AVERTISSEMENT. XVII
rappeler les dates de naissance et de niorl, sans énumérer les étapes de leur carrière.
Nous avons dit notre dette de reconnaissance envers M. le vicomte de Meaux (Charles). M. Léon Cornudet, petit-fils de l'ami de d'Herbelot, s'est très obligeamment employé à nous fournir des renseignements complémentaires. Nous avons mis également à contribution la compétence et l'amabilité de M. l'abbé Lecanuet, le biographe de Montalembert. Enfin, notre bonne fortune nous a attribué, comme commissaire responsable, le président de la Société d'histoire contemporaine, M. le baron de Barante, c'est-à dire un des hommes que leurs traditions de famille et leurs travaux personnels ont mis le plus en familiarité avec le monde politique de la Restauration ; ses avis nous ont été infiniment précieux, et ce n'est que justice de consigner ici l'expression de notre particulière gratitude à son égard.
De Lanzac de Laborie.
i3 août 1828, Toulon.
Monsieur et ami,
Je ne veux point vous laisser partir pour Stockholm sans me rappeler encore une fois à votre souvenir : il m'est déjà assez pénible que mon départ précipité ne m'ait point permis de vous faire personnellement mes adieux avant votre exil, qui, s'il doit vous paraître long, le paraîtra au moins autant à vos amis ; il suffît, en effet, de vous avoir connu un instant pour vous apprécier, et la brièveté du temps que j'ai eu à passer avec vous ne fait que rendre mes regrets encore plus vifs. J'ai du moins emporté de Paris la sincère espérance que notre liaison ne s'arrêtera pas là, parce qu'elle est fondée sur une vraie communauté de principes et de sentiments, et que dans nos siècles de partis, et que sait-on? peut-être d'orages politiques, il ne peut y avoir de liaison durable qu'entre hommes qui ont même cause et même drapeau. J'espère que vous voudrez bien m'écrire de Suède, comme moi de Paris; vous me parlerez du nouveau pays qui va être l'objet de vos observations ; je vous parlerai de la France, de son sort, de nos craintes et de nos espérances ; et quand votre retour nous permettra de nous réunir, nous pourrons mettre en commun quelques idées, quelques connaissances de plus.
Gornudet, auquel j'avais précipitamment écrit quelques lignes avant de monter en voiture, vous aura sans doute
expliqué la cause de ce voyage inattendu. Je n'ai pas le temps de lui écrire; c'est vous que je charge de l'assurer de l'amitié sincère qu'il m'a inspirée, et de lui rappeler que nous devons travailler ensemble l'année prochaine ; je le verrai pour nous concerter à ce sujet, dès qu'il sera de retour à Paris. Je vous charge également de m'excuser auprès de notre bon ami M. Rio S si je n'ai pu, avant mon départ, ni le voir ni lui écrire. J'espère que ses affaires de Bretagne se termineront heureusement : j'irai en savoir des nouvelles aussitôt que je serai de retour.
Je suis à Toulon, comme vous pouvez le penser, dans un moment fort brillant; demain appareille l'expédition 2, avant-garde, dit on, d'une armée de 35, 000 hommes, et au moment où je vous écris, le port et la ville sont remplis de caissons, de soldats et de bêtes de somme que je réunis, car ils sont à peu près traités de la même manière, encaissés les uns comme les autres sur des bâtiments, avec précisément assez de place pour ne point étouffer pendant la traversée. Ce spectacle, fort curieux pour un oisif comme moi, est cependant peu entraînant et beaucoup plus séducteur, je crois, à deux cents lieues de Toulon que sur le port. Il n'y a d'ailleurs rien de très poétique dans la vue de compagnies d'infanterie ou de cavalerie, allant Tune après l'autre, sans musique, sans cris, sans aucun symptôme d'enthousiasme, se parquer dans de vilains canots qui les transportent à bord. Les soldats
1. Alexis-François Rio (i:;97-i874), professeur à Louis-le-Grand, avait, sous le ministère Villèle, refusé les fonctions de censeur, et était attaché en 1828 au cabinet du comte de la Ferronnays, ministre des affaires étrangères. Il devait renoncer à l'enseignement pour se vouer exclusivement à l'histoire et à la philosophie de l'art ; son principal ouvrage a pour titre VArt chrétien.
2. L'expédition qui partait pour la Morée sous la conduite du général Maison.
i3 AOUT 1828. 5
se doutent-ils qu'ils vont en Grèce, délivrer cette belle terre, patrie de toutes les nobles inspirations? Je ne saurais trop le dire, et si cela est, rien au dehors ne trahit leurs sentiments; il est possible que ce soit là le beau idéal de la discipline militaire. Mais je crois que quand nos braves légions, victorieuses de Tltalie, laissaient derrière elles le Gapitole vaincu pour aller planter leurs drapeaux sur les Pyramides, il y avait dans cette ville de Toulon plus d'élan et de hautes inspirations ; ces arméeslà, trempées au feu d'Arcole, savaient ce que c'était que Marathon et Thermopyles; je crains bien que nos soldats de 1828 n'aient souvenance que de Logrono ou du Trocadéro ï.
