C'était le substitut qui avait requis contre le Courrier
3. Louis-Antoine-François de Marchangy (1782-1826), juge suppléant à Paris (i8o5), auteur de la Gaule poétique (i8i3), substitut, puis avocat général à la cour royale, se distingua dans les procès politiques, bien qu'il écrivît même ses répliques, et requit notamment contre les sergents de La Rochelle : député (1822-1824).
l58 LETTRES A MONTALEMBERT.
paraît que M. Bourdeau lui prépare une ample moisson de lauriers.
Quand vous recevrez cette lettre, mon cher ami, nous serons délivrés, comme vous dites, de cette Chambre qui vous pesait tant. Au fait, elle a eu une sorte de courage, le jour où elle a rejeté l'amendement à la loi des crédits supplémentaires i. Beaucoup se sont récriés sur cette énergie, ce zèle de ses prérogatives ; vous n'avez dû y voir que la confirmation de ce que je vous ai plusieurs fois répété, la haine de la Chambre contre l'ancien ministère qu'elle poursuit partout, qui la soutient un peu dans la voie constitutionnelle, et lui fait prendre des résolutions assez fermes quand il n'y a que des questions de personnes. S'il ne s'était pas agi de M. de Peyronnet, certes on eût laissé encore dormir la responsabilité ministérielle. Nous sommes bien le roseau agité par le vent, qui plie à chaque tempête; heureusement que la fable nous assure que le roseau plie seulement et ne se brise pas, ce qui doit nous rassurer pour notre avenir.
Cornudet me dit que vous n'aimez pas ^/oa de de Vigny ; comment, vous qui me donnez rendez-vous sur le terrain de la poésie mystique! relisez cela, et je crois que vous en serez enchanté; l'an prochain nous le relirons peutêtre quelque jour ensemble.
Votre bien dévoué, x\lph. d'Herbelot.
I. Il s'agissait toujours de la salle à manger de Peyronnet. La Chambre des pairs avait repoussé la disposition qui prescrivait un recours judiciaire contre l'ancien garde des sceaux : en réponse, la Chambre des députés, dans la séance du 23 juin, avait rejeté purement et simplement le crédit supplémentaire afférent à cette dépense.
Ce 21 juillet 1829. Ivry.
Je suis un peu en retard dans ma correspondance, mon cher ami; mon père ^ étant maintenant à la campagne près de Paris, je suis perpétuellement sur la grande route et cela dérange un peu mes habitudes; mais je vais y mettre bon ordre et reprendre le cours ordinaire de mes occupations.
Je réponds d'abord catégoriquement à quelques points de votre dernière lettre; j'attends toujours votre second article que rien ne m'empêchera maintenant de donner aux Annales, parce qu'elles ont pris une direction qui sera, je crois, utile et pourra les mettre en lumière, c'est de suivre soigneusement toutes les lois, ordonnances qui paraîtront et les soumettre à un examen approfondi ; cela pourra être utile à notre éducation constitutionnelle. Je ne vous conseillerais guère de publier une brochure sur la Suède. Ce pays est chose si peu connue, si peu étudiée en France, que votre brochure courrait grand risque de ne pas sortir du cercle de vos amis. Je crois que pour donner un travail utile, il vaudrait mieux attendre un peu et publier un ouvrage complet sur les institutions et l'état général du pays. D'ailleurs, vous pourriez parfaitement réunir en brochure ce que vous aurez donné aux Annales, cela paraîtrait tout naturel, et pour en finir avec ce jour-
I. Léon d'Herbelot (1757-1848), avocat au Parlement, juge au tribunal de la Seine (i8oo), vice-président (i8io), vice-président honoraire (1816).
l6o LETTRES A MONTALEMBERT.
nal, je vous conseille de ne donner qu'en dernier votre article sur l'organisation judiciaire et de commencer par terminer tout ce qui se rapporte à la diète.
Je persiste dans ma première opinion que M. d'Anskarsward n'a rien à attendre du. Journal des Débats. Duviquet ï, dont vous me parliez, l'homme le plus positif et le moins cosmopolite du monde, rirait à la seule idée d'entretenir le public des Débats des affaires de la Suède. Songez que ce journal nest qu'une affaire de coterie et n'a aucun intérêt à chercher des correspondants au delà de la Baltique. Pour obtenir ce privilège, il faudrait s'adresser directement à M. de Chateaubriand, et je ne connais personne qui puisse le faire. D'ailleurs, la première chose à faire, si M. d' Anskarsward se décide, c'est d'envoyer un article à Paris, pour échantillon de ses intentions ; je vous répète que cet article ne pourrait manquer d'être inséré au Courrier ; c'est, je crois, le seul journal sur lequel on puisse compter. J'attends votre décision, et ferai tout ce qui sera en moi pour la faire réussir.
Vous me parlez dans votre lettre d'un projet de réunion pour l'hiver prochain, qui me sourirait bien aussi comme à vous, si je le croyais exécutable de la manière dont vous l'entendez. Gornudet vous a écrit son opinion là dessus ; elle est le résultat de nos conversations sur ce sujet; je ne sais trop qui nous trouverions pour nous seconder dans notre entreprise et ne pense pas que nous ayons grande aide à attendre de qui que ce soit du clergé ; il faudrait immoler à leur alliance nos opinions politiques et nous faire tout à fait lamennaisiens, ce dont aucun de nous n'a certes envie. Publier un journal serait une grande entre-
I. Pierre Duviquet (i^ôS-iSSS), député aux Cinq-Cents (1796), avocat à la Cour de cassation, secrétaire de la rédaction des Débats, y fit le feuilleton dramatique après la mort de Geofifroy (i8i4).
ai JUILLET 1829. 161
prise, la seule d'ailleurs que nous puissions tenter et qui soit utile. Le projet de faire une Jeune France roule toujours dans certains esprits; j'en serais, sans aucun doute, si la chose se faisait, et nous pourrions y entrer les uns par les autres et prendre quelque influence sur la rédaction. D'ailleurs, d'ici à l'hiver, il ne se fera rien ; vous serez alors de retour et nous verrons bien.
Je vous remercie des renseignements que vous me donnez sur l'enseignement du droit en Suède ; d'après ce que vous m'écrivez, il me paraît médiocre et fort inférieur à celui du Danemark. J'ai déjà fait deux articles aux Annales sur renseignement du droit en France; ils ont soulevé l'indignation des vieilles perruques de la Faculté, et comme j'ai signé de mes initiales et qu'il leur sera facile de savoir mon nom, je pourrais craindre pour mes examens, si je n'avais pas la protection de Paul Royer- Collard, avec qui je suis fort lié et qui vient d'être nommé professeur, et pourra me soutenir, en cas de besoin, contre la rancune de ses collègues ï. Je prépare dans ce moment la partie la plus importante de mon travail, les réformes qui, je pense, peuvent être introduites dans notre enseignement législatif; je m'entoure de toutes les lumières possibles, dans la crainte de hasarder quelque bévue ; je voudrais bien pouvoir, autant qu'il est en moi, contribuer à donner quelque impulsion à cette branche si négligée de nos études. Ce qui nous manque surtout en France, c'est la science solide et forte et j'en sens bien le vide tout comme les autres, moi qui choppe à chaque instant du pied contre quelque difficulté que je ne puis résoudre. Sans doute, nous nous occupons de choses plus
I. Ces deux articles, intéressants et hardis, avaient paru dans les Annales des iSjuin et 4 juillet, sous les initiales A. D. Le numéro du i5 juillet contient des observations d'un lecteur et la riposte de d'Herbelot.
l62 LETTRES A MONTALEMBERT.
sérieuses que nos pères, mais nous nous en occupons généralement d'une manière frivole ; aussi les idées passent et se succèdent dans les esprits avec une rapidité effrayante, mais sans être épuisées. On a la rage de faire des généralités en toute chose, sans connaître les détails, et vous trouvez partout des gens qui vous font de la politique, de l'histoire a priori, avec une grande distinction, sans en savoir un mot pour cela. Mon propre exemple m'a un peu éclairé sur le danger de ces hautes considérations historiques qui habillent à la Montesquieu toute l'histoire d'un peuple et manquent par leur base. Chargé dernièrement de rendre compte, dans la Reçue encyclopédique, de VHistoire de Pologne ^ par M. de Salvandy, j'avais fait a priori de la science sur la décadence de ce pays, j'avais bouleversé tout le système de M. de Salvandy pour en substituer un dont j'étais fort enchanté ; mais voilà qu'un beau matin, un de ces jeunes Polonais que le despotisme russe pourchasse par toute l'Europe vient me prouver, son histoire nationale à la main, que M. de Salvandy et moi nous nous trompions aussi complètement l'un que l'autre. J'ai rectifié mes âneries et juré que de longtemps on ne me prendrait à faire des théories sans connaître les faits pour les appuyer. Je crois, à vous dire le vrai, qu'il y a beaucoup de gens qui font comme j'avais projeté, sauf qu'ils ne rectifient pas ; je vous dirai, en passant, que M. de Salvandy est le plus grand insolent qui soit sur terre, qu'il a fait une histoire de Pologne sans savoir un mot de polonais, et a dédaigneusement repoussé les leçons que lui offraient quelques patriotes de ce pays pour terminer son œuvre. Son siège était fait, comme disait M. de Vertot.
