‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 34 sur 38 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

peut-être môme avec plus de fruit et d'avautage que maintenaut? Pise est sans doute une ville peu agréable, mais il ne faut pas vous figurer que ce soit un trou, une bicoque ; c'est une ville pleine de souvenirs, qui possède encore, je crois, une Université, et où le climat attire un grand nombre d'étrangers. Quand ou est dans la position où se trouve Montalembcrt, battu par la tempête, prêt à éprouver une horrible douleur, la mort d'une sœur chérie, il ne faut pas lâcher la bride à son imagination, mais prendre la vie un peu plus au sérieux. S'il vit toujours dans ses pensées, et renfermé en lui-même, s'il ne se force pas à quelque étude positive, fût-ce la plus misérable de toutes, c'est alors que son cœur se brisera de plus en plus, que son esprit s'usera, et qu'il mourra intellectuellement ou se condamnera pour toute sa vie à une mélancolie oisive, à un mysticisme désespérant. Vous me vantez, mon ami, les vives consolations qu'il peut retirer de sa foi ardente ; mais, à mon avis, ces consolations ne suflisent pas. Une femme va se jeter au pied de son crucifix, pleure et s'en relève consolée, et, en fait, elle se nourrit de sa douleur, et, n'ayant pas de vie active dont le regret vienne la tourmenter à chaque instant, elle finit par trouver quelques charmes dans ces tristes contemplations. Mais un homme, dont l'âme ne se repaît pas seulement d'une vague et incertaine sensibilité que la douleur cause comme la joie, un homme, est-ce assez de gémir, d'espérer en la miséricorde d'en haut? Non, il faut ({u'il appelle à son secours cette vie extérieure, ces graves et entraînantes occupations pour lesquelles il est fait. Voyez Montalembcrt, comme il se trouble et se désole en songeant qu'il reste isolé de la France et de ses opinions, de ses travaux, que cette vie politique qu'il désire lui échappe et fuit sous ses pas ; eh bien, qu'il lutte contre lui-même !

Qu'il se prépare, par l'étude el des méditations positives, à cette vie qu'il rencontrera tôt ou tard, et ses douleurs en seront allégées de moitié, car il ne sera pas perpétuellement seul avec elles. Ce n'est point une lecture hâtive et décousue de quelques journaux ou de quelques vers que je lui conseille ; c'est un labeur véritable, fût-ce de juriste et d'antiquaire ; il faut qu'il manie et remanie les bouquins ; je l'aimerais mieux pâlissant sur des médailles ou de vieilles chroniques rongées des vers, sur Accurse ^ et sur Alciat 2, que livré sans cesse à ses pensées, et cherchant dans le présent l'augure de l'avenir. Les hommes affligés de grandes douleurs entraient dans des monastères, et là, sans cesse occupés du travail des mains, ils faisaient trêve à leurs maux. Que Charles exerce non ses bras, mais son intelligence ; qu'il l'exerce par des travaux secs et arides, pourvu qu'ils soient profitables, sans quoi il n'y aurait pas de goût. Et surtout qu'il se rappelle qu'il n'a que vingt ans, et qu'il ne renonce pas à cette Spein longam, qui est l'apanage de la jeunesse. Toutes mes lettres seront maintenant dans ce sens, car il faut à tout prix le défendre contre sa propre imagination et les tourments imaginaires qu'il se forge, non content de ceux qui le déchirent de toutes parts. Quant à vous, ayez de la force pour lui, et ne vous laissez pas aussi briser ; car, alors, vous accroîtriez son mal, au lieu de l'alléger; conservez donc tout ce que vous avez d'énergie et de fermeté d'âme, consolez-le par la perspective de l'avenir ; ce sera, je crois, le plus grand service qu'il puisse attendre de votre amitié.

