‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 32 sur 38 · XXXIII K · texte numérisé non relu

XXXIII K

24 août i83o.

Mon cher ami,

Obligé de surveiller le concours général en histoire 2, je me repose d'un long ennui de neuf heures en m'entretenant avec vous. Nous sommes ici parfaitement tranquilles, et n'était la présence du drapeau tricolore, nous ne pourrions nous imaginer avoir eu une révolution. Quel regret j'éprouve de n'avoir pu vous rencontrer pendant votre passage à Paris! Vous voir seulement une demi-heure aurait été une grande satisfaction pour moi pendant ces jours de crise; c'était le moment ou jamais de parler politique et à cœur ouvert.

A vous dire vrai, mon ami, je partage peu vos opinions ; ma position est bien difterente de la vôtre ; vous teniez par le sang et les affections à une partie des vaincus. Quant à moi, élevé depuis mon enfance dans une opposition constante à la famille déchue et aux hommes rentrés après Waterloo, je ne puis voir sans une vive émotion triompher si glorieusement une cause qui m'était

1. Cette lettre est écrite sur du papier portant Ten-tête imprimé : Université de France ; Académie de Paris.

2. Le concours général, fondé en ij47. rétabli en 1801, supprimé en 1904, groupait les meilleurs élèves des différents collèges de Paris. Dans les hautes classes, les épreuves duraient en effet neuf heures consécutives, et étaient surveillées par quatre professeurs de la spécialité, sous la présidence d'un inspecteur d'académie. — Dans l'hiver de 1829 à i83o, Alphonse d'Herbelot, malgré sa jeunesse, avait été nommé professeur, adjoint d'histoire à Henri IV.

2l8 LETTRES A MONTALEMBERT.

plus chère que la vie, et pour laquelle mou père avait soufTert.

Je ne demande rien au nouveau gouvernement, à peine la conservation de ma place; je suis loin d'approuver toutes ses mesures, et cependant je me repose sur lui en toute confiance, car l'avenir est à nous, et chaque année le modifiera.

Si quelque chose pouvait m'eff*rayer, ce serait, il est vrai, l'absence presque complète de l'élément aristocratique, car le roi n'est qu'un fantôme, sans influence même personnelle, et la pairie, sans racines actuelles dans le sol, est un roseau qui pliera et se brisera peut-être au premier souffle violent de la démocratie. Mais ce qui me rassure, c'est le progrès immense de Tintelligence populaire depuis quarante ans, progrès manifesté d'une manière patente par le mouvement de juillet. Il est évident que l'esprit destructeur et révolutionnaire s'affaiblit chaque jour parmi les masses, car elles n'ont détruit que ce qu'elles ne pouvaient raisonnablement conserver.

Ce mot vous indique assez que le duc de Bordeaux me semble justement exclu du trône de France. Non, mon ami, ce n'est pas pour cet enfant que nous nous sommes battus; vous me dites : « Est-ce pour le duc d'Orléans? » Je me soucie peu de ce prince, mais au moins, avec lui, nous n'avons pas à redouter le danger d'une longue régence, le danger plus grand encore de l'influence rétrograde et étrangère. Le duc de Bordeaux a eu un mauvais commencement d'éducation. On peut la rectifier, soit; mais autour du duc de Bordeaux et de sa mère se serait groupée nécessairement l'ancienne aristocratie ; la cour proscrite de Charles X aurait été en perpétuelle relation avec celle du jeune roi, aurait fomenté des troubles à l'intérieur, des mouvements contre-révolutionnaires, aurait

24 AOUT l830. 219

peut-être quelque jour amené l'étranger pour débarrasser Henri V des entraves d'une constitution sévère, car je ne puis croire que ces gcns-là, malgré la troisième Ic^on qu'ils viennent de recevoir, renoncent jamais à leur prétention de pouvoir absolu. Voilà les périls qui nous menaçaient avec le duc de Bordeaux. Si vous voulez une autre raison, c'est qu'il était impossible de le proclamer. Jamais le peuple armé n'aurait voulu reconnaître pour roi un prince de la branche aînée; il y a trop de sang entre eux et nous. Quant au droit, je le crois également de notre côté ; la destruction de la charte par les ordonnances avait rompu tous les liens existant entre le peuple et la famille de ses souverains ; nous rentrions dans le droit imprescriptible de la défense naturelle et dans celui, par conséquent, de nous choisir tel chef que nous voudrions. Nous n'avons fait autre chose qu'user de la victoire; je ne crois pas qu'on puisse nous accuser d'en avoir abusé.