Probablement je n'aurai pas le plaisir de vous retrouver à mon retour à Paris, où je resterai seulement trois ou quatre jours ; j'irai cependant rue de l'Université savoir de vos nouvelles; vous seriez bien aimable si vous vouliez y laisser une lettre pour moi : ce serait un gage d'amitié auquel je serais bien sensible : il me prouverait que vous conservez le souvenir de celui qui se dit pour la vie
Votre tout dévoué,
Alph. d'Herbelot.
I. La prise de Logrono et celle du Trocadéro, fort avancé de Cadix, avaient été, en 1823, les principaux succès de l'expédition du duc d'Angouiême en Espagne : l'importance de ces opérations militaires avait été un peu surfaite dans les milieux officiels, et le parti libéral affectait de s'en gausser.
Toulon, lundi i8 août 1828.
J'ai été bien sensible, mon cher ami, à l'aimable lettre que vous m'avez fait passer à Toulon, et je m'empresse d'y répondre, afin que vous receviez au moins quelques mots de moi avant votre départ. Je ne vous réitérerai pas mes bien vifs regrets de cette séparation inattendue : j'aime mieux me transporter en espérance au moment où nous nous reverrons à Paris pour ne plus nous quitter de longtemps, et je n'ai pas besoin de vous dire de presser le plus possible ce retour, que j'appellerai de tous mes vœux.
Dans mon coin de Toulon, où je lis cependant les journaux, j'apprends que les évêques protestent contre les ordonnances en termes au moins singuliers : le non possiimus semble un peu renouvelé des temps de Grégoire VII ^ J'aurais eu bien du plaisir à m'entretenir de ces graves questions avec vous et mes autres amis de Paris, car ici, où l'on ne s'occupe guère que des chevaux, des bottes de foin et des hectolitres de farine à fournir à
I. A la suite des deux ordonnances du 16 juin 1828, interdisant l'enseignement aux membres des congrégations non autorisées et réglementant les petits séminaires, une protestation avait été publiée, signée au nom^ de répiscopat par le cardinal de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse ; elle se terminait ainsi : a Ils (les évêques) ne résistent point ; ils ne prolérent pas tumultueusement de paroles hardies.... Ils se contentent de dire avec respect, comme les apôtres : Non possumus. Nous ne pouvons pas. »
l8 AOUT 1828. ^
l'expédition de Morée, je trouve difficilement à parler de tout ce qui sort du cercle des approvisionnements militaires. Il me semble que cette démarche du clergé est bien hasardée, et qu'il faudrait être bien sûr d'un solide corps de bataille, pour lancer en avant d'aussi hardis tirailleurs. Il semble qu'un destin ennemi pousse le clergé catholique sous la bannière opposée à celle de la France constitutionnelle. Il pousse des cris de triomphe, parce qu'il voit hésiter le gouvernement ; Dieu veuille pour lui et pour nous qu'il ne l'entraîne pas dans sa querelle, car il faudrait remettre en question ce qui fut décidé le i/} juillet 1789. Mais, quelque chose qui arrive, nous devons éprouver de sérieuses inquiétudes, car il me semble voir le schisme grandir tous les jours et s'avancer à pas de géant; et si ce malheur arrive, je crois que l'on pourra dire au clergé catholique : que ce fléau retombe sur votre tête !
En attendant les débats religieux, les débats politiques vont commencer : l'expédition de Morée, retardée un peu par le mistral, est partie hier. C'est un beau spectacle, mon ami, qu'une flotte de cent voiles sillonnant la Méditerranée aux ondes noir-bleues, comme dit Byron, sous un ciel sans apparence de nuages. Ce qui manquait là comme ailleurs, c'était l'enthousiasme : à bord il pouvait y en avoir, mais imperceptible ; au rivage, il n\v avait que des curieux, assez semblables aux oisifs de Paris; d'où il suit que je suis revenu du fort Lamalgue, d'où j'avais été voir le départ, aussi calme qu'en sortant de mon lit, sauf que j'étais grillé parle soleil.
C'est cependant un beau ciel que celui du Midi, surtout le matin et le soir, lorsqu'il est encadré dans une jolie teinte rose ; s'il y avait sous ce ciel de l'herbe, de la verdure et moins de poussière, je dirais bien comme M""® de Staël en
parlant de l'Italie : « Terre du soleil...., je te salue »; mais, ma foi, à part la poésie, j'aime encore mieux la roturière Normandie avec ses frais rivages et les flèches gothiques de ses cathédrales.
