‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 33 sur 38 · Adrien Perlet (ijgS-iSao), acteur comique · texte numérisé non relu

Adrien Perlet (ijgS-iSao), acteur comique

3. Allusion à deux membres du ministère Martignac, Saint-Cricq et Vatimesnil, qui en quittant leurs fonctions n'avaient reçu aucune marque de la bienveillance royale.

4- Le drame de Victor Hug-o, arrêté par la censure, ne fut en effet représenté que le ii août i83i, au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

5. Etienne Béquet (i8oo-i838), brillant humaniste, s'occupait surtout aux Débats de critique littéraire.

6. Louis-François Bertin, dit Bertin l'aîné (i;66-i84i), fondateur du Journal des Débats, ou plutôt son fils Armand Bertin, alors gérant des Débats.

fait crier sur les toits par ses amis, et figurez-vous donc ce pauvre Béquet obligé de venir hier déclarer à la barre que cet article, sorti de sa Minerve, n'est pas de lui, qu'on y a tout changé, ajouté, retranché, qu'on en a fait œuvre nouvelle ; aussi il n'ira pas en prison ; ce que c'est que la modestie, mais bonsoir la gloire et le renom de patriote !

L'Odéon rouvre au i'^'' septembre par un grand drame, datant de Henri III, car c'est aujourd'hui notre pain quotidien, et si nous ne savons cette histoire, il faut que nous soyons de grands ânes et bien bouchés d'intelligence. Acteurs détestables : les meilleurs sont sans doute ceux que nous ne connaissons pas. D'ailleurs, Ligier ', Marius =, Eric-Bernard 3, M"« Georges 4, voilà les phénix, les rois de la scène. Je crois que vous ferez bien d'emporter encore votre manteau quand vous irez cet hiver, afm d'y avoir chaud et d'y faire nombre. Je vais entendre demain le Semblançax ^, de Paul Foucher <^ : il est destiné à cet honnête Odéon; nous le sauverons, j'espère, de la piteuse fm à'Amj^ Robsaj^t 7.

Je suis à peu près sorti de la Pologne et mon Sobieski est à l'impression; à votre retour, j'en mettrai un exemplaire à vos pieds avec une jolie petite dédicace; rassurezvous d'ailleurs, vous ne serez pas forcé de le lire; ce n'est

I. Pierre Ligier (i^g'-iS^S), acteur tragique, alors à la Porte-Saint-Martin, entré en i83i au Théâtre-Français.

2-3. Nous n'avons pu trouver de renseigaements sur ces acteurs.

4. Marguerite- Joséphine Weramer, dite M"« Georges (i78;-i86-), la célèbre tragédienne, dont le succès datait de 1802.

5. Ce titre ne ligure pas parmi les œuvres de Paul Foucher: peut-être s'agit-il du drame qui lut joué en i83o à TOdéon sous le titre diYseuU Raimbaiid.

6. Paul-Henri Foucher (1810- 18;5), frère '.de M""' Victor Hugo, auteur dramatique.

7. Drame représenté sans succès le i3 février 1828, à TOdéon, sous le nom de Paul Foucher, mais dont l'auteur était en réalité son beau-frère Victor Hugo.

pas comme moi qui l'ai lu trois ou quatre fois à mes amis les Polonais ; les ennuyeuses gens ! avec leur patriotisme sans raison, ils me venaient assommer quotidiennement; croiriez-vous qu'ils veulent après leur régénération reconquérir tous les États slaves, Bohême, Hongrie, Moravie ! Avec tout cela, quand on songe à la marche effrayante de la Russie, on ne peut se dispenser de convenir que la chute de la Pologne est un malheur pour l'Europe centrale; je vous prépare quelques tirades là-dessus à votre retour.

Quand je passe dans votre rue de l'Abbaye, j'ai toujours la tentation de demander si vous y êtes, ce dont je m'étais fait une si bonne habitude. Quoique les vacances et la campagne soient une charmante chose, je vous assure que je verrai pourtant revenir bien volontiers nos longues soirées et nos éternelles causeries, vraies Revues de Paris, pour le coup, où tout passait au crible. D'accord avec Monlalembert, il faudra tâcher de les utiliser, et de devenir quelque chose d'intelligent, c'est-à-dire un peu plus qu'étudiant en droit. Nous y aviserons à la prochaine réunion de nos États généraux; je vous avertis que je suis encore plus jacobin que par le passé; mais vous, grand éclectique, vous nous modérerez ; si ce n'est pas vous, c'en sera peut-être un autre, ou sinon, comme je vous le disais tout à l'heure, vous irez loger au quatrième, sur la cour, ou du moins fermerez vos fenêtres.