Il me paraît d'ailleurs, par votre lettre, que vous menez

1. François Accurse (i 182-1260), jurisconsulte, professeur à Bologne.

2. André Alciat (i492-i35o), jurisconsulte, professeur en France et en Italie.

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une vie douce et paresseuse, ce charmant far niente qui est un des grands bonheurs de l'homme sur hi terre, quand il n'est pas trop prolongé. Je suis maintenant précisément dans le même état que vous; j'ai travaillé jusqu'à l'arrivée de mon cousin; mais aujourd'hui, je n'ouvre plus un livre et ne taille pas une plume, et je profite pour vous écrire de ce que mon compagnon de toute la journée est allé faire quelques visites. Il y a ici abondance de bals et de concerts; c'est une fcte perpétuelle, médiocrement amusante, bien que parfois ce soit assez gai; ce qui est plus divertissant, ce sont les commérages du lendemain, la toilette de l'une, les assiduités de l'autre. D'ailleurs, je ne prends de la vie de province que ce qui m'en plaît, demeurant chez des personnes de Paris qui en ont conservé toutes les habitudes. Ce qui me contrarie le plus, ce sont les visites d'un tas d'oiïîciers, en semestre dans ce pays, qui viennent tout le temps chez nous. Je ne connais rien de plus déplaisant, de plus brutal et de plus mauvais ton que ces porte-épée de la ligne. Habitué à ne voir, en fait de militaires, que des officiers sortis de l'Ecole polytechnique, je ne puis me faire à la crasse ignorance ou aux ridicules prétentions de la plupart de ces jeunes gens. Heureusement qu'ils ne nous viennent guère que le soir, et que nous avons la journée pour nous. Mes lectures se sont donc bornées à peu de choses : TouUier, par exemple, dont je suis assez content, puis l'histoire de Pierre le Grand, de M. de Ségur i, long panégyrique à la manière de Pline le Jeune, qui serait un nouveau symptôme de notre décadence littéraire, si nous n'avions pas

1. Louis-Philippe, comte de Ségur (i753-i83o), colonel et diplomate sous Tancien rég-ime, membre du Corps législatif (1802), conseiller d'Etat (i8o3), membre de l'Institut (i8o3), grand maître des cérémonies (i8o4), sénateur (i8i3), pair de France (i8i4), rayé (i8i5), rétabli (1819),

pour nous rassurer notre jeune et saine école historique. Quant à la poésie, pas un mot; je n'ai pas lu un vers depuis mon départ, ni lu un ouvrage un peu remuant. Le pays que j'habite, quoique peu éloigné de Paris, est fort arriéré, et à l'exception d'une nombreuse collection de romans, on n'y trouve guère de livres que ceux que l'on apporte, et si le journal ne venait pas rappeler qu'il existe à moins de soixante-dix lieues tout un monde intellectuel, personne ne s'en douterait. Je remets donc à mon retour la lecture de Fi^agoletta i, dont mon cousin m'a fait aussi le plus grand éloge et que je désire ardemment de connaître d'après ces deux témoignages réunis.

Rio a fait pour vous un grand extraordinaire, et c'est au plus s'il a été aussi prodigue d'éloquence envers Montalembert, depuis qu'il est en Suède. Quand vous lui répondrez, dites-lui mille choses aimables de ma part. Je suis enchanté comme vous qu'il paraisse n'avoir pas connivé avec nos misérables ministres. Qu'il se maintienne ferme et ne se laisse pas séduire par les éloges du faubourg Saint-Germain, et peut-être s'en trouvera-t-il bien à l'avenir.

Mais je m'aperçois que si je continue, je m'en vais encore parler politique, ce dont vous me gourmandez dans votre lettre ; or, depuis que j'ai visité la Trappe, je suis devenu d'une obéissance exemplaire et je coupe court à mes fureurs patriotiques. Mais en vérité, mon cher ami, vous êtes inconséquent; vous voulez que je vous parle de moi, de mes observations, de mes rêveries mêmes, et vous retranchez de mon individu la partie politique. C'est comme si vous me cassiez un bras ou une jambe, car ne

I. Roman historique de Latouche, qui mettait en scène la révolution napolitaine de 179g.

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savez-vous pas que je suis un être tout bourré, tout farci de politique, vivant non seulement de pain, mais de journaux et de toute parole qui traite des affaires du paj's ? Vous me mettez là à une rude diète; je m'y condamne cependant; et d'ailleurs, aujourd'hui, je n'ai pas matière à doléances, je suis épuisé d'avoir fait depuis quelques jours assaut d'invectives et de fureurs contre le ministère avec nos officiers d'artillerie qui sont, pour le dire en passant, aussi factieux que moi. Mon répertoire est donc à bout, et comme nos Golberts ne font rien qui puisse le renouveler et qu'il me faudrait vivre sur mes anciennes colères, je vous en fais grâce pour aujourd'hui.

Je vous envoie par la même occasion une lettre pour Montalembert et je vous prie de m'indiquer le lieu où il faudra lui écrire à l'avenir. J'espère que le gouvernement toscan n'a pas l'habitude de décacheter les lettres ; nous agirons en conséquence dans tous les cas. Je compte sur une épître de vous à mon retour à Paris, en attendant que nous puissions mettre de côté la correspondance et reprendre nos longues causeries de la rue de l'Abbaye. Ce pauvre Montalembert, je pense toujours qu'il n'y sera pas.

