OCTOBRE
tinée présente, en détournant les yeux pour les reporter sur le futur. Notre siècle est à son aurore ; de grands événements le signaleront sans doute, car les empires s'y écroulent, et peut-être aussi les dynasties. Si nous devons en prendre notre part, tenons-nous prêts. Raidissonsnous contre les adversités présentes et attendons ce qu'il plaira à la Providence de faire de nous.
Il m'est actuellement impossible de vous donner un bulletin politique exact et complet. Je suis dans un pays qui n'a aucune ressource à cet égard, et j'attends mon arrivée à Paris, c'est-à-dire une huitaine de jours encore, pour vous écrire une longue lettre où je chercherai à vous mettre un peu au courant. J'apprends seulement par le journal que le ministère est au repos, tout tremblant devant le pays, le harcelant de paroles, sans oser engager la lutte. Le mécontentement se maintient toujours à un haut degré. Je vis ici avec des officiers d'artillerie principalement, qui sont en semestre et témoignent hautement leur mépris pour le pouvoir. L'un d'eux est mon parent, et ce qu'il me dit de l'esprit de son corps me fait juger, par analogie, que le gouvernement ne pourrait compter sur la majeure partie de la troupe, s'il hasardait un coup d'État. Ainsi la Constitution ne périra pas encore de cette fois, et toute la fureur contre-révolutionnaire viendra se briser devant une menaçante unanimité... vraiment de l'esprit public en France, une.... mollesse produite par le bien-être général et le défaut d'une foi vive à quoi que ce soit. Mais enfin, tout n'est pas perdu, et, tant que nous restera la liberté, il ne faut pas désespérer de notre siècle.
Mon ami, au milieu de vos tourments et de vos cuisantes tristesses, elles seront bien faibles les distractions que vous donneront les affaires du pays; car, quand on a le cœur brisé et le chagrin à sa porte, il est bien difficile de
s'occuper de ce qui se passe à trois cents lieues. Je ne renoncerai pourtant pas à mon analyse des afTaires publiques. Je n'y renoncerai que quand vous en serez las, que si vos douleurs vous empêchent d'entendre autre chose que le retentissement de votre cœur. Mais vous n'en viendrez pas là ; vous avez trop de foi, trop de courage; vous vous garderez pour votre destinée, vous rappelant qu'une position toute spéciale dans le monde vous appelle à un rôle que les circonstances pourront peut-être rendre pénible, car je suis convaincu, aujourd'hui plus que jamais, que la persévérance contre-révolutionnaire d'une part et la rancune démocratique de l'autre amèneront quelque froissement. Je ne sais à quel prix nous achèterons des jours tranquilles; mais ce prix, quel qu'il soit, quelque coûteux, nous le paierons, car il faut d'abord que la France vive, nous après, s'il en reste. Que cette pensée vous soutienne et vous console, mon ami , que vous aurez peut-être une destinée importante à accomplir. Vous serez mûr de bonne heure et vieux de malheur; c'est une expérience que vous n'aurez pas à faire plus tard. Encore une fois, je ne vous dis pas tout cela pour vous consoler du présent, mais pour vous rassurer sur l'avenir. Ne pensez plus à l'Irlande, elle n'a plus besoin de personne maintenant, et plus tard, vous pourrez peut-être faire quelque chose pour elle. Espérez, ou plutôt plongezvous dans les études positives pour vous tromper vousmême sur votre état présent. Dites-moi ce que vous désirez que je vous écrive; tout ce que vous voudrez sera bien pour moi et me deviendra la plus agréable tâche si elle peut vous consoler un peu. Adieu, mon ami, pensez à moi comme moi à vous, et comptez que rien n'altérera l'éternel attachement qui nous lie.
Alph. d'Hbrbelot.
Après la mort de sa sœur, Charles de Montalembert revint à Paris, où il passa l'hiver et le printemps de i83o. Comme les deux atnis se voyaient Iréquemment (Lecanuet, Montalembert, t. I, p. 78), la correspondance cessa tout naturellement. Le 25 juillet i83o (jour de la signature des ordonnances), Montalembert partit pour Londres : c'est là que d'Herbelot lui envoyait un premier bulletin de la bataille révolutionnaire.
