‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 6 sur 38 · XII AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

XII AVERTISSEMENT

guait à leur politique extérieure le reproche, déjà banal alors, d'asservir la France aux exigences de l'Angleterre ou de la Russie.

Tout en épousant d'une façon générale la querelle des libéraux, tout en partageant beaucoup de leurs préjugés, d'Herbelot témoignait pourtant, à l'occasion, d'une rare et méritoire indépendance. Il discernait non seulement les torts ou les ridicules des individus, mais les faiblesses du parti tout entier : à Montalembert, trop facilement enthousiaste, il montrait que, loin d'être héroïque, le libéralisme procédait souvent d'un calcul quasi commercial. Ce passionné de la politique laissait échapper sur les politiciens, fussent-ils de son bord, des mots singulièrement en avance sur son âge et sur son temps.

La constitution du ministère Polignac l'arracha à ses commentaires ironiques pour le rejeter en pleine bataille. Ses lettres d'août et septembre 1829 reflètent très vivement deux sentiments d'apparence contradictoire : une furieuse exaspération tout d'abord, qui s'épanche en invectives insultantes, sinon contre la personne royale, du moins contre les ministres et leurs partisans ; en même temps, une confiance absolue et presque sereine dans la définitive issue du conflit, soit que le cabinet de réaction capitule devant la résistance de la Chambre, soit que la nation se lève en cas de violation de la charte.

Après les journées de juillet, d'Herbelot pousse d'abord un cri de triomphe, et exalte surtout l'abnégation des combattants ouvriers, abnégation dont, à vrai dire, tous les contemporains impartiaux ont été frappés. Mais aux bulletins de victoire ne tardent pas à succéder des réflexions moins enthousiastes. Si, personnellement, d'Herbelot se défend d'attendre aucun profit du triomphe de ses idées, et cela avec une susceptibilité de scrupules que nos jeunes arrivistes du xx^ siècle trouveraient étrangement naïve, il n'eu assiste pas moins à la curée des places. Sa fierté se choque et son bon goût s'offense des démonstrations que multiplie Louis-Philippe pour quêter la popularité. Surtout, sa sagacité discerne que c'est là le début seulement d'une longue et sans doute redou-

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table évolution politique. A l'heure où un écrivain de l'autorité et (lu taU^nt cl'Aug-ustin Thierry se préi)are à saluer, dans la monarchie de juillet, l'aboutissement de dix siècles d'histoire de France, un adolescent de moins de vingt-deux ans, dans une lettre prophétique à Cornudet, annonce que ce régime n'est qu'une étape, et que le terme, non pas désirable, mais fatal et prochain, sera la République. Loin de se laisser griser par le triomphe de la bourgeoisie, il déclare que celle-ci n'a que le temps, si elle veut soustraire elle et la nation entière aux pires catastrophes, de faire l'éducation politique de la démocratie, son héritière du lendemain. Celte prédiction, formulée sur un ton de certitude attristée, a de quoi compenser quelques erreurs d'appréciation ou quelques vivacités de langage.

« Je suis enchanté de d'Herbelot, » écrivait Cornudet à Montalembert au début de leurs relations; « s'il n'est pas chrétien, au moins il nous comprend i. » Ce jugement sommaire résume assez exactement l'attitude qui caractérisait et singularisait Alphonse d'Herbelot dans la jeunesse libérale de i83o.

L'influence d'une mère très aimée et très pieuse 2 avait été impuissante à le préserver de cette ambiance incroyante qui a été si souvent décrite. Mais si ses convictions avaient fléchi, il avait le respect et l'intelligence des choses religieuses. Très éloigné des fanfaronnades d'impiété que remémore le préambule de la Confession d'un enfant du siècle^ il tenait en piètre estime la polémique de Voltaire, celle surtout des voltairiens de la Restauration ; c'est sur le ton du plus cinglant mépris qu'il parlait du Constitutionnel^ et les chansons de Béranger n'excitaient rien moins que son enthousiasme. Sévère souvent jusqu'à l'injustice pour certains actes de l'autorité spirituelle, pour les démarches de tel ou tel ecclésiastique, il confessait.

I. 26 novembre 1828 : Lettres à un ami de collège, 2'- éd., p. i-jS-ï-j^. •j. Geneviève-Joseph de Sainte-Marthe (1775-1854), arrière-petite-nièce du cinquième supérieur général de h« (^ongrég^alion de l'Oratoire de France.

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dans une lettre très touchante à Gornudet, que la plupart de ses camarades le soupçonnaient d'être secrètement passé au parti prêtre. Le fait est que les questions religieuses attiraient de plus en plus sa curiosité : il dissertait des dogmes avec la tranchante incompétence de ses vingt ans, mais aussi avec mie gravité très éloignée de toute velléité de dénigrement. Au point de vue historique, ce qu'il appréciait surtout dans le protestantisme, c'était (et cette idée a été plusieurs fois reprise après lui, notamment par Ferdinand Brunetière) le contre-coup vivifiant qui en était résulté pour l'Église catholique, l'œuvre de réforme intérieure à laquelle celle-ci avait été amenée. Le môme es])rit d'indépendance et d'impartialité lui faisait rendre à la Ligue une justice qui peut sembler banale aujourd'hui, mais qui était alors une méritoire nouveauté, car le loyalisme bourbonien des uns s'accordait avec les préventions antireligieuses des autres pour ilétrir et ridiculiser un mouvement antidynastique et catholique.

D'Herbelot se rapprochait encore de ses deux amis par la rigidité de sa vie morale. Que ce fût survivance inconsciente d'une première éducation chrétienne, influence d'un milieu de famille remarquablement digne, résultat d'un stoïcisme réfléchi, il est de fait que cet adolescent ne se passionnait que pour les idées ; plus encore peut-être que par la correction du style, ses lettres sont remarquables par l'austérité constante de l'inspiration. Il ne s'y trouve même point de ces évocations imprécises de la fiancée encore inconnue, qui sont familières à tant de jeunes hommes chastes, et qui font un des charmes de la correspondance de Montalembert et de Gornudet.

Lorsqu'en pleine jeunesse et à l'aube même du succès, d'Herbelot se sentit terrassé par un mal impitoyable, il fut assez fort pour se soustraire aux tentations du désespoir ; mais la philosophie, qu'il n'avait jamais beaucoup goûtée, lui parut oiTrir des consolations insuflîsantes. Il se tourna alors, résolument et docilement, vers la foi de sa mère et de ses deux amis, renouvelant à plusieurs reprises sa profession de catholicisme intégral. Il sollicita lui-même la venue du prêtre,

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