G\E.?.1EL
Quant aux traîtres, ton unique et suffisante défense est que tu y as eu recours dans le désespoir de toute autre rcisource.
XXY
\<»* dccemhro 177S.
0 toi qui partages toutes mes peines et qui lis tous mes plaisirs ! toi qui sens plus mes maux que tous ceux que je t'ai causés, ô Sophie, généreuse et tendre amante ! que ta lèvre est brûlante d'amour! mais aussi que ton cœur est inondé de tristesse! C'est ma faute, ô Sophie adorée! J'ai laissé couler trop imprudemment de ma plume des traits empreints de l'humeur et de l'inquiétude que donne la captivité. Peutêtre dans un moment de souffrance l'ai-je exagérée; mais tu te grossis beaucoup les objets, surtout dans leurs suites. Ma santé est fort altérée, je l'avoue; mais je suis très-loin de menacer ruine; et il est probable que la liberté effacerait jusqu'à la trace de mes maux. Mes yeux, il est vrai, sont sérieusement attaqués, et jo no crois pas recouvrer jamais ce sens
précieux tel que je Tai possédé ; mais hors d'ici, j'aurais toute sorte de moyens de le ménager. Je dicterais, je me ferais lire, je travaillerais moins; mais enfin, ici même, je suis loin d'être aveugle. En un mot, ton Gabriel est souffrant : hélas ! comment pourrait-il ne pas l'être loin de toi? mais il n'est point dans une situation désespérée au physique ni au moral. Je te dirai même, et c'est dans toute la sincérité de mon cœur, que, quoique malade en ce moment, et prêt à prendre un vomitif, mon àme est plus sereine qu'elle ne l'a été depuis dix-huit mois. J'ai vu notre incomparable bienfaiteur : il ne se lasse point de faire du bien, il en désire plus qu'il n'en peut faire, et cependant il m'en fait chaque jour. Il sait embellir ses bienfaits de toutes les grâces que la sensibilité seule apprend à connaître et à prodiguer. Il m'a parlé de ma fille avec intérêt; il lui a rendu un service peut-être bien important. Je ne m'explique pas, ignorant si je le dois ; mais je prie et conjure celui qui lira cette lettre avant qu'elle te passe, et à qui, en vérité, nous devons beaucoup aussi, de suppléer à mon silence, s'il le peut. Enfin, je crois apercevoir quelques clartés très-éloignées, fort incertaines (cependant je les vois), qui percent les ténèbres dont mon sort et mon existence sont enveloppés. Sans pouvoir entrer dans plus de détails, je te dirai du moins que tu peux compter que notre adorable protecteur (il n'est point de titre qui coûte à la reconnaissance) ne nous abandonnera pas. Et puissions-nous vivre assez pour lui exprimer, lui prouver notre tendre, notre immortelle gratitude, sans qu'on puisse la soupçonner d'un vil intérêt, ni de la plus légère exagération ! Rassure-toi, ô ma Sophie! je le veux, rassure-toi : calme-toi, ô l'épouse de mon cœur! nous ne boirons pas jusqu'à la lie le calice de l'infortune. Il est un triomphe que mes lâches et barbares ennemis, que j'ai tant de droit de mépriser, n'ont pas rem-
porté et ne remporteront pas sur moi : celui dem'avilir ù nies propres yeux. Quand, en rentrant en soi-même, on trouve l'honneur surnageant sur les erreurs et sur les fautes, on n'est pas sans consolation et sans force : aussi me crois-je digne d'un meilleur sort, et j'ose le pressentir. Je ne mourrai pas dans les fers, ô ma Sophie-Gabriel! j'y serais mort libre par les sentiments de mon cœur et l'inaltérable constance de ma volonté ; mais je vivrai pour toi, et près de toi; et, quand nous aurons connu encore le bonheur, quand ton cœur aura senti palpiter mon cœur, quand il nous faudra tomber comme la feuille d'automne, nous mériterons les regrets des hommes courageux et les pleurs des hommes sensibles; et quelque amant, sachant quels furent notre amour et notre fidélité, couvrira de fleurs notre tombe, et y écrira : UN MÊME AMOUR, UNE MÊME CENDRE.
0 toi ! qui connais si bien mon cœur et la physionomie de mon style, tu sens par ce peu de mots que je suis soulagé; cependant j'ai reçu une nouvelle secousse, et je ne dois pas te le cacher; mais son effet a été amorti, et si tu verses encore une larme, que l'amour la sèche aussitôt. Mon fils, ce fils dont tu me parles une page entière avec tant de tendresse et de bonté, ce fils est mort. Je ne tiens plus ù la vie que par toi,
et cet autre toi-même qui vient de naître Eh bien, Sophie,
cette idée même a de la douceur! Conserve-moi ma fille : qu'elle ne soit pas punie de m'être si chère. Conserve-la-moi; que le peu qui me reste de mon bonheur ne soit pas empoisonné. Cet enfant a bien des orages à essuyer. Il est né dans la douleur; mais il a été conçu au sein de la félicité. Hélas ! mon fils avait résisté aux premiers accidents de l'enfance : il promettait la vie la plus longue, et peut-être la plus fortunée; car son père eût été bon et tendre. Ah! oui, il l'eût été, et il eût mcntré, pour le défendre de ceux qui ne le sont pas. une
202 LETTUi^b D'AMOUll
l'orce^ une audace et des ressources qu'il ne développera jamais pour lui-même. Il n'est plus, cet enfant que je n'ai pas embrassé depuis le berceau ; mais qui, tu le sais, fut toujours présent à mon cœur, même au milieu des délires les plus passionnés de l'amour. Moi aussi, je pouvais dire : 0 )jion fils! quêtes jours coûtent cher a ton 2'tère'. Il n'est plus, et tout ce que j'ai appris de lui, c'est sa mort. Il y a deux mois cependant que M. Lenoir me procura, par une voie étrangère, de ses nouvelles. Elles étaient satisfaisantes et douces. Ce rayon de joie ne pénétrait dans mon âme que pour la rendre plus accessible au coup qui m'était destiné. Ah! Sophie, il a pénétré bien avant, je l'avoue, et j'ai éprouvé qu'on avait toujours trop de force pour soull'rir. Mais, ce que toi seule peut-être comprendras, la réflexion, loin d'augmenter le sentiment de cette perte, le diminue. Oh! s'il ne m'en coûtait que les deux tiers de ma iortune pour être tout à fait étranger à certains êtres, que je me croirais heureux! cent mille livres de rente ne me coûteraient pas un soupir, pas un regret Eh ! que ne puis-je au prix de ce qui me reste ravoir
mon lils ! Sophie, je ne sais ce qui peut arriver à la suite de tout ceci ; mais je crois que, quelque piège qu'on te tende, tu n'y tomberas pas. Pense, jusqu'à ton dernier soupir, ô ma bien-aimée! que Gabriel ne manquera ni à toi, ni à luimême, et que si, par impossible, il était réduit à ce qu'on dit de lui :
Aima ch' avesti più la fede cura Ghe la tua vita, la tua verde etade VallLMiu la pace alina beata, e bcUa, Valteiie iu pace a la superua sede E lasia agi' allri cssempcio di tua fedc.
« Ame courageuse qui, dans le prinlcni[)S de vos jour.>, |.r.'u iéràtcs à la vie la foi que vous aviez jurée ; âme sensil 1 cl
DIl MIRABEAU. 203
(( pure, allez en paix dans le séjour de l'éternel repos, et « laissez - nous l'exemple de votre fidélité:» si, dis-je, tel était le sort de Gabriel, il s'en trouverait heureux et honoré.
Je parlai très-chaudement de ce dépôt de papiers à celui qui me rappela d'une manière si adroite et si aimable la traduction de Tibulle. Je vois que je n'ai pas semé dans une terre inféconde. Il est des gens qui, par état, ne peuvent parler; mais quand ces gens-là ont une àme, leur silence est expressif, et leurs demi-mots sont fort éloquents. Chère amante i dans un aussi horrible malheur que le nôtre, nous avons trouvé bien des compensations. Ne te laisse donc pas abattre, ô Sophie de mon cœur! plus je réfléchis au noble caractère que je t'ai connu, à la sensibilité de l'ami que j'adore, et plus j'espère et j'exige de toi et de ton courage. Je n'ai point vu, il est vrai, de femmes ni d'hommes capables de résister constammicnt à l'infortune et à l'humiliation. Les femmes surtout, lorsqu'elles se croient humiliées , sont entièrement terrassées, et leur abaissement passe jusqu'à l'àme : mais ma Sophie, ma Sophie-Gabriel, mon amante, mon trésor et mon bien, n'est pas une femme. Celle qui a mis sa gloire et l'unique espérance de son bonheur dans la fermeté et la constance d'une passion telle que la nôtre, à l'épreuve du temps, de la fortune, des persécutions, et qui croît avec les disgrâces de la P'^r.sonne aimée; celle-là, dis-jo, n'est pas capable de se croire humiliée par l'injustice, ou de céder à la tyrannie. Je sais, je sais trop que si la tristesse attendrit, elle énerve aussi, et qu'une àme affligée a infiniment moins de ressort; mais ce n'est pas dans le sentiment de sa passion dominante qu'elle en peut jamais manquer. Mon adorable amie, n'oublie jamais que nous savons par notre propre expérience que l'activité et lu résolution sont capables de surmonter toutes k'::; difficultés.
par cette même hardiesse qui les fait tenter, au lieu que la lenteur et la pusillanimité qui se refroidissent à la vue des peines, des traverses et des dangers, forment vraiment l'impossibilité qu'ils redoutent. Les occasions viendront d'appliquer cette maxime; et qui n'aura pas le courage de ler; attendre ou de les préparer n'aura sûrement pas celui d'en profiter. 0 mon amante! je le dis comme toi, quand on a aimé comme nous, il est impossible de renoncer à l'amour qui rendit si heureux : je le dis, non pas seulement parce que je le sens, mais parce que l'inconstance paraii vraiment à mon esprit une chose inconcevable dans une passion telle que la nôtre. Qu'elle m'a touché cette exclamation naïve, exhalée de ton âme tout aimante : Ah l pour rions -nous vivre sans aimer l IS'on, non, ma Sophie : ton Gabriel est ta caution. L'amour est la plus sublime ailection de l'àme; mais il est aussi le plus impérieux besoin de celle qui l'a connu. Il a augmenté nos plaisirs par une participation mutuelle; il diminuera nos peines en les divisant. Ah ! si jamais... quelle délicieuse vie il nous prépare ! Les craintes terribles qui nous agitent maintenant, les inquiétudes aiguës qui nous auront déchirés si longtemps, les jours orageux, les nuits amères qui auront précédé le retour du bonheur ne tourneront-ils pas à son profit? 0 Sophie! quels dédommagements! quelles célestes récompenses ! Le souvenir de nos souffrances, de nos sacrifices réciproques, ne deviendra-t-il pas lui-même, au sein de la félicité, l'un de nos plaisirs les plus délicats et les plus vifs? Oh! oui, oui : envoie-moi cette bague de cheveux, 0 n daignera le permettre; pour moi qui crains que ta provision ne manque, j'ose hasarder une tresse de ceux qui m'ont t.ombé de la tête. Tu me ferais bien plaisir aussi, si'ccla ne coûte pas trop cher, de faire graver sur acier le dernier chiffre que je t'ai envoyé, avec les ornements qui y sont ; mais
DE MI U Al] LA U. 2U5
pomi a\ntal3lement. Il sera seulement appuyé contre un socle antique. Au pied, l'on mettra un chien couché, ayant sa laisse sur le dos; et ces mots au-dessous (du chien) : Fin che tegna. Tu entends bien que cela veut dire : jusqu'à ce que Vheure vienne; et tu devinerais l'emblème, quand tu ne comprendrais pas la devise. On te rendra l'argent que cela coûtera, et tu crois bien que ce n'est pas pour ne pas te devoir que j'ajoute ceci. Il y a longtemps que nos pauvres bourses sont communes, et c'est pour toujours. Mais je crois la tienne fort légère. La mienne ne l'est pas moins ; mais le très-peu que j'ai ne saurait m'acheter un plus doux plaisir. Au reste, ce modeste cachet d'acier ne nous fera pas oublier l'autre. Je t'envoie un Avis aiix Hessûis et Réponse à la lettre de la raison. Garde le premier, mais renvoie-moi la seconde, après l'avoir copiée; car je n'ai que celle-là. J'ai sept ou huit le Lecteur y mettra le titre, si tu en veux. Quant aux Métamorphoses d'Ovide, traduites, expliquées et commentées, ce qui ne laisse pas que d'être un ouvrage considérable, je te les enverrai au fur et à mesure, mais, outre que, depuis un mois, les dérangements de ma santé et les circonstances m'ont arriéré, il faut que je recopie, et cela me fatigue cent fois plus que de composer. Patiente donc; mais je tâcherai de t'en faire un premier envoi à la prochaine fois, si on le permet.
Je te conjure encore une fois ae ne pas négliger tes palpitations. Ah, Sophie! soigne ta santé, c'est le troisième des biens. Avec l'amour, la liberté et la santé, on est toujours, ah! toujours heureux. D'après les symptômes que tu me décris, tu me rassures un peu; parce que c'fst irritabilité du genre nerveux, et nullement maladie d'i cœur. Un régime uniforme et sain, et de l'exercice, beaucoup d'exercice doux. De trois à quatre heures du soir M. Gabriel se promène main-
eOG LEÏTUES D'AMOUR
tenant^ outre il s^mzio de huit à neuf du matin; profite de l'avis.
Sais-lu que tu deviens méchante, madame Sophie? Quoiciue je t'aie vue assez souvent pincer très-serre, et sans rire, ou en riant, je ne t'avais pas connue si mordante. Après l'amour, je crois que c'est l'indignation qui donne de l'esprit. Adieu, mon amie toute tendre, toute helle, toute honne; une lettre m'en donnera bien davantage encore, et un baiser, mille fois plus. Hélas! non : un baiser de ce qu'on adore, un baiser si désire, si attendu, qui succède à des privations si cruelles, un tel baiser rend bien bête; car il ôte la connaissance, s'il ne tue pas... 0 Sophie! toi seule donnes, ôtes et rends la vie; écris-moi que ton cœur est soulagé, ton imagination calmée, ta santé bonne, tes larmes séchées; et souviens-toi à jamais que quiconque a proféré ou proférera cet horrible blasphème qui m'a fait frémir dans ta lettre, que Sophie a été ou sera abavdonnée par son amant, est et sera un abominable calomniateur, à qui je désire ta haine qu'il ou qu'elle mérilc. (iabriel est ton ami, ton amant, tuo sposo. Sa fortune est à loi : son cœur est à toi : sa vie est à toi; et il n'y a pas le moindre mérite; car le premier besoin de son être est de t'adorer.
GVRRIEL.
Tu seras un peu étonnée de cette cinquième page; mais que vGux-tu? Mon bon ange (car j'ai un génie familier, et je t'assure qu'il nous sert bien; et je crois, friponne de Sophie, que lu le conniis mieux que moi), m.on bon ange donc m'a souillé tout bas à l'oreille que je me tuais les yeux à écrire si lin et que je pouvais bien ne pas tant économiser le papier; et moi, qui n'entends pas les ail'aires, j'ai commencé une cin-
Dt: MIRABEAU. 207
quir-me page^ 2'^arcc que j'ai écrit bien gros pour ne pas fatiguer les yeux de mon bon ange. Oh! que ce parce que est spirituel ! et je pourrais bien une autre fois m'émanciper jusqu'à Unir celte cinquième page. Il ne faut pas cependant abuser de la bonté du bon ange, car il ne tient qu'à lui de devenir un malin esprit. Mais les amants sont si gourmands! et le bon ange a une physionomie qui inspire tant de confiance !... Sur le tout, ma Sophie, donne à ta fille, je te prie, un autre maître à écrire que le tien.
Pourquoi est-ce que tu maigris? je ne veux point cela. Dors-tu? je veux toujours, à tout jamais, savoir tout, dans la plus exacte vérité, sur ta santé et celle de ta fille. J'ai ta charmante bourse que je baise et presse chaque jour sur mon cœur. J'envoie une feuille oubliée dans les poésies erotiques, et j'indique où elle doit être placée.
20 décembre 1778.