Vendredi 3o juillet (i83o), 4 h. du soir,
Mon bon ami.
Vous pardonnerez, je l'espère, à l'incohérence de ma lettre. Oui, Charles X a voulu briser le pacte qu'il a juré, il a livré Paris à ses égorgeurs suisses, gendarmes ou gardes royaux; mais le peuple de Paris lui a répondu par l'extermination de sa garde. Lundi, mardi, mercredi matin, la garde a affreusement mitraillé la population sans armes. Mais pendant ce temps, tout s'organisait; on s'armait de tous les moyens de destruction possibles. Le mercredi de grand matin, tous les insignes delà royauté, fleurs de lis, drapeaux, écussons, lurent brisés ou pendus dans les rues en guise de réverbères ; le drapeau tricolore fut arboré sur tous les points occupés par les patriotes. Un terrible combat commença au faubourg Saint- Antoine, au Louvre, à la Grève, etc., etc. ; nos élèves de l'Ecole polytechnique , Garrel ^ et beaucoup d'anciens officiers commandaient. Après treize heures de lutte, les trois couleurs ont triomphé ; la garde, abandonnée de la ligne qui, après quelques décharges faites à contre-cœur, s'est laissé désarmer et est rentrée paisiblement dans ses casernes, la garde, laissant les rues couvertes de morts, a battu en retraite; elle avait perdu cinq canons, enlevés à
I. Armand Garrel (i8oo-i83ô), officier démissionnaire, tenta vainement d'inciter à la défection l'armée d'intervention en Espagne (iSaS); condamné à mort, puis acquitté par un second conseil, il avait fondé le National au début de i83o.
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coups de carabine et de bâton par les patriotes. Les ouvriers du port Saint-Paul ont abîmé les superbes lanciers de la garde ; les cuirassiers ont été écrasés à la porte Saint-Denis et à la rue des Arcis ; les Suisses au pont de la Cité. Raguse ^ qui commandait la garde, a battu en retraite à deux heures du matin. Le lendemain jeudi, le son du tocsin appela aux armes tous les citoyens; la caserne de la rue de Babylone, où s'était retranché un bataillon suisse, fut enlevée, les Suisses tués; le Louvre, les Tuileries ont été pris à la baïonnette, et Raguse a évacué Paris. L'armée royale n'existe plus, la garde est abîmée, l'armée de ligne a quitté le service du roi. Tous les départements sont on armes et envoient des députations au gouvernement provisoire pour déclarer qu'ils ne reconnaissent plus Charles X. Ce dernier a révoqué ses ordonnances, offre de tout céder ; mais il ne peut plus y avoir rien de commun entre lui et nous. Nous avous un gouvernement provisoire : Lafayette, Gérard, le duc de Ghoiseul 2; une commission parisienne de cinq députés. Des commissions provisoires administrent les arrondissements; mon frère a pris le commandement de la garde nationale du XI' arrondissement '^, d'autres patriotes ont fait de même ailleurs.
1. Augusle-Frédéric-Louis Viesse de Marraont, duc de Raguse (1774-1852), camarade de Bonaparte à Auxonne, son aide de camp à l'armée d'Italie, général (1798), conseiller d'État et général de division (1800), maréchal (iSoç)), pair de France (i8i4)- Son rôle en 1814 est assez connu; en i83o, de service comme major de la garde, il fut, malgré ses sympathies libérales, mis à la tète de la première division militaire et eut le commandement général des troupes.
2. Claude-Antoine-Gabriel, duc de Choiseul-Stainville (1760-1838), neveu et héritier du ministre de Louis XV, mêlé à l'affaire de Varennes, émigré, l'un des naufrages de Calais (1796), pair de France (i8i4). lieutenant général (i8i5), membre du gouvernement provisoire (i8"3o), aide de camp de Louis- Philippe.
3. Il s'agit naturellement du XI' arrondissement d'avant 18C0, lequel comprenait Saint-Sulpice, le Luxembourg, la Sorbonne et le Palais de justice.
LETTRES d'aLPOONSE d'hERBELOT. 14
aïO LETTRES A MONTALEMBERT.
