‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 29 sur 38 · IJ AOUT · texte numérisé non relu

IJ AOUT

dans les circonstances présentes, il faut de l'enthousiasme pour les choses, de la chaleur qui se résolve en actes, en expression publique de son opinion, non pas qui aille se perdre en théorie. Il faut faire comme Socrate, aller se battre à Potidée et non plus discourir sous le portique. Le Globe a bravement donné l'exemple, quitté la philosophie politique, pour apprécier l'événement de la veille et prévoir celui du lendemain. J'espère que les liaisons de Rio avec le faubourg Saint-Germain ne l'auront pas détourné de notre cause; il est à Montmorency, et je ne l'ai pas vu depuis trois semaines. Quanta vous, mon cher ami, je ne crains rien pour vous. Bien que destiné à tomber dans les mômes liaisons, vous avez trop de cœur pour renoncer à vos principes, quand ils sont en danger, et nous nous retrouverons toujours dans les mêmes rangs. Une chose qui m'a fort étonné, c'est que cet abbé Busson S dont vous me faisiez si grand éloge, ait consenti à rester secrétaire général des affaires ecclésiastiques après le départ de M. Feutrier. Mais croiriez-vous que la plupart de nos indignes généraux, plusieurs même ayant combattu à Ligny et à Waterloo, ont eu la lâcheté d'aller dîner chez Bourmont? Sans doute ils auront bu. au dessert, aux mânes des soldats que leur amphitryon a livrés tout sanglants aux boulets anglais. Pauvres gens, mourez donc pour vos chefs, faites-leur gagner des croix, des cordons, pour qu'ils aillent, après, prostituer leur

I. Claude-Ignace Busson, émigré, revenu en i8i5, chargé moraentanémcnt de la paroisse de Montrouge (1819), professeur aux Missions étrangères, convertit en 1822 la mère de Montalembert, Anglaise et prolestante (Lecanlkt, Montalembert, t. I, p. 20-21); attachée la chapelle du roi, secrétaire général des affaires ecclésiastiques (182S), réfugié à Edimbourg (i83o), désigné par Mgr de Quélen pour Tarchiprètré de Xotre-Uame et non agréé par le gouvernement de Louis-Philippe (i832). Les détails manquent sur le début et la lin de sa carrière. (Renseignements communiqués par M. le chanoine Pisani.)

LETTR.ES d'aLPHONSE d'hERBELOT. 13

gloire et la vôtre à ceux qui ont fait répandre votre sang, le plus pur sang de la France! Je hais tous ces généraux de l'Empire; sauf un petit nombre d'exceptions, ce ne sont plus que des valets d'antichambre, et leur vieillesse fait oublier leur âge mûr. Il n'y a qu'une génération dont les débris conservent encore quelque énergie, ce sont les généraux de la République, les compagnons de Desaix, de Hoche, de Marceau, noms qui surnageront dans l'avenir et remplaceront noblement dans nos fastes militaires tous ces maréchaux déboutés qui acceptent toutes les infamies, depuis les bals de M. d'Apponyi i jusqu'aux dîners de M. de Bourmont. Ils ont voulu se faire courtisans et lancer leurs femmes dans les dames d'honneur 2. Je m'étonne qu'on n'en ait pas nommé quelques-uns valets de chambre ou maîtres par quartier de la garde-robe; c'eût été une belle fin pour de telles vies.

Je vous quitte pour écrire à Gornudet, devenu gentilhomme campagnard dans sa chère Bourgogne. Je pars moi-même lundi pour aller planter mes choux dans la Sarthe. Ne vous pressez pas de revenir, au moins jusqu'au 10 octobre, car après cela, faites diligence ; je ne vous accorde pas un jour de répit. Écrivez-moi, si vous arrivez à Paris avant le 6 octobre, à La Flèche, chez

I. Antoine-Rodolphe, comte Apponyi (l'jSù-iS'jQ), venait d'être nommé ambassadeur d'Autriche à Paris. Par ordre de sa cour, iJ avait refusé de faire annoncer chez lui les membres de la noblesse impériale sous des titres de villes ou de pays actuellement soumis à la domination ou à l'influence autrichienne.

a. L'allusion vise évidemment le maréchal Oudinot, duc de Reggio, dont la femme était dame d'honneur de la duchesse de Berry, et qui le premier précisément s'était vu refuser son titre à l'ambassade d'Autriche (l'ambassadeur lui avait d'ailleurs, vérification faite, adressé des excuses, motivées sur ce que son duché était assis sur la ville napolitaine de Reggio-de-Galabre, et non sur celle de Reggio-d'Émilie, dépendant du grand-duché de Modéne).