Adieu, mon cher ami, n'oubliez pas au milieu de votre

famille vos bons amis de Paris, et spécialement votre bien

dévoué ,

Alphonse d'Herbelot.

Luciennes, ce 4 septembre (1829).

Mon cher ami,

Je vous écris dans la position la plus charmante du monde, assis sous un berceau d'arbres verts, avec d'énormes pelouses sous les yeux, et pour point de vue une jolie maison blanche toute ceinte de peupliers. Ma vie actuelle est à l'avenant de ces environs, douce, paisible, inoccupée; je suis à la campagne chez un de mes amis, dans une de ces familles si rares où le bruit de nos querelles et de nos discordes civiles n'a pas pénétré ^. Un mot de politique ici vous attire un regard sévère de la mère et un large bâillement des filles; or, comme la mère est fort excellente et les filles extrêmement jolies, je n'en ouvre pas la bouche, promenant, chassant, vaguant toute la journée, et devisant le soir de romans, de comédies de Scribe 2, et d'un fort beau bal qui doit avoir lieu dimanche et préoccupe beaucoup nos hôtes. Vous me demandez des nouvelles politiques : bon Dieu! sais-je justement ce que

1. Alphonse d'Herbelot était à Luciennes (ou Louvecienues), chez les parents de ses amis Thureau, lesquels occupaient, en commun avec la famille de Boischevalier, une grande habitation construite par un secrétaire du surintendant Fouquet. Les jeunes filles dont il est ici question sont M"" de Boischevalier, dont la cadette devait épouser précisément Edouard ïhureau, le futur doyen de l'ordre des avocats à la cour de Paris (Renseignements communiqués par M. le conseiller Thureau).

2. Augustin-Eugène Scribe (1791-1861), alors dans toute sa vogue d'auteur dramatique, allait être élu à l'Académie française en i833.

deviennent nos Golberts nouveaux; si cela durait, je crois vraiment que j'oublierais M. de Bourmont, avec tout le sang qui tache son habit de lieutenant général ; hier soir, j'ai appris par grand hasard, de la bouche d'un visiteur, que M. de Chateaubriand n'avait pu obtenir une audience particulière du roi ; et vite j'ai comprimé un élan d'indignation et de malédiction qui allait m'échapper, crainte que mes hôtes ne crussent que la Convention nationale se fût tout entière introduite en ma personne dans leur maison. Heureusement ou malheureusement, car, en vérité, je me trouve fort bien de cette existence négative, mon séjour ici va bientôt finir et je partirai mercredi pour La Flèche. Là, j'aurai de la vie politique, vous savez, cette vie des petites villes si ennuyeuse, ces déclamations empruntées au Constitutionnel^ ces criailleries de gens qui ne vous comprennent pas, font grand bruit de leur fusil à deux coups, terreur prochaine du gendarme, et font de l'insurrection au coin de leur feu. Mais j'y mettrai bon ordre en me maintenant dans ma famille, où je me délecterai tous les deux jours avec le Journal des Débats. Vous voyez donc que la politique aura tort, et que je suis hors d'état de rien vous mander qui vous rappelle nos habitudes de Paris et nos clubs du soir. Il m'est également impossible de vous envoyer des brochures qui viendraient à paraître, car je serai absent jusqu'au commencement d'octobre et toute ma famille, qui aurait pu me remplacer pour cet office, est également à la campagne. D'ailleurs, consolez-vous, il ne paraîtra probablement rien de distingué, car la presse demeurant libre jusqu'à bon plaisir contraire de nos excellents seigneurs, ceux qui auraient fait des brochures écriront des articles, et les journaux suffiront. Je ne pense pas que la presse soit suspendue : il paraît qu'on songe pour l'instant à jouer la modération.

M. de Polignac a même, dit-on, voulu obtenir la démission de M. de Bourmont et de M. de La Bourdonnaye; mais ils ont bravement gardé leurs portefeuilles, et le pouvoir d'en haut les a maintenus. M. Mangin n'a pas jusqu'à présent fait courir sus aux mal pensants : ainsi nous n'avons pas à nous plaindre, et. Dieu aidant, ne serons pas encore pendus cette année ; nous verrons pour l'autre.