Je ne puis vous en écrire davantage, mon bon ami, je suis exténué de fatigue ; je n'ai pas eu de repos, qu'à la dérobée, depuis trois jours, et il faut que j'aille donner de mes nouvelles à mon père. Je vous embrasse et suis pour la vie
Votre ami,
Alphonse d'Herbelot.
Ivry, 6 août i83o.
Vous devez m'accuser de négligence, mon cher ami, mais mille occupations diverses, la garde nationale, les patrouilles, les élections de nos ofliciers, les clubs, m'ont empêché de trouver un instant pour écrire. Vous avez appris par les journaux les événements de notre prodigieuse révolution ; ce dont vous ne serez jamais assez persuadé, c'est l'héroïsme, le désintéressement, la modération du peuple de Paris pendant ces horribles jours. Un de nos amis, qui est allé au camp de Rambouillet avec les ouvriers, bivouaquait près d'un homme du peuple : « Je sais bien, » lui dit ce dernier, « que de ce que nous avons fait il ne nous en reviendra rien et que nous n'en mourrons pas moins de faim ou à l'hôpital ; mais nous l'avons fait pour la patrie, pour vous, tenez, » ajouta-t-il, « qui êtes un bourgeois et en profiterez. » Tous les monuments ont été respectés ; quelques hommes en haillons, à la prise du Louvre, se sont établis d'eux-mêmes gardiens du musée, et, à l'exception du tableau du sacre et du portrait de Charles X, percés à coups de baïonnette, rien n'a souffert. Si l'archevêché a été pillé, ou plutôt mis en désordre ^ c'est que réellement un poste, placé dans les appartements, avait tiré sur le peuple. Quelques dégfits ont eu lieu aux Tuileries dans la chaleur de l'assaut, mais
I. Le vrai pillage de l'archevêché n'eut lieu eu effet que le i4 février i83i, au leademain du sac de Saint-Germain l'Auxerrois.
^lÙ LETTRES A MONTALEMBERT.
les meubles précieux ont, pour la plupart, été soigneusement restitués ; on a rapporté jusqu'à des chapeaux à plumes appartenant aux duchesses. Il est vrai quau milieu du combat, beaucoup d'ouvriers ont refusé le vin pur qu'on leur offrait, convenant que s'ils étaient saouls, ils feraient quelques sottises ; ils demandaient de l'eau rougie. Les prisonniers et les blessés ont été épargnés ; ces derniers portés dans les hôpitaux ; quelques Suisses seulement ont dû la mort à leur obstination ou à leurs habits rouges, et un capitaine de la garde a été fusillé, rue Saint-Honoré, sur un tas de cadavres entassés à cet endroit par le feu de ses soldats. Le 3^ de la garde, dont le colonel, M. de Pleinselve ï, a été blessé de trois balles rue Saint-Denis, s'est indignement conduit ; les autres régiments paraissaient généralement se regarder comme accomplissant un horrible devoir, et ils ont depuis arboré avec empressement la cocarde tricolore ; les lanciers ont été exterminés : leur corps d'officiers est presque détruit ; on dit pourtant qu'ils n'avaient chargé qu'à regret.
Voilà donc le drapeau tricolore flottant sur nos murs et nos clochers ; chacun porte le ruban à sa boutonnière ou la cocarde à son chapeau ; j'avoue que ce spectacle m'a fortement ému; vous savez que j'ai toujours eu un faible
I. Arthur-Denis Macquerel de Pleinselve (1786-1830), lieutenant de la garde nationale de la Somme en 1807, demanda en 1810 à passer dans le service actif. Le général Curial écrivait alors à Clarke : «.... Il compte plusieurs militaires distingués dans ses ancêtres ; son père même était autrefois capitaine dans le régiment du Maine. Il est en outre particulièrement recommandé par le général Lauriston dont il est parent. » (9 octobre iSio). Il i)assa en 1810 au régiment des gardes nationales de la garde impériale, lit en Espagne les campagnes de 1811 et 1812, et lit prisonnier à Leipzig le feld-maréchal Neerfeld. En décembre 1814. le maréchal Mortier lui décernait une attestation élogieuse. Chef de bataillon dans la garde royale avec le grade de lieutenant-colonel (1816), colonel {i8a3), commandant le 3= régiment d'infanterie de la garde (1828), il succomba le 29 août i83oaux blessures reçues un mois auparavant (Archives administratives du ministère de la guerre).
