‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 25 sur 38 · Conny avait été sous-préfet de Napoléon · texte numérisé non relu

Conny avait été sous-préfet de Napoléon

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certes ils iraient tous se battre avec M. de Lafayette : il est Joliment aimé du peuple, m' ajoutait-il, mais pas des roj^alistes. Cet homme avait l'air de faire des royalistes une espèce à part, une classe de parias dans la nation, et c'est, à vrai dire, l'esprit de toute cette partie de la France.

Le budget des affaires étrangères a été traité en ennemi ; on y craint toujours M. de Polignac, et on voudrait qu'il n'eût pas le sou pour administrer. Cet homme est vraiment comme l'ombre du père d'Hamlet dans Shakespeare, qui domine tout le drame, sans qu'on le voie paraître et parler que par instants. D'ailleurs, nous vivons comme si nous étions confinés dans l'île de Robinson, sans autres voisins que la mer ou les perroquets du bois. On ne nous reprochera pas de nous mêler des affaires des autres, car nous paraissons en soupçonner à peine l'existence ; nous sommes bien la gent la moins curieuse de regarder par la fenêtre que l'on puisse trouver. On parle cependant de sortir de cette ridicule apathie pour conduire une expédition contre Alger. Ce serait le meilleur moyen de nous faire conspuer par toute l'Europe. Charles-Quint y perdit ses pas; nous y laisserions probablement nos soldats et notre argent, deux choses qui n'abondent pas chez nous pour le moment. Tous les marins se récrient contre cette entreprise qui donnerait une triste immortalité au ministère de ce braillard d'Hyde de Neuville et de ce niais de Portalis. On assure que les comptes de la guerre seront l'objet d'un examen sérieux. Cette administration est aujourd'hui en France dans un état déplorable. Nos places fortes sont délabrées ; il va se présenter la question de savoir si avec le nouveau système militaire, qui procède par batailles décisives, il y a grand avantage à avoir deux ou trois lignes de forteresses qu'on n'assiège plus; s'il ne

l48 LETTRES A MONTALEMBERT.

vaudrait pas mieux établir simplement sur les frontières cinq ou six places d'armes pour assurer la retraite d'une armée. Puis viendra peut-être un débat sur la garde royale; telle qu'elle est, son effectif n'est pas en harmonie avec l'état de l'armée, elle coûte très cher et ne vaut pas mieux que les régiments de ligne. Puis l'armée de ligne aura son tour ; elle est bien instruite, mais peu nombreuse ; son organisation est-elle bonne? Faudrait-il admettre l'institution des semestriers, et la garde nationale, et les réserves, etc.? Vous voyez que de questions présente cette grave matière , sans parler des écoles spéciales, des Suisses, qui auront aussi leur part dans les attaques, comme ils ont une part dans le budget. Je vous tiendrai au courant de ce qui se fera, ou plutôt de ce qui se dira sur cette matière, car dire est la partie forte de notre Chambre ; elle prouve bien que, si la critique est aisée, l'art ou plutôt l'action est diflicile. Quant au ministère du commerce, je resterai coi, car j'ai bien peu de connaissances en industrie et en économie politique. Gornudet pourra vous satisfaire mieux que moi, lui qui a le courage d'avaler Tanneguy Duchatel i dans le Globe et la Reçue française.

Je vous dirai, en passant, qu'il paraît en ce moment un journal politique appelé la Jeune France ; il n'est point conçu dans l'esprit qui devait présider à nos travaux. Ainsi, si jamais nous réalisons notre projet, bien que nous n'ayons plus la virginité du titre, nous aurons probablement celle des idées. Nous sommes, dans ce moment, inondés de journaux : c'est un déluge ; il y aurait de quoi

I. Charles-Marie Tanneguy, comte Duchatel (iSoS-iSôj), fils d'un grand fonctionnaire de Napoléon, publiciste, conseiller d'État (i83i), député (i833- 1848), ministre du commerce (i834-i836), des finances (i836-i837), de l'intérieur (1839-1840 et 1840-1848), membre de l'Académie des sciences morales (184a) et de l'Académie des beaux-arts (1846).

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dégoûter de la liberté de la presse. Je souhaite bien que nos pauvres Annales surnagent un peu dans ce débordement ; c'est vraiment une entreprise utile qui pourra donner un mouvement philosophique à l'étude, si faible chez nous, du droit et de la législation générale.

Encore quelques jours, et vous allez donc parcourir l'Irlande et devenir spectateur de sa régénération politique. Vous avez vraiment du bonheur : vous allez en Suède, c'est l'année de la Diète ; vous allez en Irlande, c'est l'année de l'émancipation. Puisse votre retour en France amener aussi quelques grands et heureux événements ! Je n'ai pas besoin de vous recommander un examen scrupuleux des mœurs, de l'état de ce pays ; tout ce que je puis vous dire, c'est que probablement aucun de nous n'ira en Irlande ; ainsi, il faut que vous fassiez là comme en Suède, que vous nous mâchiez toute notre instruction sur ce pays. Vous êtes vraiment spes unica.