Ma Sophie, je n*aime pas du tout le ton vague et léger dont tu me parles de ta santé. Tu as souffert et tu souffres ; tu as eu la fièvre à la suite d'une incommodité très-grave ; tu as été saignée ( ce qui est trjs-bien fait) et tu persifles, et tu ne me donnes point de détails ! Sophie, je ne suis pas content. Tu sais ce qu'est mon imagination, organe trop ardent d'un cœur extrêmement sensible ; tu sais que ta santé est ce
qui m'importe et m'inquiète le plus au monde : tu sais ou tu dois savoir que mes connaissances assez étendues en médecine ne sont guère bonnes qu'à multiplier mes inquiétudes et à les rendre plus aiguës; et tu ne me dis ni ce que tu as^ ni ce que prétend le médecin, ni ce qu'il se propose, ni à quoi il attribue ton dérangement. Est-ce une suite de tes palpitations? sont elles ou moindres ou plus fortes? as-tu quelque autre dérangement ? Est-ce à ton amant, à ton époux, que tu dois cacher 'toutes ces choses, quand tu es malade ?... Mais un autre voit tes lettres... Eh! qu'importe? Cet autre est sage, prudent, marié : il sait notre histoire, il voit notre tendresse, s'il ne l'approuvait pas, nous ne nous écririons pas; il s'intéresse à nous, au moins il nous le prouve : que crains-tu de lui ? Tu ne saurais croire quelles peines tu me causes, et tu serais trop punie si tu les concevais... Mais je t'ai parlé légèrement de ta santé... D'abord cela n'est pas : je t'en ai parlé même trop sérieusement; ensuite cela est tout à fait différent. Les maladies de ton sexe causent bien d'autres ravages que nos incommodités. Si j'avais une maladie grave il me serait impossible de t'écrire aussi longuement que je le fais. Il n'est donc question que d'un délabrement de santé dont je ne saurais te noter toutes les variations comme celles d'un thermomètre : d'ailleurs il est assez simple, et par conséquent moins inquiétant, que je me porte mal : i° je suis accoutumé à une vie on ne saurait plus active, et je ne me suis soutenu contre mes prodigieuses études (régime toujours très-malsain) que par le mélange de l'exercice et du travail : ainsi ma situation actuelle est absolument contre nature ; 2° tu es assez heureuse pour que le célibat ne te soit pas à charge, et tu sais si je puis le supporter. C'est un avantage de ton tempérament qui m'est absolumert refusé ; 3° les peines de l'àme ont toujours al-
DE MIRADEAU. ^uu
téré ma constitution mille fois plus que les maux physiques : autre inconvénient attaché à ma nature ; 4° enfm,. j'ai abusé de mes forces et de ma jeunesse. J'ai donné dans tous les excès, le libertinage seul excepté ; mais, pour cela, je n'en ai pas été plus réservé sur les plaisirs. Je ne suis sage que depuis que je te connais, et cette sagesse-là a encore été assez jeune. Voilà bien des causes qui doivent t'expliquer le dérangement de m.on être, et te rassurer un peu, parce que la plupart de ces causes cessant, les effets cesseront aussi. Au lieu de tout' cela, tu es très-jeune, de la meilleure constitution possible : à plus de vingt ans tu n'avais encore rien perdu de la source de la vie : tu es accoutumée à une vie sédentaire : tu es d'un sexe qui a moins besoin d'exercice, tu peux en prendre plus que moi, tu travailles moins, tu as plus de distractions. Que de raisons n'ai-je pas de compter sur ta santé ! La lime du chagrin t'use comme moi sans doute; mais elle a bien plus d'étoffe à mordre avant d'attaquer ta vie. Ma Sophie, je te donne ma parole d'honneur de te dire tout ce qui surviendra d'essentiel à ma santé ; mais je sais ce qui est essentiel, et toi tu ne le sais pas. Dis-moi donc tout, absolument tout, relativement à la tienne, dans le plus minutieux détail, ou tu me tueras. En vérité, mon fardeau est assez lourd: ne l'aggrave pas, ô mon amour si cher ! et songe que nous sommes des siècles sans recevoir des nouvelles l'un de l'autre. Rien n'est empiré chez moi; au contraire, j'avais des suffocations très -violentes qui sont passées. Pendant quelques jours elles ont été jusqu'à l'évanouissement, avec des battements de cœur inconcevables. Je me suis bourré de fleur d'orange ei de gouttes d'Hoffman ; enfin, de très-iortes nausées s'étant déclarées le jour môme où je t'écrivis, je me décidai à l'ipécacuanha. Le chirurgien, qui convenait de la nécessité, me dit qu'il en allait apporter. Dans l'intervalle il me survint une
210 LETTRES D'AMOrU
fonte de bile qui me soulagea; et comme^ outre la répugnance pour les remèdes violents^ je n'avais pas une trèsgrande confiance en la main qui me l'administrait^ je n'en voulus plus. Les palpitations sont passées à peu près, les suffocations tout à fait; mais les digestions sont toujours trèsmauvaises et extraordinairement difficiles ; et cela parce que l'estomac absolument débilité refuse fonctions, et qu'en outre je mange beaucoup trop vite, n'ayant pu supporter de la vie l'ennui des repas solitaires. Il est certain que l'on me tuera, si l'on me laisse ici ; mais il y a encore de la marge. Pour mes yeux, ils empirent considérablement. Voilà la vérité: elle est dure mais exacte. Sois aussi francbe, et que je puisse compter sur l'engagement formel que j'exige, que rien ne me
soit caché
. . . . Tiens, Sophie, je te battrais si je pouvais, quand tu lâches la bride à ton fol enthousiasme au point de dire de si grosses bêtises. As-tu bien le front de comparer mon style à celui de ce Rousseau, l'un des plus grands écrivains qui fût jamais, dont l'éloquence toujours entraînante, toujours appuyée de la plus ingénieuse dialectique, est guidée par un goût si exquis, et n'exclut jamais la correction la plus sévère, si ce n'est dans son Iléloïse, où il a affecté des négligences ? 0 Sophie ! Sophie! où est ta raison, ton tact et ta justice? Il y a des choses excellentes dans son Emile, dis-tu. Eh quoi donc n'y est pas excellent ? ordonnance sublime ; détails admirables; style magnifique ; raison profonde; vérités neuves; observations parfaites. Sais-tu bien que tu parles d'un des chefs-d'œuvre de ce siècle? Sais-tu que cinq ou six tragédies de Voltaire, une partie de sa Henriade, l'Esprit des Lois, l'Histoire naturelle de BufTon, celle des deux Indes de Raynal, et Emile, sont les titres dont nous nous enorgueillirons en- M'YZ la postérité ?... Et tu compares un enfant à un tel
DE MIRARKAU. 21i
homme, à un homme aussi grand par ses vertus que par son génie ! 11 eut la sagesse admirable de ne se montrer qu'après trente ans dï-tude ; aussi chacun de ses écrits fut un grand pas vers la gloire. Et moi, moi qui à vingt ans ai osé me faire imprimer, qu'ai-je fait? Une mauvaise brochure où se trouvent quelques vérités, des tableaux fortement coloriés peut-être, qui décèlent une âme haute et noble, et du feu dans la tête ; mais encore une fois ce livre est détestable : oui, Sophie, détestable ; car les détails ne font point un livre ; c'est un tissu de lambeaux unis sans ordre, empreints de tous les défauts de l'âge auquel j'écrivais; il n'y a ni plan, ni forme, ni correction, ni méthode. Voilà mon titre unique ; le reste est dans mon portefeuille, et n'en sortira peut-être jamais. Je sais, Sophie bien bonne, ce que j'aurais pu valoir; je le sais, parce que chacun a la conscience de son talent, et surtout parce qu'on a cherché à m'avilir. Sans doute j'ai un cœur droit, une âme forte, peut-être de la verve, des vues et assez de connaissances pour un homme qui, très-exactement, n'eut jamais de maître. Mais, bon Dieu ! quelle distance de là au génie mâle, profond, créateur et sublime de Rousseau! 0 Sophie î Sophie, tu me fais honte de moi-même. Non, mon style n'a rien de commun avec le sien, quoique d'autres que toi l'aient prétendu aussi. Mon style est passable, parce qu'il est à moi ; parce que communément j'ai le ton de la chose que je dis ou que j'écris, attendu que je ne dis et que je n'écris que ce que je pense : c'est là, je crois, le grand secret. Suivre son caractère propre, la tournure naturelle de son esprit et les inspirations du sentiment. Ah! oui, Sophie, surtout sentir. Mais mon corps et ma tête croulent sous les coups réitérés d'une infortune trop longue. Mes fleurs sont fanées ; mes fruits avortés avant d'être mûrs. 11 faut verser une larme sur les couronnes que j'aurais pu obtenir, et au'un
tyran envieux et impitoyable m'enlève, avant que j'aie pu les atteindre; mais il faut aussi y renoncer, puisqu'elles sont hors de ma portée. Ah! j'en conviens, tendre et aimable Sophie, les louanges sont un délicieux plaisir pour Gabriel, lorsqu'elles sortent de la bouche de son amante ; mais ne les exagère pas jusqu'à me faire rougir; tache de me tromper en cela seul. Je suis, je serai toujours bien loin de croire les mériter toutes ; mais il m'est si doux de me voir bien dans l'opinion de celle qu'entre tous les êtres de mon espèce j'aime et j'estime plus que tous les autres ! Peut-être en tirerai-je encore un autre fruit, ma chère vie. Ce charmant hommage, dont je ne me crois pas digne, m'encourage et me presse d'acquérir ce qui me manque, de dompter mes défauts, plus peut-être pour justifier ton choix et conserver ton estime, que pour m/Iionorer à mes propres yeux. Hélas ! les infortunés sont toujours dans le doute : toutes leurs conjectures leur semblent des réalités; tous les possibles leur paraissent probables, et ils sont trop portés à changer les événements qu'ils ne peuvent s'expliquer, en froideur ou en négligence, surtout de la part de ceux dont l'estime et l'amour sont tout leur bien et toute leur ressource. D'ailleurs, tout sûr que je suis que mon incomparable Sophie ne variera ■jamais dans ses sentiments et ses principes, sa tendresse m'est si nécessaire qu'il m'est bien permis de douter du moins si je mérite les sacrifices qu'elle m'a faits, ceux qu'elle m'a promis, et d'examiner sévèrement mes sentiments, mes pensées, mes conjectures, mes projets, mes occupations, et le faible prix que je vaux.
Je t'abandonne Héloïse, pourvu que tu conviennes que cet ouvrage irrégulier, incorrect, peut-être mal conçu et souvent négligé, étincelle pourtant de beautés; qu'il arrache tics transports d'admiration, et fait couler de douces larmes, (lent
DE MIRADEAU. 213
fois j'ai voulu critiquer Vlléloïse , et cent fois j ai pleuré^ admiré, lu, relu, et j'ai plain;; ceux qui pouvaient être plus sévères que moi. Voltaire, ce Voltaire que son propre génie mettait si au-dessus de l'envie, comme il a outragé le plus vertueux des hommes, dont il n'avait reçu que des éloges, qui était malheureux, pauvre, persécuté, qui ne travaillait point dans son genre, et qui, osons le dire, lui était supérieur dans le sien ! Voltaire, immortalisé à tant de titres. Voltaire qui, plus que tout autre peut-être, mérita l'admiration et le mépris de ses semblables, fut au théâtre un génie du premier ordre, dans tous ses vers un grand poète, dans l'histoire de l'homme un phénomène; mais dans les ouvrages historiques et philosophiques, il n'a été le plus souvent qu'un bel- esprit, tandis que Rousseau, digne de tous nos respects par ses mœurs, son noble et inflexible courage, et la nature de ses travaux, est le dieu de l'éloquence, l'apôtre de la vertu, nous l'a toujours îait adorer, et ne prostitua jamais ses talents sublimes, ni à la satire, ni à la flatterie.
Quoi, grosse bête, tu n'avais pas trouvé à toi toute seule que c'était une absurdité de faire lire ou apprendre par cœur des fables à des enfants! Mon amie, quand j'ai médité quel-ques heures sur Bacon ou sur Newton, j'ouvre La Fontaine que je sais par cœur, et j'y découvre des beautés nouvelles que je n'y avais pas aperçues. Voilà l'homme que tu croyais l'instituteur des enfants.
Grâces, grâces te soient rendues, à toi, à tous ceux qui nous servent si bien... Ma fille ^c porte bien : j'ai tes cheveux, ta bague charmante : je les baise, je les suce, je les mange.... Mon amante, mon bonheur, ma vie, mon tout! quand donc est-ce que je cesserai de faimer chaque jour davantage? C'est à l'instant que je reçois ce précieux envoi : ah ! comme il fait
214 LETTRES D'AMOITl
battre mon cœur! Je comptais t'écrire encore un peu.... mais laisse-moi savourer mon bien. Addio, mio dolce sostcgno. Addio, sposa amata, che a me sola par donna. Conservait fedele. Mia vita^ oen mio, addio,
Sophie, demande tes étrennes; car pour moi j'ai tant demandé que je n'ose plus, de peur de fâcher le bon ange à qui nous donnons des volumes à lire. Vois, méchante Sophie, que, pour te rassurer, j'ai obtenu qu on te remît tout de suite ma dernière; et moi j'ai attendu vingt-quatre jours la tienne. 0 ingrate! que de dettes il te faudra me payer.
Tes bagues sentent l'ambre. Cela est détestable pour les nerfs, et d'ailleurs très-superflu pour une xeiwe. Je te l'interdis absolument. Soigne bien ta santé, et dis-moi tout, tout.... Tais-toi, que je baise mes bagues, ton billet, et ma aile.
Ma Sophie! mon ignorante Sophie! moque-loi encore de mon algèbre et de ta géométrie. Avec tes phrases douces et tendres, tu crois tourner toutes les têtes comme la mienne,... Eh! non, non : ces messieurs de là-haut (ou plutôt de là-bas, car hélas î je suis logé bien plus haut qu'eux) sont accoutumés aux cajoleries des belles dames : tes amje, tes bon ange ou rien, vois-tu, c'est la même chose. Mais moi, le savant moi,
DK MiRAni:Ar. 215
oui moi, Madame, j'écris : De 1778 à 1779 inconiestaùlement un an; donc je fiai pas reçu de lettres depuis un an,.. Aussitôt toute la hiérarchie céleste, qui sait sur le bout du doigt la géométrie transcendante, appointe ma requête : et le lendemain je reçois une lettre de papier qui ressemble beaucoup aux griphes égyptiennes ou à la cédule du sabbat; mais mon cœur devine tout ce griflbnnage, et il fait du bien à mon cœur, et je suis heureux, content, et je baise mon trésor, et je remercie le messager céleste... Mais imagine-toi bien, mu pauvre Sophie, que, de tous les anges et archanges du ciel, il n'y a que Gabriel de galant, et que tes gentillesses sont perdues pour tout autre. — Amour si bonne, tu te portos donc bien, car tu lo dis et ce serait un crime de tromper ton ami. Tes maux n'ont donc pas été si forts que je me le figurais. Hélas! sur ta propre description, ils l'ont été beaucoup trop; mais je t'avoue que, malgré mes compliments sur ta frigidité, je crois qu'il pourrait bien y avoir un reste de jeunesse dans tes bobo; ce qui no serait pas précisément inconcevable à vingt-quatre ou vingt-cinq ans dont tu es chargée manco maie, Madame ; je ne saurais avoir une très-grande pitié de tes souffrances. Prends patience, Sophie; je la prends bien, et j'y ai assurément plus de mérite que toi. Point, absolument point de pavot; du camphre et des bains, s'il te fallait sérieusement des calmants. — Ce n'est pas du tout un avantage que les dents se développent lentement. Les huit incisives, quatre au-devant de chaque mâchoire, se forment ordinairement les premières, et elles sont communément sorties à la fin de la première année. Je suis venu au monde avec deux molaires, ce qui est assez singulier, mais cependant pas très-rare. Gabriel-Sophie se porte bien, et, comme tu dis, voilà l'essentiel. Ne sais-tu pas quel est le médecin ou le chiruri^icii qui la verra, en cas d'accident? et peux-tu lui parler?
■iiC LLTTRES D'AiMOUll
11 est trop vrai que les trois premières années de l'enfance sont très-orageuses. J'espère que ma fille n'est pas avec d'autres enfants : tu peux me dire cela. Les maladies contagieuses, auxquelles on est trop sujet à cet âge, ne s'évilent qu'en les élevant séparément. Est-ce qu'elle ne bégaye pas encore, cette demoiselle? Il me semble qu'elle pourrait bien se donner la peine de t'appcler, peut-être.
Dans un affreux néant tout me semble abîmé, Et pour moi la nature est un livre fermé.