Je suis d'ailleurs revenu de plusieurs des idées que je vous communiquais dans l'eflervescence de la lutte. Je pense qu'il vaudrait peut-être mieux que le sang des ministres ne coulât pas, mais dans ce cas, il faut au moins que la ville de Paris, qui a essuyé tant de pertes, se porte partie civile, et qu'une énorme amende soit infligée aux coupables. Je suis d'ailleurs converti quant à l'hérédité de la pairie. Je la crois nécessaire. Cependant, je ne puis vous dissimuler que la Chambre des pairs est horriblement impopulaire ; elle suit le mouvement de mauvaise grâce, au lieu de le diriger énergiquement comme la pairie anglaise en 1688. Toutes ces parades de royalisme, à l'exception de l'éloquent discours de M. de Chateaubriand, ne touchent personne. Il y a de quoi rire de voir les gens qui se sont cachés les jours de bataille, reparaître au-

jourd'hui que le danger est passé, et prétendre que s'ils reviennent sur Teau, c'est que leurs services peuvent être utiles; à quoi serviront-ils? Et puis, n'est-il pas ridicule de venir faire d'absurdes éloges de Charles X en face d'un peuple qui a été décimé par sa garde ? Le premier discours de M. de Fitz-James ^ était bien; celui d'hier est déplacé. Tout cela serait admirable s'il y avait eu danger à le faire, si les tricoteuses hurlaient encore dans les galeries, si les faubourgs mugissaient à la porte et demandaient des têtes. Mais il n'en est rien, et c'est de la sensiblerie sans motif et sans honneur. Je trouve assez naturel que la Chambre des députés se soit ennuyée de ce bavardage; les royalistes ont été trop lâches pour mériter l'estime des vainqueurs.

Quant à l'inamovibilité des juges, j'avoue que c'était peut-être une mesure indispensable ; il est dur cependant de voir les cours d'Aix, de Poitiers, si heureuses des ordonnances, rendre encore la justice au nom du nouveau pouvoir. Quant à la conduite du barreau, vous en êtes, ce me semble, trop choqué ; c'était une tentative assez naturelle pour donner le temps aux ennemis de notre cause de se faire justice à eux-mêmes. N'oublions pas les immenses services que le barreau a rendus au pays depuis que l'étendard est levé contre les libertés publiques. Il a préparé la révolution par la résistance continue, et a jeté les racines de l'arbre glorieux qui s'élève aujourd'hui sur nos têtes.

Vous voyez, mon ami, que je vous dis franchement

I. Edouard, duc de Fitz-James (1796-1838), petit-fils du maréchal de Berwick, pair de France en 1814, fit un très éloquent discours le 10 août i83o pour expliquer sa prestation de serment au nouveau réjçime, et un autre pour protester contre Fexil de la branche aînée; démissionnaire lors de la suppression de l'hérédité de la pairie, il fut député de i835 à sa mort.

24 AOUT i83o. aai

mon avis, sans arrière-pensée; je fais profession d'un inébranlable dévouement à la révolution et à toutes ses conséquences. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve : peut-être faudra-t-il que notre jeune liberté soit cimentée par bien du sang; on en donnera autant qu'il en faudra. Juillet a rassuré les patriotes, et si l'Europe s'armait contre nous, nous nous arracherons tous de grand cœur à nos occupations paisibles, et nous colporterons par toute l'Europe le signe de la suprématie populaire, le drapeau pour lequel nos pères et nos amis sont morts.

Si l'invasion étrangère m'épouvante peu, je crains davantage les troubles intérieurs; il est probable que nos adversaires nous attaqueront par ces moyens occultes ; vous savez que déjà il y a eu du bruit à Nîmes ; quelques intrigues agitent la Vendée et le département du Nord. Sans doute, ces mouvements sont peu redoutables pour notre cause, elle est trop forte pour en être immédiatement atteinte. Mais ils pourraient donner lieu à quelque réaction contre les royalistes, ce que nous devons éviter par-dessus tout. Depuis 1789, ce parti a toujours poussé à l'anarchie, dans l'espoir d'en faire sortir le désordre ; cette tactique malheureuse lui a peu réussi ; il est cependant probable qu'il recommencera l'expérience. Ce qui le secondera, c'est l'appui secret de presque tous les fonctionnaires subalternes dans les départements, car, à l'exception des préfectures, les emplois sont encore entre les mains des élus de M. de Polignac. M. Guizot ^ me parait avoir aussi malhabilement agi que possible. Au lieu de reconstituer tant bien que mal l'administration sur ses anciennes bases, il n'avait qu'à envoyer dans les départements des commissaires provisoires, avec plein pouvoir

I. Guizot était chargé du portefeuille de l'intérieur, qu'il ne garda que quelques semaines.

sur les fonctionnaires inférieurs. On aurait ainsi pu connaître l'opinion du département avant de faire des choix qui, en général, ne leur conviennent guère, et on aurait paré au mauvais esprit de la plupart des maires. Mais M. Guizot s'est conduit comme un routinier et nous a fourré bon gré mal gré dans ladministration tout le Globe, le National et la Revue française. On dit que les milliers de sollicitations qui l'entourent lui ont presque donné le vertige. Mais ce sont, je l'espère, des embarras momentanés de notre position; nous en viendrons à bout avec de la patience.

J'ai reçu une lettre de Gornudet qui partage vos opinions; encore un adversaire à combattre. Donnez-moi donc des nouvelles de Rio ; la révolution lui enlève ses espérances ; je crois que ce qu'il aurait de mieux à faire serait de revenir faire son cours à Louis-le-Grand. Quant à Victor Hugo, vous avez lu ses vers, dont quelques-uns sont fort admirables ^ La grossesse de sa femme ne lui a pas permis de prendre une autre part aux événements; il m'a dit qu'il regretterait toute sa vie de n'avoir pu se battre 2.

Adieu, mon bon ami, vous avez bien raison de dire qu'aucun dissentiment politique n'ébranlera notre amitié; je renoncerais beaucoup plus volontiers à la démocratie qu'à vous.