I. Les trois volumes de VHistoire de Pologne, avant et sous le roi Jean Sobieski, avaient paru en 1829.
21 JUILLET 1829. ld3
Je passe maintenant à ce que vous appelez si pompeusement ma « Gazette d'Augsbourg appliquée à la France. » Je n'ai guère d'observation à vous faire pour la fin de la session que vous ne puissiez trouver dans le Courrier, car il est même possible que vous y voyiez, vers la fm de ce mois, une revue de ma façon. Il y a déjà eu une lettre d'un électeur de département qui n'était pas de moi ; je vous en préviens pour que vous ne m'attribuiez pas cette mauvaise compilation; ce n'est pas pourtant pour dire que la mienne vaille mieux , car il est impossible de traiter ce sujet d'une manière neuve. Il est cependant quelques faits que je ne puis y glisser et dont je puis vous faire confidence. Vous avez dû être étonné de ces démissions qui ont signalé la dernière séance ^ ; on les attribue à des motifs peu honorables. M. Chauvelin ^ se retire parce qu'il est piqué d'avoir perdu son influence et d'avoir été malmené par ses collègues, et entre autres par M. Dupin, à propos de son amendement dans l'aflaire du cumul. Quant à M. Voyer d'Argenson, ses amis prétendent qu'il est las des aftaires publiques ; ses ennemis et les indifl*érents répètent qu'amoureux suranné d'une jeune femme, il veut aller s'ensevelir avec elle dans la retraite et oublier, au sein des délices de quelque château, Paris, la Chambre et cette opposition qui l'avait fait un jour si célèbre quand seul, dans la Chambre de 181 5, il s'éleva contre Trestaillons et les massacres de Nîmes Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que quelques niais du côté gauche.
1. A la dernière séance de la session, le président donna lecture des lettres de démission de deux députés de l'extrême gauche, Voyer d'Argenson et Chauvelin.
2. Bernard-François, marquis de Chauvelin (1766-1832), attaché à la cour de Louis XVI, ambassadeur à Londres (179a), membre du ïribunat (1800), préfet (1804), conseiller d'État et intendant général de Catalogne (i8io), député (1817-1820, i8a2-i8a4, 1827-1829).
l64 LETTRES A MONTALEMBERT.
prenant ces démissions pour du vrai et sincère patriotisme, avaient mis dans leur tête de les imiter et s'en sont laissé dissuader avec peine. Si cela pouvait au moins nous amener quelque homme de la France nouvelle ! Mais non, les électeurs vont peut-être aller chercher un général de brigade ou un préfet de l'Empire, mécontents d'avoir perdu leur place ou leur dotation, et qui feront de l'opposition jusqu'à ce qu'on leur rende quelque chose. Une nouvelle plus triste, c'est que M. Royer-Gollard veut décidément renoncer à la présidence; il est las d'une besogne où s'usent sa santé, son talent et sa popularité. On espère cependant le déterminer à se représenter l'année prochaine, car sa retraite mettrait le côté gauche dans un grand embarras et ferait peut-être éclater la guerre civile dans les deux fractions de ce côté. Au reste, le ministère est en présence d'un pareil danger. Ce bon M. Portails, qui n'a recueilli de sa haute dignité que des injures, de la déconsidération et le nom de ganache qui lui restera, brûle d'aller rendre des arrêts à la Cour de cassation. Vous savez qu'on parle de Martignac pour le remplacer et de M. de Belleyme ^ pour tenir Tintérieur ; ce serait encore un de ces petits arrangements de famille auxquels le ministère actuel paraît condamné. Il ressemble presque en tous points à ces ministères du Directoire où chacun passait chef de division ou commis, pour étaler pendant deux ou trois mois sa nullité officielle. Heureusement qu'il n'y a pas en réserve de Bonaparte dont nous puissions craindre un i8 brumaire contre tous ces pygmées.
1. Louis-Maurice de Belleyme (i 787-1862) était procureur du roi à Paris quand le ministère Martignac l'avait appelé à la préfecture de police (janvier 1828); à Favènement du cabinet Polignac, il refusa obstinément de rester préfet et fut nommé président [du tribunal de la Seine (août 1829); député (i8a9-i83o, i83i-i834, 1837-1848) ; conseiller à la Cour de cassalion (i856).
21 JUILLET 1829. l65
On dit maintenant que le roi a grand'peur du duc de Reichstadt », et, au fait, les journaux royalistes parlent de ce jeune homme comme s'il était au moment de paraître avec une armée à la tête du pont de Kehl. S'il avait une armée, ce seraient sans doute les ombres des vieux grognards de son père ; car aujourd'hui, qui se ferait tuer en France pour cet élève de l'Autriche ? Il faut avoir bien envie de faire peur aux gens, et croire à leur bénignité très fermement, pour leur faire adresser des contes pareils. En attendant, il est vrai qu'on refuse à la police les autorisations de faire graver tout dessin en l'honneur de Napoléon ; ce sont de misérables mesures, qui tomberont d'elles-mêmes et sans que la publicité se donne seulement la peine d'en faire justice. D'ailleurs, on ne croit plus guère maintenant à la réapparition d'un ministère côté droit ; on sait trop bien que toute timide que soit la Chambre, elle retrouverait peut-être quelque énergie, et, quant aux coups d'État, nos maîtres en auraient certes plus peur que nous. Nous n'avons donc pas de réelles inquiétudes aujourd'hui ; seulement, on poursuit la presse avec une extrême rigueur, et, quoique plusieurs des articles des journaux de départements qui sont incriminés soient d'une haute absurdité, il n'y a vraiment pas, pour la plupart au moins, de quoi poursuivre. D'ailleurs, que gagnera-t-on à tuer la presse départementale, la seule arme qui nous reste contre la civilisation ? On fera croître l'influence du Constitutionnel et on poussera dans toutes les mains sa bonne amie la Gazette des cultes. C'est là le seul fruit possible de ces puériles vengeances, et M. Bourdeau serait actionnaire secret de certaines feuilles libérales qu'il n'agirait pas autrement.
I. On sait que c'est le titre que portait depuis 1818 l'ex-roi de Rome, Napoiéon-François-Joseph-Charles (i8n-i83a).
l66 LETTRES A MONTALEMBERT.
On parle toujours d'une descente à Alger ; le reste de la politique étrangère est pour nous comme Thistoire ancienne ; la prise de Silistrie n'a pas fait plus d'impression qu'une victoire du pacha d'Egypte sur les Wéchabites. On ne se réveillera un peu que quand les Russes seront à Constantinople. Au reste, il semble que les Turcs s'ei}dorment aussi et aient perdu leur ancienne énergie en même temps que leurs janissaires. Gomment se fait-il qu'une défaite du grand- vizir réduise à quelques milliers d'hommes l'armée de Schumla ? J'attendais mieux de Mahmoud et croyais le voir courir à la tête de son armée, au lieu d'aller rendre des visites aux filles des ambassadeurs européens et passer des revues en uniforme français. Je vous parlerai une autre fois en détail de la Pologne et des espérances qui résultent, pour les patriotes de ce pays, de la guerre contre les Turcs. Je n'ai pas besoin de vous recommander la plus grande discrétion à l'égard de l'ambassadeur de Russie, que vous connaissez, je crois, particulièrement. Il est également inutile de vous réitérer l'assurance de ma vive et sincère amitié.
Tout à vous.
Alph. d'Herbelot.
7 août (1829).
