‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 24 sur 38 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

commenceront à s'injurier, manière de discuter commode et qui n'exige ni science ni talent. En général, le budget a été mieux discuté qu'à l'ordinaire, avec plus de soin et de temps. Les économies sont sans doute bien faibles, mais que faire? Avec notre système d'administration actuel, le plus lourd et le plus dispendieux peut-être qui soit en Europe, il est difficile d'opérer des retranchements sérieux, et tous les rapporteurs du budget y ont échoué les uns après les autres. Ce ne sont pas quelques dépenses isolées qu'il faudrait supprimer, quelques traitements réduits qui soulageront les contribuables. Il faudrait porter la cognée à la racine du mal, réformer tout notre système administratif, simplifier ses rouages, mettre de côté ces écrasants états-majors qui, dans toutes les branches du service public, consument inutilement les revenus, et, pour cette œuvre, un grand ministre serait nécessaire. Jusqu'à ce jour, contentons-nous de pitoyables économies. Ce n'est pas, je vous l'ai, je crois, déjà dit, que la France paie un impôt fort au-dessus de ses ressources, seulement il est mal employé, et mille améliorations importantes dont chacun sent le besoin sont laissées de côté, faute de fonds pour les mettre à fin. Le budget des affaires ecclésiastiques a été, pour la première fois, soumis au contrôle. Corcelles *, au milieu de ses boutades ridicules, a jeté quelques idées fécondes : c'est un homme spirituel et assez sagace, mais malheureusement trop emporté ; il a des vues plus larges que beaucoup de ses collègues. Feutrier a été misérable, n'a répondu à rien et s'est fait huer de la Chambre, quand il a prétendu que les énormes traitements donnés à quelques fonctionnaires

1. Claude Tircuy de Corcelles (1768-1843), émigré, condéen, demeura dans la retraite jusqu'en i8i3. lut proscrit après les Cent-Jours, députe (1819- 182a et i8a8-i834).

ecclésiastiques sont le revenu des pauvres; on sait trop qu'il n'en est rien. C'est effrayant de voir comme le catholicisme est sottement défendu; il a repoussé le seul homme de génie qui pût lui prêter son appui, Lamennais, et il est réduit à de pauvres hères qui ont à peine pour eux la bonne volonté. Vous avez dû être bien content de l'article de Dubois sur le procès fait au Courrier; je ne crois pas qu'on ait jamais exprimé avec autant d'âme et d'éloquence le sentiment inexprimable d'incertitude et de découragement religieux qui pèse aujourd'hui sur tous les coeurs, symptôme effrayant dans une société qui semble avoir encore cependant de la verdeur et de l'avenir. Vatimesnil a emporté d'assaut son budget avec quelques phrases libérales contre MM. de l'Epine », de Gonny et autres. Il y avait quelque talent de style, quoique bien peu de fond, dans le discours prononcé par M. de l'Épine. Ce député est un imbécile : sa harangue était de l'avocat Hennequin ^, qui est aussi l'auteur du petit discours assez adroit débité par M. de Bully dans la séance où Dupin le frappa à mort. Quant à M. de Gonny, il a attaqué Lafayette avec la dernière impudence, et vraiment cela ne va guère à un ancien valet impérial 3. Les oreilles me cornent encore des éloges de Lafayette ; je viens du pays qu'il habite, le département de Seine-et-Marne, où j'ai passé les vacances de la Pentecôte ; c'est le Dieu des paysans, auxquels il fait un bien énorme et dont il soulage toutes les infortunes avec une admirable charité. Aussi un paysan me disait-il que, s'il y avait du tumulte en France,

I. Marie-Philibert-Ferdinand-Joseph, baron de TEpine {1784-1868), député (1827-1830), membre du parti ultra.

a. Antoine-Louis-Marie Hennequin (1786-1840), sous-lieutenant (1807), puis avocat et membre du conseil de l'ordre, député (i834-i84a).

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