues dans mes lettres, qu'on serait assez curieux de connaître les débats et la procédure dans une affaire grave à une cour criminelle de Suède. Je me hâte de vous faire mes demandes, car quand cette lettre vous parviendra, vous n'aurez probablement guère plus d'un mois à passer à Stockholm.
Vous paraissez bien furieux contre notre Chambre, et vous avez raison ; seulement, vous devriez remonter plus haut et adresser vos plaintes aux électeurs; ils auraient dû prévoir ce qui est arrivé, car que vouliez-vous faire d'une Chambre dont la majorité a servi alternativement les gouvernements les plus contraires, et, de toute cette fantasmagorie politique, n'a rapporté qu'un invincible dégoût pour les principes et les théories ? Cependant les électeurs persistent dans leur rage à ne donner leur voix qu'à des généraux ou à des préfets de l'Empire, Glausel ou Charles Lameth ^ ; il est vrai que ce dernier a été constituant, mais il est bien vieux, bien usé, et il avait un bien honorable concurrent, Dunoyer, l'ancien rédacteur du Censeur, qui, avec son ami Comte, eut la gloire de défendre les principes d'une sage liberté, quand tout en France ne songeait qu'à Napoléon I" ou II, ou bien à la
I. Charles-Malo-François, comte de Lameth (i^Sj-iSSa), neveu du maréchal de Broglie, colonel des cuirassiers du roi en 1789, député de la noblesse d'Artois aux Etats généraux, émigré après le 10 août, reprit du service en 1809. Il venait d'être élu député de Pontoise après le décès de son frère Alexandre, mais c'est ce dernier qui avait été préfet de Napoléon, et non Charles de Lameth ; d'Herbelot commet ici une confusion.
réaction imitée de Trestaillons i. Dans une réunion préparatoire à Pontoise, Dunoyer n'a eu que trois voix, ce qui peut vous laisser juger des dispositions des électeurs. Dans ce moment-ci, on applaudit beaucoup à la mesure prise par la Chambre contre M. de Peyronnet^; mardi dernier on en battait des mains chez M. de Lafayette. Mais d'abord je ne sais si cet amendement est bien légal, si l'on peut ainsi, par délibérations législatives, saisir les tribunaux d'une accusation et d'une poursuite que nos lois semblent réserver exclusivement à la Chambre des pairs ; cela ressemble un peu à ces décrets de la Convention qui renvoyaient au tribunal révolutionnaire les fournisseurs auxquels elle voulait faire rendre gorge ; ce n'est pas que j'assimile notre bonasse et bourgeoise représentation au terrible et tout sanglant colosse de 1792 : mais je veux seulement dire que nos représentants dans cette affaire, comme à leur ordinaire, n'ont pas vu bien au juste où ils nous conduisaient avec cette boutade d'énergie. Remarquez d'ailleurs que toutes les fois qu'il s'agit du dernier ministère ou des jésuites, la Chambre se prononce machinalement dans un sens assez vigoureux; c'est instinct chez elle et habitude de s'adresser toujours aux hommes plutôt qu'aux choses ; mais quand il faut établir une doctrine pour l'avenir, prendre une résolution
1. Jacques Dupont, surnommé Trestaillons, avait été en i8i5 le plus sinistre chef de la Terreur blanche à Nîmes; la justice royale l'avait arrêté, mais personne n'avait osé déposer contre lui (H. Houssaye, i8r5, t. III, p. 4:2).
2. Il s'agissait de la fameuse « salle à manger de M. de Peyronnet », que l'ancien garde des sceaux avait fait aménager à la chancellerie sans demander préalablement des crédits ; la Chambre, en mai 1829, enjoignit au ministre des finances d'intenter une action judiciaire en indemnité contre Peyronnet, et ne vota le crédit supplémentaire qu'à cette condition. Il n'y avait là au fond qu'une très petite irrégularité, grossie par la passion politique.
8 MAI 1829. Il3
propre à servir de précédent, combattre l'impôt autrement que par de mesquines et partielles économies, alors, adieu tout espoir d'amélioration, la majorité se brise; M. Agier suit de l'œil, avec son régiment, les mouvements de M. de Neuville, M. Humann se rapproche de M. Roy, et on obtient soixante-sept voix indépendantes, comme le jour du monopole K
Quant au ministère, on ne peut rien imaginer de plus misérable ; le voilà qui se recrute de M. de Laval 2, bègue, sourd, myope et de plus bote à ravir; ce sont du moins les bruits publics ; on ajoute que le premier portefeuille vacant sera donné à un pensionnaire des Quinze- Vingts. Vraiment, c'est se moquer de la nation et s'exposer aux huées de l'Europe. Et avec tout cela, notre situation financière devient réellement inquiétante. Les manufactures sont dans un état de décadence effrayant, faute de débouchés, d'encouragement du gouvernement qui ne s'occupe de rien ; le pain est très cher, sans qu'on songe à y remédier, et cependant cet état de choses donne lieu à des troubles du caractère le plus grave qui éclatent à la fois dans l'Indre, la Sarthe, l'Ille-et- Vilaine et la Nièvre. Si une fois des inquiétudes sérieuses se répandent parmi
1. Un vif débat s'était engagé dans les séances des 17 et 20 mars (1829) sur le projet de loi du gouvernement prorogeant le monopole des tabacs du I" janvier i83i au i" janvier 1837. De nombreux amendements proposèrent, les uns le remplacement du monopole par une taxe sur le tabac, les autres une durée moins longue de la prorogation. Le ministère réunit 253 voix contre 67 boules noires.
2. Anne-Pierre-Adrien de Montmorency, duc de Laval (1768-1837), émigré, pair de France par droit héréditaire (1820), ambassadeur à Madrid (1820), à Rome (1822), à Vienne (1828), à Londres (1829), refusa le serment après la révolution de i83o. C'était, quoi qu'en dise d'Herbelot, un des hommes les plus spirituels de son temps, et il le prouva alors en refusant le ministère des affaires étrangères, quoique l'ordonnance fût signée; mais bègue et presque aveugle, il ne se révélait que dans l'intimité et surtout dans la correspondance ; ses lettres à M-* Récamier sont charmantes.