Votre ami, Alphonse d'Herbelot.

Je vous envoie cette lettre par Monsieur votre père, ayant perdu l'adresse de sir Flint, votre correspondant.

1. Il s'agit sans doute de la pièce qui ouvre les Chants du crépuscule, et qui a pour titre Dicté après juillet i83o.

2. Cette phrase n'avait point, dans la pensée de dHerbelot, l'intention ironique que pourraient supposer les lecteurs modernes, familiers avec les travaux d'Edmond Biré.

22 septembre (i83o). Ivry.

Ma lettre va courir après vous à travers la verte Irlande, mon bon ami; j'espère qu'elle vous trouvera bien portant et paisiblement occupé de vos travaux; éloigné de la France et du terrible tourbillon qui nous entraîne, il vous est encore possible de vous donner à l'art, à la science; je ne sais quand ce temps viendra pour nous.

Cependant la France est calme, mais nous ne pouvons nous dissimuler que le gouvernement est faible et n'inspire aucune espèce de confiance ; sa volonté est à peu près nulle quant aux eflets. Hier, 21 septembre, anniversaire de l'exécution des quatre sergents de La Rochelle en 1822, l'ancienne Gliarbonnerie en masse s'est rendue à la place de Grève et y a prononcé, par l'organe d'un de ses membres qui ne s'est pas fait connaître, un discours en leur honneur. Le pouvoir redoutait ce mouvement et le frère de M. Guizot en avait témoigné toutes ses craintes à un de mes amis; mais que faire? Plusieurs membres du gouvernement, MM. Odilon Barrot, le préfet, son secrétaire général, Mérilhou, Barthe, Bernard », anciens carbonari, témoignaient hautement leur sympathie pour cette

1. Louis-Rose-Désiré Bernard, dit Hernard de Rennes (17S8-1858), avocat à Rennes, député ()83o-i834 et i83(j-i848), procureur général à Paris (août i83o), conseiller (i85i), puis président de chambre (i85i) à la Cour de cassalion.

aa4 LETTRES A MONTALEMBERT.

fête ; on ne pouvait espérer de l'interdire au moyen de la garde nationale, dont une partie se joignait au moins de cœur à la procession solennelle ; il a fallu laisser les Amis du Peuple en agir à leur fantaisie ; à l'Hôtel de ville, le poste de garde nationale a présenté les armes fi l'arrivée de la procession et les tambours ont battu aux champs ; tout d'ailleurs s'est passé dans le plus grand ordre. Si vous voulez savoir à ce sujet mon opinion personnelle, je pense que la cérémonie était intempestive, puisqu'elle elTarouchait beaucoup d'esprits; je conçois cependant que les amis de Bories, l'homme le plus héroïque qui soit mort pour la liberté depuis i8i5, aient voulu rendre ce dernier hommage à sa mémoire. Vous savez, je crois, l'admiration profonde que m'a toujours inspirée le souvenir de ces glorieux martyrs.

A propos de cette affaire, des dissensions assez violentes ont éclaté au sein du parti national. Le Journal des Débats s'était opposé avec une aigreur exagérée peut-être à la procession proposée ; depuis deux jours, il est en butte à un déluge d'invectives de la part des journaux radicaux : la Tribune des départements, la Résolution, le Patriote et le Globe, qui, dirigé maintenant par notre ami Sainte-Beuve, prend la direction du parti démocratique. Cette singulière détermination de Sainte-Beuve a donné lieu hier à un bien triste événement. A la suite d'une dispute survenue pendant une réunion d'actionnaires du Globe, Dubois et Sainte-Beuve, naguère encore si chauds amis, ont eu un duel au pistolet. Aucun d'eux n'a péri, grâce à leur maladresse réciproque, mais ils sont brouillés à mort. Je vais aller voir Sainte-Beuve pour savoir un peu le fond de sa pensée. H y a plus d'un mois que je ne l'ai vu, ainsi que Victor Hugo. Tout cela est triste et mon âme est vivement affectée de rencontrer

22 SEPTEMBRE l83o. 225

à chaque pas d'anciens camarades avec qui je ne puis plus parler des affaires du pays, tant nos nuances sont tranchées. Néanmoins, nous ne devons pas désespérer de notre cause ; les masses sont calmes, résignées, unies dans une foi commune à la liberté. L'organisation militaire de la France s'avance rapidement; les gardes nationales se forment partout et s'exercent aux manœuvres avec le plus grand zèle; tous les matins, nos places retentissent du bruit des fusils ; le dimanche nous faisons les grandes manœuvres et nous allons avoir à Paris une artillerie magnifique. Nous avons donc peu à craindre les agitateurs, sous quelque bannière qu'ils se montrent. Malheureusement, notre roi n'est qu'un soliveau, captant une popularité qui finira par le rendre grotesque ; nous n'avons réellement pas de chef, pas de pilote, et si le vaisseau vogue majestueusement et semble se rire des orages, c'est que, malgré des dissensions passagères, l'équipage est ferme et courageux.