Adieu, mon cher ami, pensez à moi dans vos moments de loisir.

Alphonse d'Herbelot.

2 novembre (1829).

C'est maintenant à moi, mon cher ami, à vous demander excuse pour mon inexactitude; mais depuis mon retour à Paris, j'ai eu tant de courses, tant d'ennuis, et ce fatal examen de procédure dont l'idée me poursuit partout, que je n'ai pas eu le temps de causer un instant avec vous. Il est temps enfin que je m'y mette, sans quoi je m'exposerais à arriver après le départ de la diligence qui va vous ramener bientôt parmi nous.

J'ai médité, mon ami, vos idées sur la nature des consolations qui conviennent à Montalembert. Elles ont augmenté l'amitié et, je puis le dire, la vive estime que je ressens pour vous et l'excellence de votre cœur, sans pourtant me convaincre tout à fait. D'ailleurs, quoique je l'aie vu fort souvent depuis mon retour, je n'ai pu avoir que de courtes conversations, obligé qu'il est d'être toujours avec sa mère. Nous avons pourtant projeté de commencer à votre arrivée nos grandes études d'économie politique, et nous ne cherchons plus maintenant qu'une heure convenable pour ce grand travail. Montalembert me paraît assez bien, mieux que je ne l'aurais cru. Votre retour lui sera bien utile et à moi aussi. Je saurai par vous comment agir pour distraire son âme sans la refroidir. Car, bien que je persiste un peu dans mon système d'occupations positives pour notre ami, je sens qu'à cet égard vous êtes le guide le plus sur que je puisse suivre.

J'ajouterai que votre dernière lettre m'a fait bien de la peine, tant vous m'avez paru aflligé, désolé, ayant vousmême besoin de consolations. Vous dites que votre voyage à Lyon, votre aHreuse incertitude vous ont vieilli de cinq ans. Du moins, ils n'ont vieilli ni votre ûme, ni votre enthousiasme. Car jamais je n'en avais vu l'expression si vive et si chaleureuse. Allez, Montalembert a dans ses maux une puissante consolation, c'est d'avoir un ami comme vous. Vous devez souvent me trouver bien froid, bien raisonneur auprès de votre sympathie, toute spontanée et tout ardente. Sans doute, vous me trouvez quelque peu positif et occupé de la vie matérielle. Je vous fais ici ma confession tout entière : c'est à Rio, à vous surtout et à Montalembert que je dois d'être peu à peu rentré dans ce monde intellectuel, dans cette sphère d'idées d'où mon éducation, mes habitudes, ma société m'éloignaient chaque jour. Si je vaux quelque chose par l'enthousiasme, si quelques étincelles de cette foi religieuse que, sans doute, je n'ai pas comme vous, mais que je comprends au moins, si ce besoin de croyances fortes et sévères s'est réveillé en moi, c'est à vous que je le dois, à vous et à vos amis. Les miens, mes anciens camarades d'études, plaisantent ce quils appellent ma tendance mystique, et je ris tout bas, en la comparant à la vôtre. Excusez- moi donc, et mes préjugés d'éducation, si je vous parais souvent un peu positif et voltairien; combattez-moi, mais surtout ne m'en aimez pas moins, car, à l'exception peut-être de ma ferveur libérale qui tient à d'autres causes, il n'est pas une seule de mes idées favorites que je ne sacrifiasse au plaisir de voir se resserrer chaque jour le lien qui nous unit. Ce n'est pas ici un vain compliment que je vous fais ; l'usage en est, je l'espère, pour toujours banni entre nous; c'est un exposé sincère de ma situation morale. Vous voyez

26o LETTRES A CORNUDET.

que je me mets avec vous en déshabillé et, cette fois, vous ne me reprocherez pas de ne point vous parler assez de . mes idées et de mes sentiments. J'ai senti le besoin de vous dire ces choses, car je tiens à ce que vous me connaissiez tel que je suis, avec ce que j'ai de mauvais et ce que je puis avoir de bon, quelque franchise peut-être et une sincère confiance en votre amitié.