Il4 LETTRES A MONTALEMBERT.
le peuple, si d'autre part le gouvernement se séparait violemment de la gauche, tout cela pourrait brouiller un peu les cartes et compromettre notre repos. En attendant, le ministère agit comme s'il avait retrouvé en France les mines d'or du Potosi, demande chaque année de nouveaux impôts, sans songer si on pourra les payer, et, ne se trouvant pas encore suffisamment défrayé, contracte des engagements et vient quêter un bill d'indemnité pour ses crédits supplémentaires. Il est effrayant de penser qu'avec plus d'un milliard d'impôts, nous sommes dans une incapacité absolue de faire tête seulement à la Prusse, si venait un orage; nous n'avons pas 200,000 hommes présents sous les drapeaux ; notre cavalerie a un tiers de chevaux de moins que ne le veulent les règlements, et notre matériel d'artillerie aurait besoin de nombreux suppléments ; nous n'avons ni réserve, ni gardes nationales, aucune institution qui puisse nous fournir cinquante recrues instantanément, en cas de guerre. Aussi n'est-il pas étonnant que nous tirions la révérence à toute l'Europe, et que nous quittions la Morée d'après les avertissements aigres-doux de l'Angleterre, quoi qu'en dise ce bon M. de Neuville, vrai paladin de la gloire française, qui s'amuse chaque séance à mettre en mauvaise prose les couplets de vaudevilles sur nos guerriers et nos lauriers. Il n'y manque que la rime pour en faire une ronde finale à Franconi i. Martignac vient de faire fermer les prisons aux membres du Comité de morale chrétienne dans les provinces ; les demandes d'amélioration l'ennuient, et c'est un bon moyen de faire taire les gens que de les mettre à la porte. Il se rejette sur ce que ce soin est, dit-il, confié à la Société
I. Antoine Franconi (i738-i836), d'abord saltimbanque et prestidigitateur, fondateur du (Cirque Olympique, théâtre équestre célèbre pour ses scènes patriotiques.
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royale des prisons; celle-là convient beaucoup mieux au ministre, car ses membres, hauts et puissants personnages, craindraient de se salir en passant par un guichet, et ne remplissent leurs fonctions qu'une fois l'an, quand le dauphin tient séance pour recevoir les rapports officiels. Il y a encore forte trace de Corbière ^ dans ce ministère de l'intérieur, qui, avec un si beau rôle à jouer en temps de paix, se réduit à.... d'une misérable machine à règlements et à ordonnances. Dieu nous envoie un administrateur véritable! ce serait le premier depuis la Restauration.
Vous verrez dans les journaux les détails de la séance d'hier, dans laquelle Benjamin Constant me semble s'être lavé avec talent du reproche d'avoir servi les Cent-Jours. Voilà plusieurs jours de suite qu'il fait merveille contre le côté droit, et ce dernier ne sera peut-être plus tenté de ressasser perpétuellement ses accusations ridicules contre des hommes qui, à tout prendre et quelles qu'aient pu être leurs erreurs momentanées, ont toujours été dévoués à la cause du pays. Accuser Lafayette d'avoir voulu pour roi un prince étranger, cela est par trop absurde ; ce sont de ces choses qu'on ne devrait dire que les pièces en main; le noble vieillard a bravement et spirituellement répondu : « Ma foi, entre tous ces étrangers, j'aurais été bien embarrassé de choisir. » Vous voyez que j'ai un certain penchant pour le général Lafayette, non que je le regarde comme un grand et profond politique, mais c'est un beau nom, qui nous rappelle le printemps de notre liberté, et ces premiers jours de la Constituante où notre ciel était
I. Jacques-Joseph-Guillaume-François-Pierre, comte de Corbière (ij66i853), avocat à Renues, député aux Cinq-Cents (179"), marié à la veuve du constituant Le Chapelier, député (1815-182;), doyen de la Faculté de droit de Rennes (j8i^), ministre de l'intérieur (1821-1827), pair de France (1827).
Il6 LETTRES A MONTALEMBERT.
d'azur et sans nuages; et puis cet homme n'a jamais reculé d'un pas dans la défense de la cause ; il l'a soutenue en Amérique comme à la barre de la Convention, à Olmutz et à Paris; c'est un monument yénérable, seul reste de tant d'illustration et de vertus qui se produisirent comme par enchantement en 1789 ^
Il paraît que le séjour de Stockholm ne devient pas plus amusant avec la fin des gelées; quoi, vous vous endormez sur Grattan et Schelling? prenez bien garde, quand vous serez à Paris, que Ducauroy ^ et Rogron 3 n'aient sur vous une influence autrement soporifique. L'étude du droit, enseignée comme elle l'est en France, n'est nullement attrayante : pas un principe, pas une théorie sérieuse dans les ouvrages les plus estimés, ïouUier 4 ou autres ; ignorance complète des législations étrangères; notre Gode regardé comme l'arche sainte, la loi des lois, devenu le fondement de toute discussion, sans qu'il soit permis de remonter plus haut. Vous serez dégoûté bien souvent des argumentations barbares ou des subtilités puériles quon vous donnera comme des explications fortes et ingénieuses, surtout de ce Gode de procédure dont tant de dispositions ne servent qu'à rendre la justice lente et coûteuse. Quant à notre Gode pénal, il est misérable,
1. La Fayette écarta en 1829, par une riposte spirituelle, une accusation embarrassante : mais il n'en est pas moins à peu près certain qu'après Waterloo, envoyé en mission auprès des alliés par la commission de gouvernement, il déclara qu'un prince étranger serait préférable aux Bourbons (Pasquier, Mémoires, t. III, p. n']']).
2. Adolphe-Marie Ducauroy de la Croix (i;;88-i85o), professeur de droit romain à la Faculté de Paris.
3. Joseph-Adrien Rogron (1793-1871), avocat au conseil d'Etat, puis secrétaire du parquet de la Cour de cassation.
4. Gharles-Bonaventure-Marie ïoullier (i752-i835), agrégé à la Faculté de droit de Rennes avant la Révolution, professeur et doyen à la Faculté de la même ville en 1809, destitué du décanat par la Restaui-ation. Son Droit civil français a longtemps été classique.
digne d'aller de pair avec les sénatus-consultes de l'époque et ces décrets venus de Berlin ou de Madrid, qui confisquaient au profit du pouvoir les propriétés particulières et traitaient tout le monde en pays conquis. Il y a bien des choses à faire chez nous en législation ; mais la précipitation gâterait tout, et d'ailleurs, avec une Chambre aussi peu éclairée que la nôtre et un ministère qui n'a pas la confiance de la nation, il serait impossible d'obtenir des réformes vraiment utiles. La fondation d'un journal de droit, consacré à discuter toutes les grandes questions, pourra servir puissamment la réforme judiciaire ; pourvu toutefois qu'il obtienne quelque succès dans notre public, encore bien frivole et peu habitué aux études fortes, quoi qu'en dise le Constitutionnel.