Hélas ! ma Sophie, tu y seras encore, et je t'y retrouverai, et tu me serreras dans tes bras, et tu m'aimeras toujours ; mais les roses de ton teint et le feu de tes regards, leur exorcssion tendre et touchante, ne charmera plus mes yeux, n'adoucira plus mes malheurs. Je sentirai ton âme, mais je ne la verrai pas. 0 tyran impitoyable, c'est là ton ouvrage! mais, si jamais je recouvre ma liberté, c'est au pied du trône que je porterai ta cause et la mienne : je m'y ferai conduire, et là je dirai au jeune souverain, qu'on rend, à son insu, complice d'une injustice si barbare... « Sire, vous voyez devant vous une des infortunées victimes des surprises faites à votre équité. Vous voyez un jeune homme accablé de maux et privé de la vue par de longues et d'intolérables douleurs qu'il n'a point méritées. Mes pères vous ont bien servi plus de cinq siècles, et j'avais hérité de leur ardeur. J'aurais donné avec joie mon sang pour vous qui êtes le père de ma patrie. Vous êtes le mien. Sire, et vous l'êtes avant le barbare qui a empoisonné la vie que j'ai reçue de lui ; car c'est sous la protection de votre autorité que les nœuds qui m'ont donné l'être ont été formés. Eh bien ! Sire, on m'a ôté à vous, à mon pays, à ma famille; on a étouffé mes plaintes; en a osé
soustraire les lettres que j'adressais à Votre Majesté pour réclamer votre justice et votre bonté. Sire, je ne puis plus en saisir l'expression sur votre front auguste, mais je sais que chaque instant de votre règne a décelé votre âme paternelle. Apprenez donc de moi ce que vous ne saurez jamais de nul autre. — Tenez, voilà le fruit de mes veilles et de mes larmes : du sein d'une odieuse prison, j'ai payé ma dette à vous et à ma patrie, autant qu'il est en moi, vu la faiblesse de mes talents et le dénùment absolu de secours. Voyez quelles iniquités s'exercent en votre nom, et malgré les plus vertueux de vos préposés : foudroyez ces tyrans subalternes qui vous font perdre la plus belle de vos prérogatives, celle de vous réserver les trésors de clémence dont vous êtes l'unique dispensateur, et de laisser la sévérité sur le compte des lois. Lisez, Sire, et cherchez la vérité qu'on vous dérobera, si vous ne la cherchez pas vous-même. Je n'ai pas trop payé de la perte de la vue, de la santé et de la moitié de ma vie peut-être, ce moment où je puis vous la dire et vous la montrer, si les suites en sont aussi heureuses pour mes concitoyens que je dois l'espérer de votre bienfaisance et de votre équité... »
Au reste, ma Sophie, j'ai pris à peu près mon parti, et si bien, que je m'occupe actuellement plus d'une heure par jour à apprendre à écrire les yeux fermés, afin de pouvoir t'écrire encore de ma main, lorsque je serai aveugle; et j'y parviendrai. Je plie une feuille de papier en autant de petits réglais que je veux faire de lignes, et je suis chacun de ces réglets, posant mon doigt sur la fin de chaque mot, pour faire une séparation convenable. Cela est lent, et il faut de la patience; mais il m'en faudra bien davantage encore, si j'en viens à Id cécité. Ce que je crains le plus, c'est l'excès de la méditatioQ, dont je n'éprouve déjà que trop les inconvénients avec la facilité de me distraire par la lecture. Chaque idée, et tu en es
toujours l'occasion ou l'objet^ chaque idée m'arrête. Je la suis^ je la pousse aussi loin qu'elle peut s'étendre. Je médite, mes mains portant ma tête, les yeux fixés sur ma table et ne voyant rien. J'ai été longtemps que les heures s'écoulaient dans cette position stupide. Quelque bruit soudain me réveillait : j'allais à ma lucarne. J'y restais collé. Tout ce qui se passait me rappelait quelque chose de relatif à toi, mais le plus souvent des souvenirs douloureux. Tu ne saurais croire combien cette manière d'être épuise et est pénible ; je ne m'en suis sauvé qu'en m'abimant de travail, et j'y ai perdu les yeux. On me dit: travaillez moins... Eh quoi ! vaut-il mieux devenir fou qu'aveugle? Je me souviens qu'un jour machinalement, et sans savoir ce que je faisais, je me mis à chanter le beau monologue de Tom-Jones ; 0 toi qui ne peux m' entendre, toi dont le crime est d'être tendre (Tu sais que depuis longtemps, depuis que j'adore Sophie, cet opéra-là est mon favori. Lorsque madame de Changey me tourmentait pour chanter, elle disait : Surtout quelque chose de Tome- Jones). Jamais, jamais je n'ai mieux senti combien cette musique est belle et vraie, énergique et assortie à la passion; puisque c'est au milieu de la plus profonde méditation que je me suis mis à la chanter, pour exprimer ce que je sentais. Sans doute la nature choisissait les accents les plus analogues à ce qu'elle éprouvait. Tu t'es aperçue cent lois que mes yeux se mouillaient quand je chantais quelque chose de tendre : pour cette fois je me suis mis à sangloter, et sans doute mon expression n'en a été que plus parfaite. Enfin je me suis aperçu que quatre ou cinq personnes s'étaient arrêtées et m'écoutaient. Je cessai bien vite, de peur de contrevenir à la règle qu'on nous jetto sans cesse en guise de bâillon. Mais je fus bien étonné de me surprendre chantant ici : Je te le répète, ce chant-là était le cri de l'âme; mais juge
donc quel chemin faisait mon imagination. Si je ne deviens pas fou^ mon aimable amie, il faut que ma tête soit beaucoup meilleure que je ne croyais.
0 toij qui me fais aimer la vie que j'ai tant de sujets de haïr, toi qui me fais résister à tant de maux, la récompense est dans ton cœur. Conserve-le-moi pur, tendre et fidèle. Réserve-toi pour vivre et mourir avec ton Gabriel : aime-le toujours ; aime-le comme il t'adore, et confie au temps et à la constance le soin de notre bonheur. 0 charme de ma vie î je patienterai dans l'espoir de te revoir : mon âme qui s'élance sans cesse du fond de ces sombres voûtes pour te chercher, te rejoindra enfin, et reposera encore une fois sur tes lèvres. Ah ! Sophie ! un instant, un seul instant... Je donnerais ma vie pour un instant... Je la donnerais pour qu'un de mes songes pût se réaliser... Mon cher tout! ne sois donc plus si poltronne; et surtout plus d'esprit, ou je me fâcherai tout rouge, car ton esprit me suffoque aussi bien que tes tous. Ah ! que tu dus être bien honteuse en voyant mes audacieux ttt arrivés à bon port! Que tu dus regretter la cargaison de tons que tu m'avais dépêchée ! Je crois que ce G. tG parut aussi pouvoir être allongé... Mais bête, bête, tant bête, comment as-tu pu croire qu'un tu, sous ta plume, dans une lettre adressée à moi, pût étonner? Est-ce d'avoir un enfant de moi, ou de me tutoyer, que leg plus sévères aristarques eussent pu te faire le reproche? 0 ma Gabriel-Sophie! ta mère n'est jamais bête que lorsqu'elle veut faire de l'esprit; mais elle l'est bien alors. Dis-lui cela, entends-tu ? bien respectueusement, mais dis-le-lui. Ce qu'il y a d'excellent, c'est que, dans toutes tes premières lettres, tu ne faisais de déclaration d'amour qu*à ta fille ; mais c'était parce qu'elle me ressemblait : tu conviendras que la gaze était claire. J'espère que tu t'aviseras quelque jour d'un autre détour ; c'est
ta fille que tu feras parler : ainsi tu pourras écrire les mots d'amour et de tendresse en tout bien et tout honneur; mais pour conserver le costume, il faudra, entends-tu bien, y joindre du ires-profond respect, de la vénération, et c'est tout au plus ma main que tu prendras la liberté de baiser. Et moi, je souffletterai la mère et la fille, parce que je n'entends point les affaires, et que tant d'esprit m'humilie. Je ne veux pas qu'on en ait plus que moi dans ma famille, entendez-vous, ^jerow^i^ZZ^^? — A propos d'esprit, assurément tu n'es pas dans ton jour, et tu abuses de la permission que je t'ai donnée de n'avoir pas le sens commun. Quoi ! parce que je t'ai dit qu'il était cruel d'être mort pour son pays, avant l'âge de trente ans, \difureur guerroyante m'a repris ! car on ne peut faire pour son pays que la guerre apparemment. Oh! la bonne logicienne ! Mais puisque ceci t'inquiète, il faut parler sérieusement. Sans doute j'ai une grande passion pour mon métier : cela est assez simple. Élevé dans le préjugé du service, bouillant d'ambition, avide de gloire, robuste, audacieux, ardent et cependant très-flegmatique, comme je l'ai éprouvé dans tous les dangers où je me suis trouvé, ayant reçu de la nature un coup d'oeil excellent et rapide, je devais me croire fait pour le service. Toutes mes vues s'étaient donc tournées de ce côté, et quoique mon esprit, afiamé de toutes sortes de connaissances, se soit tourné vers tous les genres, cinq années de ma vie ont été consacrées presqu'entières aux études militaires. Il n'est pas un livre de guerre dans aucune langue morte ou vivante que je n'aie lue; je puis montrer les extraits raisonnes, comparés et commentés, et des mémoires de moi sur toutes les parties du métier, depuis les plus grands objets de la guerre, jusqu'au détail du génie, de l'artillerie, (les vivres môme. Tu sens bien qu'on ne renonce pas volontiers t de telles avances^ et qu'elles attachent encore aux pro-
jets qui ont fait entreprendre tant de travaux. Mais, outre que je n'ai qu'une passion à qui tout dans ma vie est, et sera, et doit être subordonné, il y a longtemps que mes idées sont changées sur ce sujet. 4° Je crois que les hommes, et par conséquent les rois, ne peuvent donner que ce qu'ils possèdent, le droit de faire et décommander des actions justes, conformes à l'ordre et aux lois immuables de la nature. Un homme vertueux doit donc être le seul juge de la légitimité de la guerre qu'il s'agit de faire ou de ne pas laire. Cette philosophie, qui est et sera la mienne, n'est pas compatible avec un uniforme. 2® Les troupes réglées, les armées perpétuelles, n'ont été, ne sont et ne seront bonnes qu'à établir l'autorité arbitraire, et à la maintenir; or, je ne suis pas de ces mercenaires qui, ne connaissant que celui dont ils reçoivent la solde, ne se rappellent jamais que cette solde est payée par le peuple; qui s'honorent de servir un homme, tandis qu'ils devraient se croire uniquement destinés à la défense de leur patrie; qui volent aux ordres de celui qu'ils appellent leur maître (mot infâme, injurieux au roi et à la nation), sans penser qu'ils se réduisent à porter une livrée plutôt qu'un uniforme, sans savoir que le plus vil, le plus odieux, le plus détestable des métiers est celui de satellite d'un despote, de geôlier de ses frères : le service ne me convient donc pas. 3° Enfin, depuis que j'ai vu que mon père ne voulait pas m'acheter quoi que ce soit, et ne songeait qu'à me fermer toutes sortes de carrières, je me suis replié sur moi-même, et l'ai approfondi d'autres études, qui m'ont attaché à leur tour. Peut-être suis-je devenu aussi propre aux affaires étrangère» que ie l'étais à la guerre dans mes plus beaux jours; à plus forte raison aujourd'hui que ma vue est excessivement affaiblie. Tu vois, Sophie, que tu étais très-loin d'avoir deviné mon secret^ et qu'il ne faut pas juger tout à fait Gabriel
comme les autres hommes. Je suis maintenant, et par principes et par goût, très-revenu de ce que tu appelles très-bien la fureur guerroyante ; ce qui n'empêche pas que, comme le premier besoin, et l'un des premiers devoirs est de recouvrer sa liberté, si je n'avais que ce moyen, je le tenterais. Mais le philosophe qui me disait stupide à quinze ans, qui, quand il entendit un de nos meilleurs hommes de guerre parler de moi, après la campagne 69 de Corse, comme d'un planton très-distingué dans la pépinière de nos jeunes officiers, dit qu'en effet cela paraissait être mon unique talent, et qui finit aujourd'hui par assurer que j'ai de l'esprit comme tous les diables ; d'oii il suit que je suis un infernal scélérat incapable de résipiscence, et que d'ailleurs mon esprit est une suite de lueurs, d'étincelles, incapable d'un travail et cfun raisonnement suivi (sans doute parce qu'en deux ans j'ai poussé les mathématiques au delà du calcul intégral et dilTérentiel); ce philosophe ne veut, ni n'entend d'aucune manière que je sorte de mon tombeau, encore ne veut-il point payer le linceul. Rassure-toi donc sur la guerre. Pour mon honneur, crois, je te prie, qu'il est très-indépendant du service. Sans avoir jamais conçu, à beaucoup près, l'indigne manie du ferraillage, j'ai eu le malheur de faire assez complètement mes preuves de cette qualité simple et vulgaire que l'on appelle bravoure, et jamais homme, me regardant en face, ne mettra en doute ma fermeté. — Je ne sais, en vérité, où est ton esprit, et je ne vois pas comment il est si difficile de comprendre que la fille d'un homme est la petite iille de la mère d'un homme, et que cette mère, qui abhorre tant les amies de cet homme, peut avoir cependant, indépendamment de la détestation, fait donner l'assurance de sa bonne volonté pour sa petite fille à cet homme, laquelle bonne volonté peut valoir beaucoup d'argent à la petite llUe,
Dieu me pardonne! tu me mettrais en colère; mais, pourvu que le bon ange ne s'y mette pas, il n'y a pas de mal... Rayez, Monsieur, rayez si cela vous déplaît; mais autant de lettres rayées autant de lettres vous me devrez ; et une page de plus à celle-ci seulement pour l'intention. Tenez, ne vous jouez plus à moi, je sais trop bien calculer.
Madame, si tu ne veux pas de mes cheveux, renvoie-les-mo!, je les brûlerai aussi bien que deux sacs pleins, pesant à peu près deux livres, que j'ai la bonté de te garder, et que je n'ai point destinés à ta très-honorée fille... Pauvre eniant! hélas! si elle fût née dans nos beaux jours, le sein de sa mère l'eût allaitée : elle aurait fait notre bonheur, et nous eussions fait sa force. Élevée sous les auspices de l'Amour et nourrie dans ses bras, elle eût puisé la vie à sa véritable source, et nos baisers lui eussent soufflé sans cesse la santé. Mais hélas ! à peine a-t-elle ouvert la paupière qu'elle a été malheureuse de l'infortune de ses parents ; nos soins, nos caresses lui sont refusés : puisse l'Amour nous la rendre. C'est lui qui la fit naître, c'est à lui de la conserver. Ah ! si elle n'est pas indigne de Sophie, le bonheur d'être née d'elle, de la voir, de l'entendre, de la servir, la dédommagera avec usure du préjugé qui lui coûte tant de biens d'opinion. Tous ensemble ne valent pas une jouissance du cœur... Il faut te rendre justice, tu n'es pas incorrigible. Pour cette fois, ce sont mes jiauvres et non pas mes beaux yeux; mais le b était commencé, et tu as eu bien de la peine à en faire un j). Tu ne me parles pas non plus, depuis deux ou trois courriers, de ma ressemblance avec la pariaitement belle Gabriel-Sophie ; c'est de peur, sans doute, de lui attirer la petite vérole. Franchement cependant la G. a été plus que jolie, et elle me ressemble beaucoup. Mais, à l'âge de ta fille, on ne ressemble à rien. Ce n'est qu'à cinq ou six
ans que les traits prennent une forme. Au reste, je ne lui demande pas son titre de légitimité, et c'est toi très-décidément que je veux qu'elle me retrace. Mais celui de nous deux qui la verra le premier, devinera sûrement, dans sa physionomie, celle de l'autre, parce qu'on devine toujours ce qu'on souhaite, quand la crainte n'est pas à côté du désir. Adieu, ma tendre amante, adieu, mon bonheur et ma vie. Crois, ahl crois à jamais que l'amour, à qui j'ai livré tout mon être, fait et fera ma destinée. Je t'adore, ô mon amie si chère, et ne veux qu'être aimé; mais je veux l'être, ah! je veux l'être tou.iours.
Gabriel.
Je connais de M. de R. une dissertation sur la méridienne, fort bonne, car elle endort. Peux-tu me procurer la fable allégorique? Des vers et M. de R. ne vont pas ensemble dans ma tête.
Tu crois bien que tes deux bagues et les trois cœurs ont été bien mangés. Oui, oui, ils dureront. Mais il y a longtemps que je conserve dans ma boîte les débris de la tresse qui suspendait ton cœur; et chaque lois que j'ouvre cette boîte, il s'en perd. Avare que tu es, ne pourrais-tu donc pas m'en envoyer une autre?
Je t'avertis très-sérieusement que la première fois que tes quatre pages au moins ne seront pas pleines, je te répondrai en vedette. Madame, au beau milieu d'une page, je suis avec un très-profond respect, etc. Sur l'adresse à Marie-Thérèse^ et pas autre chose. Qu'est-ce donc, s'il vous plaît, que des intervalles de six doigts de blanc? Je parie que le bon ange essaie toutes les encres sympathiques de l'univers pour les déchiffrer.
As-iu encore les manchettes que tu m'avais destinées? Elles
sont très-inutiles à mes poignets, mais elles feront du bien à mon. cœur. Ne travaille pas trop à cet ouvrage : il peut affecter ta poitrine.
Ne t'avise pas de me faire de cordon de montre, ce serait peine perdue; on ne m'a pas donné la mienne : le pourquoi? je n'en sais rien : il ne peut être que fort ridicule; mais ce sont des secrets d'État, et je m'en moque; mais ce dont je ne me moque pas, c'est qu'on m'a refusé aussi mon étui de mathématiques, qui me serait souvent utile et nécessaire, et notamment pour ton commentaire d'Ovide. Telle explication, où il me faut quatre pages, serait faite en quatre lignes avec une figure. J'aurais bien pu en parler à M. L. N. quand j'eus le bonheur de le voir; car, non-seulement il ne m'a rien reiusé, mais encore il m'a prévenu sur des choses auxquelles je ne pensais pas; mais j'en avais de plus essentielles à lui dire, et j'ai toujours peur d'être importun. Il est certain que cette privation en est une réelle pour moi, et n'est pas fondée sur une seule raison qui ait le sens commun. Mais crois-tu que tii sois la seule qui possèdes le privilège de n'en point avoir?