J'ai vu Rio ces jours-ci et nous avons longuement causé de vous, de votre persistance à vous faire notaire ^ ; nous mettons notre esprit à la torture pour vous trouver quelque autre état. Car, quant à mon opinion que cet état ne vous convient pas, j'y persiste, et c'est une de celles dont je vous ferais le plus difficilement le sacrifice, car je crois qu'il y va du bonheur de toute votre jeunesse. Nous en causerons à loisir. Rio est toujours fort inquiet ; cependant, l'autre jour, M. de Polignac a dit à M"^° Davidoff qu'il allait l'occuper de littérature ; il ne sait trop ce que cela veut dire et attend avec impatience l'explication. Il est vraiment dans une position bien pénible, pour lui surtout que la douleur abat si vite, et qui se voit aujourd'hui menacé dans tout son avenir. J'espère que son exemple sera de quelque utilité à Montalembert. Rio est tombé dans une fâcheuse erreur, naturelle d'ailleurs aux nobles âmes ; il a cru qu'au milieu de nos orages politiques, dans cette vie de tempêtes, d'alarmes et peut-être de combats, un homme de bien pouvait passer debout entre les partis sans s'y mêler ; qu'il pouvait tenter la vie politique sans avoir sa bannière, son camp, tranchons le mot, sa coterie. Il a fait un beau coup de tête en faveur du roi en i8i5 ; les libéraux de son pays, comme il me le

1. C'étaient les parents de Cornudet qui, malgré sa répugnance, rêvaient pour lui d'une étude de notaire (Lettres à un ami de collège, a* éd., p. iii).

disait récemment, ne lui ont jamais pardonné cela, non plus que sa foi catholique. D'autre part, les royalistes ne lui ont jamais pardonné son amour de la liberté. Il n'a cherché de partisans ni à droite, ni à gauche, et cette indépendance qui eût été admirable, si Rio n'était pas dans la nécessité de se faire une existence et une place dans le monde, cette indépendance si religieusement gardée, est devenue une faute dans sa position. Montalembert, qui n'a point d'antécédent de i8t5, ne fera, j'espère, pas la même chose, bien qu'il y ait quelques tendances. Obligé par position à entrer dans les affaires publiques, il faut par-dessus tout qu'il n'y reste pas isolé, et sans abonder dans les extravagances de quelques hommes et surtout dans l'égoïsme de beaucoup d'autres, il faut qu'il les voie, les supporte et cherche même à s'en rapprocher par toutes les sympathies qui se présenteront; sans cela il restera sans influence sur les masses, n'aura dans sa vie que [des] contrariétés, des froissements qui le blesseront sans cesse au cœur, et restera inutile à son pays. Voilà encore, mon ami, un ample sujet de méditations et de discussions entre nous. Car, si je vous connais bien, je pense que vous ne serez peut-être pas tout à fait de mon avis sur la nécessité de se faire un peu homme de parti ; je m'en vais travailler à vous convertir et un peu aussi à vous arracher à ce mysticisme dont vous me dites que vous vous préoccupez davantage tous les jours. Il n'est pas encore temps de s'y livrer, mon ami; quand nous aurons vu nos efforts perdus pour établir en France autant que nous le pourrons la liberté à tout jamais, quand nous aurons vu le pouvoir, arraché aux mains des gens de Goblenz, passer à celles des médecins et des industriels, il sera temps alors de sortir du monde politique et de chercher des distractions dans une triste quiétude et des études contemplatives.

26a LETTRES A GORNUDET.

Aujourd'hui que nous sommes jeunes, pleins de force et d'avenir, agissons : plus tard peut-être nous le voudrons en vain; ne laissons pas la bataille avant d'avoir aussi rompu notre lance. Si nous pouvons remettre un peu Montalembert, surtout s'il acquiert quelque liberté, son retour à une vie meilleure vous arrachera à vos tristes idées, et ne désespérant plus de votre ami, vous désespérerez moins de la vie tout entière. D'ailleurs, si ce noyau de parti que nous formons, pauvres jeunes gens encore sans crédit et sans influence, se brise et se dissout avant d'avoir essayé de produire quelque fruit, si nous nous en allons chacun de notre côté, l'un à ses afl'aires, l'autre à ses études contemplatives, aurons-nous bien rempli notre tâche? Je ne le crois guère et pense que vous en demeurerez persuadé comme moi.