A propos du Constitutionnel, vous avez vu son affaire avec la Quotidienne ? Les accusations de ce journal et de \ Album, au sujet de la souscription Foy i, étaient bien fondées, quoique le Constitutionnel ait eu l'esprit de se mettre à couvert. D'ailleurs, ce Berrycr 2 a été d'une insolence révoltante, il a exploité le scandale comme l'aurait fait Hébert ou Ghaumette ; c'est un homme méprisable en tous points, honni au palais pour sa corruption et qui ne vaut pas mieux que ses clients, ce Janin 3 par
1. Après la mort du général Foy (iSaS), l'un des orateurs les plus populaires de Topposilion libérale, une souscription nationale, ouverte au profit de sa veuve et de ses enfants, avait produit plus d'un million : la presse royaliste avait dénoncé à ce propos certains faits d'indélicatesse, et il en était résulté un procès en diffamation.
2. Pierre-Antoine Berryer, dit d'abord Berryer fils (1790-1868), avocat à Paris, député (i83o et i834-i848), membre des deux Assemblées de la seconde république, député au Corps législatif (i863-i868), bâtonnier (i852-i854), membre de l'Académie française (i852).
3. Jules-Gabriel Janin (1804-1874)- après s'être en effet partagé entre le Figaro et la Quotidienne^ passa au Journal des Débats à la fin de 1809 et y fit le feuilleton dramatique à partir de i83i. Membre de l'Académie française à la fin de sa vie (18^3), ce critique aimable et superficiel ne devait guère justifier les anathèmes d'Alphonse d'Herbelot.
Il8 LETTRES A MONTALEMBERT.
exemple, l'un des rédacteurs du journal Laurentie ', qui alternativement et moyennant finances vante les libéraux dans le Figaro et les royalistes dans la Quotidienne.
Adieu, mon cher ami, mandez-moi donc un de ces jours le moment précis de votre départ de Stockholm et le moyen de correspondre ultérieurement avec vous, quand vous n'y serez plus.
Tout à vous. Alph. d'Herbelot.
I, Pierre-Sébastien Laurentie (1793-1876), inspecteur général de l'Université (1822), destitué en 1826 pour avoir combattu le cabinet Villèle dans son journal utra- royaliste la Quotidienne, plus tard principal rédacteur de VUnion. Le « journal Laurentie » désigne ici la Quotidienne.
i8 mai (1829).
Je vous réponds immédiatement au reçu de votre lettre, mon cher Montalembert, un peu brièvement aussi, parce qu'étant fort pressé pour mon travail sur renseignement du droit, je suis obligé de m'en occuper presque exclusivement. Et moi aussi, j'aurais bien voulu pouvoir débuter dans une arène choisie et limitée pour nous, mais la chose est impossible; si vous saviez quelle peine, quels frais énormes il faut pour établir un journal de quelque importance, vous reculeriez d'effroi. C'est une chose à laquelle il ne faut pas penser, à moins qu'on ne rencontre quelque honnête capitaliste qui veuille prêter 2 ou 3oo,ooo fr. à fonds perdus pendant au moins deux ans. En attendant, quand on veut commencer de bonne heure sa carrière politique, il faut prendre la nuance qui vous convient le mieux ; voilà pourquoi je suis aujourd'hui élaborant des articles pour nos Annales de législation, et un résumé de la session pour le Courrier^ français >.
Je réponds maintenant à vos questions, i"^ Vous pouvez [donner] deux ou trois articles de bonne dimension sur la diète ; on désirerait surtout un exposé de la manière de procéder, de discuter dans cette assemblée, quelle est l'influence du ministère, des commissions nommées par les Chambres, de l'opposition, et quels sont ses éléments;
I. Sans doute l'article Delà sitaationde la France, publié dans le Courrier français du 29 mai 1829 sous le» initiales A. D.
en quoi elle est diflerenciée des assemblées norwégiennes ; peu ou point de fragments de discours; un aperçu des principales questions qui se sont présentées ; quelque chose aussi des croyances politiques des différents partis. Quant au style, il est tout à fait à votre disposition.
Pour la partie judiciaire, si vous pouvez avoir des renseignements, on désirerait savoir comment s'administre la justice civile et criminelle, s'il y a plusieurs degrés de juridiction, quelle est leur importance relative, si la procédure est longue, coûteuse, si les crimes sont fréquents, s'ils sont plus nombreux contre les personnes ou contre les propriétés.
Le plus tôt que vous pourrez m' envoyer vos articles sera le meilleur, car vous savez que c'est surtout à sa naissance qu'un journal a besoin d'être vivement soutenu. Le nôtre a commencé à paraître le i5 de ce mois, et pour l'instant il n'y a pas grand'chose à espérer des pairs et des députés qui ont promis leur collaboration, car ces Messieurs sont au milieu des embarras de la session et ne s'occupent guère d'autre chose. Les rédacteurs ordinaires sont MM. Comte, Gh. Lucas i, de Jussieu 2, Odilon Barrot, Barthe ^, Dupin, Berville et presque tout le barreau de cassation.
M. Rio est revenu de Bretagne où l'avaient appelé des
1. Gharles-Jean-MarieiLucas (1808-1889), avocat, très adonné aux questions pénitentiaires, inspecteur général des prisons (i83o), membre de l'Académie des sciences morales (i836).
2. Ghristophe-Alexis-Adrien de Jussieu (i8o2-i863), de la famille des célèbres naturalistes, avocat, rédacteur au Courrier, préfet après i83o, directeur de la police générale (iSS^), député (iSSj-iSSg), archiviste de la Charente sous le second Empire.