Je songe d'ailleurs avec un bien vif plaisir qu'après ce voyage vous serez rendu à cette France qui, quoique j'en dise parfois assez de mal, est encore assez richement dotée en fait de lumières et de liberté. Quelque sort que l'avenir nous destine, mon cher Montalembert, je me félicite chaque jour de compter quelques bons amis comme vous, unis de cœur et d'intention, ayant même pensée et môme devise, God and libertjy. Nous aurons peut-être à lutter contre bien des obstacles, bien des coteries ; mais, à plusieurs, on combat mieux, et si nos doctrines sont mal comprises et rejetées par les masses, nous trouverons dans notre commune amitié ample consolation de nos désappointements politiques. Pardon de cette tirade, qui est l'expression bien sincère de ma pensée.

Je suis, pour la vie, votre bien dévoué.

Alph. d'Herbelot.

l5ô LETTRES A MONTALÈMBERT.

Au moment de fermer ma lettre, j'apprends par Gornudet, mon cher ami, que la santé de votre sœur vous donne de vives inquiétudes et que votre départ est indéfiniment retardé. Je prends une bien vive part à ce chagrin, mais vous êtes jeune, mon ami, l'avenir est long, et l'Irlande n'est pas perdue pour vous à jamais. Vous êtes rudement éprouvé , mon cher Montalembert ; c'est que peut-être Dieu vous réserve une belle destinée. L'habitude de la douleur est affreuse, mais malheureusement d'un bien fréquent usage. Je ne prodiguerai pas de vaines consolations, chose inutile à tant de lieues de distance, et je ne souhaite plus qu'une chose pour vous et pour moi, votre prompt retour, votre retour au milieu de vos bons amis qui sympathiseront à vos peines, si le calice n'est pas épuisé, et en partageront le poids avec vous.

3 juillet (1829).

J'ai ressenti bien vivement votre chagrin, mon cher ami ; je sais combien est pénible un désappointement causé par un si triste motif, et je ne vous prodiguerai pas maintenant des consolations qui viendraient trop tard et ne serviraient qu'à rouvrir votre blessure. Je répondrai seulement aux reproches que vous vous adressez à vousmême de n'avoir pas assez travaillé. Est-ce que vous ne comptez pour rien la connaissance que vous avez acquise d'une nation originale et absolument ignorée chez nous ? Est-ce que vous croyez qu'une telle étude ne vaut pas bien quelques lectures de plus? Consolez-vous, allez, il y en a plus d'un, habitant la studieuse ville de Paris, qui n'en a pas tant appris dans son année, et je ne parle que de ceux qui passent pour laborieux. Quand vous serez au milieu de nous, vivant de la vie commune et non plus de celle du collège, vous verrez combien il est difïicile de donner tant de temps au travail, à moins d'une vertu angélique, et vous jugerez moins sévèrement votre année de Stockholm. Travaillez donc tant que vous voudrez, mais ne vous plaignez pas de vous-même, car vous m« faites vraiment rougir, moi pauvre hère, qui crois avoir fait prouesses quand j'ai passé six heures du jour à piocher.

A propos, j'attends toujours votre second article, et vous réitère mes bien sincères éloges pour le premier, dont je vous remettrai le manuscrit à votre retour. Je

VOUS dirai cependant que je compte attendre quelque temps avant de le livrer à M. Compans i. Jusqu'à présent, la direction du journal a été bonne ; des avocats distingués, MM. Dupont de l'Eure, de Broglie, P. Roycr-Gollard 2 et autres, y ont écrit personnellement. Mais, avanthier, dans une réunion d'actionnaires, composée en majorité d'avocats de cassation, une mauvaise tendance a été conseillée : on voudrait remplir d'arrêts de tribunaux nos malheureuses Annales et en faire dès lors une espèce de gazette judiciaire à l'usage des praticiens, qui ne remplirait plus notre but. Je m'abstiendrai donc de vous y faire reparaître jusqu'à nouvel ordre ; comptez sur mes soins et ma vigilance pour ménager les intérêts de votre avenir.

Nous sommes, pour l'instant, inondés de journaux de toute espèce ; je laisserai de côté les journaux de théâtre, qui sont pour la plupart absurdes, sauf le Figaro ; mais nous avons la Gazette des cultes 3, rédigée par les avocats Darmaing 4 et Isambert, appendice du Constitutionnel, poursuivant les refus d'inhumation et de sacrements, écho des boutiquiers de province et des capitaines en demi-solde de l'armée impériale ; puis la Tribune des départements 5, journal politique quotidien destiné à mettre en rapport les diverses provinces, dont il rapporte les cancans et les anecdotes, au lieu d'en faire réellement

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