Vous me demandez des nouvelles ôHIeimani » et de votre ami Victor Hugo : je vous dirai que je ne connais pas sa pièce, mais que, de l'avis de ses amis eux-mêmes, elle est inférieure à Marion Delorme. C'est, dit-on, une ode admirable, mais peu dramatique. D'ailleurs, la censure la tient encore sous ses ciseaux, et fait une guerre acharnée à chaque mot et à chaque syllabe. Si je ne connais encore Hernani que par ouï-dire, en revanche j'ai vu Y Othello 2 d'Alfred de Vigny, et j'en ai été ravi, non parce que je pense que ces scènes maladroitement filées, cet horrible dénouement et ces trivialités continuelles puissent convenir entièrement à notre théâtre, mais il y a là dedans tant de verve et de génie, une anatomie si parfaite du cœur humain, une poésie parfois si enchante-

I. La première représentation ou, comme dirent justement les contemporains, la « bataille » d'Hernani devait avoir lieu le ao février i83o.

a. Ce drame, imité de Shakespeare, avait été joué au Théâtre-Français le 24 octobre 1829.

resse, qu'il faudrait être bien classique, bien « Jouy » ^ et « Arnault » 2, pour n'en pas être remué jusqu'au fond des entrailles. Il faudra voir cela à votre retour. Quant à Hernani, il vous attendra, n'ayez pas peur, et c'est tout au plus si vous l'aurez pour vos étrennes.

Dans le cas où vous n'auriez pas le temps de m'écrire avant votre départ, faites-moi savoir votre arrivée le plus tôt possible, car, après trois mois d'absence, j'aurai grande hâte de vous revoir. C'est vous, probablement, qui nous donnerez l'hospitalité pour nos études d'économie politique ; ce sera encore une occasion de passer ensemble quelques heures de plus par semaine.

Adieu, mon cher ami, revenez bien vite ; il fait froid à la campagne maintenant, et tous les gens comme il faut reviennent à Paris. Sans plaisanterie, je vous y attends avec impatience, et suis pour la vie.

Votre bien dévoué,

Alph. d'Herbelot.

1. Victor-Joseph Etienne, dit de Jouy (1769-1846), officier, administrateur et surtout publiciste, librettiste et poète dramatique, membre de l'Académie française (i8i5).

2. Antoine-Vincent Arnault (1766-1834), poète tragique, chef delà division de l'instruction publique (1800), secrétaire de TUniversité (1810), membre de l'Institut (1799), rayé en 1816, réélu à l'Académie française (1829), secrétaire perpétuel (i833). Lui et de Jouy, très libéraux en politique, comptaient en littérature parmi les plus intransigeants classiques.

10 août i83o.

Vous devez accuser ma négligence, mon cher ami ; mais, depuis quinze jours, je suis tellement renversé que je n'ai pu trouver le temps d'écrire une ligne. Quand vous êtes parti, le lundi soir, tout dolent des ordonnances, vous ne vous attendiez guère certainement que le jeudi, à deux heures, tout serait fini, et les descendants de Henri IV chassés à coups de fourches, comme a dit M. de Chateaubriand.

Absent de Paris, vous ne pourrez jamais vous imaginer tout ce qu'il y a eu de noble, de courageux, de désintéressé dans le mouvement de la population de Paris. Le mois de juillet m'a réconcilié avec notre temps, notre civilisation, notre peuple, tout ce que nous attaquions si souvent ensemble, faute d'avoir vu la France à l'épreuve. Il est constaté aujourd'hui qu'aussi dévoués, aussi énergiques que nos pères, nous avons de plus qu'eux la modération, l'amour de l'ordre, le respect pour les droits acquis. Paris est aujourd'hui aussi calme que s'il n'y avait pas eu une grande révolution la semaine dernière.

Le mouvement démocratique à la porte de la Chambre des députés n'était nullement sérieux ; les députés ont eu, le samedi, une fausse peur : ils ont fait battre la générale, demander dans les mairies un renfort de gardes nationaux, et tout cela pour rien, car les groupes de la veille se sont tenus tranquilles. En général, tous les corps ont

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montré une médiocre énergie, et la gloire reste aux individus.