M. Maignien, rue des Bancs, n» 22. Écrite plus tard, votre lettre ne m'arriverait pas. Adieu, mon bon ami, bon courage et bon voyage ; encore quelques pas et quelques jours et nous serons réunis.

Alph. d'Herbelot.

25 septembre (1829), Veyron.

Votre lettre m'a déchiré, mon pauvre ami, et par l'étendue de votre malheur et par l'horrible désespoir où je vous vois plongé. Vous faites un rude apprentissage de la vie, et si un poète a dit qu'elle est mêlée de pluie et de soleil, jusqu'ici vous ne l'avez guère connu ce soleil, cette jouissance et cette satisfaction morale qui ranime et réchauffe le cœur. Vous voilà donc jeté en Italie, pourchassé de Stockholm à Pise ; pour le présent, votre position est affreuse et n'admet pas de consolation; mais quant à l'avenir, il est à vous, et il appartient à votre courage de ne point le corrompre et le ternir par la pensée. Vous êtes encore si jeune, à peine vingt ans! Comment désespérer déjà de votre carrière, comment dire adieu à votre juste ambition, à vos nobles espoirs? Une année est longue à passer, je le sais, mais après, ce n'est plus qu'un rêve, et un rêve vite oublié, sitôt que la réalité commence, c'est-à-dire la vie positive, la vie active, celle qui a un point de départ et un but, et ne se consume pas en tournant inutilement sur elle-même. Obligé que vous êtes de passer par de si terribles épreuves, ranimez-vous par la contemplation de l'avenir, car, quoi qu'il arrive, un peu plus tôt, un peu plus tard, cet avenir viendra pour vous; votre absence durâtelle jusqu'en i83o, ce sera un arrêt terrible et pour vous et pour nous ; mais enfin, cela finira et vous rentrerez

dans la vie politique, cuirassé contre toutes les tribulations qui pourront vous y assaillir par une longue habitude du malheur. Je ne vous recommande qu'une seule chose : raidissez- vous contre votre destinée, et tout en gémissant sur le présent, ne le transportez pas dans l'avenir, que vous ne connaissez pas, que vous ne devez pas chercher à connaître. Vous craignez d'être à Pise sans occupation possible, vous craignez l'annulation graduelle de vos goûts pour l'étude et de vos facultés intellectuelles : mais ne pouvez-vous pas penser, même au chevet d'une malade, puis, profitant d'un quart d'heure de liberté, revenir sur ces pensées, les écrire, tromper ainsi votre douleur présente et faire des provisions pour l'avenir? Vous n'avez pas délivres, ils sont en France : mais n'en trouverez-vous pas quelques-uns à Pise, ville savante au moyen âge, encore universitaire aujourd'hui? Quand vous n'auriez qu'une histoire d'Italie, que de grossiers annalistes de ces admirables communes de Milan, de Gênes, de Sienne, lisez-les, faites-les vôtres par l'étude et revenez avec ce savoir de plus. J'ai vu quelque part que Napoléon, alors simple lieutenant, condamné à quelques jours de cachot, y trouva par hasard un vieux livre de droit et retira de cette courte captivité ces notions premières qui, fécondées par son génie, lui firent prendre une si glorieuse part dans la discussion du Code civil : eh bien! vous, pendant six mois d'exil à Pise, ne pourrez- vous imposer quelque étude à votre esprit, le forcer à se jeter dans quelque exercice positif, pour ne pas s'égarer dans une mélancolie qui le tuerait? Vous serez, dites-vous, étranger à toutes les émotions de votre pays : mais n'y a-t-il pas un bon côté à voir dans cette fatalité qui vous empêche de vous jeter dans l'arène à vingt ans, qui vous oblige à mûrir vos opinions, vos