Cependant, voilà l'Europe qui remue autour de nous, et la vieille Allemagne elle-même, tranquille spectatrice des révolutions du monde depuis Luther, commence à trembler sur ses fondements. Des nouvelles effrayantes sur la Belgique circulent aujourd'hui à Paris, et ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Mons, les bourgeois ont fait une tentative inutile et sanglante pour déloger la garnison hollandaise; on ajoute que la vie des députés belges est menacée à La Haye, et une lettre insérée ce matin au Globe annonce qu'au départ du courrier les volontaires liégeois sortaient de Bruxelles pour aller attaquer les avant-posles hollandais, rapprochés de la ville jusqu'à deux lieues; la générale battait dans les rues et le peuple courait aux armes; on criait partout : « A bas le roi! » Quelle sera l'issue de cette lutte? Dieu le sait. La Prusse

rassemble des forces sur la frontière, et je crois que les rois étrangers, malgré leurs reconnaissances officielles, nous en veulent secrètement des trois jours de juillet et chercheront à nous en punir.

Je suis loin de désirer la guerre étrangère, je crains fermement qu'elle ne nous livre aux démocrates et ne nous jette dans les voies de la réaction et de la violence ; mais s'il est en France un sentiment unanime et prononcé, c'est la résolution de soutenir bravement notre querelle. Nous ne sommes pas des enfants; le jour où nous avons repris le drapeau de Jemmapes, ce drapeau devant qui s'écroulent les trônes et tombent les dynasties, nous avons pris l'engagement tacite de porter toutes les conséquences de notre détermination ; ces couleurs sont nôtres, nous les maintiendrons contre tout venant, et nous ne souffrirons pas que la dynastie trois fois chassée vienne de nouveau parader sur nos places publiques, fùtelle encore traînée à la remorque par ses alliés. Du moins, le jour où se passeraient ces choses, plus d'un noble cœur aurait cessé de battre, et on pourrait nous compter, j'espère, au pied de nos barricades. Peu de jeunes gens manqueraient à ce dernier appel, et peu verraient le lendemain.

Je voudrais bien que vous nous revinssiez le plus tôt possible, mon cher ami, dussions-nous rompre des lances sur plus d'une grave question ; et, à propos, que je vous fasse réparation pour une phrase de ma dernière lettre que vous avez mal comprise. Je suis loin de croire que vos aiTections personnelles vous attachent à la cause du despotisme vaincu : tout ce que je voulais dire, c'est qu'ayant beaucoup de connaissances dans les rangs de l'aristocratie, et assiégé peut-être de leurs doléances, vous voyez un peu en noir la situation de notre pays. Je

aa SEPTEMBRE l83o. 22^

crois que vous vous défiez trop de la démocratie telle que le temps l'a faite. Elle est forte, sage et conservatrice. Et tout le secret du gouvernement doit être, ce me semble, de confondre les intérêts de chacun dans la cause commune. C'est le seul moyen de créer un esprit public dans une nation discuteuse et mouvante comme la nôtre.

Voilà ce qui me fait penser qu'il faut appeler autant que possible les classes inférieures à une certaine participation au pouvoir, par exemple à l'élection des municipalités; je crois que leurs choix seraient assez sages, et qu'il est indispensable de leur donner une éducation politique qui puisse les soustraire à l'influence des clubistes et des orateurs de carrefours. Dans notre légion, on a incorporé cent vingt ouvriers habillés à nos frais ; cette mesure a produit un eflet salutaire, et toute tentative ayant pour but de rapprocher le peuple et la bourgeoisie sera féconde en heureux résultats. Il y aura danger pour la tranquillité publique tant que les agitateurs, en rappelant au peuple ses éminents services, pourront ajouter avec raison : Sic vos non vobis. Cependant, je ne partage pas vos craintes sur l'abolition probable de l'hérédité de la pairie. La majorité de la Chambre des députés est favorable à ce principe. Thiers ^ dit hautement qu'il se ferait tuer pour lui, et il ne recevra pas d'atteinte.

Il est, dans cet instant, une destinée qui paraît vous préoccuper plus vivement encore, c'est celle du catholicisme; à vous dire vrai, je crois que vous voyez mal son état actuel en France; il n'est réellement pas persécuté, car si l'on attaque l'archevêque de Paris et quekjues autres ecclésiastiques, c'est qu'ils ont pris une couleur politique. Il est seulement abandonné du pouvoir, livré à

I. Louis-Adolphe Thiers (i797-i8;7) n'était encore que journaliste, mais il avait pris une part prépondérante aux événements de juillet.

2a8 LETTRES A MONTALEMBERT.

ses propres forces, épreuve décisive pour lui, car s'il est vraiment puissant et plein d'avenir, il triomphera et prendra le dessus ; malheureusement ses membres sont faibles, sans talent ni énergie ; ils tremblent, se cachent ou résistent sourdement et niaisement, au lieu de déclarer à haute voix qu'ils n'ont pas besoin du pouvoir temporel, et qu'ils ne relèvent que de Dieu ; ce qui pourrait rendre sa position plus critique, ce serait la continuation de l'opposition secrète et débile que fait le clergé, dans quelques départements, au gouvernement nouveau. C'est une tactique malhabile, et dont on devrait bien le dissuader.