Quant à moi, ma destinée n'a rien eu de remarquable. J'ai été gratifié le mardi soir, par un sergent de la garde, d'un coup de crosse dans le cou, auquel je ne pensais plus deux jours après. Je me suis employé, dans la nuit du mardi au mercredi, de concert avec mon frère, à travailler les détachements de troupes de ligne que nous rencontrions sur notre route ; nous leur faisions mille arguments patriotiques, pour les décider à ne pas tirer sur leurs frères, et ils paraissaient écouter assez volontiers. Le mercredi, après trois heures de marche sous le plus ardent soleil, avec un fusil sur le dos, nous avons inutilement tenté de nous porter sur l'autre rive. Le passage des ponts, sous le feu de la troupe, était une entreprise trop dilïicile pour des gens mal organisés. Accueillis par la mousqueterie, nous nous sommes repliés sur notre quartier ; nous avons dépavé les rues, renversé les tonneaux, les voitures, et organisé un système de barricades qui aurait déconcerté l'attaque la plus résolue. Après une nuit de veille, pendant qu'on se battait au Louvre et sur tous les boulevards, nous avons fait nommer une commission provisoire de cinq membres, pour administrer l'arrondissement : Renouard », Cousin et mon frère en étaient. Rourbon, qui ne m'a pas quitté de la journée, et moi, nous avons couru le quartier, appelant la garde nationale aux armes, recueillant des subsistances pour les ouvriers, puis nous avons fait force factions, force patrouilles nuit et jour, à travers fossés et barricades. J'étais horrible-

I. Augustin-Charles Renouard (1:94-1878), élève de l'École normale (i8ia), avocat, conseiller d'État (août i83o), député (i83r-i837 et 1839-1842), conseiller à la Cour de cassation (1837), pair de France (i846), membre de l'Académie des sciences morales (1861), procureur général à la Cour de cassation (i8;i), sénateur inamovible (1876).

ment fatigué, peu fait que je suis au métier de tribun populaire et de milicien. Aujourd'hui, je ne pense plus qu'à la joie de notre triomphe, pur de tout excès et de toute souillure, et qui place notre pays, de l'aveu universel, en tête de toutes les puissances européennes.

Dimanche, le duc de Chartres nous a fait prévenir qu'il désirerait voir ses anciens camarades. Une quinzaine d'entre nous se sont rendus lundi matin au Palais-Royal. Il nous a reçus avec la plus grande cordialité, tout à fait en ancien camarade, et a causé avec nous environ vingt minutes, sans aucune espèce de morgue et de gêne. J'ai remarqué avec plaisir qu'il ne nous avait parlé ni d'appui, ni de protection de sa part, et nous avait dit seulement que nous serions les bienvenus chez lui, en toutes circonstances. Voilà vraiment une royauté populaire, mon cher ami ; vous auriez eu plaisir à voir le duc d'Orléans le jour où il a prêté serment, sortant de son palais à cheval, sans autre escorte que cinq ou six aides de camp restés à vingt pas en arrière, sans haie militaire, entouré d'une foule de gens du peuple qui pressaient son cheval, et même lui serraient la main.

Cependant, il n'y avait pas d'enthousiasme extrême. L'attitude des masses était généralement calme. Samedi soir, la foule a crié, sous les fenêtres : « Vive le roi constitutionnel ! Vive la constitution et le roi ! » Nous avons chanté la Marseillaise en chœur ; toute la famille était au balcon. Car la Marseillaise est aujourd'hui dans toutes les bouches, et mon cœur a battu de joie le jour où une musique, rassemblée à la hâte et marchant à la tête de notre légion sans uniforme, a, pour la première fois, fait retentir les rues de cet hymne glorieux. Quand le vieux Lafayette, nous passant en revue, entendit cet air qui lui rappelle toutes ses gloires, il n'a pu s'empêcher de pieu-

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rer, et nous avons salué d'acclamations unanimes celui qu'on peut appeler maintenant, sans déclamation, le patriarche de la liberté. La vue du drapeau tricolore a vivement ému le peuple ; mercredi, au milieu de la fusillade la plus aflreuse, quand nous craignions à chaque instant d'apprendre l'extermination des patriotes de l'autre rive sans pouvoir les secourir, le drapeau tricolore, flottant majestueusement sur la grande tour de Notre-Dame, nous rendait l'espoir et rendait le courage de chacun. Je ne puis assez vous dire quelle admiration j'éprouve pour le peuple de Paris, ces gens sans pain la moitié de l'année et à demi nus, qui, les armes à la main, et tenant à leur disposition les palais et les hôtels de la capitale, demandaient poliment un verre de vin et quelque chose à manger. Un homme a été fusillé par ses camarades pour avoir volé un pantalon à l'état-major de la garde. Il y a plus : les fusils enlevés aux armuriers dans la matinée de mercredi leur ont été, pour la plupart, soigneusement restitués après le combat.

Ayons donc confiance en nous, en notre temps, mon cher ami ; nous ne sommes pas en état de décadence, et la liberté est la vraie institutrice des nations. La génération de 93 est morte et remplacée par une génération aussi énergique et meilleure ; elle a conquis la liberté, et gare à qui la touche !