idées? Si la France reste tranquille, il sera toujours temps de lui apporter le tribut de science et de dévouement qu'on aura amassé pour son service; si la contrerévolution soulève l'orage et remet en question ce que vingt ans de luttes et d'héroïques victoires avaient consacré, eh bien, calculez les distances de temps; d'aujourd'hui à la tentative, puis à la résistance, bien des mois s'écouleront, et, consolez-vous, le procès de Hampden i n'est pas encore commencé. De retour dans notre pays, avec même dévouement que nous, étranger d'ailleurs par votre longue absence à nos petites haines, à nos partialités, vous trouverez votre drapeau levé, votre route frayée, vos amis serrés, réunis, prêts à vous faire place au milieu d'eux. Car ce déchirement qui vous sépare de vos contemporains, ne vous en effrayez pas tant : de tous ces contemporains, n'y en a-t-il pas beaucoup à qui vous ne tenez guère? Quant aux autres, vous les retrouverez toujours. Pour nous, qui ne sommes pas vos camarades, mais vos amis, vous ne craignez pas, sans doute, que rien, l'éloignement ou l'absence, puisse nous séparer. Connaissez-vous la devise de la Congrégation ? Cor iiniim et anima iina; n'est-ce pas aussi la nôtre? N'avons-nous pas fraternité d'opinions, de pensées, de désirs, n'avonsnous pas même foi à la liberté et à quelque autre chose encore qui est au-dessus, n'avons-nous pas un gage d'éternelle amitié dans cette sympathie qui s'est développée si vite, et s'est fortifiée malgré sept cents lieues d'espace entre nous? Luttez donc contre vous-même, mon cher ami, contre votre disposition à n'envisager l'avenir que comme une perpétuelle série de maux ; croyez que la

I. Un des préludes de la révolution anglaise de 1648 fut, en 1637, le procès de John Hampden, qui avait refusé de payer une taxe décrétée par Charles I" sans l'assentiment du parlement.

Providence vous dispensera l'épreuve de telle manière que vous n'y succombiez pas, et aidez-la dans cette œuvre par votre courage. Vous allez probablement voir un instant Gornudct, passant si près de lui ; puissent ses conseils vous donner la force ! et que j'éprouve un vif chagrin de n'être pas rapproché comme lui de votre route! j'aurais pu aller au-devant de vous, vous présenter au moins dans votre isolement une figure connue et peut-être vous ranimer et raviver votre espoir défaillant. Je sens combien toutes ces consolations sont vagues et insuffisantes, combien, venues de si loin et couchées sur le papier, elles paraissent froides et mesquines. Mais si je me laissais aller à l'impression qu'a produite sur moi votre lettre, je n'aurais trouvé que de tristes paroles et de la douleur à mêler à votre douleur ; or c'est de la force qu'il vous faut, de l'espérance, et tous les efforts de vos amis doivent tendre à vous en donner! Pardonnez-moi donc si je calcule, si à mon aise, les chances que nous laisse encore cette année d'exil, plus affreuse que l'autre.

Mais, voyant que vous ne pouvez faire ce calcul, je l'ébauche à votre place et vous mets en défiance de vousmême, de votre laisser aller. Croyez que je ressens bien profondément combien votre position est horrible, combien ce long voyage, terminé par une halte désespérée, est plein d'angoisses et de tourments. Mais passant le plus vite possible sur ce misérable voyage, je songe à celui qui vous ramènera parmi nous; tâchez d'en faire parfois autant, de ne pas envenimer Favenir, de vivre au jour le jour, et de vous répéter quelquefois que vous êtes jeune et que la vie est longue à qui sait en profiter et tourner le plus possible à son avantage les biens et les maux que Dieu lui envoie.