3. Félix Barthe (1795-1863), avocat, affilié à la charbonnerie, député (i83oi834), ministre de l'instruction publique (i83o), de la justice (i83i-i834 et 1837- 1839), pair de France (i834), premier président de la Cour des comptes (i834- 1837; 1839-1848; 1849-1863), sénateur (i852).
l8 MAI 1829. 121
afTaires de famille. Je l'ai vu hier et vais ce soir avec lui à l'Opéra allemand. Je l'ai trouvé persistant dans sa tendance vers la droite ; il paraît fortement effrayé des intentions du côté gauche ; il me semble cependant que ces libéraux si redoutables sont bien timides et bien anodins, et que, si on a un reproche à leur faire, ce n'est pas de casser les vitres ; que diraient donc la Cour et le faubourg Saint-Germain, si nos Chambres, comme celle des Pays- Bas, suppliaient Sa Majesté de prendre le budget en considération ultérieure ! c'est pour le coup qu'on crierait à la Révolution, à Danton et à Robespierre.
Je vous enverrai par le courrier de samedi, ou au plus tard de mercredi prochain, une lettre détaillée sur les affaires du moment ; elles sont toujours bien nulles et bien insignifiantes, précisément à la hauteur de M. Portails I.
Adieu, mon cher ami, je vous recommande toujours les renseignements que je vous avais demandés; voilà d'ailleurs le moment qui approche où nous n'aurons plus besoin de recourir à la correspondance.
Je suis, de grand cœur, votre bien dévoué.
Alph. d'Herbelot.
I. A la suite du refus du duc de Laval, une ordonnance du i4 mai 1829 venait de transférer définitivement Portalis aux affaires étrangères et de nommer Bourdeau garde des sceaux.
24 mai (1829).
Immédiatement après le reçu de votre lettre, mon cher ami, je me mets en devoir de vous répondre, et dans une dimension convenable. On attend toujours avec empressement vos travaux aux Annales de jurisprudence ; je les re verrai, comme vous me le dites, quoique je n'aie pas la prétention d'y rien retoucher; le style sera toujours convenable, d'autant plus qu'il régnera dans ce journal la plus grande liberté possible; il y aura des benthamistes à côté de gens de l'école de Kant, et la discussion sera probablement admise.
Le travail que je fais dans ce moment sur les universités, quant à l'enseignement du droit, m'a fait laisser de côté mes travaux sur le xvi'' siècle; je les reprendrai dès que j'en aurai le temps. Je sais que Mignet traite le même sujet, mais beaucoup plus en grand que moi; il serait donc peut-être possible, dans quelques années, d'arriver avec une histoire complète et consciencieuse de la Réforme, en France seulement, histoire qui serait précédée d'un tableau détaillé de ce mouvement philosophique du xvi^ siècle, parallèle à la Réforme, et qui ne s'est que partiellement résolu en elle, car si Érasme touche de bien près à Luther et semble, sur certains points, lui prêter main-forte, à l'abri toutefois de quelques restrictions de pure bienséance, il n'est rien qui s'écarte plus du grave et passionné mouvement de TAUemagne que le sarcasme
34 MAI 1839. ia3
voltairien de Rabelais et le calme mou et épicurien de Montaigne. Je reviendrai plus tard là-dessus. Dans ce moment, l'enseignement de la jurisprudence en France et à l'étranger m'absorbe tout entier et me prend tous les moments que me laisse l'étude positive du droit. J'ai fait connaissance, ces jours-ci, avec un Danois bien distingué, le chevalier Broendsted ^ chargé d'affaires de Danemark à Rome, qui publie, dans ce moment, de magnifiques travaux sur la Grèce, qu'il a parcourue pendant quatre ans. Il m'a donné quelques renseignements sur les universités de Kiel et de Copenhague, et m'en a promis de beaucoup plus complets de la part d'un certain comte de Moltke ^, secrétaire de la légation à Vienne, qui est, dit-il, fort instruit de ces matières, et à qui il me présentera. Je me recommande toujours à vous pour l'université d'Upsal; si ma lettre arrive encore à temps et que vous ne soyez pas encore en route pour l'Irlande, je vous pose les questions suivantes : L'enseignement du droit romain est-il fort à Upsal? Y suit-on la méthode historique et archéologique de MM. Hugo 3 et de Savigny 4 en Allemagne? Y fait-on des cours de droit public, de droit a priori, c'est-à-dire de législation en général, indépendamment des formes qu'elle a pu recevoir en Angleterre, en France, etc., etc.? Y a-t-il un cours de méthodologie ou
1. Peler-Olaf, chevalier Broendsted (1780-1842), professeur de philologie à l'Université de Copenhague {i8i3), agent diplomatique à Rome (iSig-iSSa). (Renseignements communiqués par M. Johannes Jôrgensen.)
2. Adara-Gottlob, comte de Moltke-Ilvilfeld (1798-1876), secrétaire délégation à Paris et à Vienne, maréchal de cour du prince Christian (i833-i842), ambassadeur à Naples (1846), membre de la première Chambre (1859-1866) {Idem).
3. Gustave Hugo (1764-1844), professeur de droit à l'Université de Gœttingue.
4. Frédéric-Charles de Savigny (1779-1861), jurisconsulte allemand, professeur à l'Université de Berlin, ministre de la justice de Prusse (1842-1848).
d'encyclopédie du droit, c'est-à-dire un cours systématique de la liaison qui unit les différentes branches de la science entre elles? On fait cette espèce de cours avec grand succès en Allemagne et dans les Pays-Bas, et ce serait une bien excellente amélioration à introduire en France. Enfin, l'enseignement du droit y est-il libre, c'est-à-dire les professeurs sont-ils assujettis, comme à Paris, à une chaire et à une matière spéciale qu'ils ressassent pendant quarante ans, ou bien peuvent-ils faire des cours sur telle branche de la science qu'il leur plairait? Je vous demande bien pardon de vous assommer de ces questions, mais je profite du court séjour qui vous reste à faire en Suède pour vous adresser mes dernières commissions. A propos, je vous recommande de faire droit à la demande d'un recueil de Sagas que Rio a dû vous adresser dans sa dernière lettre.