Le jour même de mon départ, je suis allé chez Montalembert, savoir de ses nouvelles ; je n'ai pas rencontré Mme Willie ^ mais une jeune fille, à figure anglaise, m'a dit qu'il avait récemment écrit qu'il sei^it de retour probablement à la fin de septembre. D'ailleurs, il paraît que sa pauvre sœur est toujours bien mal. Je ne puis envisager sans effroi la position où va se trouver ce pauvre ami, s'il ramène une mourante ou peut-être pis. Voyez donc quelle affreuse compensation pour les avantages que Montalembert tient de sa naissance, de sa position dans le monde, de sa vive et brillante intelligence ; quel froissement de cœur à l'entrée de la vie ! Qu'il aura besoin de soins, d'affection pour lutter contre cette terrible puissance du mal qui le poursuit ! Ah ! pourvu qu'il ne se laisse pas aller à ce mysticisme qui le travaillait dans sa solitude de Stockholm ; avec une âme comme la sienne, le mysticisme le tuerait, le rendrait impropre à toute chose ; il lui faut la vie active, la vie politique, la nouvelle et l'émotion du jour, pour lui rendre toute sa valeur. Heureusement qu'il ne manquera pas de cette vie : des circonstances s'apprêtent qui la rendront animée, féconde en accidents. Car je ne partage pas votre confiance dans l'impuissance et la réserve forcée du ministère ; ces gens-

I. Sans doute quelque personne de la famille ou de l'intimité de Montalembert.

248 LETTRES A GORNUDET.

là sont la dernière ressource de leur parti ; ils nous ménageront tant qu'ils ne seront pas placés dans l'alternative de s'enfuir du pouvoir ou de faire de la force. Mais si la Chambre montre quelque énergie, et c'est là d'ailleurs notre seule ressource, si le budget est violemment attaqué, refusé même, n'avons-nous pas à craindre que toutes les passions de l'émigration et du sacerdoce ne poussent en avant le ministère, et qu'il ne prenne envie de remettre au vent les vieilles flam berges de Goblenz ?

On compte sur l'armée; on pense qu'avec des honneurs, de l'argent, et, le jour du danger, quelques verres d'eaude-vie, on la lancera sur nous autres pékins, comme ils disent. Dans mon ermitage, où un journal ne vient jamais, je ne sais ce qui s'est passé à Lyon ; mais, à mon départ de Paris, on avait reçu des lettres qui faisaient craindre des troubles pour le passage du général Lafayette. On assurait que Sa Majesté était irritée du témoignage d'admiration que ce vieux constituant avait recueilli tout le long de son voyage ; que le ministère avait donné au préfet du Rhône l'ordre de réprimer toute démonstration d'allégresse dans son département, et que, nonobstant, la population lyonnaise se proposait de courir au-devant du bienvenu, d'illuminer, de braver le pouvoir par son séditieux enthousiasme. Je ne saurai ce qui s'est passé que dans quelques jours. Si le pays prend feu par quelque coin et qu'on use des baïonnettes, ma foi, gare à nous, nous pourrons passer un vilain hiver. Quant à moi, peu m'importe; je n'ai. Dieu merci, pas d'embarras pour le parti que je prendrai ; qu'ils fassent ce qu'ils pourront, nous ferons, nous autres, ce que nous devons, et Dieu sauve la France !

Vous voyez, mon ami, que je broie quelquefois du noir, au milieu de ma douce et paisible vie ; mais je viens de

4 SEPTEMBRE 1829. a4^

me lever ; je n'ai encore parlé ni modes, ni contredanses, bien que j'aie les oreilles rompues de toutes celles qu'on répète autour de moi ; je suis donc dans mon assiette ordinaire et toute la verdeur de mon opinion. On rirait bien autour de moi, si l'on me croyait travaillé de semblables pensées ; quand je regarde tous ces gens si gais, si contents, voyant toujours le ciel en beau, et n'ayant que leurs petites inquiétudes, leurs petits chagrins de famille, je songe parfois avec terreur à leur affreux réveil, s'ils entendaient un matin gronder le canon, et le tambour appeler les hommes aux armes. Quand on vit dans des temps de crise, il faut vraiment s'habiller à la mode du temps, crainte d'être surpris par l'orage sans manteau, et le désappointement dut être bien déchirant dans ceux qui passèrent des plaisirs et des causeries frivoles de 88 aux agitations de place publique et aux cris discords des années suivantes.

Mais laissons là toutes ces idées ; parlons littérature, ou plutôt nouvelle profession de foi de ma part que je ne sais rien de nouveau. Catherine de Médicis S qu'on devait jouer à l'Odéon, était un drame romantique d'Arnault fils 2; je ne sais s'il a réussi. Victor Hugo fait une autre pièce non politique pour remplacer Marion Belorme. J'ai vu le Semblançaj^, de Paul Foucher : il y a un peu de vague et de rêveries de jeune homme ; d'ailleurs, beaucoup de talent, plus de clarté que je n'en aurais attendu de mon camarade ; sans regarder ce drame comme du premier rang, je crois qu'il est capable d'avoir du succès ; il n'a guère à craindre la censure, et nous aurons à soutenir cela à notre retour. Je convoquerai tous mes amis et