Je n'ai point encore de nouvelles de Montalembert ;

écrivez-moi ce que vous savez de lui, de l'impression que

lui a faite la révolution ; donnez-moi des nouvelles de

Rio, et croyez à l'attachement inébranlable de votre ami

dévoué.

Alph. d'Herbelot.

Ivry, 3i août i83o.

Au moment où je recevais votre lettre, mon cher ami, vous receviez probablement la mienne ; ainsi vous avez vu que je n avais laissé aucun de mes os à la bataille. Je n'ai eu que d'horribles inquiétudes, non pour ma vie, mais pour le triomphe de la cause populaire ; heureusement qu'elles ont été de courte durée.

Décidément, nous sommes un peuple tout à fait changé, un peuple sans enthousiasme , peu exalté , faisant de grandes choses par raisonnement et presque par calcul. Longtemps j'ai cru que sans enthousiasme il n'y avait pas de vie possible pour une nation ; aujourd'hui, l'expérience m'a démontré le contraire : autres temps, autres mœurs; nous ferons plus que nos pères par des moyens différents. Paris est aussi tranquille que s'il n'y avait pas eu de révolution ; les petits mouvements républicains et les attroupements d'ouvriers oisifs, dont on a fait quelque bruit en province, n'ont sérieusement inquiété personne et n'ont duré qu'un instant. Deux jours après la bataille, le calme était rétabli; il n'a pas été troublé depuis. Le peuple, sorti de ses foyers pour renverser des maîtres parjures, y est rentré après la victoire ; le changement de règne l'a satisfait sans lui inspirer une joie bruyante ; il ne demande rien que la liberté d'arranger ses affaires en repos, et semble s'in({uiéter médiocrement de ceux qui le gouvernent. La belle revue de la garde nationale, si étonnante par la celé-

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rite et la perfection fabuleuse de l'organisation, s'est d'ailleurs passée sans cet enthousiasme dont parlent les journaux : pas de poésie, peu d'élan, des cris de Vwe le Roi unanimes, mais brefs et peu bruyants ; une détermination calme, une volonté ferme mais silencieuse de maintenir la liberté, tel est Paris, et d'après les rapports qui viennent de la province, telle est la France.

Ainsi, ne nous le dissimulons pas, le temps des illusions riantes et doi*ées est passé ; nous avons beau chanter en chœur la Marseillaise et nous lever respectueusement au dernier couplet, nous ne sommes plus le peuple de 92, et tous ces ressouvenirs de notre grande Révolution jurent un peu au milieu de notre insurrection bourgeoise et modérée. Il y a, je crois, beaucoup de dévouement à la liberté parce qu'elle est utile aux intérêts de cliacun ; on chercherait vainement un autre motif; et si le territoire était menacé dans son indépendance, on se ferait tuer froidement à la frontière sans cris, sans hymnes de guerre, comme au Louvre, à la Grève, à la caserne des Suisses.

A une telle nation, mon ami, des institutions libérales, dans le sens le plus étendu de ce mot, ne peuvent nuire ; elle n'en abusera pas; d'ailleurs, quand môme la démocratie ne serait pas rassurante, comme elle l'est, ce serait folie de vouloir lutter contre elle ; elle a tout envahi, les esprits plus encore que les lois, et elle ne lâchera pas ses conquêtes. La royauté n'est plus qu'un manteau fleurdelisé ^ jeté sur des formes purement républicaines, et l'aristocratie n'est qu'un nom sans influence et sans appui dans les masses; la Chambre des pairs est frappée à mort et a

1. Les tleurs de lis subsistaient encore: c'est après les troubles de février i83i que Louis-Philippe eut la faiblesse d'y renoncer.

tî'jO LETTRES A CORNUDET.

été coupée dans ses racines, le jour où l'autre Chambre a pu la mutiler et la régir impunément. Vainement vous lui laisserez ses honneurs, ses armoiries, son hérédité ; de deux choses l'une : elle sera la très humble servante de la Chambre des députés, et alors ne comptera pas, ou bien elle tentera de résister, et sera brisée comme un vase de terre; il suffira pour cela d'un sous-lieutenant avec vingtcinq hommes.