Je suis bien désolé de ne vous avoir rien mandé sur Duvergier de Hauranne, mais il vit maintenant à la campagne et Ampère n'a pu le rejoindre. Il ne pense pas d'ailleurs qu'il s'occupe d'une histoire d'Irlande. Il est riche, vise à la députation et pas à autre chose. D'ailleurs, quand vous serez à Paris, il sera plus facile de vous mettre en relation directe avec lui. En attendant, je ne vous conseille pas du tout de renoncer à vos travaux sur l'Irlande ; seulement, comme la question n'est plus aujourd'hui à l'ordre du jour, prenez plus de temps, afin de donner un ouvrage complet; vous aurez toujours l'honneur d'avoir le premier fait connaître un pays bien curieux, sur lequel on n'a généralement que de vagues documents et des opinions ridicules. Que la Suède ne vous fasse pas oublier l'Irlande ; il me semble que vous vous acoquinez graduellement en Suède et que vous finissez par ne pas vous y trouver si mal ; je vous en fais
bien mon compliment, car je ne crains pas d'ailleurs que votre patrie momentanée vous fasse oublier et la France et vos bons amis de Paris.
Quant à la partie politique, vous sentez que notre dignité à l'extérieur, confiée aux hautes lumières de M. Portails, doit gagner considérablement, et que nous ne pouvons manquer avec cela d'arriver insensiblement à la haute influence du roi de Bavière. On parle de nommer encore ce misérable ministre premier président de la Cour de cassation ^ ; il ne manquerait plus que de le faire évoque et maréchal de France, et de le présenter ainsi à l'Europe comme la plus haute capacité du pays. On dit aussi qu'on va bombarder Alger, je ne sais trop par où. Je ne le crois pas, d'ailleurs, car comment ferions-nous la guerre à qui que ce soit, nous qui n'avons pas 200,000 hommes et sommes chaque année obligés de recourir aux emprunts et aux expédients?
A l'intérieur, nous sommes toujours dans la même position : la Chambre des pairs a trouvé un bon moyen de ne pas faire de scandale avec la loi sur la dotation; elle l'a votée sans discussion. La Chambre des députés est toujours aussi niaise. Cependant Dupin fait vraiment merveilles; depuis un mois, il n'a pas fait une improvisation qui n'ait établi un bon principe ou corrigé une grave erreur ; si cet homme-là n'était pas aussi insolent et aussi peu sûr, ce serait le meilleur chef que pût suivre le côté gauche; il grandit chaque jour dans l'opinion et justifie pleinement la prédiction de M. Royer-Collard, qui, dès l'année dernière, ne doutait pas que Dupin ne devînt l'oracle de la Chambre. Vous avez vu. à propos de la péti-
I. Cette première présidence, vacante par la mort de Hcnrion de Pensey, était en effet promise à Portalis, qui n'avait consenti qu'à cette condition à quitter les sceaux pour les affaires étrangères.
126 LETTRES A MONTALEMBEHT.
tion Lorière ^, le plaisant mode de discussion adopté par le côté droit : ne pouvant faire taire ses adversaires par de bonnes raisons, il les réduit au silence à force de crier lui-même. Vraiment la Quotidienne a bien droit de dire que notre Chambre donne la comédie ; mais elle ne rirait pas tant, elle et ses amis, si cette Chambre, une fois fidèle à ses devoirs, rognait fortement le budget sur lequel vivent les trois quarts du côté droit, hommes, femmes, enfants, jusqu'aux cousins au douzième degré. Malheureusement, la commission ne paraît pas de cette humeur. Une singulière habitude s'est introduite parmi un assez grand nombre de membres du centre gauche, et M. Humann s'y est livré tout entier; c'est d'établir les maximes les plus saines, les plus raisonnables d'économie politique, prêcher les réformes, les améliorations dans le préambule du rapport, et puis, arrivé aux chiffres, les maintenir sans la plus légère réduction. Car, qu'est-ce que cinq millions d'économie sur un budget comme le nôtre? un véritable attrape-nigauds ; d'autant plus qu'avec ce système on ne retranche pas une dépense inutile; seulement on rogne à droite et à gauche, et à tort et à travers, quelques milliers de francs ; encore le ministère, ayant la ressource des crédits supplémentaires, peut ainsi rendre illusoires toutes les mesures de la Chambre. La plaie du pays, c'est la bureaucratie, c'est là où il faudrait trancher dans le vif, et on aurait ainsi de réelles économies, en obligeant le ministère à sonder lui-même ses plaies et à administrer au meilleur marché possible. Ce n'est pas, à vous dire le vrai, que je trouve que la France paie beaucoup trop d'impôts : seulement son argent est mal em-
I. Simon Lorière était un officier réformé qui demandait sa réintégration avec rappel de solde. La Chambre avait renvoyé la pétition au ministre, mais sans vouloir entendre le général Lamarque.
ployé, gaspillé d'une manière absurde, et cependant notre agriculture manque d'encouragements, nos routes sont mal entretenues, notre état de guerre est déplorable; il n'y a que notre marine qui ait un peu gagné depuis quelque temps. N'allons pas la compromettre à Alger » ! J'ai vu avec plaisir que vous aviez été content du discours de M. de Gormenin; mais vous employez à son égard une expression sur laquelle il faut que je vous fasse quelques observations. Son courage, dites -vous, est admirable. Franchement, est-ce que vous trouvez de notre temps un grand courage à faire de l'opposition, de l'opposition constitutionnelle à la tribune ou dans les journaux? Quelles chances court un opposant? aucune d'abord que celle d'arriver au pouvoir et à la popularité, s'il ne tient pas de place du gouvernement ; et s'il est fonctionnaire, il est vrai qu'il peut être destitué, mais alors il fait des journaux et des brochures, gagne de l'argent, acquiert un nom plus ou moins cher au pays, selon qu'il a plus ou moins de talent, et puis, si sa cause triomphe, il rentre triomphant dans les affaires. Voyez Salvandy 2, ce qu'il a gagné à être indépendant. Que M. de Gormenin eût été destitué, c'eût peut-être été pour lui un coup de fortune. Je crois donc qu'il y a de nos jours peu de vrai courage à parler hardiment pour sa cause, précisément parce qu'on ne fait que parler, qu'il n'y a pas d'inquiétudes sérieuses
1. Autant par souvenir de l'échec de Charles-Quint que par suite de ce déplorable état d'esprit, qui chez nous pousse les oppositions à décrier systématiquement toutes les entreprises de politique extérieure, le parti libéral déconseillait fort l'expédition d'Alger et pronostiquait un désastre.