Quelle perte de bien envisages-tu ? Il s'en faut d'un million que le philosophe n'ait un sou de bien libre, indépendamment de ses dettes. Il n'est qu'usulruitier de ce qu'il possède; j'en suis l'unique propriétaire, et il a fait disparaître pour plus de 500,000 liv. de ces substitutions Personne au monde ne peut m'ôter le J^ien de madame de M***. Mais je n'en veux, ni n'en voudrai; son bien est à elle, puisqu'elle n'a plus d'enfants, puisque je la méprise, puisque je ne veux plus vivre avt-c elle. Mais cela ne peut s'appeler perte, c'est don et pur don. Reste le bien de la femme du philosophe, mais elle est plus que jamais dans l'intention de n'avoir d'héritier que son scélérat de fils aîné. Cette damnable obstination rend M. le che-
valier assez difficile à marier ; et comme il ne tient qu'à lui d'avoir sans cela 50 à 60 mille livres de rente, indépendamment de ce que pourra faire pour lui son oncle qui sera bientôt, s'il ne l'est pas, grand-prieur, je t'avoue que je ne le plains pas amèrement. Si ce sacrifice était absolument nécessaire à cette mère infortunée, pour recouvrer sa liberté, ahî comm.eje le conseillerais; mais...
Le bon ange, vois-tu, Sophie, tremble des licences que je prends, et il prévoit déjà une septième page : mais rassurez vous, bon ange, j'ai coupé la demi-feuille exprès, pour m'en ôter le moyen. Rassurez-vous aussi sur les blancs, ô mon bon ange : quand vous voudrez, je vous donnerai une encre sympathique (la recette s'entend) que ni vous, ni le diable qui est plus malin (car vous, vous êtes plus bon, plus indulgent que malin, et vous savez fermer les yeux) ne découvrirait pas. Mais l'ignorante ne connaît pas cette encre; et moi, je n'ai jamais de ruses avec ceux que j'aime, et à qui je dois; au lieu que les femmes sont toujours femmes par quelque endroit, et bien nous en prend, bon ange.
Voici des vers, sur la mort de Voltaire, dignes d'être retenus :
0 Parnasse ! frémis de douleur et d'effroi ! Pleurez, Muses, brisez vos lyres immortelles! Toi, dont il fatigua les cent voix et les ailes. Dis que Voltaire est mort ! pleure, et repose-toi.
Je ne connais point de vers plus beau que ce dernier.
DE MIRAREAU. ^^7
43 fé vicier 4779.
Ta lettre, que je reçus hier au soir, m'a fait verser des larmes d'amour, de joie, de reconnaissance et d'indignation. En un mot, je ne sais quels mouvements e)le 'ne m'a point fait éprouver. Mon émotion était si forte, ma tête e^t si faible^ mon cœur et ma santé si bouleversés, que je remis à te répondre aujourd'hui, et dix volumes ne contiendraient pas tout ce que je voudrais te dire. 0 Sophie ! lendre amarite, amante unique entre toutes les femmes, efxplique-moi, si tu le peux, l'effet inconcevable, et toujours plus fo'rt -et toujours nouveau, que produit en moi tout ce qui vient de Sophie.... Mais tâchons de nous calmer, et tâchons de te faire entendre (car je ne puis te dire) quelles obligations nous coritractons chaque jour. Cet homme, dont tu oses presque te plaindre; cet homme qui avait écrit, sut cette enveloppe, ces quatre mots que tu veux absolument m'attribuer; cet homme que je ne vois point, hélas! mais qui m'a fait pleurer d'attendrissement et de gratitude, t'avait justifiée avant que tu l'eusses entrepTis, et cela sans m écrire, sans me dire un mot. 0 ma Sophie-Gabriel ! il est des procédés qui n'appartiennent qu'aux âmes délicates, tendres, généreuses, sensibles, qui obligent plus profondément que les services les plus essentiels. Il est une confiance qui ne se trouve que chez les honnêtes gens. Sux seuls croient à la vertu, parce qu'eux seuls en sont capables : eux seuls sont compatissants et tendres; d'autres peuvent être sensihles; il ne faut pour ceci que des sens et de
l'imagination; mais pour être tendre il faut un cœur, un cœur qui s'affecte protondément et durablement, au lieu que la sensibilité toute seule n'est, le plus souvent, qu'une impression passagère... Que te dirai-je? Le plus aimable des hommes est celui qui joint à la bienfaisance l'esprit nécessaire pour l'exercer. Nous avons trouvé deux de ces hommeslà... et Gabriel, l'heureux Gabriel, si aimé et si digne de l'être, du moins par la vérité et l'énergie de sa passion, Gabriel, qui a reçu ses 'poésies érotiqioes, sans qu'on ait suivi le barbare conseil que tu oses donner aujourd'hui, sans qu'on ait voulu prendre des précautions humiliantes, affligeantes, qui, peut-être, eussent lié les mains, Gabriel sait que tu n'étais pas coupable, que tu es la plus tendre des amantes, la plus adorable des femmes, comme aussi la plus adorée, et qu'il fut un ingrat de t'imputer l'ombre d'un retard. Toi, qui connais mon cœur, toi qui sais quel compte je tiens de la seule envie de m'obliger, juge quels droits acquiert sur moi celui qui la prouve... que dis-je? qui la réalise si bien. Ah! je le lui écrivais, il n'y a que deux jours : qu'il croie à mon honneur. Ma conscience, ce consolateur caché qui crie plus haut que la multitude et la renommée, et qui, sans compter les suffrages, l'emporte seul sur tous les avis, ma conscience m'apprend que je mérite cette opinion; et, si c'est ia sienne en effet, il est bien sur d'avoir en moi un ami dévoué à la vie et à la mort. Reçois mes plus tendres remercîments, mes plus sensibles caresses, les brûlants transports de mon âme, l'hommage de tout mon être : lis en moi toi L ce qui s'y passe; car pour moi, comment l'exprimerais-je? à peine puis-je suiTire à le sentir.... Mais n'oublie jamais quo je ne m'accoutumerai point à t'entendre dire posément qi;o tu m'aimes, que je n'ai aucune notion de réserve en amour, soit qu'on la décore du nom de prudence ou de toute autre
DE MIRABEAU. 2î>9
locution, et que j'aimerais mieux la mort qu'une lettre froide de ma Sophie.
Ma promenade est augmentée : elle le sera encore, et je m'engage à te rendre ton Gabriel. Rassure-toi donc, ô mon amour, je t'en supplie; mais si tu veux contribuer de ton côté à me guérir, il faut nécessairement que ta santé soit meilleure, et ton régime plus sage. Qu'est-ce que se coucher après onze heures pour ne pas dormir, et se lever à six? Sophie î ma Sophie-Gabriel! hélas! un mot -de ta dernière lettre m'avait fait soupçonner que tu travaillais pour vivre : je rejetai cette idée avec horreur, et je ne voulus pas même te le demander, de peur de paraître ridicule, ou pétri d'animosité contre les R. Mais je n'avais que trop bien deviné, et mon cœur saisi de douleur bout d'indignation. Mais pour qui me prendstu donc, ô mon épouse? Quoil j'aurai de l'argent, et tu en gagneras! Hélas! hélas! ne t'ai-je donc pas assez coûté? et veux-tu que les remords se joignent au chagrin pour me tuer? Ah î je te l'ai dit bien des fois : Sophie, ma Sophie ! tu auras bientôt sur ton Gabriel cet avantage qu'aucun autre que lui ne pourra se dire ton époux. Que je paierais cher une telle félicité! Oui, mon amie, j'en atteste l'amour et l'honneur, je voudrais en ce moment, j'aurais voulu dans tous, être réduit à l'état le plus obscur, dénué de toute fortune, obligé de bêcher la terre pour en arracher notre subsistance, et me voir à toi, entièrement à toi par des nœuds indissolubles. Sûr que Sophie serait heureuse avec moi dans une cabane, je me croirais le plus riche, le plus fortuné des mortels. En entrant lous mon humble chaume, je trouverais la tranquillité et la tendresse; je couvrirais de caresses mon épouse adorée, et l'enfant qu'elle porterait à son sein ; comblé de ses plus délicieuses laveurs, je dirais, en baisant ses yeux chargés de
voluptés : Non, il n'est de bonheur que dans l'amour; il n'est de richesse qu'auprès de Sophie.... 0 mon amie, ce serait là mon triomphe et ma félicité; mais ton sexe, ton éducation, les préjugés....
Ma chère bonne, j'espère bien que tu auras profité de ce beau temps pour beaucoup marcher. J'ai maintenant trois heures et demie de promenade, et j'en aurais davantage sans l'ordre, ou plutôt le désordre ridicule de cette maison. Si je n'en étais privé que pout les autres, cela me ferait plaisir, bien loin de m'affliger; mais les autres n'en sont pas plus •heureux. Combien j'ai été touché de l'idée que tu as eue, relativement à nos promenades solitaires! Puisse-t-elle t'engager à les multiplier ! Hélas ! je ne vois pas un beau temps que je ne me dise : Ah ! si Sophie et moi respirions ce même air, combien il serait plus pur! Je n'aperçois pas une fleur que je ne t'en désire l'odeur, et que je ne gémisse de ne pouvoir la placer sur ton sein ! 0 ma Sophie-Gabriel ! nous avons éprouvé de tout, et nous savons bien qu'il n'est rien que la présence de ce qu'on aime n'embellisse. Combien pour des amants vulgaires notre vie eût été triste à Amsterdam î Combien pour une autre femme toutes les privations auxquelles tu étais condamnée, et que tu endures, hélas! encore aujouid'huî, sans dédommagement et sans consolations; combien cette vie disetteuse que tu soutenais avec tant de douceur et de gaîté, à laquelle même tu n'aurais peut-être pas daigné penser, si ton Gabriel ne l'eût partagée; combien tout cela eût été cruel ! Ah ! Sophie seule sait aimer. Mais hélas ! la perfection de sa tendresse, le tact exquis de sa sensibilité est en ce moment la mesure de son infortune. Plus on aime, plus on a besoin d'aimer, plus le cœur est actif, et plus ses peines sont aiguës; et, quelque féconde et souple que soit
l'imagination qui mêle, par le charme de l'espérance, quelques gouttes de volupté dans le calice amer de la douleur et de l'absence, ses compensations sont bien faibles pour tant de maux. 0 chère amante ! je le dis comme TibuUe : la passion que nous sentons semblera une fable, un roman à la plupart des hommes : mais qui n'aimerait mieux le ridicule qu'on peut attacher à notre amour, que le sort des dieux sans amour? — Chère amante, tu ne t'occupais guère autrefois du calendrier, que pour compter les larcins de l'amour; mais oublieras-tu cette fois, comme l'année passée, qu'il est un patron de Gabriel, fêté, renommé, et qui règne le 24 de ce mois? Hélas ! c'était tous les jours ma fête, quand j'étais auprès de toi : chaque jour, chaque heure m'apportait en offrande tous les dons de l'amour. Dieux ! que mon sort est changé ! et que ce pauvre Gabriel est déchu ! Quand tu fêtais si bien le client, comment n'aurais-tu pas eu le droit de passer sous silence le patron? Mais à présent que l'un et l'autre ne sont plus que dans ta pensée, je crois que saint Gabriel, si tant est qu'un ange soit saint, serait très-piqué que tu ne lui fisses pas une commémoration très-agréable ; et, comme les anges s'entendent ensemble, j'espère que le mien négociera cette affaire avec celui de M. B. Hélas ! c'est ce borgne à' inséparable qui profitera le mieux de ton souvenir. Pour toi, tu es une réprouvée qui n'a pas la plus petite place dans le ciel, et je serai obligé de passer sous silence ta sainte tutélaire, à moins que tu ne prétendes que, dans le mois prochain, ou en octobre, je ne transforme Sophie en Marie ou en Thérèse. Mais non, tu gronderais; et moi, je ne veux, sous aucun prétexte, métamorphoser Sophie avec laquelle je compte bien me damner ou me sauver sans l'intercession de personne. Mais le jour où je t'ai connue, et celui où je te fus uni par des liens indissolubles, voilà mes plus grandes fêtes, voilà
!!n2 LETTRES D'AMOUR
cesjours sacrés pour moi. Oui, ma Sophie; et je crois notro amour égal et mutuel ; c'est au nom de ta fille et de ta tendresse, et de tes délicieuses faveurs, que je t'en conjure, aime-moi; ose me le dire : sois toujours vraie, naïve; sois toujours ce que tu fus, ce que tu es, et reçois mon encens, mes vœux, mes adorations, mes baisers, mes transports; et, si tu m'aimes, que t'importe que mon amour et le tien soient connus de tout l'univers? que tout ce qui respire sache que tu brûles d'une flamme plus pure, plus sainte que celle qu'on allume sur les autels.
Gabriel.
Je t'envoie une feuille de vers, et tu en recevras autant chaque fois. Je te prie de me répondre nettement à cette question : Quel est le moment où Orosmane est le plus malheureux? Est-ce celui où il se croit trahi par sa maîtresse? est-ce celui où, après l'avoir poignardée, il reconnaît qu'elle était innocente? Prends garde que je ne considère que l'espace de temps qui s'écoule entre le moment où Orosmane reçoit le billet de Nérestan, et celui où il se donne la mort. — La C. M. P. L. était première chanteuse de l'électeur de Bavière; et, il faut en convenir, la deuxième ou troisième de l'Europe pour l'habileté, c'est-à-dire que la Gabrielli a plus de réputation, vu la beauté de son organe, mais certainement moins de science musicale, et infiniment moins de talent pour Xadagio qui, sans contredit, est le dernier efi"ort du musicien. — La charge du capitaine des levrettes est assez ridicule ; mais elle donne les entrées. — Je te rends mille tendres actions de grâces pour la relation intéressante que tu m'as donnée de ton genre de vie. Ah ! crois-tu qu'il y ait quelque détail relatif à toi qui ne m'importe pas? — Ne nomme du tout point M. de Rougemont; dis seulement Cerb.
XXÎX
20 févrîpr ',T70
Ce n*est point moi qui t'ai priée de m'écrire bien vite; vraiment je n'ai garde de te gêner; c'est M. B. à qui je dois autant de remerciements que je te dois peut-être de reproches. Voilà ta lettre; ainsi tu es pardonnée ; mais aussi voici mon histoire qui prouve que j'ai quelque mérite à cette indulgence. Une méprise très-simple pour les indifférents, et très-cruelle pour moi, fait que je reçois, aujourd'hui 20, une lettre que M. B. m'avait destinée vendredi 5 février, et envoyée le samedi matin; mais il s'est trouvé que cette lettre était la tienne du 10 décembre, à laquelle j'ai répondu le 25 du même mois. Aussitôt mon imagination impétueuse, qui toujours porte à l'extrême ce qui intéresse mon cœur, s'est mise en mouvement. Je t'ai crue... que sais-je moi? morte, malade, ou mourante'. J'ai imaginé que, par une vaine pitié qui ne fait que -rendre les tourments plus lents et plus cruels, on avait voulu me tromper pour gagner du temps; cela était d'autant plus. probable que j'avais demandé de tes nouvelles dès la fm de l'autre mois. M. B. pouvait seul éclaircir l'histoire de cette transposition : on aurait dû lui écrire, et sûrement il eût réparé sur-le-champ, autant qu'il était en lui, cette petite erreur; mais on a voulu le joindre, et, comme dans les plus petites choses aussi bien que dans les plus grandes, dans les faveurs les plus précieuses comme dans les concessions de rigoureuse équité, tous les hasards
sont toujours contre moi, en dépit de ceux qui me veulent du bien, on ne l'a trouvé que le mardi 9, parce que le roi et la reine étaient venus le lundi 8 à Paris essayer de faire cent couples d'heureux, tandis que tant d'autres couples d'innocents gémissent dans les fers. (Et voilà comme les rois sont bons... comme on trompe jusqu'à leur générosité!) M. B. a avoué, avec la plus charmante bonté, son erreur, et t'a écrit ce même jour 9 de me tirer d'inquiétude. Tu t'es hâtée, et je reçois, ce m.atin 20, ta lettre. Or le 25 décembre tu m'envoyais mes bagues, le 27 je les avais; j'ai cent mille raisons de te croire auprès de Paris; et je haïrais si je te savais à Salles. J'ai vu un million de motits de ne pas imputer au très-excellent M. B. une prolongation de délai qui a semblé lui coûter presqu'autant qu'à moi. A qui donc veux-tu que je me prenne d'avoir été dix jours et onze nuits dans les agonies de la douleur et de l'incertitude? Je ne sais si c'est à toi; mais si tu traites déjà si légèrement l'infortuné qui, du lever de l'aurore au lever de l'aurore, est entièrement, uniquement occupé de toi, rêve de toi, pense à toi, parle de toi, écrit à toi, pour toi ; si quelques raisons que ce puisse être, autres que l'impossibilité, te font ménager si peu les inquiétudes, les craintes, les illusions, les d'élires même de cette imagination que toi seule embrases, de ce cœur où tu règnes si despotiquement, de ces sens qui se survivent à eux-mêmes pour brûler encore à ton souvenir de tous les feux de l'amour, Gabriel est plus malheureux qu'il ne croyait.