Je conçois bien que votre chagrin présent vous absorbe

tout entier et vous empêche de songer aux calamités de notre chère France. Ce n'est pas là de la dégradation, mon cher ami, c'est peut-être un peu de faiblesse, et contre cette faiblesse, le remède est en vous. D'ailleurs tout est encore calme et insignifiant : le ministère a reculé devant la haine publique et a craint de l'affronter; il a besoin de l'arbitraire et ne peut en user; il a voulu empêcher la réception triomphale de Lafayette à Lyon, et a reculé devant la nécessité d'opposer les baïonnettes à l'opiniâtreté des Lyonnais. Pensez-vous d'ailleurs qu'à Pise vous n'ayez ni journaux, ni communication libre? 11 me semble que le gouvernement toscan a la réputation d'être assez libéral, et je crois avoir ouï dire à mon frère que l'an dernier, à Florence, il avait trouvé des journaux français. Quand vous serez en Italie, je vous prierai simplement de m'informer si on a l'habitude d'intercepter les lettres. Car, dans ce cas, au lieu de vous envoyer un récit animé et souvent indigné de nos turpitudes, je me transformerais en froid gazetier et me contenterais de vous donner le matériel des faits ; j'agirai d'ailleurs comme vous le voudrez, et votre désir sera le mien. Vous allez habiter une terre féconde en souvenirs, et, si je vous dis cela, c'est pour tâcher de vous faire prendre un peu de goût à votre exil : Pise, Sienne, Florence, ces métropoles de la liberté au moyen âge, où vous trouverez, jusque dans la construction des maisons, trace d'une orageuse indépendance. Tâchez de ranimer votre bel enthousiasme pour la contemplation de l'antique liberté italienne, étudiée sur les lieux mêmes. Tâchez de relever autour de vous, par la pensée, les ruines des vieilles forteresses et du beffroi municipal. Laissez-vous réchauffer par ce beau ciel, et ne vous dérobez pas par la douleur aux impressions que cette riche

nature et ces grands souvenirs pourraient produire sur votre ame. Écrivez-moi, que je sache au moins comment vous portez la vie, si vous avez déterré quelque occupation, si vous faites quelque chose, quoi que ce soit, sérieux ou frivole, qui vous puisse arracher à vousmême et transporter dans une autre sphère d'idées. Je pense avec regret que vous aurez encore vu à Francfort une lettre de moi où je vous témoignais toute ma joie de votre retour, joie qui devait encore rouvrir la plaie qui vous dévore. Maintenant, je ferai en sorte de m'habituer à votre absence pour vous y habituer vous-même ; je m'associerai à vos travaux, à vos courtes satisfactions de là-bas, à vos longues douleurs, ne pouvant vous associer encore à notre existence parisienne. Prenez de la force, mon ami, ayez de la patience, je vous en conjure, ne détruisez pas notre avenir, ne suicidez pas votre intelligence par des regrets inutiles et désespérés. Que votre confiance dans notre vive et impérissable amitié vous soutienne et parfois vous console. Adieu, j'espérais que ce ne serait pas pour si longtemps. Comptez sur moi à la

vie et à la mort.

Alph. d'Herbelot.

La Flèche, 9 octobre (1829).

Ma lettre, que je confie à Cornudet, vous suivra, mon cher Montalembert, à travers votre long et triste pèlerinage, et ne sais où elle vous trouvera. Toutes les épreuves, toutes les afflictions s'accumulent sur votre tête ; le temps est affreux et doit augmenter encore les peines de votre voyage. Je songe, du moins, que vous avez eu, en traversant la France, un moment de bonheur. Vous avez vu Cornudet, une figure amie, un souvenir de ce Paris où sont la plupart de vos aff'ections, et dont le sort vous éloigne à chaque instant. Il nous aura tous représentés près de vous, avec notre sympathie ardente et nos vives douleurs. Il paraît désespéré de vous voir si triste, si cruellement abattu, et lui, qui vous console, a aussi besoin d'être consolé.