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pour les trois couleurs ; et puis le peuple de Paris a été si joyeux de revoir ce drapeau, qu'il y avait vraiment plaisir au spectacle de son juste orgueil. Mardi, à l'ouverture des Chambres, j'ai été avec ma légion au Palais-Bourbon ; notre musique, la seule qui fût encore organisée, a joué la Marseillaise et le Chant du départ ; ces hymnes glorieux ont excité des transports unanimes ; nous avons été cinq minutes sur le quai d'Orsay sans pouvoir avancer, tant était grande la foule qui nous pressait de toutes parts ; et quand le vieux Lafayette nous a passés en revue, au milieu des cris d'allégresse de toute la population, ces chants de victoire, qui résument si bien toute notre vieille gloire, l'ont fait pleurer ; sa vie reste décidément la plus belle vie des temps modernes.
Mais maintenant, mon cher ami, après toutes ces pures émotions d'un patriotisme désintéressé, nous voici revenus à la partie prosaïque de notre existence politique, à la lutte contre les furieux d'une part, les intrigants et les lâches de l'autre. Peu de vœux ont été ouvertement formés pour la République, encore moins pour Napoléon II ; tout le monde s'est franchement rallié au duc d'Orléans ; mais à quelles conditions aura-t-il la couronne ? voilà la grande question. Nous ne pouvons nous dissimuler que la Chambre des députés est molle et ne comprend pas sa position. Il semble pour elle qu'il s'agisse d'un simple changement de ministère et non d'une révolution ; elle oublie qu'entre Charles X et Philippe VII ï, il a passé trois jours de sang et de carnage, et que la mort de 8,000 individus mérite bien autant d'être prise en considération qu'un discours de l'un des deux frères Dupin, qui, par paren-
I. Ceci prouve que tout le monde s'attendait à voir le duc d'Orléans prendre le nom de Philippe VII : c'est au dernier,' moment que celui de Louis- Philippe prévalut, comme moins « traditionnel. »
Î2l4 LETTRES A MONTALEMBERT.
thèse, se sont comportés comme des lâches, l'avocat surtout. Ainsi, on parle d'un acte additionnel à la charte ; mais que contiendra-t-il ? Si Ton ne change pas la rédaction de la charte, si l'on ne jette bas le préambule, nous aurons donc encore une constitution octroyée et non imposée ! Gela n'est pas soutenablc. Pais, si l'on ne touche pas à la charte, l'inamovibilité des juges sera donc conservée, c'est-à-dire que nous aurons pour juges MM. Piet \ Amy, Gottu ^, Delavau, Dufour 3, Ghilhaud-Rigaudie 4, etc., etc. On s'élève vivement contre cette tolérance présumée pour les éternels ennemis du pays, et, ce matin, le barreau de Paris a déclaré qu'il s'abstiendrait de plaider devant les tribunaux jusqu'à réorganisation ; voilà donc le cours de la justice interrompu jusqu'à nouvel ordre. La composition actuelle de la Chambre des pairs effraie aussi les patriotes ; elle nous donnera très probablement, quand les premières terreurs des royalistes seront passées, une majorité contre -révolutionnaire. D'ailleurs, je dois vous dire que, dans les jours de crise, cette Ghambre n'a pas répondu à ce qu'on attendait d'elle et qu'elle devient vraiment impopulaire ; elle suit à regret le mouvement actuel; .... sait quelles intrigues ont eu lieu dans son sein pour faire proclamer le duc de Bordeaux. Or, nous n'avons pas exposé nos jours pour le duc de
I. Jean-Pierre Piet-Tardiveau (1763-1848), avocat, député aux Cinq-Cents (1797)» député (1815-1819 et 1820-1827), président de chambre à la cour royale de Paris. Son salon avait longtemps servi de lieu de réunion aux députés de la droite.
a. Ce personnage était conseiller à la cour de Paris, le troisième par rang d'ancienneté.