Je serai probablement à Paris le i*''" septembre; je crains bien de ne pas vous y retrouver ; c'eût été pour moi un vif plaisir de pouvoir y passer quelques heures avec vous ; mais je sens que vous ne pourrez guère retarder jusque-là votre départ; partez donc, partez vite même, si cette condescendance aux désirs paternels peut vous ramener près de nous quelques mois plus tôt.
Je vous charge de nouveau de toutes mes amitiés pour MM. Rio et Gornudet; si je n'écris pas à ce dernier, c'est que je présume que vous lui communiquez mes lettres et que lui du moins, je le reverrai après les vacances; je compte toujours le voir dès son arrivée, pour prendre nos arrangements de travail.
Je ne vous réitère pas tous mes souhaits pour que votre exil soit le moins ennuyeux et le moins long possible; j'y suis intéressé autant que vous. Adieu donc, adieu, n'oubliez pas vos amis de Paris à la cour de Bernadotte S et soyez bien persuadé que votre souvenir restera toujours dans le cœur de celui qui est pour la vie
Votre tout dévoué,
Alph. d'Herbelot.
J'espère trouver une lettre de vous à mon arrivée à Paris.
I. Jean-Baptiste-Jules Bernadotte (1564-1844), l'ancien sergent-major de Royal-Marine, général de la République, maréchal d'Empire et prince de Ponte-Corvo, était roi de Suède depuis iSiS sous le nom de Charles-Jean ou Charles XIV.
La Flèche, 21 septembre [1828].
Mon cher ami,
Je ne vous ai point écrit jusqu'à présent, pour vous laisser le temps de gagner votre nouvelle résidence et de vous y installer. Maintenant que je vous suppose tout à fait Suédois, non de cœur, mais au moins de domicile, je me mets en devoir de commencer cette correspondance, que votre retour abrégera, je l'espère, plus tôt que nous ne le croyons tous deux.
Nous sommes convenus que je vous donnerais des nouvelles de France, de notre situation morale, intellectuelle, de nos espoirs si souvent trompés ; mais il me serait bien difficile en ce moment de tenir ma promesse. Je suis moi-même comme exilé, quoiqu'au milieu d'une partie de ma famille, habitant d'une petite ville où la vie matérielle est seule comptée pour quelque chose, et à peu près étranger aux nouvelles de Paris et de la France qui ne m'arrivent que dans quelques lettres, fort incomplètes, comme vous pouvez le penser. Ces départements de l'Ouest sont dans une singulière situation morale : réveillés de leur apathie habituelle par la dispersion dans leurs cantons de l'armée de la Loire, ils ont été, jusqu'en 1822 et 1828, les plus fermes champions de l'opinion libérale exaltée, commettant des Manuel ^ La-
I. Jacques-Antoine Manuel (ijjS-iSaj), volontaire en 1792, quitta l'armée après la paix de Campo-Formio et devint avocat à Aix : il fut représcn-
lO LETTRES A MONTALEMBERT.
fayette ' et autres députés du même côté. Depuis le ministère de M. de Villèle ^, ils semblent avoir repris leurs habitudes, et comme leur libéralisme n'avait pour fondement qu'un excédent de colère, qu'il n'y a dans ces populations ni instruction, ni doctrines, ils sont retombés dans leur insouciance, plantent leurs vignes, récoltent leur blé, et s'inquiètent fort peu du reste. Vous sentez que dans un tel pays il ne faut point s'attendre à trouver ces douces causeries de Paris, à la fois élégantes et instructives; avec mon mince bagage d'idées politiques, j'y passe pour un publiciste profond, et je me rejette sur les livres faute d'hommes. D'ailleurs j'y chasse un peu, quoiqu'assez maladroit, je bois et mange, perds quelques heures du soir dans d'assez insignifiantes sociétés, et mes journées se passent.
Pour vous, vous devez être dans la pompe et les splendeurs, et je vous connais déjà trop pour vous en faire mon compliment ; encore si vous pouviez vous détacher un instant de Stockholm, aller étudier cette Norvège, si curieuse, dit-on, sous le double rapport de la nature du sol et des opinions des habitants, vous nous rapporteriez des observations sur ce que vous auriez vu. Je m'en rapporte d'ailleurs à vous pour étudier la Suède sous tous ses aspects, et entièrement étranger aux mœurs, à la constant des Basses-Alpes aux Gent-Jours et député de jla Vendée de i8i8 à i8a4. On sait qu'en i823, accusé d'avoir fait à la tribune l'apologie du régicide, il fut exclu de la Chambre jusqu'à la fin de la session.