Ta lettre cependant, ta charmante lettre, chère Sophie, est d'une tendre amante : elle m'était bien nécessaire pour remettre du calme dans mon cœur assombri par un nuage très-noir qui enveloppe les faibles et précieux débris de notre bonheur. J'ai craint... Mais pour cette fois du moins je me suis trompé. 0 sort rigoureux! ù perplexité cruelle ! t'appesan-
tiras-tu longtemps encore sur mon être qui croule? Je te l'avoue, ma Sophie, je suis déchiré par des mouvements qui jusqu'ici m'étaient inconnus. Je dirais volontiers com.m3 Oreste : Mon innocence enfin commence a me peser. Il n'est de repos avec mes implacables ennemis, il n'en sera que dans la tombe. Aucune pitié ne saurait pénétrer dans leur âme pétrie de fiel : aussi barbares qu'injustes, ce que leu? iniquité refuse, leur commisération ne l'accordera jamais. C'en est trop, c'en est trop ! Je ne sais si, proscrit par un destin supérieur, par cette nécessité fatale qui laisse triompher le crime et gémir l'innocence, je suis destiné à mourir de désespoir, ou à mériter mon sort par un crime ; mais trop longtemps la peine le précède : je sens des transports d'indignation, de haine, de rage, qui jamais n'avaient eu accès dans mon âme. Tu ne saurais concevoir avec quelle infàma persévérance on m'écrase de mépris et de barbaries. Souffrant, exténué, presqu'aveugle, le plus infortuné des hommes, si tu ne m'aimais pas, croirais-tu que les plus simples secours, ceux qu'on ne refuse pas à un laquais dans un hôpital bien administré, me sont déniés par mon père ? Croirais-tu qu'il spécule sur ma santé; qu'il propose des abonnements; qu'il ose bien dire tout haut qu'on le trompe (on, c'est-à-aire le commandant, le médecin, le chirurgien, l'oculiste, M. Lenolr, M. B., presqu'aussi indigné que tu le sera^ toi-même, M. Am. qui a écrit très-fortement); que je me porte bien; que je dois bien me porter; que je suis trop heureux? Enfin son mot le plus doux est que je suisun^attz?r^/ow. Croiràis-tu que je ne puis, à mes frais, me procurer un domestique, du linge et des effets? qu'il faut que l'autorité s'en mêle pour que mes médicaments soient payés; lesquels médicaments montent, de puis six mois, à 14 ou 1,500 livres; et avec 600 il faut que je m'habille, m'entretienne, etc., et tout ce qui n'est pas nour-
riture et santé : aussi suis-je nu, parce que j'aime mieux l'être, et avoir quelques livres; et il n'y a que vingt mois que je marche nu-pieds dans mes souliers. Hélas! hélas! du moins ceux à qui nous devons tout ne se reprochent pas les mouvements de pitié qui les ont intéressés en notre faveur ; il ne me manque que ce dernier malheur.Mais celui-là me tuerait; et certes je ne le mériterai pas; et je leur dis à tous qu'ils ne savent pas quel cœur ils déchirent, quel homme ils dédaignent, et qu'ils n'en connaîtront jamais le prix... Excuse, excuse, ô ma bien-aimée ! ces plaintes indiscrètes. Hélas ! la douleur m'étouffe : et pourquoi ne l'épancherais-je pas dans ton sein? Tu me l'as tant ordonné. 0 chère moitié de moi-même; tout le monde, peut-être, me hait, excepté toi, et je me haïrais moi-même si tu ne m'aimais pas. Mais hélas ! oijL te conduira ce fatal amour ? Ne m'as-tu donc pas assez sacrifié? ne t'ai-je pas assez accablée de mes maux? Je t'entraîne dans un abîme sans fond, et cette idée qui m'est toujours présente ajoute cruellement à mon infortune. Elle n'a point de bornes : elle n'en aura point. Veux-tu que j'attende ma liberté de celui qui me refuse mes plus pressants besoins ? Eh ! qui ne sait combien les méchants vivent plus que les bons?... Ah! quelle que soit sa cruauté, je ne me familiariserai jamais avec l'idée de n'attendre du repos que do la mort d'un père! Pourquoi donc t'acharnês-tu à te lier à mon sort?... Adorable amante, je ne te persuaderai pas plus que je ne veux te persuader. Nous voir est notre unique bonheur; nous aimer est notre vie : nous ne renoncerons à l'es poir de nous unir, nous ne sentirons éteindre notre amour qu'en exhalant notre dernier soupir.
Che fato crudel Glie attendono i reî.
Dagli astri funesti.
Se i premi son questi D'un aima fedel?
Quel destin ! et quel sort est donc réservé aux coupables^ si tel est le prix de l'innocence et de la fidélité. — Tes bohos ne sont pas des bobos, tant que les palpitations durent et tant que tu ne dors pas, or c'est ce que tu me caches en vain vers la fin de ta lettre; je l'ai fort bien aperçu. Je voudrais savoir en détail quel est ton régime. Peux-tu prendre des bains? Si tu le peux, fais-le; et, encore mieux, monte à cheval, s'il est possible, ce que je ne crois pas. Ne lis pas, n'écris pas tard; obstine-toi à trouver le sommeil, fût-ce dans mes bras ; reste beaucoup dans ton lit : ah ! Sophie, Sophie ! soigne ma vie. Pourquoi te faire arracher une dent qui n'était que creuse ? Crois-tu donc qu'elles reviennent? D'ailleurs tous ces charlatans, qui ne font point de mal, n'opèrent pas cet effet que vous estimez tant, vous autres femmes (excepté dans une seule occasion), par leur sorcellerie, mais par des poudres qu'ils cachent, et qui souvent ébranlent toutes les dents et les déchaussent. Ma Sophie, ta personne est à moi comme ton cœur; je te supplie de n'en pas disposer si légèrement : tu n'en as pas le droit. — Je n'aime point les nouvelles vagues et non détaillées de mon enfant. Pourquoi n'en as-tu pas plus souvent? Je ne connais personne qui ait plus de droit que toi de te moquer du babil des femmes; car je n'en ai jamais vu une plus silencieuse et dont le parler soit si réfléchi. Certes, les observateurs vulgaires, qui, ne sachant de ton histoire que ce que tout le monde en sait, s'attendent à trouver en toi de l'impéluosité, de la fougue, de la volubilité, en un mot une tète à grands mouvements, sont un peu surpris de n'y apercevoir q-ic la douceur, la modcbtie, la pudeur d'une vierge. Pau-
vres gens ! qui ne savent pas que l'amour ne naît, ne germe, ne s'exalte que dans une âme honnête, forte et concentrée; qu'aucun sentiment n'est aussi chaste que l'amour, aucun plaisir plus décent que la vraie volupté et ses jouissances; que les têtes les plus vigoureuses et les cœurs les plus ardents sont ceux qui, se repliant sur eux-mêmes et se nourrissant de leurs propres forces, n'ont aucun besoin des émotions extérieures et étrangères, et ne s'exhalent jamais en vains discours.
Hélas ! ma Sophie, j'ai bien peur que, jusqu'au bout, notre devise soit : di memoria nudrirsi, piic che di speme. Quand la diminution de ses forces, de ses facultés, de ses avantages est lente et insensible ; quand c'est par une succession infinie de moments que l'existence s'est dégradée, on ne doit s'apercevoir que très-médiocrement du changement^ ou du moins ne point s'en étonner; et je conçois fort bien cet homme qui, se retrouvant avec une ancienne maîtresse qu'il n'avait pas vue depuis trente ans, disait bien bas : Mon Dieu, qu'elle est changée l sans penser que les trente années avaient fait sur sa propre tète les mêmes ravages. La décrépitude ne doit donc pas être un aussi triste et douloureux état que nous le croyons, nous autres jeunes gens, parce que les sensations diminuent avec les forces : ainsi tout se compense. Cependant, mon amie si chère, je crois que la vieillesse pourrait bien, dans certaines âmes, ne pas éteindre l'activité du cœur; car enfin, si son énergie tenait à celle des autres sens, il me semble que, dans ces moments où je suis comme anéanti, je ne devrais sentir que bien faiblement mon amour. C'est tout le contraire, chère amante ; avec tant de raisons de haïr la vie, je m'applaudis de vivre encore pour aimer encore. Je t'aime avec ma tendresse accoutumée, aiguisée par la crainte de t'être ravi avant
l'âge ; et cette tendresse est bien indépendante de mes sens, lorsque j'ai à peine la force de soulever mon bras pour faire courir ma plume. Je le crois donc, mon enfant, si nous parvenions à la vieillesse, elle nous trouverait encore amoureux. Ainsi cet âge a aussi ses jouissances. Cette saison glacée peut être réchauffée par l'âme; et la fable de Philémon et de Baucis est une illusion poétique, née d'un sentiment pris dans la nature : mais se sentir dépérir et dissoudre si vite sous les coups du malheur, n'est-ce pas une situation bien triste? Ah ! Sophie ! Sophie ! du moins ne partage pas celle-là. J'espère, j'espère encore qu'il ne m'abandonnera pas, ce maître si chéri, quoique quelquefois si cruel : cet amour à qui j'ai voué ma vie, et que je recevrai encore de ses charmantes leçons. Il revivifiera tout mon être. Ah ! oui, ma Sophie, ne fût-ce que par tes regards, quand il le laisserait fané jusqu'au moment où tu pourras le cultiver. Te souviens-tu de ce je ne sais quoi, que ton imagination charmante comparait à une sensitive?... Mais non, ma Sophie, tu n'es qu'une bête, la comparaison est très-mauvaise : si tu approchais une sensitive, si tu lui tendais la main, elle se replierait en ellemême, et se cacherait ; et ces plantes consacrées à l'amour, dont le cœur est chez nous l'unique jardinier, croissent, reverdissent et se montrent, dans toute leur beauté, au souffle de l'objet aimé, jusqu'à ce que, surchargées d'amour, épuisées par les pleurs que leur arrachent l'union des âmes et son inexprimable volupté, elles succombent et s'anéantissent dans le sein du plaisir... Ma bonne, bonne Sophie, que les souvenirs et l'espoir te soutiennent, comme ils me relèvent et m'encouragent. Hélas ! on t'abandonne bien à tes propres iorces ! L'épreuve est terrible; mais mon amante en sortira victorieuse. Je dis comme Damon ; je suis sûr de mon amie. Tu sais cette histoire, elle est le triomphe de l'amitié; et l'amour.
qui remporte tant sur elle, ne doit pas lui céder. Deux amis, DamoR et Pythias, unis par les liens de la plus tendre affection, s'étaient juré un dévouement inviolable. Ils furent mis à une épreuve bien délicate. Pythias est condamné à mort par Denys, tyran de Syracuse : il demande, pour toute grâce, un intervalle pour aller en Grèce arranger ses affaires, et Damon se constitue prisonnier pour caution de son retour. Le temps s'écoule : tout Syracuse est dans l'attente de ce combat entre l'amitié et la nature. Le temps approche : le jour arrive : tout le monde plaint Damon ; on lui reproche sa généreuse crédulité : Je suis sûr qtie mon ami reviendra, dit-il, et il revient. Nous ferions plus, nous, ô ma Sophie-Gabriel, nous ne nous quitterions pas, et nous mourrions ensemble. Mais nos tyrans ne feront pas ce que fit Denys. Touché d'un si bel exemple d'attachement, il sentit que toute sa puissance ne lui procurerait jamais le bonheur d'un aussi fidèle ami. Il fit grâce à Pythias, et demanda pour toute récompense, aux deux Grecs, d'être admis en tiers de cette amitié. Ainsi leur magnanime tendresse toucha le cœur même d'un tyran. Pour nous, ô ma Sophie, notre amour est notre crime. Plus il est courageux et constant, et plus ils s'en irritent. Il faudrait être ingrat, vil et traître, pour leur plaire. Je le crois vraiment, nos sentiments sont la plus sévère critique des leurs. Mais non, nous ne serons point parjures, dùt-il nous en coûter la vie. Je te l'ai dit cent lois; je crois à ta fidéhté comme à la mienne. Je crois à ta vertu comme au jour qui m'éclaire : j'accuserais l'univers entier avant de soupçonner ma Sophie ; mais je suis susceptible, inquiet (par le mal-être de ma situalion), et surtout jaloux, et tu dois me le pardonner. Oui, je le suis : pourquoi? je l'ignore. C'est sans doute une faiblesse inséparable de l'amour. De quî ? d'aucun objet déterminé, et de tous. Je dirais volontiers comme l'Amour disait ù Psyché,
qui lui demandait : Des tendresses du sang peut-on être
jaloux ?
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature : Les rayons du soleil vous baisent trop souvent Vos cheveux souÔrent trop les caresses du vent ;
Dès qu'il les flatte, j'en murmure;
L'air même que vous respirez, Avec trop de plaisir passe par votre bouche :
Votre habit de trop près vous touche.
Ce ne sont point là des phrases : ce n'est pas de l'esprit : c'est un sentiment inexprimable, incompréhensible pour tout autre qu'un amant, dont La Fontaine a donné l'équivalent par des images charmantes. J'ai été presque jaloux de mon portrait que tu pressais contre tes lèvres et ton cœur avec trop d'ardeur; je l'ai été très-réellement de tes amies et de tes frères, tant que je les ai crus estimables; je l'ai été d'une femme dont tu me parlais dans tes premières lettres, et tu me fis un grand, un vrai plaisir, lorsque tu m'écrivis, sans que je t'en eusse parlé, cette phrase délicieuse : Elle est de mon sexe; elle m'iiispire un intérêt très-tendre, et mes lèvres ne reçoivent pas les siennes sans répugnance ; je fuis ses caresses; je crains presque que ce ne soit un vol fait à l'amour. Ah ! oui, oui, ma Sophie, conserve toujours cette délicatesse charmante. Tu n'as qu'un ami; qu'il n'y ait pour toi qu'un homme au monde et qu'un objet de tes plus légères, de tes plus simples faveurs, comme des plus grandes : ah ! pour les moindres, je donnerais encore mille vies. Je ne t'ai jamais déguisé toute l'étendue de ma iaiblesse en fait de jalousie, c'est parce que tel que je suis, et non pas meilleur que je suis, je veux être aimé; je n'ai jamais therchO à la
vaincre^ parce que je ne la crois pas coupable, parce que je 5uis certain qu'elle tient à ma tendresse. Me l'oserais-tu reprocher? Ne l'ai-je pas vue inquiète et jalouse, toi, mon bien suprême ! toi, ma vie ! ne t'ai-je pas vue jalouse de l'amant le plus tendre et le plus ardent qui fût jamais? — Il est bien aisé d'annihiler un testament en en refaisant un autre, quand on le peut; mais le peux-tu? et tarderastu un seul instant à assurer, par toutes les voies possibles le sort de ton enfant? Ah! tu l'aimes, sans doute, tu l'aimes. Tu l'as dit si bien et si tendrement, que c'est le père qu'une amante aime dans son enfant. Hélas ! je l'avoue, ou, si l'on veut, je m'en accuse; il n'y avait pas la plus petite comparaison entre ce que je sentais pour mon pauvre fils et ce que je sens pour ma Gabriel-Sophie ; cependant je l'aimais, je l'aimais beaucoup; mais à quelle distance il était de sa sœuri cela est inimaginable; et comme il n'avait sûrement aucun tort envers moi, comme je le croyais vraiment mien, ce qui n'est sûrement pas vrai de celui qui a pensé le suivre , il faut bien que cette différence infinie provienne de la différence de mes sentiments pour les mères. Il est si doux de se voir reproduit par ce qu'on aime ! Il est si délicieux d'avoir doublé ce qu'on adore, outre le bonheur de sentir ses liens resserrés si étroitement, si indissolublement! Quel amant ne serait pas enivré du plaisir de rechercher dans les traits de son enfant tous les vestiges de ceux de son amante; de suivre, dans cette âme naissante , les progrès du développement de celle qui a parlé à la sienne? Oui, chère Sophie, je te l'ai déjà dit cent fois, et ce n'est point une exagération de l'enthousiaste amour; je t*aime infiniment davantage que je ne t'aimais. Il s'est passé quelque chose d'indéfinissable en moi, qui a centuplé ma tendresse, ou étendu les facultés du sentiment^ puisqu'il me presse avec plus d'énergie. Puisses-tu,
mon adorable épouse, éprouver le même effet ! Ta ne me le dis pas. Hélas ! peut-être n'oses-tu pas me le dire : peut-être aussi, pour rétablir quelque égalité entre nous, la nature at-elle voulu que je fusse plus sensible, comme tu étais plus aimable. Ce partage est juste, et je ne me plains pas : c'est à moi d'adorer sans mesure. Ah ! je remplis bien mes devoirs à cet égard.