Je ne sais où vous écrire, mon cher Montalembert ; êtes-vous encore à Stockholm i ou sur la route de France ? Et puis, que vous écrire, tout tremblant que cette lettre ne vienne faire contraste avec la position où vous serez en la recevant, car vous êtes si rudement éprouvé, vos douleurs si continues, vos joies si précaires, qu'il y a grande chance qu'elle vienne vous trouver au milieu d'un de ces terribles désappointements que la Providence vous dispense si largement? A une si grande distance, quelle consolation vous apporter? Que vous dire que vous ne vous serez pas dit cent fois ? Et pourtant, de quoi vous parler, sinon de ce concours de circonstances malheureuses qui viennent vous frapper de toutes parts ? Oh ! si au moins votre pauvre malade allait mieux, comme son départ de Stockholm nous en a donné l'espérance, vos autres tribulations pourraient paraître légères. Car, quand vous serez de retour au milieu de nous, vous oublierez vite tous vos ennuis d'exil ; l'Irlande n'est pas menacée d'un volcan, vous aurez le temps de la revoir, et l'attitude paisible de l'élection de Clare a dû diminuer vos regrets de n'avoir pu y assister. Tout ce que je vous recommande, c'est la résignation et le courage ; vous êtes prompt à
1. Montalembert quittait Stockholm ce jour-là même (7 août), conduisant en Italie sa sœur malade, qui ne put dépasser Besançon et y succomba le 3 octobre.
l68 LETTRES A MONTALEMBERT.
VOUS former des chimères effrayantes et à peindre tout votre avenir des couleurs noires du présent. Je vous ferai le reproche contraire à celui que je faisais ces jours-ci à Gornudet. Autant il compte sur la fortune et s'y abandonne avec confiance, autant vous vous en défiez ; je crois que l'un et l'autre sont dangereux. Car, s'il ne faut pas croire qu un pouvoir supérieur nous mène par la main sur cette terre de manière à nous épargner toutes les épreuves, tous les dangers, il ne faut pas songer non plus que Dieu nous destine individuellement à toutes sortes de tribulations et d'indéfinies douleurs. Si, comme je l'espère, votre sœur revient à la santé, pensez à l'avenir avec plus de confiance et appuyez-vous sur lui ; vous allez revenir à Paris, au milieu d'amis qui vous sont dévoués, qui marcheront avec vous dans une même carrière, et pourront vous aider à souffrir les chocs qui vous menacent encore. Comptez donc davantage et sur vous-même et sur les autres ; et si vous sortez heureusement de l'épreuve présente, recueillez vos forces et reprenez courage. Vous savez que tout est le prix du courage et que l'abattement est une erreur de femme impardonnable à l'homme, surtout quand il a de l'énergie dans sa foi.
Nous avons longtemps parlé de vous mercredi, où nous sommes allés, Cornudet et moi, passer une journée à la campagne avec Rio. Il vous recommande bien comme nous de vous raidir un peu plus contre les événements, et d'espérer en l'avenir, au lieu de vous en forger sans cesse un terrible épouvantait. Cornudet et lui se sont disputés avec acharnement au sujet de la liberté religieuse. Ils étaient tous deux debout auprès d'un lac tout paré de blancs nénufars, criant, tempêtant, Rio frappant sans cesse la terre d'un énorme bâton qu'il tenait à la main. La dispute a fini comme à l'ordinaire, laissant chacun
enraciné outre mesure dans son opinion. Cornudet vous aura mandé sans doute le sujet de la querelle; qu'en pensez-vous? Croyez-vous qu'une société qui aurait la conviction que la religion catholique est seule véritable, aurait le droit de décréter la liberté des autres cultes et l'admissibilité des dissidents à toutes les places? Croyezvous qu'elle commettrait un crime en déclarant religion d'État la foi qu'elle croirait seule vraie? Je vous avouerai que j'étais de l'avis de Rio : il me semblait comme à lui que par cela môme qu'un peuple regarderait tous les autres cultes que le sien comme des erreurs damnables, il aurait le droit de prendre contre la contagion telle mesure que bon lui semblerait, pourvu qu'il usât de moyens loyaux et non sanglants. Je ne différais avec Rio que sur un point, où je sais d'ailleurs que vous avez la même opinion que lui. Je ne pense pas que la religion catholique soit absolument vraie, en ce sens que tous les autres cultes soient des folies et des attrape-peuples. Je crois que le christianisme est la foi la plus pure qui ait paru dans le monde, et la meilleure, par conséquent; mais qu'en général, toutes les religions sont des dons et des inspirations de Dieu, proportionnées aux différents degrés de civilisation qui les reçoivent, et qu'ainsi, chacune a sa vérité, sa convenance, puisqu'elle vient d'en haut. Je croirais assez que la plupart des dogmes ne sont que des symboles de certaines vérités qui se retrouvent dans tous les cultes avec plus ou moins de lumières et de clartés, selon l'état intellectuel des divers croyants. Ainsi, l'idée de la Trinité a fait le tour du monde, l'Incarnation se retrouve chez les Brahmes ; partout d'ailleurs, la morale est la même, la sanction pénale identique, bien que l'imagination des peuples la revête d'images diverses, plus ou moins affreuses, selon la nature des
esprits qui la méditent. Ainsi, que l'enfer des Grecs soit tout sensuel et assez doux, quel miracle? Avec un si beau ciel, une si belle nature, entre les flots purs et bleus de la mer Egée et le temple de Minerve, comment croire à une éternité de malheurs, comment ne pas se reposer complètement sur la bienveillance de Dieu? Et d'un autre côté, ces solitaires de l'Egypte, errant dans le désert, l'œil sans cesse attaché sur la dissolution prochaine du monde, ces moines du moyen âge, au milieu des mystiques cérémonies de leurs couvents, ces populations si malheureuses, n'ayant pas même un ciel riant pour consolation, comme tout cela devait être vivement frappé des menaces des livres saints ! et pourquoi, au fait, auraient-ils jugé qu'ils devaient attendre quelque indulgence après leur mort, eux qui étaient si durement traités pendant leur vie? Il y a bien de l'hérésie dans tout cela, mais c'est encore la trace de ce vague, de cette éternelle indécision qui tourmente aujourd'hui tout le monde, et moi le premier. Je ne sais où nous aboutirons, mais vraiment le catholicisme est bien malade et ne sais qui le relèvera. On parle toujours d'une lettre encyclique du Pape, menaçante pour nos libertés ^ et tonnant d'une manière irréfléchie contre le débordement du siècle. Quelques personnes assurent que cette lettre est supposée; je le souhaiterais, car son existence serait encore un nouveau coup porté à la cause religieuse. En attendant, on soutient ici le culte par les mêmes moyens que le pouvoir; il pleut des procès pour délits de presse; c'est une vraie croisade contre les journaux de province; les pauvres Sarrasins n'y tiendront pas, et Bourdeau aura la
I. Pie VIIÏ ne promulgua aucun document de ce genre ; c'est son successeur Grégoire XVI qui devait condamner les nouvelles doctrines de Lamennais par l'encyclique Mirari vos (i832).