I. Marie-Paul-Joseph-Roch-Yves-Gilbert du ÉMotier, marquis de la Fayette (1757-1834). Il suffit de rappeler ici qu'il avait été en eflfet élu député de la Sarthe en i8i8.
3. Jean-Baptiste-Guillaume-Marie-Anne-Séraphin-Joseph, comte de Villèle (1753-1854), officier de marine avant la Révolution, membre du conseil général de la Haute-Garonne (1810), maire de Toulouse (i8i4), député de la Haute-Garonne (1815-1827), principal chef de la majorité à la Chambre introuvable, ministre des finances (1821-1828), président du conseil à partir de i8aa, pair de France (i8ii8).
titution, au gouvernement de ce pays, je demanderai à votre amitié tous les détails que vous pourrez recueillir, et que pourront contenir des lettres.
Je me suis mis, dans ma retraite de l'Anjou, à étudier un peu riiistoire de France depuis la Restauration, dans le Moniteur^ les discussions des Chambres et quelques écrits du temps. Cette étude m'offre assez d'attrait. J'y vois poindre Royer-Collard ^ et le noble et éloquent C. Jordan 2. J'y ai surtout vu figurer avec bien du plaisir un homme qui n'apparut qu'un instant à la tribune nationale pour l'enchanter de son éloquence démosthénique : c'est Martin de Gray 3, enlevé après deux sessions par une mort prématurée. Oh! quand nous serons ensemble à Paris au coin du feu, je vous montrerai, s'il vous est inconnu, certain discours sur la liberté de la presse, où Martin de Gray, expirant et prévoyant en même temps sa mort prochaine et les dangers dont la faction ultra-monarchique menaçait le pays, se flattait au moins que ses yeux se fermeraient à la lumière, avant que la liberté ne fût ravie à la France ! Il y a dans sa péroraison quelque chose que l'on peut comparer sans crainte à celle de
1. Pierre-Paul Royer-Collard (1^63-1845), avocat au Parlement de Paris, secrétaire de la Commune (1791), député aux Cinq-Cents (1797), exclu après fructidor, membre du conseil secret de Louis XVIII, professeur de philosophie à la Sorbonne (i8ii). directeur de l'imprimerie (i8i4). président du conseil de l'Université (i8i5-i82o), député (i8i5-i845), président de la Chambre (i828-i83o), membre de l'Académie française (1837).
2. Camille Jordan (1771-1831), député du Rhône aux Cinq-Cents (1796), proscrit après fructidor, conseiller d'Etat (i8i5), député (1818), l'un des chefs des doctrinaires.
3. Alexandre-François-Joseph, baron Martin de Gray (1773-1864), maire de Gray sous l'Empire, membre du Corps législatif (1807), député (1816i8qq). L'éloquence qui faisait l'admiration de d'Herbelot est tombée dans un profond oubli. Il faut noLcr aussi que, loin d'avoir succombé prématurément, Martin de Gray survécut de longues années à son panégyriste et s'éteignit nonagénaire. Ce qui est vrai, c'est que lors de ses derniers discours il était gravement malade et presque aveugle.
Bossuet aux funérailles du prince de Gondé. Pardon, si je vous parle ainsi de mes études. Mais je n'ai autre nouvelle à vous donner, et suis obligé, comme autrefois Montaigne, de me prendre moi-même pour sujet de mon écrit.
A mon retour à Paris, nous comptons, quelques jeunes gens de ma connaissance et moi, former une conférence où nous nous occuperons d'histoire et de droit politique. J'espère que Gornudet en sera, lui qui désirait trouver quelque chose de semblable. Nous vous tiendrons au courant de nos travaux, si toutefois nous parvenons à nous réunir : ce que je désire bien vivement. Gar je sens maintenant plus que jamais le besoin de discussions fortes, où la camaraderie empêche l'affectation de supériorité de l'un sur l'autre, et où l' amour-propre est en même temps un obstacle à une dangereuse condescendance pour les opinions d' autrui. Gornudet et moi, nous vous regretterons souvent dans ces réunions, comme partout ailleurs, mon cher Montalembert ; mais la mer nous sépare, et il faut qu'ayant opinions et sentiments aussi semblables, je crois, qu'il est possible, nous ne puissions, de quelque temps encore, avoir même séjour.
Je suis, en ce moment, en colère contre M. de Ghateaubriand i, et si M. Lemarcis ^ était ici, j'aurais encore des lances à rompre avec lui. Je viens de lire simultanément deux ouvrages du noble pair : l'un, de 1817, rempli de vœux réactionnaires, et dans lequel il se plaint de la libéralité de la police de M. Decazes 3 à délivrer les gens in-