2. Narcisse-Achille, comte de Salvandy (1795-1856), garde d'honneur en i8i3. publiciste, maître des requêtes (1818), destitué (1821), conseiller d'État (1828), démissionnaire à l'avènement du cabinet Polignac (1829), député (i83o-i83i et i833-i848), ministre de l'instruction publique (i837-i839 et i845- 1848), membre de l'Académie française (i835), ambassadeur à Madrid (184 1) et à Turin (i843).
à avoir pour soi, sa fortune, son avenir, le tout sauf quelques glorieuses exceptions qui ne font que confirmer la règle. Je suis ennuyé, à vous dire vrai, d'entendre le Constitutionnel et la Gazette vanter à l'envi le courage de M. Etienne i et de M. de Gonny, de M. Laffitte ^ et de M. de Mayrinhac 3. Certes il fallait de l'énergie pour avoir une opinion à soi, et hautement la défendre, quand l'opposition se faisait par l'épée, quand un novateur avait en face de lui la proscription et les bûchers. Mais aujourd'hui où le bourreau est remplacé par le payeur chargé de vous rayer de la liste des salariés, aujourd'hui où Ton peut calculer ce que Ton gagnera à siéger au côté gauche, et faire de tout cela une affaire de commerce, l'opposant ne m'inspire pas une bien vive admiration ; si c'est un homme consciencieux, il a droit à mon estime; à mon enthousiasme, non. Depuis la Restauration, je ne me suis senti épris d'une sincère admiration que pour trois courages : La Bédoyère 4, Manuel (un seul jour) ^ et les
1. Charles-Guillaume Etienne (1777-1845), publicisteet auteur dramatique, rédacteur imposé au Journal de VEmpire^ membre de l'Institut (1811), exclu (1816), réélu par l'Académie française (1828), député (1820-1824 et 1827-1839), pair de France (iSSg).
2. Jacques, chevalier Laflitte (i;;67-i844), fils d'un charpentier de Bayonne, employé, puis associé du banquier Perregaux, gouverneur de la Banque (i8i4), représentant aux Cent-Jours, député (1816-1824, 1827-1837, i838-i844), président de la Chambre (août i83o), président du conseil (novembre i83omars i83i).
3. Jean-Jacques-Félix Sirieys de Mayrinhac (ly^S-iSSi), député (i8i5-i8i6 et i82o-i83o), conseiller d'État et directeur des haras (1824), avait vu ses fonctions supprimées par un vote de la Chambre (i8a8) ; il devait être directeur du personnel au ministère de l'intérieur sous le ministère Polignac.
4. Charles-Angélique-François Huchet, comte de la Bédoyère (i;86-i8i5), colonel en 1812, marié en i8i3 à M"= de Chastellux, conduisit en mars i8i3 son régiment au-devant de Napoléon, qui le fit coup sur coup général, aide de camp, divisionnaire et pair; fusillé le 19 août i8i3.
5. 11 s'agit sans doute de cette séance de février i823, où Manuel tint tête à la moitié de la Chambre qui voulait l'empêcher de parler.
quatre sergents de La Rochelle, que je confonds sous un titre unique, tant ils furent un de courage, de gravité, de silence tout romain ; ils ont pu se tromper, mais honneur à qui se trompe comme cela! J'exciterais des clameurs si j'énonçais idée pareille dans bien des maisons, mais je vous le dis à vous, qui êtes susceptible de dévouement, chose inconnue dans l'an de grâce 1829, et qui faites peu de cas, je pense, de l'héroïsme qui se résout en harangues de tribune et en colonnes de journal. Je voudrais bien voir seulement par curiosité, par caprice d'artiste et d'observateur, comme on dit au Globe, un mouvement quelconque en France, politique ou religieux. Je ne sais pourquoi j'ai idée qu'il se ferait beaucoup de brochures, ce qui est fort bon sans doute, mais que les armuriers ne gagneraient pas grand'chose. Est-ce un mal, est-ce un bien? Est-ce un mal d'avoir un si haut respect pour sa vie et celle des autres ? Non, sans doute ; mais est-ce un bien d'en arriver à ce point d'éclectisme et de tolérance que toutes les opinions ne vous paraissent pas valoir un coup de sabre et une goutte de sang? Je ne sais vraiment qu'en penser. Car j'avoue que la manie guerroyante et la discussion brutale et sanglante du moyen âge me fait souvent horreur et pitié ; et d'un autre côté, le calme plat d'Athènes, après Démosthène et Phocion, m'inspire peu d'amour. C'était d'ailleurs, sans doute, une belle vie : il y avait là de bons spectacles, meilleurs peut-être que ceux que nous avons maintenant à Paris, de grands diners, de jolies femmes qui faisaient l'ornement de fort jolies fêtes; mais où a-t-on été avec tout cela, et où irons-nous avec notre civilisation un peu taillée à ce modèle? L'avenir le sait. Pardon de tout ce dévergondage d'idées qui n'est que bien incertain dans mon esprit; je ne l'avouerai pas devant tout le monde, devant Rio, par exemple, qui veut me soulettres d'alphonse d'herbelot. 9
l30 LETTRES A MONTALEMBERT.
tenir que nous en sommes déjà au Bas-Empire, que la liberté de la presse use les peuples, et que sa sale et grossière Bretagne, où on ne lit pas de journaux ni rien que ce soit, a une immense valeur morale. Je le combats à outrance, tout en songeant parfois qu'il n'a pas complètement tort. Ce n'est ni la liberté de la presse, ni celle des cultes, ni rien qui soit la liberté qui me tourmente ; c'est le défaut absolu de croyances politiques autant que religieuses, c'est cette incertitude qui m'obsède moi-même si souvent, quoique je me cuirasse contre elle, et ce vague éclectisme, cette rage d'atermoiements qui accommode tout, explique tout, unit ce qu'il y a de plus opposé. Je crois que là-dessus vous avez à peu près les mêmes opinions que moi ; nous en causerons cet hiver ensemble avec Cornudet, qui d'ailleurs est éclectique déterminé. Et cependant nous crierons bien haut sur les toits, moi du moins, que tout est au mieux, que la raison humaine fait chaque jour des progrès, comme la fabrication à vapeur, enfin l'hymne de convention, le couplet de facture pour l'ordre légal. Et ainsi faisant, nous aurons d'ailleurs à peu près raison, car ce que nous avons de plus sûr à faire, c'est de nous trouver bien de ce que nous sommes, de la liberté pratique, de la vie monotone et aride, mais négativement heureuse, dont nous jouissons, et de nous fier à l'avenir.