Je te quitte au moins pour quelques heures, car je souffre, et ne puis supporter la position où il me faut être pour t'écrire. Je reprendrai la plume, pour te rassurer tout à iait sur cette petite bouffée de douleur (d'ailleurs je dois une pénitence au bon-ange, et j'écrirai au moins deux pages encore). Hélas! toi dont les beaux yeux devenaient si tristes, lorsque le moindre mal attaquait ton Gabriel, lorsque seulement tu me soupçonnais du moindre dérangement de santé, tu es bien inquiète! Ah! l'amour est trop ingénieux à se tourmenter. Mais ceux qui sont incapables de le sentir, et nous croient malheureux d'en éprouver les inquiétudes, sont des gens à qui il manque un sens, et qui en veulent juger par le rapport des autres sens. Ce sont des aveugles, qui nient l'éclat des roses, parce qu'ils en sentent à tâtons les épines, ou des hommes privés d'odorat, qui disputent qu'elles répandent une odeur suave. Adieu, pour cette fois, adieu l'unique passion de mon cœur.
J'ai dormi trois heures, pour la première fois, depuis cinq jours. Je suis beaucoup mieux. Je me trouve en verve; il faut que j'écrive; n'est-il pas vrai, mon bon ange? Et une autre fois vous ne vous méprendrez plus. Madame remarquera
1'.\ LCTTRES D'AMOUR
que ces trois heures de sommeil ne retardent pas de trois secondes le départ de ma lettre.
Za liberté de la presse : ah! oui, vraiment t'y voilà. Eh ! ne vois-tu pas que tous les visirs et demi-visirs, sultanes et soubrettes de sultanes, agioteurs titrés, valets décorés, voleurs protégés, monopoleurs privilégiés, etc., et deux milliards d'etc. croiraient ou diraient que le roi n'est plus roi, s'il voulait profiter des lumières publiques au lieu de les étouffer. Un certain OEnomaûs jeta au milieu des prêtres qui expliquaient les oracles un livre intitulé : Les fourbes découverts; voilà à jamais le crime des philosophes. Or, je t'ai montré comment ces honnêtes gens de ministres et ces honnêtes gens de prêtres sont des charlatans de même espèce; ainsi metstoi bien dans la tête que le despotisme et le bon plaisir sont les plus sains des régimes, parce qu'ils constituent la méthode la plus simple et la plus rapide de gouverner. Or, tu sens bien que le despotisme peut et doit toujours être équitable, car les rois ont tous été, sont et seront tous les pères de leurs peuples, et leurs préposés furent, sont et seront infailliblement, et jusqu'à la consommation des siècles, d'honnêtes gens; et ces nouveaux Argus ont eu, ont et auront assez d'yeux pour tout voir; et aucun Mercure n'a pu, ne peut et ne pourra endormir ces yeux; et il a existé, existe et existera une race d'hommes impassibles, infaillibles, parfaits, tout exprès pour servir un despote parfait; et des générations îngéliques succéderont à ces êtres angéliques! Tout cela est indubitable; qu'avons-nous donc besoin de la liberté de la presse? Pauvres imbéciles que nous sommes! laissons-nous mener; il n'est pas bon que des esclaves y voient si clair.
Je le fais mon compliment sur la conquête au très-revèrerid
Dï: WIRABEAU. 245
père. Connais-tu beaucoup de miracles qui ne soient pas prétendus et absurdes? Pour moi à qui on expliquait^ à huit ans, que Dieu ne pouvait pas faire les contradictoires, par exemple un bâton qui n'eût qu'un bout, je demandais si un miracle n'était pas un bâton qui n'eût qu'un bout. Ma grand'mère ne me l'a jamais pardonné. Il est vrai que je ne dirais pas mieux aujourd'hui.
Pourquoi donc ferais-je maigre? Te moques-tu de moi?
Sais-tu le nom des Lettres symboliques de chaque monnaie? c'est une partie intéressante de Vart numismatique.
Sur mon honneur, tu n'as pas un nez à lunettes : croismoi, n'en porte pas, ou j'en mordrai bien la trace. Eclairetoi avec des lampes et de l'huile.
!"■ rivrn i779.
Chère et tendre amante ! 0 ma vie ! 0 mon bien ! Que ta lettre respire bien tout ton amour ! Qu'elle est ingénue ! Qu'elle est brûlante ! Que tu rends heureux ton Gabriel, et que tu en es adorée ! 0 Sophie ! que serais-tu pour moi si nous vivions ensemble, toi qui, loin de ton amant, es pour lui dans sa sombre solitude l'univers entier. Oh! que ne puis-je à tes genoux répandre les douces larmes que le plaisir fait couler de mes yeux presqu'éteints ! Tu daignerais imprimer tes lèvres de rose sur la trace de ces pleurs amers
qu'ils ont trop longtemps versés... Et moi, je te dirais : mon ' amour; alors tu pleurerais et j'essuierais tes joues avec mes ardents baisers, et tu m'en laisserais prendre sans nombre de ces tendres baisers que moi seul dois cueillir : nous pleurerions ensemble sur notre bonheur, sur notre ihtortune passée, sur les bienfaits de ceux qui nous auraient sauves et réunis. Nos larmes et nos soupirs, et nos gémissements, rîos
âmes se confondraient Illusions enchanteresses'. 0 vœux
impuissants de deux cœurs affamés et consumés d'amour!
Dieux! qu'ils sont infortunés les amants qu'un amour malheureux, qu'une captivité terrible, et l'absence plus cruelle tourmentent et déchirent!... Mais qu'ils seront heureux le jour qui les réunira, le jour où l'amour les caressera d'un souffle favorable! — Pourquoi me grondes-tu, mon adorable amante? pourquoi me reproches-tu de négliger ma santé, dans le moment où je lui donne plus de soins que je n'ai jamais fait, et que je n'aurais même cru pouvoir faire de ma vie? Elle est bien meilleure, je t'assure; j'ai ajouté au régime que )e me proposais le vin d'absinthe. Enfin je digère péniblement encore; mais je digère, et, si mes maudits yeux ne me tracassaient pas plus maintenant que mon estomac, je me croirais tout à fait exempt d'infirmités. Mais, ma Sophie, porte-toi bien, si tu veux que cet heureux retour soit durable. Tu me dis un mot sur ta poitrine, qui m'effraie. Chère amie, dors, je t'en conjure : force-toi à dormir : lutte contre l'insomnie : obstine-toi : repose-toi du moins, et ferme tes beaux yeux.
Ce que tu proposes aux Valdh. est fort bien ; ce que tu veux pour ta fille est fort bien, quoiqu'il me soit dur de lui voir ce nom ; mais si tu avais vu mes premières lettres tu saurais qu'après bien des réflexions, c'était mon avis; et.
puisque c'est celui de M. Lenoir, il n'y a pas à balancer. Je ne t'ai jamais dit que je regardasse le décret comme une bagatelle. En lui-même il l'est ; par le tapage qu'en fait mon père, il ne l'est pas, ce qui n'empêche point que personnellement je n'aie d'autres raisons de vouloir couper court à tous ces procès, que, 1° ton intérêt et celui de ta fille, qui est d'étouffer cette affaire ; 2° l'envie que j*ai d'être désormais paisible et désoccupé de toute autre chose que de mon amour et de ma reconnaissance. On me disait, il n'y a pas longtemps, que j'étais fait pour jouer un rôle. Oui, j'ai été fait pour cela, et certes je le sais mieux qu'eux, qui ne connaissent de moi que la raboteuse surface d'un jeune homme longtemps fougueux, et aujourd'hui cabré par l'infortune. Mais ils n'ont pas voulu de moi quand j'ai voulu d'eux; eh bien ! qu'ils aillent au diable. Je ne vivrai désormais, si tou' tefois je reviens à la vie, que pour mon amie, mes bienfaiteurs et moi... Ta patrie !... il n'en est point dans un pays esclave. Ta réputation !... Je m'en moque et dis avec la Fontaine :
C'est assez, jouissons...
Hâte-toi, mon ami, tu n'as pas tant à vivre ; Je te rebats ce mot ; car il vaut tout un livre. Jouis... je le ferai... mais quand donc? dès demain... Eh ! mon ami, la mort peut te prendre en chemin... Jouis dès aujourd'hui, etc..
Eh quoi ! ma Sophie, me parleras-tu toujours de mes lettres et jamais des tiennes ? ou plutôt calomnieras-tu toujours celles-ci ? Ce charme invisible, ce je ne sais quoi qui manque si souvent à la belle, et qui, quelquefois, pare la laide ; cette grâce naturelle qui nous touche d'autant plus
qu'elle nous surprend davantage, et qu'elle semble tenir à des qualités intérieures plutôt qu'aux dons extérieurs, eh bien! ma -Sophie, c'est le caractère de ton style comme celui de ta personne. La physionomie de ma Sophie-Gabriel promet beaucoup d'esprit; mais sa modestie l'enveloppe si bien ! Il ne se montre que lorsque l'âme ou l'imagination sont émues : alors il ne coîite rien : il n'a point d'apprêt : il est trouvé et non recherché, et son effet est mille lois plus agréable : il est mille fois plus saillant, et semble ne s'être caché que pour paraître. Oh ! que ce talisman magique, qu'Homère a sans doute voulu peindre en décrivant le Geste de Vénus, embellit mon amante ! Gombien elle devient plus jolie et de bien plus de manières qu'on ne le soupçonnait ! Les grâces naissent à chacun de ses mots et de ses regards. La naïveté do son esprit en pare la finesse, et cet art de plaire si délicieux, quand il n'est pas l'enfant et le complice de la vanité, lui donne ce charme qu'elle ne soupçonne pas, qu'elle ne cherche pas, et qui, par un pouvoir invisible, attire le cœur et commande l'amour. Voilà Sophie, et voilà ses lettres. Son style n'est jamais paré, mais il est toujours celui qui convient à la chose qu'elle dit, parce qu'elle a toujours senti ce qu'elle dit. De là le mot propre et l'inimitable délicatesse, et l'énergique simplicité qui va au cœur, et le fait palpiter de joie, de volupté et de tendresse. De là ercore ce nouveau prix que la réflexion me découvre dans tout ce que tu écris, lorsque mes premiers transports sont amortis, et mon jugement revenu ; car ce mérite si rare de la simplicité éloquente, de l'esprit du sentiment nu et pur ne lui échappe pas ; ainsi tu serais une amie aussi précieuse qu'une adorable amante ; ainsi tu me serais toujours chère et bien plus chère que ne l'est ma vie, quand tu ne voudrais être que ma sœur!...
Tes projets sur l'enfance de la petite me font grand plaisir ; mais prends bien garde qu'on ne l'élève monastiquement. Je t'en demande pardon, mais j'ai vu sortir bien peu de bons sujets des couvents. Au reste, je ne mets presque pas en doute qu'avec l'intercession de M. Lenoir, tu n'obtiennes, même de madame R..., de l'avoir dès l'âge de trois ans. Je ne vois pas à cela le plus petit inconvénient, d'autant qu'elle peut être avec toi, c'est-à-dire dans le même couvent, sans être à toi. — Je t'ai dit que j'exigeais, et non pas que je te demandais que tu fisses ton histoire. La manière dont je l'ai traitée (en dialogue) jette assez d'intérêt et de vie dans le récit ; mais exclut beaucoup de détails. Sans entrer dans de nouvelles discussions de style, l'unique raison que tu aies de te refuser à ma prière, c'est ta paresse ; je ne la reçois point. Je veux absolument que tu écrives tout ; mais je dis tout, dans le plus grand détail. Songe que tu ne travailles que pour moi; c'est-à-dire pour toi; qu'il n'est question ici de littérature ni d'amour-propre, mais de sentiment ; que tu n'as qu'à laisser courir ta plume au gré de ton cœur; qu'enfin je me suis fait de cette idée un plaisir délicieux ; qu'ainsi tu dois la réaliser ; et que, si tu le veux, ce manuscrit ne sortira de tes mains que pour passer immédiatement dans les miennes. Ah ! ma Sophie, pourquoi voudrais-tu m'empêcher de voir tracés de ta main les monuments de nos amours ? Ce sera le charme de ma vie, la consolation de mes maux, et leur plus digne prix, après le bonheur de me réunira toi. Ne me résiste plus, ou je croirai que tu rougis de m'avoir tant aimé.
Cependant, espère, travaille, projette, essaye, mais rien avant le temps. Il est des occasions où l'on se recule beaucoup en se hâtant. Ce qui m'importe, c'est que ma fille soit
auprès de toi, ou dans des mains sûres, en attendant le calme 5 c'est que Sophie-Gabriel m'aime toujours comme je vois qu'elle m'aime, et qu'elle apprenne à Gabriel-Sophie à m' aimer; c'est qu'elle soit sûre que ma tendresse est à l'épreuve du sort et du temps ; que jamais rien ne pourra me rendre ni lâche ni infidèle... Ah ! tu es de même, je le sais ; et tes vertus sont les garants de mon éternelle constance. Puisses-tu n'être belle que pour moi l Et puisse cependant le charme qui te suit nous conserver nos amis, et nous en acquérir ! Mais sois heureuse avec Gabriel, ô mon tout, et ne cherche jamais le bonheur avec un autre... Tu ne le trouverais pas. Que l'espérance, crédule peut-être, mais nécessaire à la vie, nous soutienne, nous console, nous préserve. Que, dans nos jours d'angoisse et de détresse, elle nous promette un heureux lendemain... Ah ! tu le dis comme moi ! un jour, un seul jour, serait un dédommagement incomparable, et qui ne nous laisserait pas de regrets : Âddio, amore unico, sposa cara, amante fedele,.. Non ho trovato un solo baccio nella Hia lettera.
Gabriel.
Je écris pas davantage, parce que je t'envoie cette fois beaucoup de pièces fugitives, pour ne pas arriérer les nouveautés. Travaille, puisque tu le veux, mais piodérément, et aux conditions que je t'ai imposées.
Ma fille est fort bien en nankin ; mais je voudrais qu'elle eût beaucoup de linge, afin que l'on n'eût pas de pré-texte pour la tenir mal propre. Je voudrais aussi que l'on intéressât par quelques douceurs, de temps à autre, la nourrice à en avoi:bien soin ; et qu'elle pressentît que cet enfant peut lui faircj du bien un jour.
Je te remercie de tes pauvres nouvelles. — Ne force pas
sur le filet ; cette position est mauvaise pour la poitrine ; et en général travaille moins, et surtout moins assidûment. Marche beaucoup, je t'en supplie. — Peux-tu douter que je ne sois très-content et très-reconnaissant que tu n'aies pas voulu voir cette petite maritorne de chanoinesse?
Es-tu folle de craindre qu'un nom ou un autre, un son ou un autre, diminuent ou augmentent ma tendresse pour ta fille? Je doute d'ailleurs qu'elle pût jamais porter mon nom quand tu serais ma femme. Un enfant naturel peut, avec le consentement de son père, porter son nom , sa livrée, ses armes; mais un enfant adultérin ne le peut pas; du moins, je le crois.
20 fcvricr 1779.