J'ai à peine la place de répondre aux questions que vous m'adressez ; je n'ai rien vu encore dans l'organisation de la justice qui concernât vos deux amis, mais je dois vous dire que souvent absent de Paris, je n'ai pu lire exactement le Moniteur, Quant à M. Royer-Gollard, il se retire dédaigneusement d'une lutte où les grandes et philosophiques paroles ne suffisent plus; il tremble devant les progrès de la démocratie et n'a pas le courage de la combattre en face ; il devise avec ses amis, comme les modérés de la Législative ou de la Convention, et laisse la brèche à qui veut l'occuper. Je suis affligé de cette conduite. Je ne l'aurais pas cru capable d'une inertie qui me paraît une lâcheté.

Quant à vous, mon ami, je vous recommande l'indulgence pour les fautes d'un parti qui est le nôtre, qui m'a nourri, qui m'a élevé, dont je suis le fils, et que je n'abandonnerai jamais.

Je vous embrasse tendrement et suis pour la vie

Votre ami,

Alph. d'Herbelot.

Luciennes, 9 octobre (i83o).

Je vous écris de la campagne, mon cher ami, assez peu au courant des affaires de Paris que je n'apprends que par les journaux ; excusez-moi donc si je vous redis des nouvelles à vous connues, mais je pense cependant qu on en sait toujours plus à cinq lieues de Paris qu'à Dublin, et d'ailleurs je tiens à (sic) ma promesse.

Nous avons cru, pendant quelques jours, à une guerre prochaine à propos de la Belgique. Vous savez que tout est fini dans ce pays, et qu'à l'exception d'Anvers et de Maëstricht, tout a reconnu le gouvernement provisoire de Bruxelles.

La population, surtout dans les basses classes, souriait à ridée d'une guerre contre les Prussiens; quant à moi, je pense que nous ne devons souffrir, sous aucun prétexte, l'intervention européenne dans les affaires de nos voisins. Dieu merci ! la France a du sang à donner pour sa cause, et elle ne l'épargnera pas. Hier on était presque rassuré, aujourd'hui les fonds publics ont baissé de nouveau ; une proclamation du roi de Hollande et un article du Courrier anglais, qui désapprouve vivement l'insurrection belge, ont produit ce résultat. L'effervescence se propage rapidement le long du Rhin, au centre même de l'Allemagne, et éclate sous divers prétextes ; des désordres à léna, à Berlin, le refus des étudiants de Leipzig de déposer leurs armes semblent annoncer que le vieil esprit des

23o LETTRES A MONTALEMBERT.

Amis de la çertu se réveille, et qu'en cas de guerre, nous ne serons pas sans alliés secrets dans le Nord. Malheureusement, l'intérêt de l'Angleterre à voir la Belgique séparée de la France nous menace de sa haine redoutable, si nous prenons fait et cause pour les patriotes brabançons.

L'alternative est grave, mais ne peut cependant donner lieu à une délibération sérieuse, car un mouvement populaire éclaterait à Paris le jour où le gouvernement se soumettrait aux exigences des puissances. Une nouvelle levée de cent dix mille hommes va mettre l'armée sur un pied respectable ; les gardes nationales s'organisent et se forment avec zèle au maniement des armes ; le peuple, depuis qu'il a respiré l'odeur de la poudre, désire les luttes et les combats ; nous pouvons donc tranquillement attendre ce qu'il plaira à la Providence d'ordonner de nous; nous n'attaquerons personne, mais si l'étranger passe nos frontières, il apprendra sous les murs de Paris que le sang de nos pères n'est pas refroidi dans nos veines.

A l'intérieur, notre situation présente est parfaitement calme ; l'afTaire des clubs, qui avait excité de violentes tempêtes dans le sein du ministère, et avait pensé le désorganiser complètement, la ridicule proposition d'enquête sur l'état du pays par M. Mauguin *, tout cela est tombé dans l'eau. Les clubistes ont été condamnés à de légères peines correctionnelles, sans qu'aucune voix se soit élevée sérieusement pour les soutenir ; M. Guizot avait paru effrayé de leurs réunions, elles ont cessé d'être publiques à la suite d'un tumulte de courte durée, élevé

1. François Mauguin (i;85-i854), avocat de Labédoyère, député (1827-1848), membre des deux Assemblées de la seconde république.

9 OCTOBRE i83o. 23l

par les adversaires des clubs à la porte des Amis du peuple. D'ailleurs, il y a peu de jours, M. Guizot a solennellement promis de ne faire aucunes recherches sur le nombre des individus qui composaient ces sociétés, pourvu qu ils ne se produisissent pas au dehors. Quant à M. Mauguin, il a retiré sa proposition d'enquête; on craignait alors la guerre, et l'extrême gauche, ainsi que les clubistes, ont tenu à honneur de ne pas paraître divisés en face de l'ennemi. Cette petite querelle de famille est maintenant apaisée. Mais le procès des ministres s'annonce sous les auspices les plus graves et les plus inquiétants, et la motion de M. de Tracy sur l'abolition de la peine de mort a mis tout le monde dans le plus grand embarras ^. D une part, en effet, le peuple, une partie de la garde nationale, l'artillerie surtout, la garde municipale elle-même, réclament hautement la mort des ministres et déclarent qu'on ne les sauvera pas impunément ; de l'autre, la Chambre des députés et la majorité des classes éclairées voudraient que la révolution ne fût pas tachée de sang. Dans cet état de choses, le seul parti raisonnable était de n'en prendre aucun et de laisser les pairs libres de faire ce que la nécessité exigera. Car la tête de ces hommes coupables ne vaut pas la peine de risquer une émeute et, tout en désirant leur simple déportation, j'aime mieux voir eux morts que Paris en insurrection. Mais M. de Tracy a persisté à presser la discussion de sa motion ; la Chambre a adopté le principe de l'aboli-