gloire d'avoir mis à bas toute la presse départementale, c'est-à-dire d'avoir livré l'opinion publique à la merci des journaux de Paris. On ne sait vraiment quelle folie les pousse à toutes ces petites persécutions ; c'est un gouvernement en miniature que nous avons, tout y est petit, le bien comme le mal. M. de Polignac est chaque jour à la veille, dit-on, d'arriver au pouvoir, le roi voulant à toutes forces que son cher Jules soit ministre. Charles Dupin assurait, il y a deux jours, que la nomination serait pour lundi. Je ne puis le croire. On reculera devant les conséquences d'un pareil acte. M. de Polignac est, à tort ou à raison, la terreur de toute la France ; c'est un vrai Groquemitaine pour la majorité des lecteurs du Courrier ou du Constitutionnel. S'il était ministre, vous verriez de braves gens se croire revenus aux réactions de i8i5, et rêver déjà Trestaillons et les commissions militaires. Pourtant, quelques personnes, dans le parti libéral, désirent vivement l'arrivée d'un ministère tiré de l'extrême droite. On espère que ce ministère coulerait à jamais par ses excès les gens de son parti; qu'il nous procurerait, malgré lui, toutes les institutions qui nous manquent. Mais, d'autre part, une tentative même éloignée de contrerévolution pourrait amener des troubles, et à cela on ne profite guère. Même silence, quant aux aflaires extérieures, même insouciance. Voilà pourtant les Russes qui avancent. La Perse n'a pas remué ; l'Angleterre arme des vaisseaux, vient de faire une sanglante insulte au gouvernement grec, et de lui couler un bateau à vapeur. Tout cela fera peut-être sortir l'Europe de son long repos. Il est une nation dans le nord qui attend avec bien de l'impatience ces tempêtes prochaines, c'est la Pologne, qui compte qu'une conflagration universelle lui donnerait les moyens de redevenir nation. Je suis fort lié ici avec plu-
sieurs jeunes Polonais qui, proscrits par le grand-duc Constantin, ne cessent de préparer dans le silence de meilleurs jours pour le pays. Le patriotisme de ces genslà est admirable : l'un d'entre eux, d'une famille distinguée de Lithuanie, a passé huit ans à parcourir l'Europe, pour y recueillir tous les souvenirs semés par les régiments polonais à la solde de Napoléon. Possesseur de précieux documents, il a consacré sa vie à faire l'histoire de ces légions qui contenaient le plus pur sang de la Pologne, les soldats de Dombrowski ^ et de Kosciusko ^. Il veut empêcher, dit-il, que la jeunesse de son pays oublie qu'elle est polonaise, et puisse se croire un instant russe ou allemande. Je m'occupe moi-même beaucoup dans ce moment de travaux sur la Pologne. J'aurai probablement le plaisir de vous montrer à votre retour quelque chose sur ce sujet; c'est une mine inépuisable dont personne ne s'est encore soucié, car le livre de Salvandy sur la Pologne et Jean Sobieski est un tissu d'âneries qui ne sont supportées que parce que personne n'en sait davantage. Cette occupation a succédé à mes articles sur l'enseignement du droit, dont le dernier a paru dernièrement avec la moitié du vôtre. Rien n'a été retranché dans celui-là, et je vous en fais mon compliment bien sincère; il est impossible d'avoir mis dans une matière difficile plus de clarté et de précision. Je présume bien, si vous êtes maintenant en route, que nous n'aurons le reste qu'à votre retour. Nous aurons alors tout le temps nécessaire pour disposer la fin de cette publication selon qu'il vous conviendra le mieux. Vous me trouverez à Paris dès les premiers jours d'octobre. Soit que j'aille faire un tour en
I. Henri-Jean Dombrowski (1752-1818), général polonais, au service de France de 1796 à 1814, rallié à Alexandre I". a. Thaddée Kosciusko (i74<J-ï8i7), chef de Tinsurrection polonaise de 1^94.
Suisse, soit que je me borne humblement à un mois de
vacances dans l'Anjou, je ne passerai pas le 10 octobre,
parce que je veux préparer mon second examen pour le
i5 novembre. Je serai donc un des premiers pour vous
recevoir, plus heureux, je l'espère, et moins inquiet que
vous ne l'êtes maintenant. Puissent quelques mois de
Paris vous remettre complètement et vous rassurer un
peu sur votre avenir! L'espoir, même quand il n'est
qu'une illusion, est une si douce chose qu'il serait trop
dur, à vingt ans, de vouloir y renoncer déjà. Écrivez-moi
toujours à Paris, on m'enverra vos lettres, et la nouvelle
de votre retour précipitera encore le mien.
Adieu, mon cher ami, du courage et de la confiance, et
le reste viendra peut-être à point.
Votre très dévoué.
Alph. d'Herbelot.
Ivry, lo août (1829).
Je vous écris, mon cher ami, sous l'influence des sentiments les plus tristes où puisse être plongé le patriote le plus calme et le plus modéré du monde. Voilà la carrière des révolutions ouverte devant nous; encore quelques mois, et nous n'aurons plus d'espoir que dans une lutte à la vie et à la mort. Je vous répète les noms de notre nouveau ministère, dans le cas où vous ne les auriez lus qu'imparfaitement dans les journaux étrangers. M. de Polignac est aux affaires étrangères, La Bourdonnaye au commerce et à l'intérieur réunis, Montbel aux cultes et à l'instruction publique, de Rigny ^ à la marine (on espère qu'il n'acceptera pas), Gourvoisier ^ à la justice, Chabrol 3, l'ancien ministre de la marine, aux finances, en attendant
1. Marie-Henry-Daniel Gaultier, comte de Rigny (i 782-1835), officier aux marins de la garde sous Napoléon et aide de camp de Bessières en Espagne, capitaine de vaisseau (1816), commandant l'escadre française à Navarin, vice-amiral (1829) ; il refusa en effet le portefeuille de la marine en août 1829, mais pour l'accepter à deux reprises sous Louis-Philippe, ainsi que celui des affaires étrangères (i834) ; député (i83j-i835).
2. Jean- Joseph-Antoine de Gourvoisier (1775- 1835), soldat de Tarmée de Gondé, conseiller-auditeur à la cour de Besançon (1810), avocat général (i8i5), député (1816-1820), procureur général à Lyon (1818), garde des sceaux (août 1829-mai i83o).
3. Ghristophe, comte de Ghabrol de Grouzol (1771-1836), destiné d'abord à l'état ecclésiastique, auditeur (i8o3), maître des requêtes (1809), intendant général des provinces illyriennes (181 1), conseiller d'Etat et préfet du Rhône (i8i4), sous-secrétaire d'Etat à l'intérieur (1817), député (1820), pair de France (1823), ministre de la marine (1824-1828), des finances (août 1829mai i83o).
lO AOUT 1839. 175
M. de Villèle; Bourmont » à la guerre, Bourmont qui, chef de chouans, faisait fusiller au Mans les blessés d'une demi-brigade, lui qui passait aux Anglais la veille de Waterloo 2, lui qui, protégé par Ney ^, le fit condamner à mort par ses dépositions. Ce seul nom nous fait frémir de colère. On a fait un ministère exprès pour la nomination aux places du culte catholique. On le dit destiné à M. d'Hermopolis 4; je m'étonne qu'on n'ait pas donné les postes à M. de Mallarmé ^ et la police à Vidocq ^. M. de Belleyme a donné sa démission, en disant à M. de La Bourdonnaye qu'il ne voulait pas se déshonorer. Ce dernier a refusé la démission, et le roi, au moment où je vous écris, vient de mander à Saint-Cloud M. de Belleyme pour le décider à garder sa place. Il est déterminé, quoi qu'il arrive, à ne pas la conserver. Aucun des ministres sortants n'est fait pair; MM. de Saint-Cricq : et de Vati-
1. Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de Bourmont (1773-1846), enseigne aux gardes-françaises, émigré, puis chef chouan, soumis (i8oo), puis impliqué dans diverses affaires, incarcéré et évadé ([8o5), rentré (1808), général de brigade (i8i3), divisionnaire (février i8i4), pair de France (i823), ministre de la guerre (1829-1830), commandant de Texpédition d'Alger (i83o)» maréchal de France (14 juillet i83o), exilé volontairement (i83o-i84o).
2. Ce n'est pas la veille de Waterloo, mais la veille de Ligny (nuit du 14 au i5 juin i8i5), que Bourmont, commandant une division du corps de Ney, était passé aux avant-postes prussiens (et non anglais).
3. Michel Ney (1769-1815), engagé en 1^87, maréchal (i8o4), duc d'Elchingen (1808), prince de la Moskova (,1812), pair de France et pair des Cent-Jours, fusillé le 7 décembre i8i5.
4. Denys de Frayssinous (1763-1842), prédicateur célèbre, évèque in partibus d'Hermopolis (1822), grand maître de l'Université (1822), membre de l'Académie française (1822), pair de France (1824), ministre des affaires ecclésiastiques (1824-1828). Il ne reprit point ce ministère en 1829, et s'occupa de i833 à i838 de l'éducation du duc de Bordeaux exilé.
5. Nous n'avons pu retrouver quel était ce personnage, ni quel méfait (sans doute quelque affaire de cabinet noir) lui imputait l'opposition libérale.
6. François-Eugène Vidocq (1775- 1807), forçat évadé, oflYit en 1809 ses services à la police et acquit une grande célébrité comme chef de la brigade de sûreté. Il quitta la police en 1827 et n'y rentra que pour peu de temps en i83a.