Vous voyez que je laisse de côté vos idées philosophiques; je ne vous en avais parlé que par hasard et pour faire comme M. Viennet i ou M. Charles Dupin ^, mettre
1. Jean-Pons-Guillaume Viennet (i7j;j-i868), fils d'un conventionnel, poète et publiciste, député (i828-i83;j), membre de l'Académie française (i83i), pair de France (iSSy), grand maître du rit écossais de la franc-maçonnerie.
2. Pierre-Charles-Fran^ois, baron Dupin (1784-1873), frère de l'avocat, reçu premier à l'Ecole polytechnique (i8oi), ingénieur de la marine, membre de l'Académie des sciences (1818), député (1827-183;), ministre de la marine dans le ministère des trois jours (i834), pair de France (i83;), membre des deux Assemblées de la seconde république, sénateur (i852).
^4 MAI 1829. l3l
aussi mon mot dans la discussion générale : aujourd'hui qu'elle est close, je vous promets de ne pas la ranimer.
Voudriez-vous par hasard que je vous fisse envoyer les premiers numéros des Annales législatiçes? C'est que pendant votre voyage en Irlande, on ne saurait où vous adresser les suivants ; je les conserverai chez moi jusqu'à nouvel ordre, et je vous les remettrai à votre retour.
Je vous réitère ma recommandation pour les Sagas de
Rio et mon université d'Upsal, et j'attends avec bien de
l'impatience le moment où nous pourrons deviser à notre
aise de toutes ces grandes et fécondes questions que je
soulève dans mes lettres, et sur lesquelles nous nous
accorderons peut-être assez bien, car je fais de grands
progrès en philosophie rêveuse.
Votre bien dévoué,
Alph. d'Herbelot.
29 mai (1829).
Mon cher ami,
Je suis allé hier au Courrier, avec un avocat à la Cour de cassation de mes amis, pour leur faire la proposition du baron d'Anskarsward. Cette proposition a été acceptée, mais pas avec tout l'empressement auquel je m'attendais. « Je suis, » nous a dit le rédacteur en chef, « très persuadé du talent de M. d'Anskarsward, mais la Suède est peu intéressante pour nous, sa diète n'est qu'un amas de formalités oiseuses qui ne mènent à rien. Je désirerais que M. d'Anskarsv^ard ne nous envoyât guère d'articles que tous les quinze jours. Nous ne pouvons d'ailleurs nous engager à les insérer que s'ils sont bons et présentent quelque intérêt de rapprochement avec notre position à nousmêmes. D'ailleurs, dès que M. d'Anskarsward aura envoyé un article (qu'on annoncera à l'avance en le nommant, s'il le permet), M. de Kératry i se mettra en relation directe avec lui, et on lui enverra directement le Courrier. »
J'espérais, je vous l'avouerai, que le Courrier vecQwaSX avec plus d'enthousiasme cette proposition qui me semblait si flatteuse. Mais, ne connaissant le talent de M. d'Anskarsward que par moi-même qui ne le connais guère, ces Messieurs ont dû nécessairement être plus réservés, les affaires de Suède ne nous concernant pas
I. Auguste-Hilarion, comte de Kératry (1769-1859), conseiller de préfecture (i8i4), député (1818-1824 et 1825-1837), l'un des fondateurs du Courrier, conseiller d'État (i83o), pair de France (1837), doyen d'âge de la Législative (i849).
ag MAI 1829. i33
d'ailleurs spécialement. Mais si les articles de ce député répondent à la haute idée que vous m'avez donnée de son éloquence et de son courage, ils seront accueillis avec une bien sincère reconnaissance. Je puis vous assurer qu'il n'existe au Courrier aucune prévention, aucune opinion formée sur la Suède, et que les documents authentiques venant de ce pays n'auront point à lutter contre la vanité de M. de Pradt ou de tout autre. Je vous préviens au surplus que M. d'Anskarsward ne doit pas se gêner pour donner quelques détails spéciaux sur la Suède, qui ne trouveraient peut-être pas de place au Courrier ; dans ce cas, nous ferions insérer cette partie plus domestique de ses communications dans le Globe ou les Annales législatives. J'en ai parlé à quelques amis qui m'ont promis de donner aux lettres de ce citoyen distingué toute la publicité possible, et qui chercheront à resserrer autant que possible les liens de sa correspondance avec la France.
Je viens d'apprendre par Gornudet que vous partiez décidément pour l'Irlande au commencement de juillet; vous vous informerez des moyens d'entretenir avec vous une correspondance qui m'est si précieuse. Vous allez parcourir l'Irlande dans un bien beau moment, vous y verrez reffet produit aujourd'hui par la mesure de l'émancipation, et si la candidature de M. O'Connell dans le comté de Glare n'est pas trop prochaine, vous vous trouverez peut-être là au moment de l'élection. Je vous conseillerais bien de hâter votre départ de quelques jours si cela pouvait vous mettre à même d'assister à cette scène pittoresque. Ce sont là de ces spectacles qu'on ne voit qu'une fois en sa vie.
Je vous écrirai la semaine prochaine pour continuer notre bulletin politique.
Tout à vous. Alph. d'Herbelot.
5 juin (1829).
J'espère, mon cher ami, que ma dernière n'aura pas détourné de ses projets M. d'Anskarsward et surtout n'aura pas réagi par contre-coup sur les vôtres ; j'attends toujours votre travail.