Où serez-vous, quand arrivera cette lettre, et quel genre de peine pèsera sur vous? Le coup de foudre ^ ou la douleur poignante et journalière? Puis-je seulement vous écrire ce que je pense, et si je mêle à mes causeries d'amitié quelques doléances sur notre pauvre pays, n'aije point à craindre que quelque sbire sarde ou autrichien vienne s'interposer entre nous? Oh! c'est une dure chose que l'exil, non seulement pour l'exilé, mais aussi pour ses amis, surtout quand ils le sentent souff*rant loin d'eux

I. Alphonse d'Herbelot ignorait encore qu'Élise de Montalembert était morte le 3 octobre.

9 OCTOBRE 1829. 2o3

et n'ayant pas une main à presser dans la sienne. Je vous répéterai cependant ce que je vous disais dans ma dernière lettre : dérobez- vous à vous-même, et cherchez, dans quelque occupation de votre choix, une diversion à vos pensées. Dès que vous serez campé à Pise, que vous y aurez fixé pour quelques mois votre incertaine existence, obligez-vous à quelque travail. L'autre jour, je vous parlais de l'histoire d'Italie. Vous proposerai-je autre chose? Pise doit contenir une bibliothèque pleine d'ouvrages de jurisprudence ; eh bien, prenez-en quelquesuns, occupez-vous de droit romain ; c'est là où sont tous les principes de la raison écrite, et plus tard, vous aurez une grande supériorité si vous avez fait une étude approfondie de cette belle législation. J'ai éprouvé par ma propre expérience que si j'avais quelque chagrin, quelques heures d'étude l'allégeaient beaucoup et produisaient sur mon esprit le même elfet que les liqueurs fortes sur les gens du peuple, c'est-à-dire m'étourdissaient complètement. Faites-en l'essai, si vous le pouvez, et puissiez-vous en tirer quelque consolation ! Vous rencontrerez peut-être à Pise des étrangers que le climat doit y attirer comme votre famille. Ils vous offriront peut-être une espèce de ressource, et, dans votre position, il faut s'accrocher à tout, il faut renoncer au présent, ne pas s'en occuper, vous en séparer autant que possible, et vous représenter un avenir, sinon parfaitement heureux et calme, au moins supportable. Dans quelque temps vous serez à Paris avec nous, un peu refait de vos blessures, car une heure de bonheur et la franche amitié de vos contemporains consolent de bien des douleurs. Vous aurez repris vos études, vos travaux, vous vous associerez aux nôtres, vous suivrez avec nous la fortune de la France dans toutes les vicissitudes où la jettera encore

sans doute la folie de ses maîtres. Cette vie qui vous flatte et que vous attendiez pour vous ranimer, la voilà différée d'un an, c'est vrai, mais enfin, cet an se passera comme s'il eût été heureux, et votre seule idée aujourd'hui doit être de le rendre tolérable. C'est un devoir pour vous d'écarter les tristes images dont se nourrit votre imagination; à vingt ans, quand une longue existence s'étend devant vous, vous laisserez-vous abattre par la douleur, et ne chercherez-vous pas à ranimer tout ce qui vous reste d'énergie et de force morale, tout ce qu'une année d'angoisses n'a pas encore tué? Songez que dans un an vos maux seront finis; nous reviendrez-vous, accablé avant l'âge, décoloré, tout brisé par la tempête, quand peut-être vous pourriez encore vous raidir contre elle et garder en vous les étincelles du feu sacré? En général, la Providence n'accorde guère une vie heureuse et une douce jeunesse à ceux qu'elle destine à faire quelque grande œuvre. Il en est d'eux comme des poètes, comme du Camoëns ou de Milton : ils sont vraiment les mercenaires de Dieu, et travaillant toute la vie à la sueur de leur front, trouvent, après, leur récompense. Nous nous plaignons souvent du triste niveau qui a passé sur notre civilisation : certes, vous n'avez pas eu part égale, et vos chagrins vous ont de bonne heure différencié de nous. Qui sait s'il ne nous est pas réservé une destinée particulière, si la vie n'est pas pour vous grosse d'avenir, non de celui qui consiste à traîner plus ou moins passablement une existence commune, mais de celui qui remplit et féconde l'âme et la laisse originale et vraiment individuelle I? Quoi qu'il en soit, laissez-vous aller à votre des-

I. Quoique nous nous soyons interdit les commentaires proprement dits, il nous sera bien permis de noter à quel point cette phrase est prophétique de la destinée de Montalembert.

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