7. Pierre- Laurent-Barthélémy, comte de Saint-Cricq (1772-1854), fit sa
l'jS LETTRES A MONTALEMBERT.
mesnil sont jetés à la porte comme des chiens; les voilà, l'un rentier, l'autre avocat. MM. Siméon fils ^, directeur de la librairie, Bertin de Vaux, Cormenin, ont immédiatement donné leur démission; leur exemple sera suivi. M. Ravez a refusé les sceaux, trouvant ses collègues gens de sac et de corde. Voici, assure-t-on, l'histoire de ce changement. Depuis le vote du budget, le roi ne parlait plus aux ministres et refusait de travailler avec eux. Portails, à la prière de ses collègues, déclara au roi que s'il avait retiré sa confiance à ses ministres, ils étaient prêts à donner leur démission. « Je les accepte, » dit le roi; il désirait cependant conserver M. Roy; ce dernier a voulu suivre ses collègues et a, dit-on, annoncé à Charles X les dangers qu'il attirait sur la monarchie, la France et sa famille. Alors fut décidé le choix misérable qui est venu nous surprendre hier matin. Les rentes baissent à force; quelques-uns sont indignés, d'autres rient de pitié, d'autres se frottent les mains, disant que cela ira plus vite et que la roche Tarpéienne n'est pas loin du Gapitole.
Il est temps que vous reveniez, mon cher ami, les circonstances pressent et c'est quand le canon gronde qu'il faut serrer les rangs. Nous sommes gouvernés maintenant par des gens de cœur, des hommes à coups de main, des généraux de cavalerie comme Bourmont; nous irons vite. On prête un grand projet au ministère, c'est d'abolir toutes les patentes, pour diminuer de moitié le nombre
carrière sous l'Empire dans l'administration des douanes ; directeur général des douanes et conseiller d'Etat (i8id), député (i8i5 -1833), ministre du commerce et de l'agriculture (1828-1829), pair de France (i833).
I. Joseph-Balthazar, vicomte Siméon (1781-1846), fils du conseiller d'État et sénateur de Napoléon, maître des requêtes et préfet (1821), révoqué par Corbière, directeur général des beaux-arts (1828), conseiller d'État (1829), pair de France (i835), membre de l'Académie des beaux-arts.
lO AOUT l8'29. 177
des électeurs, et les impôts indirects, pour gagner les départements du Midi. On remplirait par des emprunts sans fin le vide du Trésor ; alors dissolution de la Chambre, espoir d'en avoir une dévouée et contre-révolution complète. Contre-révolution : vous sentez ce que ce mot veut dire en présence d'une nation de 3o millions d'hommes. Et puis, que feront-ils, ces pygmées, si les affaires extérieures se compliquent, si un grand monarque du nord, comme dit la Gazette de Prusse, est mort en deux jours, Dieu sait de quelle mort? Nous allons nous traîner à la remorque de TAngleterre, nous faire les agents de sa politique, passer à elle, comme Bourmont passait, il y a quinze ans, à Wellington. Et si, au milieu de tout cela, la France prend feu par quelque bout, si la Chambre indocile est mise à la réforme, la censure imposée par ordonnance, que sais-je? M. de La Bourdonnaye n'est-il pas le héros des catégories i, l'un des Achilles de i8i5 ! En vérité, il faut que nous soyons bien coupables pour mériter un tel sort. Comme nos écoles vont fleurir sous la protection du maire de Toulouse , nous ne perdrons pas de temps cette année à la Sorbonne, mon cher ami : les mauvais lieux, les tavernes, les loteries seront toujours debout, c'est du temps de la Régence ; mais les chaires savantes, la presse, la tribune peut-être, inventions diaboliques, vraies plaies d'Egypte, comme disait M. de Salaberry 2, on les va mettre hors la loi. Vous me pardonnez ma colère, mon cher ami : mais depuis hier, elle est inva-
1. La Bourdonnaye avait soumis à la Chambre introuvable, le 10 novembre 1815, une proposition qui, exceptant de l'amnistie d'importantes catégories d'individus, contribua à prolonger et à légaliser la Terreur blanche.
2. Charles-Marie, comte de Salaberry (13GG-1847), soldat de l'armée de Condé, littérateur, député (i8i5-i83o), Tua des plus ardents partisans du cabinet Villèle.
riable et ne se calmera pas de sitôt. Croyez donc aux protestations, aux discours, aux politesses! faites donc de la modération! voilà ce qu'on y gagne. Elle me dégoûte bien, la modération, comme on l'entend en France, et je commence à croire que Gorcelles est le type du vrai député ; quand on est en guerre, il faut choisir des hommes de guerre, non des négociateurs et des gens à concessions.
Je ne fermerai ma lettre que demain ; j'aurai probablement encore quelques saletés à vous apprendre. On attend chaque jour M. de Villèle, car il faut bien un orateur à cette pelletée de gens de cour, et M. de La Bourdonnaye est physiquement incapable de ce métier. Je sais bien que ces deux grands hommes étaient brouillés l'an dernier ; mais les gueux, dit un proverbe, se raccommodent à l'écuelle. Quand l'un mangeait au râtelier commun et l'autre pas, celui qui vivait à nos dépens se gaussait de l'autre; maintenant que nous donnons pâture à tous deux, à quoi bon des querelles? Nous paierons les frais de la réconciliation. Ce sera là une belle alliance, et nous sommes bien lieureux que nos maîtres veuillent bien ainsi ne plus se battre : c'est nous qui recevrons les coups. Vous allez voir de jolies choses à votre retour, si Dieu prête vie aux puissances du siècle. Mais vous ne serez pas longtemps sans compagnon pour enrager ensemble. J'irai bien, il est vrai, nt enterrer en Anjou à la fin de ce mois, mais je serai de retour dans les premiers jours d'octobre. Ecrivez-moi dès votre arrivée à Paris, à l'adresse que je vous indiquerai, et huit jours plus tard je serai près de vous.
Ma lettre est bien décousue; vous m'en excuserez; quand tout se dissout autour de nous, chaque chose s'en ressent, môme les lettres. Je passe donc sans préambule
lO AOUT 1829. 179
aux Annales législatives. Je vous avouerai d'abord que votre second article a été inséré, des avis réunis de Gornudet et de moi, d'ailleurs textuellement et sans retranchements I. Reste la diète actuelle, que vous pouvez fort bien garder pour la Revue française, en la faisant précéder d'un extrait de vos articles dans \c^ Annales. Ne vous irritez pas tant contre ces pauvres Annales ; elles ont, il est vrai, trompé votre espoir, et je les aurais crues meilleures. Cependant, c'est encore le plus passable journal de droit qui ait paru en France; vos articles ont fait excellent effet, et vous auriez tort d'en avoir tant de regret. Je vous répète que j'ai eu de ce journal trop haute espérance, et si je vous y ai compromis, pardonnez-lemoi, mon bon ami, et n'accusez que mon zèle à vous être utile et le vif désir que j'ai eu de faire quelque chose qui n'a malheureusement pas tourné comme je l'aurais voulu. J'espère qu'au moment où vous parviendra cette lettre, elle ne viendra pas aigrir par le récit des souffrances publiques vos douleurs privées ; que la santé de Mademoiselle votre sœur vous donnera moins de tourments, et un loisir que j'oserai appeler heureux pour vous occuper d'un pays qui. Dieu merci, n'est pas mort encore, et compte encore plus d'un bras ferme et d'un cœur dévoué. Je vous récrirai demain ce que j'aurai appris.
Votre bien dévoué,
Alph. d'Herbelot.
I. Montalerabert, mécontent des amputations qu'on avait fait subir à son premier article, avait exprimé le désir que le second ne lût pas publié (cf. Appendice I).
12 août.
Je reprends ma lettre par acquit de conscience et sans nouvelles d'une véritable importance. Le ministère recule devant l'opinion publique, dont l'explosion a été d'une terrible unanimité; il ne fait pas une seule nomination, pas même de profession de foi dans le Moniteur, MM. Villemain i, Hély d'Oissel ^, de Bellisle 3 et autres conseillers d'État récemment nommés ont envoyé leur démission ; on en dit autant du procureur du roi de Paris, et de beaucoup d'autres fonctionnaires. M. de Belleyme a envoyé trois fois la sienne ; mandé par le roi, il a persisté et vient, dit-on, d'envoyer sa démission pour la quatrième fois. M. Gourvoisier, plongé à Lyon dans toutes les pratiques d'un ardent mysticisme, a refusé les sceaux 4; on lui donne pour successeur M. Guernon
I. Abel-François Villemain (i:;9o-i8;o), professeur d'éloquence française à la Sorbonne (i8i6), membre de l'Académie française (i83i), conseiller d'Etat (i82(j), député (i83o-i83i), pair de France (iSSa), ministre de l'instruction publique (1839-1840 et 1840-1844).
a. Abdon-Patrocle-Frédéric, baron Hély d'Oissel (l'j'j'j-iBoS), auditeur (i8o4), secrétaire général de la Seine (i8o5), préfet de Maine-et-Loire (1809), député (1827-1833), conseiller d'État (1829), président du conseil des bâtiments civils (i83i).