Il paraît que, pour le moment, cette pauvre Irlande est un peu mise de côté ; vous allez, en la parcourant, vous retremper dans votre amour pour elle, et votre voyage nous vaudra sans doute un bon ouvrage de plus. Vous allez peut-être voir l'Angleterre dans un grand déploiement de forces, car il paraît que les cartes se mêlent dans la Méditerranée, et il est peu probable que l'empereur Nicolas chante cette année le Te Deum à Sainte-Sophie. Au fait, je vois avec plaisir le lion ottoman qui se relève et menace de faire payer cher à la Russie sa verve conquérante. Aujourd'hui que la question grecque est à peu près hors de tout débat, puisqu'on tient pour certain que Mahmoud a fait effacer la Morée du nombre des pachalicks, je commence à faire des vœux pour le Croissant. D'ailleurs, j'aime Mahmoud et son sauvage génie, et sa tête de fer; et puis j'ai grand'peur de la Russie, de cette vaste domination s' étendant jusqu'au Bosphore et venant prendre l'Europe à revers par l'Albanie. Car une fois maîtresse de Constantinople, la Russie aurait la Grèce et toutes les populations de ces parages, et en face de cette immense puissance, l'Europe est si divisée, la France si faible, s'étayant sur Martignac et Portails!
5 JUIN 1829. i35
Nous sommes probablement ici au moment d'une crise ministérielle ; tous les germes de décomposition travaillent notre gouvernement. Il est évident que M. Portalis n'a que l'intérim des aflaires étrangères, et voilà MM. de Polignac et de Chateaubriand en présence pour se le disputer; ce dernier cabale, dit-on, à qui mieux mieux : il a été faire visite à Dubois du Globe, pour se concilier la faveur de son journal. Bourdeau essaie du libéralisme et prétend faire nommer M. Dupont de l'Eure à la présidence vacante d'Orléans. D'autre part M. Roy, furieux d'avoir perdu sa haute réputation financière, tourmenté par la Cour des comptes à propos de l'affaire Grassous S que vous avez lue sans doute dans le Courrier, menace de se retirer. Quant à Martignac, il se jette de plus en plus à droite, comme le prouve son dernier discours; il est probable qu'il est un des puissants promoteurs des poursuites dirigées contre le Courrier au sujet de l'article de Rabbe 2 sur le Sacre de M. Gérard 3, article où l'on ne menace pas tant une phrase irrévérencieuse contre le catholicisme qu'une satire vive et assez éloquente de la Cour 4; on ne sait trop comment cela finira.
I. Jean-François-Paulin Grassous (1768-1829), neveu d'un conventionnel, littérateur, conseiller référendaire à la Cour des comptes depuis 1807, avait eu avec le premier président Barbé-Marbois des démêlés à la suite desquels une décision l'oyale du 24 mai 1829 l'avait suspendu de ses fonctions pour un an. Il se présenta pourtant à la cour le i" juin, escorté de sa femme, sous prétexte de réclamer des papiers, et eut une altercation scandaleuse avec le concierge et l'un des présidents de chambre.
a. Alphonse Rabbe (1786-1830), employé dans l'administration militaire, puis avocat et publiciste.
3. François-Pascal-Simon, baron Gérard (1:70-1837), le célèbre peintre, membre de l'Institut (i8ia).
4. L'article, signé R. et , intitulé Tableau du Sacre, par M. Gérard, avait paru dans le Courrier du 29 mai 1829. Le thème, développé de la façon la plus lourdement impertinente, était que le talent du peintre avait été dérouté par un sujet de commande. On motiva les poursuites sur une phrase donnant à entendre que le catholicisme pourrait un jour ne plus avoir d'adeptes en Fiance.
l36 LETTRES A MONTALEMBERT.
Deux avis sont ouverts à ce sujet : beaucoup de membres de la gauche pensent que nous sommes incessamment menacés d'un ministère royaliste; on parle de coups d'État, d'intrusion violente d'une centaine de députés dans le Corps législatif; vous avez vu des craintes de cette nature exprimées dans plusieurs discours prononcés à l'occasion du budget, entre autres dans une assez vive péroraison de M. Jars i. Je ne crois pas à un coup d'État, il n'y a pas à la cour un homme qui ait assez d'énergie et d'influence sur le soldat pour monter à cheval et faire le petit Bonaparte. Je pencherais plutôt vers une opinion partagée par plusieurs membres du centre gauche, et que me communiquait ces jours-ci un d'entre eux, M. Ghastellier, du Gard ^. Ils supposent qu'un ministère centre droit, dans la latitude de Ravez à Martignac, pourrait vivre quelque temps avec la Chambre actuelle, en ne proposant pas de loi politique, mais seulement quelques statuts d'intérêts locaux et commerciaux, puis enfin un budget pas trop enflé que la majorité actuelle n'aura jamais l'énergie de refuser. Il y a deux ou trois jours, le conseil de laisser de côté les lois politiques a été donné au ministère par un de ses agents, le directeur général de Boisbertrand, que les huées du côté gauche ont obligé de quitter un moment la tribune 3. C'est l'opinion favorite d'une partie du centre droit. D'ailleurs, les journaux royalistes lèvent la tête assez haut ; la Gazette ne trouve plus de termes pour exprimer ses fureurs; vous la voyez s'attaquer maintenant à tous nos théâtres, poursuivre la
1. Antoine-GabrielJars (1774-1857), fait maire de Lyon par Napoléon aux Gent-Jours, député (1827-1842).
2. Mai'ie-Joachira-Isidore de Ghasteliier (1775-1861), officier de marine, maire de Nîmes (182;), député (1827-1837), pair de France (1841).
3. Ge qui était le plus grave, c'est que Boisbertrand avait tenu ce langage dans la discussion du budget, non comme député, mais comme commissaire du gouvernement.
5 JUIN iSag. 187
démagogie dans Marino Fallero ', et le répiiblicanisiiic dans la Bohémienne ^ du Gymnase, où je n'ai vu, je vous assure, qu'une assez sotte pièce, et une délicieuse actrice, Léontine Fay 3.
A côté de ces terreurs exagérées se forment des espérances également outrées : on parle de M. de Chateaubriand chef du ministère, avec MoUien 4, Decazes, Sébastiani ^, etc. On a été jusqu'à prononcer le nom de M. Laftitte, dont le dernier discours a produit une assez vive impression. Je crois, dans l'état actuel des choses, cette combinaison la plus invraisemblable de toutes ; le roi n'y consentirait pas. Vous connaissez sa naïveté avec M. Pas de Beaulieu ^ ; celle-là en a rappelé une autre qui la vaut bien. Lors de la discussion sur la loi départementale, M. Donatien de Sesmaisons :, gendre, je crois, de
1. Drame de Casimir Delavigne, représenté à la Porte-Saint-Martin.