Je ne te cacherai point, mon adorable amie, que ta lettre m'a d'abord agité. Le tableau de ton inquiétude et de tes combats, dans un moment où ton esprit aurait dû être calme, puisque tu ne balançais pas, était fait pour pénétrer le cœur, trop sensible peut-être, de ton ami. Aussi te répondit-il une lettre brûlante où, rendant toute la justice possible à tes intentions, il condamnait ta perplexité, la conduite de tes amies, les conseils d'un homme de mauvaise foi, qui ne se donne
pas même la peine de raisonner, et surtout l'importance que tu donnais à toutes ces enfances, et qui allait jusqu'à affecter ta santé. Monsieur le bon ange se trouve scandalisé de ma lettre; et ce qui est fort plaisant, et ce qui, cependant, ne m'a pas du tout fait rire, il se donne les airs, non de se ranger du parti de tes conseils (je ne lui pardonnerais de ma vie), mais de te défendre contre moi. S'il était, dit-il, aussi amoureux que je le suis, et qu'il Va été, il croirait n'avoir que des remercîments a faire sur les sentiments que Von m'a fait connaître. Je veux que l'amour me punisse si, à cet égard, je te faisais autre chose. J'observerai de plus que celui qui dit fai été amoureux, ne doit pas prétendre l'avoir été comme moi, car, si cela était, il dirait r^^ suis, et non fai été. Les amours qui finissent ne sont pas les nôtres. J'observerai enfin qu'on aura de la peine à me convaincre que je te doive des remercîments pour n'avoir pris, pendant vingtquatre heures, qu'un bouillon; et pourquoi? parce que l'on t'a obsédée et ennuyée d'absurdités et d'avis aussi lâches que fous, et de contes aussi peu vraisemblables que peu décents. Mais je dois beaucoup de remercîments à ce sévère aristarque pour n'avoir point laissé passer une lettre -011/^ paraissais douter de tes sentiments^ et élever des questions sur un objet répondu ; je lui dois, dis-je, autant de remercîments que je me devrais de reproches, s'il avait raison; car assurément je n'eus jamais une intention si cruelle, et une ingratitude si noire n'a pu naître dans mon cœur. Il faut donc jeter toute la faute sur mon esprit, sur l'impropriété de mes expressions, et le bon ange a, dans cette supposition, bien fait de les proscrire. Je ne saurais convenir de même qu'il ait I raison de trouver que la lettre à laquelle j'ai répondu serve de réponse à celle que f écris. Ma lettre, quoique très-empreinte de mon amour, était toute pleine de discussions et de
»^fc: IûIRABEAU. 253
raisons. Je n'en trouve pas une seule dans la tienne. La pureté de tes sentiments, l'immutabilité de ton amour, si je puis parler ainsi, s'y font sentir sans doute, puisque c'est Sophie qui l'a écrite ; mais elle a absolument perdu la tête, et elle ne sait qu'aimer et se désespérer. Gabriel, au contraire, reprenait pied à pied chacun des plats arguments de M. de Mar., chacune de ses fictions grossières, et montrait que son conseil n'était pas plus raisonnable qu'honnête. Von voit de sang^ froid que je puis reposer en paix au sein de la fidélité. Mes sens très-enflammés ont vu aussi cela; mais ils ne reposeront jamais en paix, lorsque je lirai: 0 Dieux! les cruelles femmes me feront mourir. De tout le jour je n'ai pris quun bouillon; il estm,inuit. Hé! pourquoi cette terrible agitation? pour la cause la plus futile, pour des espérances infiniment et trop légèrement conçues, sur-le-champ démenties, pour des rabâchages qui ne peuvent qu'exciter 1" ndign Uiun ou la pitié ', pour les tons importants d'un homme de mauvaise foi, dont on n'a que faire, qu'on ne connaît pas, et qui, dans l'instant, montre le bout de l'oreille qu'il avait un moment caché.... Oui, bon ange i je relirai ces caractères chéris; mais je ne serai pas plus satisfait qu inquiet. Car pourquoi serais-je satisfait? Je sais depuis longtemps les dispositions où Von est; et ce n'est pas pour rien que j'ai aimé et que j'aime comme j'ai fait et comme je lais; mais,, pour répéter mes propres expressions, je suis inquiet et nullement satisfait des pleurs, des combats, des terreurs, du délire, parce que je dis qu'un non décidé est court, et tout à fait à l'abri des débats, des amphibologies, des circonlocutions, des répliques; tout cela ne dit pas que je doute du cœur : je serais mort, si j'en doutais.
Enfin on ne veut pas que j'entre dans ces discussions; je n'y entrerai point, et je répète que l'intention qui a présidé à
cette défense doit te plaire et exciter ta reconnaissance ; mais je te répéterai aussi un seul mot de ma lettre, qui t'importe. Je te sais incapable de déférer, sous quelque prétexte que ce puisse être, au conseil que l'on t'a donné; mais si moii amante et mon épouse, si celle à qui j'ai donné tout mon être, avait jamais la faiblesse de se faire passer pour m'avoir sacrifié, je ne la reverrais jamais. Voilà une résolution sur laquelle je ne varierai point. Ton cœur suppléera à mes raisons, et te révélera mes motifs. Je te les exposais peut-être avec trop d'énergie; si ma lettre devait te coûter une larme amère, on m'a beaucoup obligé de la soustraire. Ma Sophie! si tu me demandais ma vie, ah ! je te la donnerais avec transport; mais ne me demande jamais le moindre de mes droits sur toi. Je les ai réduits à la fidélité et à la constance que tu m'as jurées. Sois l'arbitre de mes jours, de mes plaisirs, de ma destinée ; mais, si tu me laisses la vie, laisse-moi ton amour. Il m'est permis, sans doute, de te rassurer, du moins sur des terreurs très-déraisonnables; de te dire que la crainte du refuge de Besançon ou de Sainte-Pélagie est absurde ; qu'il est impossible que l'on y fasse mettre, quelques années après l'éclat, une femme que son mari outragé n'a pu faire enfermer au moment de la conviction. Je t'apprendrai aussi, et tu sais que je ne suis point un homme à chimériques espérances, je t'apprendrai, dis-je, que, selon toutes les apparences, l'étoile de VAmi des hommes pâlit; qu'on l'attaque de bien des côtés; que son égide tombe en lambeaux; que sa réputation croule; que sa tête baisse; que ses manœuvres se dévoilent; qu'encore aujourd'hui on m'invite à l'espoir, et surtout que l'homme qui chicane ma lettre ne chicane pas mon avis. Attendons, chère amante, patientons, ne nous lassons point, peut-être au moment où nous voyons le terme. Après tout, ton amant ne te prêche qu'une morale dont il te
donnn Texemple. Mais fiiirîout^ ah! surtout, calme-toi. Ta santé si robuste te manque toujours, chère amante, quand il te faut lutter contre les peines du cœur. Au fond, cela seul m'inquiète. On t'agite, on te trouble, on t'obsède, on te fait craindre de manquer, par une opiniâtreté inflexible, l'occasion de me servir. Ah ! tu n'as pas cru, tu ne croiras pas sans doute que je veuille l'être à tout prix. Mais plus de ces enfances cruelles, de cet abandon.... j'ni presque dit criminel. Quoi! tout un jour sans manger! et tu veux que je me soigne ! et le bon ange veut que je te remercie, toi qui me refusais jusqu'aux dons de l'amour, s'il te plaisait de voir quelque chose d'extraordinaire dans ma physionomie ! Tu as pour toi ta conscience et Gabriel, et les rumeurs des autres te tourmentent! donne-leur donc tes yeux, si tu veux qu'ils voient comme toi ! donne-leur cette âme céleste et tout aimante, que je n'ai connue qu'à toi seule. Cueille des fleurs sur un arbuste, et n'y cherche pas des fruits. On t'a tendu un piège, tu y as donné; je n'en suis ni étonné ni fâché; mais ce qui me chagrine, c'est que tu t'en désespères, comme s'il t'avait fait faire un faux pas. Chère amie ! ma Sophie- Gabriel I je récris bien rapidement cette lettre, au milieu de la nuit, quoique assez malade, afin de ne pas différer davantage un envoi déjà trop retardé par ma faute. Tu ne me trouveras donc point aimable aujourd'hui; mais, comme tu ne m'en aimeras pas moins, ne me laisse pas longtemps dans l'état d'anxiété où je suis; car je vais, jusqu'à la première lettre, te voir continuellement comme tu étais le 18. Et voilà le terrible fardeau de l'absence ! Tout va-t-il bien ? Oui, cela était vrai tel jour; mais aujourd'hui? Le jour était-il orageux? on le voit toujours de même, et l'on ne jouit du retour du beau temps que lorsqu'on peut le croire passé. i
Repose te3 yeux, je le veux absolument j point de pommade, je le veux encore. La fumée du marc de café reçue par tes yeux, la tête enveloppée, des bains d'urine, souvent de l'eau et de l'eau-de-vie, point de travail au grand jour, et tes yeux ne m'inquiéteront plus. Ne brusque pas non plus tes rhumes, parce qu'il faut toujours se méfier de ce maudit lait, quand on l'a repoussé contre nature. Mais, au nom de toi-même, couvre-toi très-peu ou point la tête, lorsque tu seras guérie; je ne connais que ce moyen de n'avoir point de fluxions. — Ce que tu me dis de la religieuse, à qui tu veux confier mon enfant, me plaît. Puisque cette pauvre petite, malheureuse, dès avant sa naissance, ne peut être sous les yeux de son excellente mère, c'est du moins une espèce de bonheur qu'elle ne tombe ni dans des mains suspectes, ni dans celles d'une cagote ou d'une caillette. Le grand art de cette première éducation est de ne rien montrer, mais rien du tout, et d'instruire l'entant par les choses auxquelles il faut obéir malgré qu'on en ait, et non par les mots qu'il n'entend pas. C'est ce que le sage et grand Rousseau appelle éducation négative, qui tend à perfectionner nos organes, instruments de nos connaissances, avant de nous donner ces connaissances, et qui prépare la raison par l'exercice des sens. L'éducation négative, dit-il, n'est pas oisive ; tant s'en faut. Elle ne donne pas la vertu, mais elle prévient les vices; elle n'apprend pas la vérité, mais elle préserve de l'erreur. Elle dispose l'enfant à tout ce qui peut le mener au vrai, quand il est en état de l'entendre, et au bien, quand il est en état de l'aimer. Au lieu de cela, l'éducation positive, qui tend à former l'esprit avant l'âge, et à donner à l'enfant la connaissance et les devoirs de l'homme, énerve le corps, fausse l'âme et lait avorter l'esprit. Mais dans le temps, je te parlerai à fond sur cet intéreijsajit sujet. Je voudrais que ce fût bientôt qu'on la tirât
de ce village; cependant pas encore : qu'elle tète aussi longtemps que les dents la tracasseront. D'ailleurs, il n'y a que du bien à ce que les enfants deviennent un peu paysans ^ mais ce costume est, comme tu sens, moins longtemps copxvenable aux filles.
Hélas ! ma Sophie, la triste Sophie est au moins vierge, si ce n'est martyre... Chère amie, tu me trouves bien fou. Mais c'est sur tes yeux, sur ta bouche, sur ton cœur, sur tout toi qu'erre ma raison. Rends-la-moi; ou laisse-moi la reprendre avec mes lèvres brûlantes. So dolce mente 'l cor m' innamora i pel soco ond io tutto m'wjiammo dammi de" haci sema conto. A propos de cette mauvaise petite sainte, je m'occupe d'elle, je t'assure; mais qu'elle attende. — Reçois mes plus tendres remercîments pour ta charmante complaisance. Tu ne conçois pas le plaisir que me fait l'idée de voir tracés par ta plume naïve et touchante nos amours, et nos plaisirs, et nos malheurs; de chercher, dans tes simples et tendres aveux, la trace des progrès que je fis sur ton cœur, et les combats que tu ne m'as point avoués, et les tendresses que tu m'as dérobées, et les larmes que te coûtèrent tes rigueurs et mes gémissements; et la marche lente, mais si délicieuse et si tendre, des sentiments et des réflexions qui te conduisirent à m'accorder le bonheur et la victoire. Ta tendresse est si silencieuse, ta générosité si modeste, tes procédés si rares, et tes manières si simples; tes sensations si douces, ei cependant si rapides; ton amour si ingénu et si décent, si brûlant, si réservé, toutes les fois qu'il faut ménager la tète ou le cœur trop actif de ton Gabriel; ma Sophie est un composé si rare et si admirable pour qui sait la sentir et l'étudier (car il faut ces deux facultés pour te connaître), qu'il n'y a que ta candeur et ta voluptueuse délicatesse qui puissent dé-
voiler tant de replis dont les grâces^, les charmes et la vertu ont enveloppé ton innocence et ta tendresse naturelle. J'ai éprouvé que mon pinceau trop vigoureux, et guidé par l'impétuosité d'une passion la plus ardente qui fut jamais, ne pouvait saisir les nuances fugitives. Que te dirai-je? la tête me tourne, quand je m'occupe de ce travail; tu es là; je te vois, je te sens, tu m'embrasses, et le travail y perd autant que la santé. J'ai bien prévu qu'il était impossible que ces mémoires, exécutés comme je les demandais, fussent vus par un tiers ; ce serait te forcer à la circonspection, resserrer ton cœur, glacer ton imagination, et ôter tout le charme de l'ouvrage. Je te promets donc ce que tu demandes, excepté les corrections. Je reverrai l'orthographe. Mais me préserve l'amour de toucher d'une main profane à ce qu'il t'aura dicté ! Au reste sache-moi gré de ma patience, ô mon tout! car, outre que ce n'est pas ma vertu, je fais de ces mémoires, tels que je les conçois, le bonheur de ma vie. Ah! j'avoue que .le t'attends au 13 décembre, et à la terrible scène de chez Mauvais : et grâces te soient rendues, je te le répète encore une fois.
Ma Sophie-Gabriel ! mon tout ! mon amour ! mon bien ! ma vie ! soigne ta santé I élague toutes ces épines du moment ; je te réponds de tout, pourvu que tu m'aimes, que tu sois conséquente, et que la belle âme que je te connais ne soit pas capable de former des vœux contraires. Addio, cara sposai 0 corne ti stringoï coglio di tuo spirto in sulle lahhia soave Jlor ; e ti giuro che tu haipiu d'una
lingua in tua bocca.
Gabriel.
Je sais gré à ta mère de ta décision sur sa pension. Il était révoltant que tu pensasses à diminuer ton ordinaire ; mais
ou ne t'a pas accoutumée à tant de générosité. Au reste, il faut convenir que, dans ta famille, ce n'est pas à elle qu'est départie la vile avarice, et je n'ai point vu d'elle des calculs sordides.
Ma nourriture est bonne : pour le vin, il n'y faut pas penser ; on en change tous les huit jours; il est factice et détestable, il m'achèverait en six mois.
Pourquoi avais-tu parlé notaire ? — Je te croyais plus habile sur l'article de mes plaisirs. Je te conseille de trouver d'autres nouvelles quand tu voudras y contribuer. Mais tu sens bien qu'il me faut dire les suites de cette sotte aventure dans les plus grands détails. — Je n'aime point qu'on essaie d'égayer les matières qui touchent l'honneur; c'est dire fort clairement aux gens qu'on les croit très-légers et très-frivoles. — Je suis persuadé que madame de Chang... m'obligerait. — Je n'ai plus l'honnête homme de la Ch... — Il est retiré. Tu sais que madame de Chantemerle, fille aînée de madame de Changey, est intime amie du prince de Conti ; mais point de démarches par là. — Garde-toi de t' abîmer l'estomac par des narcotiques; il faut rafraîchir le sang et non l'appesantir, dormir et non s'engourdir.
Pourquoi donc recouvrer le bon ange? Nous ne l'avons jamais perdu. Au contraire, je l'ai prié de se fâcher quelquefois, et tu l'en prierais aussi : comme il a bonne grâce quand il revient ! Le vrai est qu'il n'a jamais que plaisanté, et que nous lui devons trop pour lui donner jamais le moindre sujet de plainte.
Ta lettre est écrite bien large.
Tu remarqueras que ces trois premières pages sont, mol pour mot, celles de ma dernière lettre, et que les trois premières étaient infiniment plus chaudes et plus tendres. Et voilà ce qui devait t 'offenser...! Ah ! bon ange, bon ange.
ne dites plus que vous avez été amoureux; et si vous voulez l'être, venez à notre école.
9 mai 1779.
Chère amie ! que ta lettre est douce et touchante ! que ton amour et ta générosité y sont profondément empreints ! Ah ! Sophie ! crois que ton Gabriel, si inférieur à toi dans tout le reste, possède au même degré ces deux sentiments, dont l'un est la vie de son âme, et dont l'autre fut, dans tous les temps, l'instinct de mon cœur. Mais est-ce envers Sophie que Gabriel peut être généreux ? lui qui a tout reçu d'elle ! lui qu'un de ses baisers, un de ses regards eût rendu heureux, et qui a été comblé des dons de sa tendresse! 0 amante incomparable! ô délices éternelles d'un cœur bouillant d'amour et de reconnaissance ! quand je ne t'aurais pas tout coûté, réputation, fortune, liberté; quand au printemps de tes jours, je ne les aurais pas flétris, ah ! dis-moi, dis-moi, la vie la plus longue, consacrée toute à l'amour, et embellie de tout ce que le hasard pourrait encore nousdonner, m'acquitterait-elle envers toi? Non, Sophie, et je le sens bien; mais j'ai senti aussi que ma liberté était ton premier intérêt : que la recouvrer était le seul moyen de me mettre en état de payer la moindre partie de ma dette, de cette dette immense qui me plaît; car, selon ton expression charmante, la reconnaissance est une
jouissance pour nos cœurs; et il m'est doux de penser qii une chaîne indissoluble et sacrée m'unit à toi^ plus encore, s'il est possible, que tu ne Tes à Gabriel ; et que, tandis que ta constance est un bienfait continuel qui augmente chaque jour les obligations que m'imposent l'honneur et l'amour, tu tiens mon cœur autant du devoir que de la passion. Un expédient spécieux, plausible, et même d'accord avec nos idées, s'est offert à moi ; mon cœur y a répugné, et le tien sent trop pourquoi. Mais je te devais, je devais à ma fille, à moi, de ne pas repousser à l'aveugle, et seulement par un premier mouvement, ce qui pouvait me rendre l'existence. J'y ai réfléchi, et chaque fois que j'y pensais, je trouvais plus de probabilités ; que ce parti qui, au fond, n'est point malhonnête, était encore le moins long, ce qui n'est pas peu, et le plus sûr, ce qui est beaucoup. Mais ne crois pas, ne crois jamais que, ma lettre de rappel, eùt-elle été sur ma table, j'eusse décidé tout seul.