3. Antoine-Xavier-Gatherine Froidefond de Bellisle (1775-1862), maître des requêtes au Conseil d'Etat pendant les premières années de la Restauration, député de la Dordogne (1827-1831), avait été nommé conseiller d'Etat en service extraordinaire le 12 novembre 1828 par le ministère Martignac. Il était un de ses lidéles à la Chambre de 1828, où il siégeait au centre gauche.
4. Ea nouvelle était controuvée : ce qui était vrai, c'était que Courvoisier avait protesté qu'il ne collaborerait pas à un coup d'Etat ; il donna en elfet sa démission en mai i83o.
de Ranville I, procureur général à Grenoble, jeune homme de trente-cinq ans, qui n'a d'autre recommandation qu'une faconde assez facile et une grande violence de caractère. On ne sait si M. de Rigny et même M. de Montbel ^ accepteront leur part de pouvoir. M. de Vaublanc 3 est, dit-on, nommé président du conseil de commerce, Berryer fils, préfet de police. Berryer est un avocat, perdu de dettes et d'une immoralité connue, faisant depuis quelques années parade de dévotion, et prêt à se vendre corps et âme à quiconque lui donnera le moyen de continuer ses prodigalités. Un M. Trouvé 4 sera, dit-on, secrétaire général du ministère de l'intérieur; c'est lui qui était chef du jury lors de la condamnation à mort des quatre sergents de La Rochelle ; c'est un septembriseur royaliste ; mais toutes ces nouvelles ne sont que des bruits. Le ministère tremble de faire une nomination ; Bourmont lui-même a été au moment de se retirer ; vous ne pouvez vous imaginer avec quelle vio-
1. Martial-Côme-Annibal-Perpétue-Magloire (c'était son père qui avait combine ces prénoms à double entente), comte de Guernon-Ranvilleii^S^- 1866), président à Bayeux (1820), procureur général à Limoges (1822), à Grenoble (182G), à Lyon (août 1829), ministre de l'instruction publique (novembre i82g-juillet i83o), député (i83o), condamné à la prison perpétuelle (décembre i83o), gracié (i836).
2. Montbel avait le portefeuille de l'instruction publique, qu'il accepta et qu'il échangea ultérieurement contre l'intérieur, puis contre les finances.
3. Vincent-Marie Viénot, comte de Vaublanc (i;56-i843), lieutenant-colonel en 1789, membre de la Législative (1792), des Cinq-Cents (i>g7), du Corps législatif (1800), préfet de la Moselle (i8o5), conseiller d'État (juillet i8i5), ministre de l'intérieur (septembre i8i5-mai 1816), membre de l'Académie des beaux-arts (1816), député (1820-1827). La nouvelle qui le concernait était fausse ; c'est seulement une des ordonnances du 25 juillet i83o qui le rappela à l'activité comme conseiller d'Etat,
4. Charles-Joseph, baron Trouvé (1768-1860), rédacteur en chef du ^foniteur en 1794, pourvu de divers postes diplomatiques sous le Directoire, membre du Tribunal (1800), préfet (i8o3), rallié au parti ultra en 1810, destitué (1817), éditeur du Conservateur (1819), maître des requêtes (aoiit 1829), chef de division aux Beaux-Arts (février (i83o).
l82 LETTRES A MONTALEMBERT.
lence l'opinion publique se déclare contre cet homme ; dans les rues, on l'entend à chaque instant traiter de canaille; les journaux épuisent toutes les formes de l'indignation et du sarcasme contre ce traître. On a réimprimé l'ordre du jour du général Gérard i, lorsque Bourmont passa à l'ennemi, ses dépositions contre Ney, et les paroles foudroyantes dont l'accabla cette grande et noble victime de nos réactions. Il a cependant accepté, et a répandu hier, dans ses bureaux, un ordre du jour portant qu'il sera à cinq heures au travail tous les jours, qu'il entend que ses employés y soient au moins à neuf heures. C'est la protection du dauphin qui le soutient là; il avait gagné sa confiance en se mettant toujours de son avis au conseil suprême de la guerre.
L'attitude de la nation a plus de fermeté et d'énergie que je ne l'aurais cru; on ne déclame pas trop, on se dit avec calme que tout cela passera, que la liberté vivra d'une vie plus brillante et plus assurée ; on est résigné à employer tous les moyens légaux pour lutter, et s'ils manquent, chacun se répète avec confiance cette devise qui terminait un véhément article inséré le ii, par un de mes amis, dans le Courrier : Fata çiam inveniant! Il y a des paris ouverts que le ministère ne tiendra pas quinze jours ; qu'eflrayé de son isolement, il rentrera lui-même dans la poussière aux sifflets unanimes de la nation. Alors, adieu la politique anglaise et le patronage de M. de Wellington! adieu notre guerre contre la Prusse et la Russie, et le débarquement d'une armée française sur la côte de Macédoine pour couper la retraite aux Russes
I. Etienne-Maurice, comte Gérard (ijjS-iSSa), volontaire de l'j^ti, général (1806), divisionnaire (1812), pair des Gent-Jours, exilé (iSiS-iSi^), député (1822-1823 et 1827-1832), ministre de la guerre (i83o et i834), maréchal (i83i), pair de France (i832), président du conseil (i834).
12 AOUT 1829. • l83
et être probablement livrée par les Anglais comme les émigrés à Quiberon ! Ce sont là les projets que l'on prête à nos politiques, plus l'arrivée d'un corps autrichien sur nos frontières pour tenir en respect notre mécontentement; ce serait alors le cas de dire comme quelques gens du peuple, dimanche : On dit quil va j^ avoir une révolution. Ce qu'il y a de désastreux dans tout cela, c'est que nous voilà condamnés à une défiance éternelle de notre gouvernement ; plus d'estime possible, maintenant, plus de foi dans ses bonnes intentions; il faut nous considérer comme en état de guerre, dire bonsoir à l'espérance, et observer d'un œil inquiet ses moindres démarches. On attend avec impatience des nouvelles des provinces ; la secousse y sera probablement terrible, car vous sentez que les fonctionnaires nommés par M. de Villèle et conservés par M. de Martignac, notre clergé si tolérant et si dévoué aux institutions, et les coupe-jarrets du Midi vont relever la tcte ; on craignait quelques troubles dans le Gard entre les protestants et les catholiques, au reçu de ces nouvelles. Peut-être saurons-nous demain quelque chose, mais pourtant il faut fermer ma lettre ; s'il se passe quelque événement, je vous écrirai immédiatement à Dresde, comme vous me le marquez. Aimez-moi toujours comme je vous aime.
Alph. d'Herbelot.
M. d'Hermopolis a décidément la nomination aux archevêchés et évêchés.... Cependant M. le grand aumônier I la réclame comme son apanage de l'ancien régime;
I. Gustave-Maximilicn-Jaste, prince de Croy-Solre (i:;;3-iS44), émigré, chanoine de Vienne (Autriche), évêque de Strasbourg (1820), grand aumônier (1821), pair de France (1822), archevêque de Rouen (i823), cardinal (1825).
l84 LETTRES A MONTALEMBERT.
ils se battent déjà pour les dépouilles; M. d'Uzès ^ a repris son ancien titre de premier pair de France ; grotesque, si ce n'était pas effrayant !
I. Marie-François-Emmanuel de Crussol, duc d'Uzès (1756-1843), colonel du régiment de Berry, émigré, lieutenant général et pair de France (i8i4), refusa le serment en i83o.
27 août (1829).
Je n'ose vous écrire à Dresde, mon cher ami, craignant que vous n'ayez déjà dépassé cette ville quand ma lettre arrivera en Allemagne, et je ne me soucie guère que mes épîtres traînent dans les bureaux de poste de la Confédération. La présente vous attendra donc patiemment à Francfort.