I. Destutt de Tracy, opposé d'ancienne date à la peine de mort, surtout en matière politique, et traité à ce propos d'anarchiste par Martignac en 1829, venait très généreusement de renouveler sa proposition, avec l'intention avouée de sauver la tète des derniers ministres de Charles X. La lettre de d'Herbelot explique le détour peu courageux que prit la Chambre pour donner son adhésion à la proposition sans en endosser la responsabilité.

tion de la peine capitale en matière politique, seulement elle n'a pas osé faire une loi et, dans sa séance d'hier, elle a rejeté ce soin sur le gouvernement par une adresse au roi, où elle l'invite à prendre à cet égard l'initiative. Que fera le gouvernement? S'il ne présente pas de loi, aussitôt que la Chambre des députés sera de nouveau réunie et complétée, c'est-à-dire au commencement de novembre, il aura l'air de vouloir laisser tuer tous les ministres; s'il présente une loi, qui certes passera vite, il préjugera la question de vie ou de mort, car vous savez que les lois ont un effet rétroactif lorsqu'elles portent adoucissement d'une peine. Or, cette loi choquera vivement les ressentiments populaires; les mécontents et ces fougueux étudiants qui vont revenir au mois de novembre ne manqueront pas d'attiser le feu ; il est donc possible que le peuple tente de se faire justice à lui-même. Malheureusement, la garde nationale ne résisterait guère à un mouvement de ce genre, elle est très divisée sur cette question; plusieurs officiers du bataillon que commande mon frère lui ont déclaré qu'ils ne feraient pas brûler une amorce pour le salut des ministres, et ces protestations ont été répétées dans d'autres légions avec une violence effrayante. Quant à la troupe de ligne, maintenant peu nombreuse à Paris, la vue seule de son uniforme occasionnerait un massacre général; nous ne pouvons compter que sur la modération du peuple ; s'il renonce à ses projets de vengeance, nous serons sortis très glorieusement d'une terrible épreuve; sinon, Dieu sait ce qui arrivera; mais, dans tous les cas, ce me semble une grande folie que de s'en remettre à la chance d'un coup de dé pour la tranquillité d'un pays.

On ne parle maintenant, à Paris, que de la guerre et du procès des ministres ; tous les autres intérêts se taisent

9 OCTOBRE i83o. a33

devant ceux-là. Je vous dirai cependant que le roi court après la popularité d'une façon presque ridicule ; le duc d'Orléans, simple canonnier de la garde nationale, sert sa pièce et monte la garde dans la cour du Louvre, transformée momentanément en arsenal. Le roi, sachant l'autre jour que les gardes nationaux de service au palais s'intriguaient pour trouver le moyen de lui souhaiter sa fête ^ est allé les voir au corps de garde avec ses cinq fils en uniforme, en leur disant qu'il leur présentait ses fils, gardes nationaux comme eux, et il en a invité un assez grand nombre à diner. Beaucoup de gens sont dans une admiration profonde de cette conduite. Je crains que cela ne déconsidère bien le pouvoir et ne lui ôte toute dignité ; cependant, aujourd'hui où la royauté ne s'appuie sur rien, son premier besoin est peut-être de devenir populaire, et elle s'en acquitte bien.

On a présenté hier à la Chambre une loi d'une grande importance, c'est celle qui constitue la garde nationale mobile. Dans le cas d'invasion étrangère, tous les Français de vingt à trente ans, sans distinction de profession, inscrits au contrôle de la garde nationale, sont mobilisés pour le service des places fortes ou de l'armée, soumis à la discipline de la troupe de ligne, à l'exception qu'ils ont le droit de choisir leurs ofliciers et leurs sous-officiers, jusqu'au grade de sous-lieutenant; comme à l'époque de la Révolution, ils seront organisés en bataillons qui porteront sur leurs drapeaux le nom de leur département. Cette loi, sur laquelle doit se baser tout notre système de défense à l'avenir, sera, je crois, unanimement approuvée. Ainsi, qu'une querelle sérieuse s'élève à l'occasion de la

1. Il s'agit sans doute de l'anniversaire de naissance de Louis-Philippe (6 octobre), et non de sa fête proprement dite, la Saint-Philippe, qui se célébrait le i" mai.

a34 LETTRES A MONTALEMBERT.

Belgique, et il est probable que le printemps prochain nous verra paradant sur les bords du Rhin, comme nos pères, l'arme au bras et le sac sur le dos. Mais nous avons l'hiver pour nous préparer, et au mois de mars, nous serons sur un beau pied de guerre. Des calculs présentés à la Chambre, il résulte que i3o,ooo gardes nationaux sont inscrits, le tiers seulement est armé. (Notez que le reste possède aussi des fusils, mais qui ne sont pas de calibre.) loo compagnies d'artillerie et 200 de cavalerie sont complètement équipées ; le nombre des hommes habillés et armés augmente tous les jours ; le gouvernement a cédé aux légions les habits de la garde royale restés en magasin ; ils servent à aider les pauvres gens qui ne pourraient faire les frais d'un équipement complet. Vous voyez que le pays s'organise comme un vaste camp où l'on pourra entrer sans doute, mais dont on sortira difficilement vies et bagues sauves. Tous les jours de nombreux volontaires partentpour aller renforcer l'armée belge, et même les cadres formés par Mina ^ sur les frontières d'Espagne. On annonce aujourd'hui que les Prussiens viennent d'entrer en Belgique, mais cette nouvelle est peu probable, car nous savons que la situation des provinces rhénanes et le mécontentement manifesté par la landwehr aux manœuvres d'automne donnent de sérieuses inquiétudes au roi de Prusse, qui vient de donner au prince Guillaume ^ un commandement extraordinaire le

