CHAPITRE VI
Comment Mambrès rencontra trois prophètes^ et leur donna un bon dîner.
ES trois grands hommes, 'qui avaient la lumière prophétique sur le visage, reconnurent le sage Mambrès pour un de leurs confrères à quelques traits de cette même lumière qui lui restaient encore, et se prosternèrent devant son palanquin. Mambrès les reconnut aussi pour prophètes, encore plus à leurs habits qu'aux traits de feu qui partaient de leurs tètes augustes; il se douta bien qu'ils venaient savoir des nouvelles du taureau blanc, et, usant de sa prudence ordinaire, il descendit de sa voiture, et avança quel-
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ques pas au-devant d'eux avec une politesse mêlée de dignité : il les releva, fit dresser des tentes et apprêter un dîner, dont il jugea que les trois prophètes avaient grand besoin.
Il fit inviter la vieille, qui n'était encore qu*à cinq cents pas; elle se rendit à l'invitation, et arriva , menant toujours le taureau blanc en laisse.
On servit deux potages, l'un de bisque, l'autre à la reine; les entrées furent une tourte de langues de carpes, des foies de lottes et de brochets, des poulets aux pistaches, des innocens aux truffes et aux olives, deux dindonneaux au coulis d'écrevisses,de mousserons et de morilles, et un chipolata; le rôti fut composé de faisandeaux, de perdreaux, de gelinottes, de cailles et d'ortolans, avec quatre salades; au milieu était un surtout dans le dernier goût. Rien ne fut plus délicat que l'entremets; rien déplus magnifique, de plus brillant et de plus ingénieux que le dessert.
Au reste, le discret Mambrès avait eu grand soin que dans ce repas il n'y eût ni pièce de bouilli, ni aloyau, ni langue, ni palais de bœuf, ni tétines de vache, de peur que l'infortuné monarque, assistant de loin au dîner, ne crût qu'on lui insultât.
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Ce grand et malheureux prince broutait l'herbe auprès de la tente; jamais il ne sentit plus cruellement la fatale révolution qui l'avait privé du trône pour sept années entières, « Hélas ! disait-il en lui-même, ce Daniel qui m'a changé en taureau, et cette sorcière de pythonisse qui me garde, font la meilleure chère du monde; et moi, le souverain de l'Asie, je suis réduit à manger du foin et à boire de l'eau ! »
On but beaucoup de vin d'Engaddi, de Tadmor et de Shiras. Quand les prophètes et la pythonisse furent un peu en pointe de vin, on se parla avec plus de confiance qu'aux premiers services. « J'avoue, dit Daniel, que je ne fesais pas si bonne chère quand j'étais dans la fosse aux lions. — Quoi ! Monsieur, on vous a mis dans la fosse aux lions? dit Mambrès; et comment n'avez-vous pas été mangé? — Monsieur, dit Daniel, vous savez que les lions ne mangent jamais de prophètes. — Pour moi, dit Jérémie, j'ai passé toute ma vie à mourir de faim; je n'ai jamais fait un bon repas qu'aujourd'hui. Si j'avais à renaître et si je pouvais choisir mon état, j*avoue que j'aimerais cent fois mieux être contrôleur général ou évêque à Babylone que prophète à Jérusalem. »
Ezéchiel dit : « 11 me fut ordonné une fois de
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dormir trois cent quatre-vingt-dix jours de suite sur le côté gauche, et de manger pendant tout ce temps-là du pain d'orge, de millet, de vesces,
de fèves et de froment, couvert de * (je
n'ose pas dire). Tout ce que je pus obtenir, ce fut de ne le couvrir que de bouse de vache. J'avoue que la cuisine du seigneur Mambrès est plus délicate; cependant le métier de prophète a du bon, et la preuve en est que mille gens s'en mêlent.
— A propos, dit Mambrès, expliquez-moi ce que vous entendez par votre OoUa et par votre Ooliba, qui fesaient tant de cas des chevaux et des ânes? — Ah! répondit Ezéchiel, ce sont des fleurs de rhétorique. »
Après ces ouvertures de cœur, Mambrès parla d'affaires; il demanda aux trois pèlerins pourquoi ils étaient venus dans les Etats du roi de Tanis. Daniel prit la parole; il dit que le royaume de Babylone avait été en combustion depuis que Nabuchodonosor avait disparu ; qu'on avait persécuté tous les prophètes, selon l'usage de la cour; qu'ils passaient leur vie tantôt à voir des rois à leurs pieds , tantôt à recevoir cent