Vous avez dû trouver à Berlin une lettre de moi, toute pleine de fiel et de colère. J'ai eu, depuis, le temps de m'apaiser, et, d'ailleurs, le ministère paraît si honteux de lui-même qu'il n'a pas fait grand'chose qui puisse nourrir cette animosité. Seulement, ses choix sont détestables ; vous savez que Mangin ^ est préfet de police, Mangin, de Poitiers, le pourvoyeur des échafauds. M. Dudon paraît devoir ôtre nommé président du bureau de commerce. M. d'Haussez ^ vient d'être nommé ministre de la marine ;
1. Jean-Henri-Claude Mangin (i:;86-i835), condisciple et ami d'Hercule de Serre, procureur du roi à Metz (181G), directeur des affaires civiles à la chancellerie (1819), procureur général à Poitiers (1821), soutint énergiquement l'accusation dans le procès Berton: conseiller à la Cour de cassation (1826), préfet de police à contre-cœur (août 1829), il s'exila volontairement après la révolution de i83o; il a laissé la réputation d'un érainenl criminaliste.
2. Charles Lemercher de Longpré, baron d'Haussez (ijj8-i854), maire de Neufchàtcl-en-Bray (1800), député (1810-1816 et 1827-1830), préfet des Landes, du Gard, de l'Isère, de la Gironde (1824), conseiller d'Etat ; il passait en effet pour modéré, et avait siégé dans la minorité de la Chambre introuvable. Ministre de la marine (t82g-i83o), il organisa supérieurement l'expédition d'Alger, combattit les ordonnances sans oser refuser sa signature, et fut condamné par contumace à la détention perpétuelle.
l86 LETTRES A MONTALEMBERT.
c'est un insignifiant, le plus modéré de tous. Mais le fougueux M. de Curzay i vient d'être fait préfet de la Gironde, et on a rappelé à Rennes M. Locard 2, réactionnaire de i8i5, destitué par Martignac pour fraudes électorales. MM. de Cambon ^, d'Aunay, Agier, Salvandy, outre ceux que je vous avais déjà nommés, ont donné leur démission du conseil d'État. M. de Rigny avait également refusé la marine, par un motif d'ailleurs bien honteux. M. de Rigny, qui passe pour un homme peu honorable, et fut chargé en 181 5 de la mission d'espionner les bâtiments sortant de Rochefort, dans la crainte qu'ils n'emmenassent Ronaparte en Amérique, a été menacé par M. Louis 4, son oncle, d'être déshérité s'il acceptait le ministère, et cet intérêt seul l'a décidé à refuser. Ce fait nous a été appris par les journaux anglais ; il parait authentique. Ce ministère se maintient impopulaire au plus haut degré ; dans tous les théâtres, on applaudit à outrance les phrases qui renferment l'allusion la plus détournée. On a hué hier, au palais, le procureur du roi qui, dans son discours à l'occasion de la réception de M. de Relleyme comme premier président 5, avait hasardé quelques mots
1. François-Boceslas-Casimir Duval de Ghassenon, a icomte de Curzay (1780-1842), préfet des Deux Sèvres (i8i5), député d'extrême droite (i82o-i83o), préfet de la Loire-Inférieure (1824), de la Vendée (1824), d'Ille-et-Vilaine (1827), de la Gironde (août 1829).
2. Ce fonctionnaire, maître des requêtes, fut quelques mois plus tard transféré à la préfecture du Bas-Rhin.
3. Jean-François-Auguste, marquis de Cambon (i7;;4-i836), émigré enfant, attaché à la maison du roi (i8i4), député (1824-1831), opposant au cabinet Villèle, conseiller d'État (1898), vice-président de la Chambre (1.828-1829).
4. Joseph-Dominique, baron Louis (1753-1837), conseiller-clerc au parlement de Paris, ministre plénipotentiaire en Danemark (1791), émigré, maître des requêtes, conseiller d'État (1812), député (i8i5-i83i), cinq fois ministre des finances (1814, i8i5, 1819, i83o, i83i), pair de France (i832).
5. Il y a là un lapsus: c'est simplement président du tribunal de la Seine que de Belleyme avait été nommé en quittant la préfecture de police ; il n'y a de premier président que dans les cours.
en faveur du pouvoir. A Marseille, dans l'opéra de Paul et Virginie ^ on a sifllé, du commencement à la fin, l'acteur qui jouait M. de La Bourdonnaye 2, et on Ta rappelé après la pièce pour lui témoigner, par mille bravos, que les huées s'adressaient à son nom d'emprunt. Les journaux ont été terribles, surtout contre M. de Bourmont. Les Débats se sont élevés jusqu'à la plus haute éloquence, aussi paraissent-ils demain devant le tribunal correctionnel. Viendront ensuite le Figaro, Y Album national, et, en province, le Précurseur, de Lyon. D'ailleurs, la haine ne se trahit que d'une manière légale. Seulement, Faccueil fait au général Lafayette dans l'Auvergne, le Dauphiné et le Lyonnais, a eu quelque chose de 89. A Grenoble, toute la population s'est portée à sa rencontre ; dans toutes ses promenades, les jeunes gens à cheval et en uniforme lui ont servi de gardes d'honneur ; on a illuminé, et un soir qu'il est allé à Vizille, tous les coteaux qui bordent l'Isère ont été spontanément couronnés de feux de joie. Au Puy, à Brioude, même réception, et on lui prépare à Lyon une entrée triomphale ; on renouvelle les fêtes de l'Amérique. Mais le héros de la Constituante a maintenant près de quatre-vingts ans et ne peut donner grande crainte au gouvernement. Il paraît cependant vivement choqué de cet enthousiasme. Je vous dirai, à propos, et pendant que j'y pense, que l'on parle beaucoup de M. de Gabriac 3, le
1. La célèbre nouvelle de Bernardin de Sainl-Pierre avait inspiré deux opéras à la lin du xviir siècle, l'un de Kreutzer (Comédie-Italienne, i5 janvier 1791) et Tautrede Lesueur (Théâtre Feydeau, i3 janvier 1794); il s'agit sans doute du second, dont la vogue fut plus durable.
2. Le célèbre gouverneur de Tile de France sous Louis XV, Bertrand- François Mahé de la Bourdonnais, d'une autre famille que celle de rhomme politique. L'orthographe des noms différait, leur consonance seule était la même.
3. Alphonse-Joseph-Paul-Marie-Ernest de Cadoine, marquis de Gabriac (1793-1865), page de l'empereur (1808), auditeur (1810), ministre plénipoten-
l88 LETTRES A MONTALEMBERT.
gendre de M""*» Davidoff i, pour succéder, à Pétersbourg, à M. de Mortemart. On dit que M. de Gabriac a épousé avec beaucoup de chaleur les querelles du ministère actuel.
On a craint, pendant quelques jours, que la liberté de la presse ne fût suspendue par ordonnance. C'était une fausse peur ; le pouvoir est modéré, patelin, faisant la chattemite, et la Gazette est conciliante et caressante, de telle sorte que la Quotidienne commence à trouver qu'on ne marche pas assez bon train. De fait, le ministère a été épouvanté de l'anathème universel lancé contre lui, et spécialement contre Mangin et Bourmont. Il a reculé devant lui-même, renoncé au projet de faire de la force, comme dit M. de La Bourdonnaye, et rendu leur liberté à ce bon M. de Conny et à cet intègre M. de Vitrolles 2, qu'il avait eu dessein de s'adjoindre. M. de La Bourdonnaye a envoyé à ses préfets une circulaire sèche, impérieuse et menaçante ; les autres ont rivalisé de gentillesse et écarté pour l'instant les mesures violentes ; c'est à qui parlera de charte, d'institutions, de la probité politique du centre gauche ; mais, parfois, on voit encore le bout de l'oreille : ainsi, la Quotidienne annonce que des émissaires à cheval
tiaire en Suède (iSaS), au Brésil (1826), ambassadeur en Suisse (octobre 1829), pair de France (1S41), sénateur (i853).
1. Aglaé-Angélique-Gabrielle de Gramont (i;;87-i842) était alors veuve du comte Davidoff, général russe ; elle avait marié Taînée de ses filles au marquis de Gabriac. Par sa mère, Françoise-Gabrielle-Aglaé de Polignac, duchesse de Guiche et de Gramont, M""- Davidoff était nièce du prince de Polignac. Malgré ses attaches légitimistes, elle devait, en i83i, épouser en secondes noces un des personnages marquants du régime de Juillet, le général (futur maréchal) Sébastiani, lui-même veuf d'une Coigny et père de l'infortunée duchesse de Praslin.