Vous voyez donc que je ne discute pas avec vous les droits du duc de Bordeaux, l'hérédité de la pairie, les contrepoids.... Maintenons toutes ces choses (celles du moins que l'opinion publique ne repoussait pas trop vivement) et laissons faire le temps. Il ira plus loin que nous ne le pensons et que nous ne le voulons peut-être. Je ne vous le cache pas, mon ami, je suis convaincu que nous allons à la république, qu'une puissance irrésistible nous y entraîne, que nous aurons un président avant un demisiècle; c'est inutilement que l'on se raidira contre cette loi; moi-même, tout le premier, je prêche l'éternité de la famille d'Orléans sans y croire ; la France, royaliste il y a trente-cinq ans, aujourd'hui à demi républicaine, sauf le nom qui la choque encore, le sera totalement dans trente ans. Si un liomme nous eût dit, il y a trois mois, que nous chasserions les Bourbons presque sans coup férir et re verrions flotter parmi nous le drapeau de Valmy, on se serait moqué de lui; cela s'est fait pourtant; le reste ira de même.

Quand je vous parie ainsi de l'établissement probable d'une république en France, ne croyez pas, mon ami, que j'en sois chaud partisan. Ce nom m'effraie, et à présent, dans l'état actuel de l'Europe et même de mon pays, j'aurais regardé ce gouvernement, venant à la suite de la révolution, comme un fléau. Mais les esprits, à leur insu

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le plus souvent, me paraissent y tendre si visiblement, qu'il y a là, ce me semble, quelque chose de providentiel auquel nous ne pourrons échapper. D'ailleurs, le bon sens et la modération publique me rassurent, et je crois que le rôle de tout bon citoyen doit être d'éclairer les classes inférieures, de les appeler graduellement à la participation du pouvoir, au lieu de faire des efforts inutiles pour les en repousser obstinément. La domination appartient aujourd'hui à la bourgeoisie proprement dite; pour qu'elle s'y maintienne, il faut qu'elle fasse une part au peuple; je crois essentiel de s'en occuper.

Je vous demande pardon de tant vous parler politique; je sais, mon ami, que vous avez fait quelquefois ce reproche à ma correspondance ; mais en vérité, de quoi parler maintenant, si ce n'est de notre sort, de notre avenir, de cet avenir conquis par l'énergie parisienne et qui, j'en ai confiance, sera splendide et beau?

Cependant, je terminerai par des affaires particulières : j'ai vu hier le nouveau proviseur de Louis-le-Grand, M. Pierrot i, ami de mon frère; il m'a paru fort mal disposé pour Rio, et m'a dit expressément que si Rio n'était pas prêt à faire sa classe le i3 octobre, il était décidé à demander immédiatement sa destitution et sur de l'obtenir. Écrivez donc à Rio qu'il se décide et revienne veiller à ses affaires. Entre nous, je vous dirai que M. Pierrot désirerait m'attacher à son collège, et je dépends de la réponse de Rio, en ce sens que s'il donnait sa démission, je me mettrais immédiatement sur les rangs avec cerli-

I. Jules-Amable Pierrot-Descilligny (i 792- 184.")). élève de TEcolc normale, professeur de rhétorique à Paris (i8i5), tuppléanl de Villeraain à la Sorbonne, suspendu à deux reprises sous ;le minislère Villéle, proviseur du collège Louis-le-Grand (iS3o), a laissé dans TUnivcrsité une durable réputation d'humaniste ;et d'éducateur. Il était beau-frère d'Kugéne Schneider, le vrai fondateur du Creusot.

tude presque complète de le remplacer. N'écrivez pas ceci à Rio : je serais désolé que son amitié pour moi influât sur sa décision, et je n'ai pas besoin de vous ajouter que, tant qu'il manifestera l'intention de rester, aucune démarche ne sera tentée de ma part pour Louis-le-Grand, où j'aurais d'ailleurs de beaucoup plus grands avantages qu'à Henri IV ; tâchez de savoir ce qu'il veut faire et mandezle-moi; jusque-là, je resterai tranquille; surtout ne lui parlez pas de mes projets i.

J'ai reçu une lettre de Montalembert, qui se plaignait de n'avoir pas eu de vos nouvelles; vous devez voir que je suis loin de partager en tous points sa manière de voir sur les événements actuels; je le prêche dans le sens démocratique, tout en concevant et en approuvant parfaitement l'influence qu'exercent sur lui ses liaisons d'amitié et de famille.

J'ai à peine assez de place pour vous embrasser et vous assurer de ma vive et inaltérable amitié.

Alphonse d'Herbelot.

I. Rio ne reprit point sa chaire: la bienveillante intervention de Guizot lui valut une sinécure aux affaires étrangères, qui le dispensait du serment. Quant à d'Herbelot, il demeura au collège Henri IV, où il fut titularisé après son succès au concours de Tagrégation.

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