I. Francisco Espoz y Mina (i^8i-i836), prit une part importante à la guerre de l'indépendance espagnole, entra en conflit dès i8i4 avec Ferdinand VII, reçut des constitutionnels un commandement (iSjo-iSaS), se retira en Angleterre et revint combattre don Carlos.

a. Frédéric-Guillaume-Louis de HohenzoUern (1797-1888), second fils de Frédéric-Guillaume III et de la reine Louise. C'est ce prince qui, sous le nom de Guillaume I'% fut roi de Prusse (i86i) et empereur d'Allemagne (18:1).

9 OCTOBRE i83o. a35

long du Rhin. Nous verrons de grandes choses, mon ami, et ce n'est pas en vain qu'on nous a forcés de lever à la face du monde un drapeau de gloire et de liberté. J'attends votre retour avec une grande impatience pour étudier avec vous le grand mouvement qui fermente autour de nous. Soyons tranquilles, notre vie sera pleine, et les âges passés n'ont pas épuisé toutes les émotions.

Une loi vient d'être proposée qui adopte les familles et les enfants des braves de Juillet; il résulte de l'exposé des motifs, que le nombre des citoyens morts retrouvés s'élève à i,ioo; il y a 4.000 blessés; différentes espèces de récompenses sont accordées aux survivants, et un nouvel ordre militaire est institué pour éterniser ce grand souvenir. J'apprends que Rio a donné sa démission de professeur ; que compte-t-il donc faire? Je n'ai pas vu M. Renaudière », qui m'avait prévenu qu'il passerait chez moi. Rio espère-t-il un changement? Il aurait tort; je crois que son affaire de i8i5 ^ lui a tourné la tête, et cette détermination, que Cornudet a longtemps combattue de tous ses efforts, me paraît déraisonnable. Dites-moi ce que vous en pensez, si toutefois un prochain retour ne nous met pas à même de causer de tout cela à notre aise et sans l'intermédiaire de la poste. Si vous avez le temps de me répondre, écrivez-moi ce que vous pensez de tous ces faits; je vous dis crûment ma manière de voir, et vous m'avez déjà prouvé que je puis compter sur la même franchise. Adieu, mon bon ami, pensez à la France, au milieu de vos méditations sur l'Irlande. Elle aura peut-

1. Probablement le poète Vigor-Renaudière, chantre assez peu connu des journées de juillet.

2. Aux Gent-Jours, Rio, encore élève au collège de Vannes, avait organisé une petite insurrection royaliste, qui lui avait valu la décoration de la Légion d'honneur dés le début de la seconde Restauration.

être bientôt besoin du secours de tous ses enfants, et j'ai confiance que le bruit du canon fera taire tous les dissentiments secondaires.

Je vous embrasse comme je vous aime.

Alphonse d'Herbelot.

Ivry, 27 août (1829).

L'homme propose et Dieu dispose, mon cher ami; nous projetions pour l'hiver prochain de grands travaux d'économie politique, suivre les cours, faire des extraits, que sais-je, faire entrer dans notre tête toute la Sorbonne, et voilà que si tout continue, nous serons fort heureux qu'on veuille bien nous permettre de sortir de chez nous pour aller dîner et à la messe, car M. Mangin trouvera peutêtre qu'aller dans les écoles c'est faire acte révolutionnaire; encore s'il faisait fermer l'école de droit! Vous vous rappelez nos clubs de la rue de l'Abbaye ; oh ! mon cher, allez loger plus haut ou calfeutrez vos fenêtres , car si quelqu'un vous entendait parler, gare les dénonciations, les mandats d'amener, et je tiens en haute crainte et vénération la police correctionnelle, depuis qu'elle vient de condamner le Journal des Débats ^ ; décidément, je deviens prudent, je me signe à toutes les images de saints, chez les marchands d'estampes ; du plus loin que je passe devant un gendarme ou un sergent de ville, j'ôte mon chapeau à deux mains, et s'il vient à se trouver sur mon chemin un soldat suisse, je me range à quinze pas de distance, crainte de passer pour irrévérencieux à l'égard de la force publique. Ce bon M. de La Bourdon-