2. Eugène-François-Auguste d'Arnaud, baron de Vitrolles {\']']^-\S^\), émigré, soldat de l'armée de Condé, inspecteur des bergeries sous Napoléon, prit une part déterminante à la restauration de i8i4; ministre d'État (i8i4), député (i8i5-i8i6), ambassadeur à Turin (1825), pair de France (janvier i83o).
partent tontes les nuits de Paris pour fomenter l'insurrection dans les provinces, et, d'autre part, le Times, devenu le journal officiel de M. de Polignac, nous met peu à peu dans sa confidence. Ainsi il est question, en attendant mieux, d'augmenter la dotation du clergé, de restreindre la liberté de la presse, de rétablir une espèce de droit d'aînesse, de donner aux collèges de département, aux électeurs du double vote, la faculté de nommer chacun deux députés de plus. D'ailleurs, on ne nous parle pas, jusqu'à présent, de nous faire pendre, cloîtrer ou déporter en masse, ce dont nous avons grande grâce à nos bons seigneurs. La grande difliculté est de savoir comment cette échaufiburée de ministres soutiendra le regard des Chambres. Tout porte à croire qu'elle les convoquera et essaiera de gouverner avec leur secours, en achetant une majorité par quelque mesure populaire : la suppression d'un impôt ou le rétablissement d'une garde nationale, formée des grands propriétaires et des prolétaires, ces deux classes qui sont à elles seules toute la nation, comme dit la Gazette. Il faut espérer que la Chambre des députés, toute médiocre qu'elle est, ne se laissera pas prendre dans cette souricière et qu'elle repoussera, par un vote énergique, cette dernière levée en masse de l'émigration. Notre Chambre va probablement recevoir un utile renfort, M. Guizot, qui sera nommé en place de M. Chauvelin dans la Côte d"Or, si, comme on le croit, le vieil et honorable M. Hernoux ^ persiste à refuser la députation ; il faut fortifier notre Chambre, elle en a grand besoin ; car, encore une fois, si elle cède au ministère, nous sommes perdus. Ce pouvoir est le va-tout de la monarchie abso-
I. Etienne-Nicolas-Philibert Ilernoux (1777-1858), avocat à Dijon, député (1817-1824 et 1829-1837). Comme on voit, il se repi'csenla, et c'est dans le Calvados que Guizot ne tarda pas à être élu.
igo LETTRES A MONTALEMBERT.
lue, son dernier coup de dé ; ce serait une folie de croire qu'il s'en retournera sans mot dire, qu'il passera en faisant le bien ; sa mission est la contre-révolution : il la poussera en avant de tous ses efforts ; peut-être, la première année, il jouera l'honnête homme et le modéré ; mais, si on se fie aux apparences, si on oublie les noms, les engagements et la conduite de toute leur vie, la trahison de l'un, les catégories de l'autre, les réquisitoires et sanguinaires imprécations de leur acolyte Mangin, on se crée pour l'avenir des difïicultés sans fin et on rend la crise plus terrible en la reculant. Au moment où je rouvre ma lettre, j'apprends que les Débats viennent d'être condamnés à 5oo fr. d'amende et six mois de prison pour leur gérant A. Bertin ^ Dupin aîné a été faible dans sa défense : il n'a eu qu'un beau moment, c'est lorsqu'il a cité un discours prononcé en i8i5 par l'homme des catégories, et dans lequel il demandait mort et supplices pour les adversaires du nouvel ordre de choses. Les Débats en appelleront à la Cour royale. Mais, en l'absence du premier président Séguier ^, M. Amy, le faux électeur, a fait, pour l'année prochaine, une distribution des conseillers dans les diverses Chambres telle que la section qui jugera les affaires de la presse est justement composée des plus violents adversaires de la charte. Enfin, quoi qu'il arrive, on soutiendra la presse à tout prix, car c'est là notre dernière ressource légale, sans quoi nous serons livrés pieds et poings liés. Vous songez bien qu'au milieu de ces inquiétudes nous
1. Louis-Marie-Arraand Bertin (i8oi-i854), lils de Bertin l'aîné, devait après lui diriger le Journal des Débats.
2. Antoine-Jean-Mathieu, baron Séguier (1768-1848), substitut du procureur général au parlement de Paris, émigré, président du tribunal d'appel de Paris (1802), premier président de la cour impériale (1810), conseiller d'État (i8i4), pair de France (1810).
avons à peine le temps de penser aux afTaires étrangères, et, cependant, voilà en Orient les dynasties qui tombent et les empires qui s'écroulent. L'Angleterre a été prise de court et ne pourra empocher les Russes d'entrer à Gonstantinople. Ce bon M. de Wellington, quelle contrariété ! Qu'en diront son ami Polignac et son frère d'armes Bourmont, et comment il est fâcheux qu'il n'y ait pas eu dans l'armée russe quelque bon citoj^en à la manière de notre ministre de la guerre, prêt à passer à l'ennemi la veille de la bataille ! Quelle influence tout cela exercera-t-il sur notre avenir, sur celui de l'Europe ? Que nous importe ! Le dey d'Alger nous crache au nez, fait tirer sur nos parlementaires, et nous remercions ; le roi d'Angleterre, ou plutôt ses commis, nous nomment nos ministres et les ramassent dans la fange, et sempre bene/'Nos ennemis, à nous, ce n'est point la Turquie ou la Russie : ils sont dans notre sein et passent dans la rue près de nous tous les jours. En vérité, je finirai par devenir patriote à la mode du Constitutionnel et sottisier comme Y Album, car il est dur, à vingt ans, de se voir condamner à une lutte éternelle, de ne pas savoir où vous jetteront les orages politiques, sur le champ de bataille, dans l'exil ou ailleurs. Car aujourd'hui quelle confiance avoir? Nous avons la mesure de notre gouvernement, de notre cour ; nous savons ce qu'elle veut et comment elle est fidèle à ses serments ; bonne leçon pour l'avenir, dont nous profiterons, je l'espère, pour ôtre économes de confiance et d'enthousiasme.
Et vous, pendant que nous maudissons à Paris notre sort, et rongeons notre frein, vous voilà courant par cette docile Allemagne, pauvre garde malade; plaise à Dieu que ce soit avec espoir de guérison. Je ne puis m" arrêter à l'idée que des douleurs privées pourraient venir aigrir
VOS inquiétudes publiques, et je compte à votre retour n'avoir à vous entretenir que de nos perplexités communes. Je vous donne peut-être, dans cette lettre, bien des détails que vous aurez vus dans les journaux; mais incertain s'il vous tombera sous les yeux quelque feuille française à la libre allure et au franc parler, je vous résume tant bien que mal nos principaux journaux. Je serai de retour à Paris au plus tard le 10 octobre ; ainsi vous ne serez pas trop longtemps seul; vous trouverez immédiatement à votre arrivée une lettre de moi chez vous, qui vous indiquera les moyens de nous voir le plus tôt possible. Le voilà donc fini, ce malheureux voyage, et nous ne serons plus obligés, quand nous aurons quelque chose à nous dire, d'attendre un mois qu'il plaise à la poste de nous le communiquer. Il faut nous organiser pour passer un hiver utile, apprendre quelque chose et commencer de loin la vie publique; l'étude d'économie politique, dont vous me parlez, devra occuper le premier rang; nous pourrions peut-être suivre ensemble avec quelque fruit le cours de droit international que va faire Paul Royer-Gollard, s'il plaît à M. de Montbel. Il est mon ami et nous donnera tous les secours et les conseils nécessaires. Si vous persistez dans votre intention de vous loger dans notre quartier, cela facilitera encore nos réunions. Nous verrons dans nos connaissances diverses qui nous pourrions rapprocher plus intimement de nous. Qu'est-ce que M. Lemarcis dont vous me parliez? N'est-ce pas un jeune homme, grand ami de Chateaubriand, avec qui j'ai déjeuné un matin avec vous chez Rio? Il m'a paru avoir beaucoup dame et de sensibilité. D'ailleurs, ce n'est probablement pas un homme d'action ni d'affaire, il m'a fait l'effet d'un mystique politique. Ce n'est pas, à Dieu ne plaise, que je veuille.... l'enthousiasme; mais,