I. Le litre complet est Catherine de Médicis aux États de Blois. a. Lucien-Emile Arnault (i;;87-i863), fils de racadémicien, auditeur (1808), préfet aux Gent-Jours et sous Louis-Philippe, lui-même poète dramatique.

a50 LETTRES A CORNUDET.

je compte sur vos battoirs. A propos de poésies, je suis dans l'enthousiasme du Wallenstein, de Schiller, que je viens de lire. La guerre de Trente ans, l'esprit aventureux de ces armées, ramassées d'un bout de l'Europe à l'autre et se jetant dans les bras de quiconque leur assurerait paie et pillage, se réfléchit admirablement dans cette pièce, qui se compose, comme vous savez, de trois drames séparés. Il y a là dedans trop de métaphysique et de mysticisme, surtout dans les rôles des jeunes gens, Max Piccolomini et Thécla ; mais tout cela regorge de poésie, et les détails sont admirables. Et puis, moi qui adore l'histoire, partout où je la vois fidèle, je pardonne les fautes, et ce Wallenstein m'a surtout séduit par cette qualité. Je vous félicite bien de populariser Victor Hugo dans la Haute-Loire i. Moi, je n'ai pu essayer ici : j'ai craint d'avoir l'air de tomber des nues avec cette poésie fantasque, et nous nous sommes bornés à la lecture des comédies de Scribe, dont j'ai maintenant par-dessus la tête. C'est étonnant comme on se lasse vite de cet esprit musqué, de ce jargon de boudoir et de ces couplets aiguisés par le bout pour faire effet. Oh ! j'aime mieux Wallenstein, quoiqu'il n'y ait pas d'esprit là dedans et que le langage soit si élevé que je ne le comprends pas toujours. Gela va m' éloigner du Gymnase ^ pour deux ou trois mois au moins, et jusqu'à ce que j'aie oublié les couplets de facture qui me bourdonnent dans les oreilles.

Je serai à La Flèche jusqu'au 3 octobre ; ainsi, vous pourrez m'y écrire chez M. Maignien, rue des Bancs,

1. Avant de se rendre comme d'habitude chez ses parents en Saône-et- Loire, Gornudet avait séjourné chez une tante dans la Haute-Loire (Lettres à un ami de collège, a* éd., p. 352 et suiv.).

2. C'était au théâtre du Gymnase que se représentaient la plupart des œuvres de Scribe, et en vertu d'un contrat, il était U seul auteur joué à ce théâtre.

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no 22 ; j'y serai décidément à poste fixe, n'ayant que peu de temps à y rester. Envoyez-moi une bonne longue lettre, que je sache ce que vous devenez, si l'anglais, Thiers et la philosophie trouvent quelques moyens de se glisser au milieu de vos occupations de campagne ; je vous mettrai au courant de ma vie de petite ville, et, n'ayant rien de mieux à vous mander, ferai comme Montaigne, et me prendrai moi-même pour sujet de mon écrit. Visitez toujours les Bédouins de notre France centrale et tachez de les civiliser, si vous pouvez, bien qu'au fond ce soit une chose un peu monotone et ennuyeuse que notre civilisation tirée à quatre épingles. Pensez toujours à vos bons amis.

Tout à vous pour la vie,

Alph. d'Herbelot.

La Flèche, 9 octobre (1829).

Je ne veux pas quitter ce pays-ci, mon cher ami, sans mettre en règle ma correspondance, et je commence par vous. Vous verrez, par la date de ma lettre, que je suis resté à La Flèche plus longtemps que je ne pensais. Mais l'arrivée d'un cousin qui vient de Toulouse, où il est en garnison, m'a retenu, et me voilà encore provincial pour jusqu'au i3, après quoi je reprends le collier de misère et mes modestes fonctions d'étudiant en droit.

Quand cette lettre vous arrivera, sans doute vous aurez vu ce pauvre Montalembert ; je compte sur vous pour m'instruire précisément de son état moral ; j'en suis fort inquiet, d'après votre lettre et aussi d'après celle qu'il m'a écrite de Berlin, et où il paraît brisé d'affliction. Je verrais cependant avec une vive douleur qu'il se laissât abattre, et vous pour lui, par son malheur actuel. 11 y a chez lui une propension terrible à peindre l'avenir des couleurs du présent, à se persuader que la vie n'est qu'une longue chaîne où tous les anneaux sont pareils. Sans doute, il est horriblement éprouvé ; mais je ne conçois pas bien encore comment tout cela peut le tourmenter pour son avenir. La maturité de son esprit nous fait oublier, comme à lui, qu'il n'a que vingt ans, et que ce n'est pas à cet âge qu'on désespère. Par exemple, ne pas aller en Irlande, c'est un cruel désappointement ; mais, dans un an ou deux, pourquoi ne ferait-il pas ce voyage,

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