1. 11 s'agit du fameux article publié par les Débats au lendemain de la formation du ministère Polignac, article qui se terminait par la double exclamation : «.... Malheureuse France ! malheureux roi ! »

naye a tant d'indulgence et mon doux M. de Bourmont est si honnête homme qu'il faut se garder de leur mécontentement. Trestaillons est mort ; mais il peut en revenir d'autres, et il faut prendre garde qu'on ne nous refuse quelque jour certificat de bonnes vie et mœurs ; ainsi donc, de la modération, et, au besoin, de la joie; on n'a encore pendu, que je sache, ni guillotiné personne comme factieux et constitutionnel relaps; ainsi donc, vive M. Mangin et M. de Polignac, Dieu les tienne en joie et leur fasse tout le bien qu'ils nous désirent! L'autre jour, il y avait grand dîner chez M. de Bourmont; nos généraux y sont allés, ceux-là mêmes qu'il a trahis la veille de Waterloo ; ils se sont félicités, embrassés, réconciliés entre la poire et le fromage, le tout en buvant sans doute aux mânes de nos pauvres soldats que l'un a fait tuer et que les autres renient comme gens de mauvaise lignée et de sentiments peu monarchiques. Ce devait être une belle soirée bien touchante, et vraiment M. de Bourmont est bien honnête d'inviter ses anciens ennemis à dîner; ceuxlà sont de grands misérables de mettre le pied dans son salon et de ne pas lui jeter leurs assiettes à la figure. Pour parler sérieux, il y a dans cette génération, sur qui a pesé l'Empire, un singulier goût pour les antichambres; on devrait les nommer en masse maîtres de la garde-robe. M. de Rigny a refusé la marine. Vous croirez peut-être que c'est par patriotisme, mais son oncle, le baron Louis, l'a menacé de le déshériter et il est retourné à Toulon ; le fait parait certain, voilà le héros de Navarin! Quel dommage que M. Hyde de Neuville n'ait plus la parole ; il nous aurait chanté quelques couplets sur ce beau refus et eût tiré pour la centième fois ce pauvre Bisson ^ de sa

I. Henri Bisson {1796-182^), enseigne de vaisseau, chargé de commander un bâtiment de prise, s'était fait sauter dans l'Archipel plutôt que de se

tombe, pour lui faire battre des mains à M. de Rigny.

Il paraît que M. de Gabriac, dont nous pariions, si TOUS vous en souvenez, à votre retour de Margency, va obtenir l'ambassade de Pétersbourg. M"™" DavidofT doit ôtre en grande faveur : nièce du premier ministre ! Je souhaite pourtant qu'avec tout son crédit elle ne demande rien pour notre ami Rio, car je serais bien peiné de le voir faire sa cour à de telles gens, et puis ce serait dangereux pour l'avenir, car il y a des faveurs qui coûtent cher, et je compte que dans dix ans il en cuira de s'être mis à la solde de cet arrière-ban de l'émigration. Je n'ai pu voir Rio, partant plus tôt que je ne pensais ; je viens de lui écrire, et comme il n'est pas dans l'habitude de répondre, je ne saurai ce qu'il devient qu'à mon retour.

Je n'ai point eu de nouvelles de Montalembcrt depuis son départ de Stockholm ; je n'en suis pas inquiet, le sachant en route ; cependant, si vous en avez, vous me ferez plaisir de me les transmettre ; Dieu veuille qu'elles soient bonnes et que ce voyage, si malheureux, ne se termine pas par un coup de foudre ! Bien que je parte lundi pour les vacances, écrivez-moi toujours à Paris : on m'enverra mes lettres et ce sera plus sûr, car, une fois parti de Paris, je serai souvent par voie et par chemin et elles courraient grand risque de ne pas me trouver à leur adresse ; je serai de retour le 10 octobre, au plus tard ; ainsi, Montalembcrt ne sera pas longtemps seul ; je ne pense même pas qu'il arrive avant cette époque.

Vous voilà rendu à votre douce vie de famille, aussi ne vous tourmenterai-je pas plus longtemps de nos grogncries politiques ; je vais moi-même les oublier pour un

rendre aux pirates. Hydede Neuville, ministre de la marine dans le cajjiiiet Martignac, avait célébré à satiété ce trait d'héroïsme.

q42 lettres a gornudet.

grand mois ; nous aurons assez à nous en occuper à notre retour, si toutefois on nous permet de nous réunir jusqu'au nombre mystérieux et cabalistique de trois. En fait de nouvelles littéraires ou autres, je n'ai pas grand'chose à vous mander. Groiriez-vous que je n'ai pas encore vu Guillaume Tell ^ ? Depuis que mon père est à la campagne, je ne fais plus que poser à Paris et n'y passe guère de soirées. J'ai été pourtant à une représentation de Perlet 2 : il m'a moins amusé que je ne l'aurais cru ; cet homme n'a pas de gaieté naturelle, il se bat les flancs pour être joyeux ; l'art intervient dans ses moindres gestes, et on ne rit plus à force de le voir peiner pour faire rire. C'est pourtant un grand comédien, mais sans bouffonnerie, sans cette verve intarissable qui ferait éclater de rire un ministre disgracié sans pension et sans les invalides de la Chambre des pairs 3. Vous avez su que Maison Delorme 4 est arrêtée de par le roi, comme son amant le fut sous Richelieu ; la seule difterence, c'est que Didier fut pendu et que Marion n'est qu'emprisonnée, mise en surveillance, fruit du siècle des lumières. A propos, une plaisante chose : vous connaissez de nom Etienne Béquet s ; c'est lui qui s'était déclaré l'auteur de l'article des Débats incriminé, fondant là-dessus peut-être sa renommée future de patriotisme ; là-dessus, grande fureur de Bertin ^ : il veut que l'article soit de lui, à sa charge, et le

Page 1