Que tu es aimable d'engraisser et de prendre des bains ! Voudrais-tu priver à jamais ton Gabriel de toute sa tranquillité, en altérant ta santé? Voudrais-tu lui interdire, sous peine de craindre pour ta vie, et peut-être d'y attenter, le délicieux plaisir, l'inestimable bonheur de donner un frère à Gabriel-Sophie? Voudrais- tu même ne pas lui rendre ta fraîcheur et ta beauté ; et cette gorge d'albâtre que Vénus eût enviée, et ces bras charmants qui tant de fois l'ont enlacé des seules chaînes dont l'amour eût dû le charger? Ma santé ost intercadente ; mais j'imaginais que tu n'ignorais pas qu'il est un régime auquel il est impossible de me plier. Ah, Sophie ! comment penser à toi et à notre bonheur passé, sans être brûlé de tous les feux de l'amour ? Au reste, je suis veuf en ce moment. Le cercle de ma boite s'est fendu, je ne sais
comment, et j'ai envoyé la petite Sophie au bon ange, avec ordre de lui donner un baiser de sœur et pas davantage. La pauvre enfant sera assez fâchée d'avoir été absente aujourd'hui ; cap les jours où je reçois de tes lettres sont pour elle des jours de fête; mais elle me retrouvera, et bientôt; et tu sais si Gabriel sait se dédommager de ses pertes et célébrer les retours.
La tresse que tu m'as envoyée est trop jolie, car un tel présent n'a pas besoin d'être embelli ; je l'ai sucée, mangée, baisée, arrosée des larmes de la volupté et de l'amour. J'ai remis dans mon dépôt l'autre, qui est en loques. Je t'envoie beaucoup de mes cheveux; mais ce n'est pas tout pour toi... Comment, monsieur, pas tout pour moi?... Non, madame, pas tout pour vous; vous voudrez bien me faire, avec les pins longs, une tresse dans le genre de ma bague qui, par parenthèse, se défile toute ; vous la tiendrez aussi longue et un peu pluslarge que le sinet d'un petit in-quarto. Vous voudrez bien l'arranger aux deux extrémités, de manière qu'on puisse l'attacher d'un côté fortement à quelque chose, et de l'autre y attacher quelque chose. — Mais pour qui tout cela, monsieur?... Madame, vous saurez que, quand il pleut, je me promène dans les galeries de l'enceinte du donjon, où il y a un peu de vue. Vous saurez, de plus, que j'aperçus hier à la fenêtre d'un cabinet de toilette, séparé de moi seulement par un long et large fossé, une fort jolie personne, qui me fît à peu près les yeux doux pendant une demi-heure... Eh bien, monsieur?... Eh bien, madame, ce n'est pas pour elle. Vous saurez de plus que madame de R., qui est une brune, fort brune, m'a envoyé de l'eau d'odeur et de fort jolies choses... Eh bien, monsieur?... Eh bien, madame, ce n'est pas pour elle. Vous saurez que madame F. est fort jolie, que la belle-sœur de ma-
DE MIRABEAU. ^fiH
dame de R. est jolie ; qu'il y a au château une Provençale passable, et deux fort jolies filles d'avocat... Eh bien, monsieur, que concluez-vous de tout cela ? Eh bien, madame, ce n'est pas pour elles. Mais si j'ai quelque temps le château, avant de rentrer dans le monde, ce qui ne sera pas, je ne serai point désœuvré... Mais, monsieur, vous m'impatientez... Mais, madame, j'en suis bien fâché; vous êtes trop curieuse et vous ne saurez pas pour qui sont mes cheveux. Toujours est-il que vous ferez ma, tresse, s'il vous plaît, et me l'enverrez le plus tôt que vous pourrez, sans attendre un nouvel avis, car cela me presse... Boude-moi, gronde-moi, bats-moi, tu en passeras par là ; ainsi fais vite. — Comment, tu hais les francs-maçons, qui me gardent jusqu'à trois heures du matin ? Tu dois convenir du moins qu'ils finissent leurs assemblées par des avis très-agréables aux dames, et que je me suis toujours efforcé de les suivre le plus à la lettre que j'ai pu. Je crois, comme toi, que tel qui parle fort haut, baisserait le ton si j'étais libre. Au reste, je sortirai d'ici fort froid, fort modéré, fort circonspect, mais ferme et peu plaisant. Quand je dis je sortirai, c'est-à-dire, si j'en sors. Mon père est beaucoup trop infirme pour se remarier. Il est très-probable que ma mère lui survivra ; mais quand j'aurais le malheur de la perdre, avec quoi voudrais-tu que mon père prît une femme ? Il ne sera pas l'héritier de ma mère, et il u'a pas un sou de bien libre.
Je voudrais bien savoir quelle diable de raison a ce puant de moine de trouver extraordinaire que tu ne t'apprivoises point avec lui? Il me semble que c'rest le contraire qui serait fort extraordinaire. — Le mot du logogriphe esijieur, grande sotte, jolie laide, bête, bête ! Sois tranquille, je viens de demander pour une vingtaine d'écus de livras au bon ange ; il
me sert avec toute la bonté et l'utilité possible ; car il est le Tc\] des libraires. — J'ai déjà copié les dialogues pour toi. Ne néglige pas tes mémoires : oii en es-tu? Ce que je fais pour toi ne te regarde pas. Je n'ai point coupé mes cheveux^ et j'en puis tirer dix et vingt fois autant, de ceux qui me sont tombés, et que je te garde. — C'est moi qui te dois tanto di baci di Colomba, que ta longue lettre m'a fait de plaisir, et que toimême voudras m'en donner. Cependant, pourquoi encore du blanc?
xxxm
16 mai 1779.
J'ai reçu ta charmante lettre, ô mon amie! je l'ai reçue, ô la bien-aimée de mon cœur ! et le mien est très-soulagé. Mais où as-tu donc vu que je te croyais indécise? Agitée ne veut pas dire indécise. Jamais je n'ai cru que tu pusses balancer sur un devoir évident et sacré. Mais j'ai aperçu d'un œil triste et presque inquiet qu'il t'en coûtât, pour le remplir, des combats fatigants et douloureux. Tu n'avais que faire d'apologie, ô mon tout! mais j'avais bien besoin de te savoir ferme et tranquille, et je t'en remercie : ahl je t'en remercie du plu:, profond de mon cœur. Le bon ange, tout aimable, tout attentif, tout bon, m'a fait passer aujourd'hui 16 ta lettre; encore était-elle ici le 15, et son intention était sûrement qu'elle me parvînt sur-le-champ. Tu vois que je l'ai très-peu ou point attendue. C'est, de sa part, une faveur d'autant plus marquée,
que, depuis ma dernière lettre, j'ai reçu des consolations, et une grâce très-signalée. Mais mon bon ange a bien pensé que tout ce qui n'était pas toi ne pouvait entrer en balance avec toi dans mon cœur. Connais les nouvelles obligations que nous avons contractées : que ton cœur palpite de reconnaissance; qu'il s'ouvre à l'espoir; qu'il rende grâce à l'amitié, et se voue sans crainte à l'amour.
Oui, oui, mon amante, nous nous reverrons : oui, tendre épouse, oui, amie incomparable... et un moment de bonheur, un solo bacio di colomèa, un seul Je faime, t'acquittera envers moi; mais ma vie entière ne pourra te payer ma dette. Oui, Sophie, tu sentiras que l'infortune et la douleur n'ont qu'augmenté ma passion, et que, si tout est soumis au temps, il faut en excepter mon amour... 0 ma Sophie-Gabriel! comme à ces doux pensers la saetta dirizzi amor, corne in mezzo il cuor mi tocca... Hélas! hélas! quand cesserons-nous de nous repaître d'illusions? Quand l'amour, par ses douces fatigues, donnera-t-il le change à cette ardeur dévorante qu'il souffle si longtemps dans nos cœurs sans daigner les réunir? — Non, ne me revoilà point malade, mais incommodé, et incommodé par ma faute. Le petit-lait et les bains m'avaient tait du bien; mes jambes enflaient et enflent encore les soirs; mais cette enflure est toujours ferme, luisante et douloureuse; les orteils sont enflammés et brûlants; en un mot il était et il est tout au plus question d'une velléité de rhumatisme, et rien ne doit inquiéter dans ce symptôme très-clair et très-connu • mais j'ai voulu trancher du jeune homme, manger de la salade que j'aime beaucoup, des raves qui ont été longtemps ma nourriture d'été, du beurre qui ne m'a jamais fait de mal ; et, comme tous ces essais sont les premiers depuis deux ans, ils m'ont absolument démontré que la saison des tantai-
sies était passée pour moi. J'eus hier une fonte de bile, qui ne se fit pas sentir moins de dix-sept lois en cinq heures. Aussitôt je me suis mis au thé, à la tisane, à la patience; et, rentrant bien modestement dans la conviction de mes infirmités, j'ai résolu de me purger après-demain : ce que j'aurais dû faire après le petit-lait, et ce que je n'avais pas voulu faire, nie croyant revenu à vingt-neuf ans, au lieu que j'en ai soixante, excepté pourtant quand je pense à Sophie, qui n'a pas tout le tort de vouloir être mon médecin. — Tu vois bien, mon tendre amour, que ce n'est qu'à tes folies qu'il me faut imputer les dérangements de ta santé. Bon Dieu î que cela était donc bien imaginé de ne point dormir 1 et le beau dommage que tu sois un ou six mois de plus à copier mes cahiers, comme si j'attendais après ! Cela est si peu nécessaire que je ne t'en enverrai point de quelque temps : i° parce que j'ai travaillé à autre chose, que tu verras avant le jugement dernier, mais que tu ne copieras point; 2° parce que, te sachant après tes mémoires, je me suis senti le besoin irrésistible de finir et de recopier mes dialogues, afin de m'occuper des mêmes idées que toi, et de réaliser, presque au même instant, de si délicieux souvenirs ; car je ne doute pas que Vmséparalle ne soit quelquefois en tiers de ton travail; 3° parce que je ne puis pas continuer de suite, en ce moment, mon essai sur la littérature, attendu que je n'aurai tout au plus que dans trois mois les livres qui me seraient nécessaires. Ne te hâte donc pas. Occupe-toi plutôt de ce charmant travail qui fera le bonheur de ma vie; mais surtout promène-toi, ô mon amie, et dors : dors longtemps; et, lors même que tu ne pourrais pas dormir, repose-toi dons ton lit. Ne discontinue plus le lait. Parle-moi de cette toux, mais pour me dire qu'elle n'est pas revenue; et plus de ces équivoques qui, dans le fait, sont autant de païjures.
I/as-tu trouvé joli^ mon petit dessin? Ce n'est pas encore trop maladroit pour un aveugle; mais aussi, comme je le disais au bon ange, c'est un vrai miracle de l'amour qui en fpra peut-être encore quelques-uns. — Eh bien ! ma Sophie, je la rechercherai, ma raison, je la cueillerai, je la ravirai là où elle est déposée, éparse, cachée. C'est alors qu'il te faudra te venger, si tu trouves que je te calomnie; c'est alors qu'il faudra me prouver que je ne sens pas tout seul, de même que je n'aime pas tout seul.... Ah! chère amante, qu'il me serait doux d'être vaincu par toi, au moins une fois, en amour! Mon cœur ne le sera jamais, ma Sophie; et je t'atteste, si la victoire ne fut pas toujours à moi. Crois-tu que je m'en vante? crois-tu qu'il me soit si doux de le penser? crois-tu qu'il soit un plaisir que je ne voulusse pas partager avec toi ? Crois-tu, ingrate et froide Sophie ! que, même au milieu d'une félicité sans bornes, il ne soit pas amer d'imaginer qu'on est seul heureux? — Je ne puis encore croire que la famille de M. de M. ait l'infamie de voler ta dot? Cependant, rien ne m'étonnera d'eux; et, grâces au ciel, le moment d'imposer silence à toute cette race, ou de réparer leurs indignités, ce moment qui permettra à Gabriel de te montrer enfm quel il fut, quel il sera toujours pour toi, viendra en dépit d'eux tous. — Ils ne doivent rien à cette petite fille; certes voilà une étrange morale! Songez, madame, que ce ne sont pas des mots que je veux; qu'une partie de ma pension t'attendra toujours; à ce prix, je te promets de me servir reste, et j'ai déjà ébréché ce quartier pour liquider et finir tous mes comptes avec M. de R.
Chère et tendre amante, la vérité et l'ingénuité de ta pa.ssion toucheront toujours les honnêtes gens, et voilà ce que me vaut encore mon amante, de précieux amis... Oh! puisse-
je bientôt payer tous tes bienfaits! puissé-je te dire, et te prouver sans réserve tout mon amour!... Ma Sophie, n'es-tu pas comme moi? Il me semble qu'au temps de mon bonheur, j'ai oublié mille choses : il me semble que mes expressions n'étaient point assez tendres, ni mes caresses assez variées. Je crois que j'en inventerais maintenant mille nouvelles.... Ah! Sophie! as-tu jamais vu se refroidir mes fougueux désirs ! as-tu jamais vu les yeux de Gabriel moins étincelants. et sa voix moins attendrie, et ses baisers moins brûlants?... Non, non, sans doute; mais je te connais, je te dois davantage chaque jour, et, chaque jour, je t'adore davantage. Oh mon épouse et mon bien ! mon bonheur et ma vie ! je te l'ai dit souvent, tu n'as jamais lu jusqu'au fond de mon cœur : tu ne sauras jamais ce que tu vaux : tu ne sais donc pas comme je t'aime! Chère amie, j'attends de toi une réponse
décisive.
Gabriel.
Madame, je ne veux point une lettre de quatre pages, et deux pages de nouvelles en supplément. Vos trois dernières lettres avaient cinq pages. Passe alors pour la sixième en nouvelles ; mais ne me mande que les anecdotes que tu trouveras; car je sais les grands événements plus tôt que toi.
Je n'ai point choisi la méthode suttonienne pour l'inoculation; je me suis abstenu au contraire de décider; je t'ai laissé le choix entre deux procédés différents, et je préfère même l'autre pour ma fille, en ce que tu n'auras pas sous ta main des artistes distingués, et que tout le monde ne sait pas inoculer comme Sutton. — Ni moi non plus, je ne vois pas trop clairement quelles vues portent les R. à te renvoyer à Pontarlier; mais je leur demanderais volontiers, à ta place, s'ils y répondraient de ta vie.
Tu donnes bien hardiment des baisers à un auteur anonyme...; mais, mon amour cher, je t'en promets autant que tu dormiras de secondes; vois comme tu es intéressée à bien dormir. Ma Sophie^ je t'en conjure^ soigne ta poitrine, et, sous quelque prétexte que ce soit, ne veille jamais; je t'en demande ta parole. Prends toujours du lait, et marche beaucoup.
Hais de tout ton cœur le bon ange : il est franc-maçon.
I" juillet 1779.
Que veux-tu que je te dise sur tes lamentations, jérémiades et complaintes? Apparemment que le bon ange n'aime pas les belles dames. Pour moi, qui ne suis qu'un gros tout laid, je lui ai demandé une lettre pour le 30 juin; elle était ici hier 30 juin, et ce n'est pas sa faute si je ne l'ai qu'aujourd'hui. Pour cette fois, et sans conséquence, je veux donc bien l'excuser, et te prie de lui pardonner, quoiqu'au fond il ne vaille pas grand'chose, et je le sais bien; mais il y en a d^ plus mauvais, et je le sais encore.
Mon père n'est pas vieux; il n'est que de 1713, mais tout le monde dit qu'il n'a pas un jour de santé. Hélas! il est bien difficile de tourmenter les autres sans se tourmenter soimême. Cet homme aurait pu et dû être heureux, Il jouissait
d'un nom connu, qu'il avait su rendre illustre, d'une grande
fortune, d'un grand crédit. Il avait des enfants presque tous susceptibles d'aller au bien et peut-être au grand. Je n'en excepte pas la C. (1), dont l'esprit a une étendue et une sagacité peu communes, même chez les hommes les plus distingués par leurs talents, et qui avait, avec tout l'éclat de la plus brillante jeunesse, les yeux noirs les plus éloquents, la fraîcheur d'Hébé, cet air de noblesse que l'on ne trouve plus que dans les formes antiques, et une taille comme je n'en ai point vu depuis d'aussi belle; qui avait, dis-je, avec tout cela, cette souplesse, cette grâce, cette magie de séduction qui n'appartient qu'à ton sexe. Quelque dépravées que j'aie trouvé depuis son âme et sa raison, je persiste à croire qu'à dix-sept ou dix-huit ans, cette perversité était encore à une profondeur immense; et je ne doute point qu'un homme d'honneur et sensé, amoureux d'elle, n'eût pu contenir sa tête et redresser son cœur; car son imagination est bien l'unique théâtre de ses opinions, de ses sentiments et peut-être aussi de ses sensations; mais son impétuosité, sa mobilité, sa fécondité prodiguaient alors les ressources. Cette femme étonnante était susceptible de générosité par amourpropre, de sensibilité par illusion, de constance, de fidélité même par opiniâtreté. Tout cela fût devenu habitude; et l'habitude, même pour les génies les plus actifs, devient une chaîne bien difficile à briser. Mon frère, né avec beaucoup d'esprit et de gentillesse, était fait pour prendre à la cour, si une éducation détestable, une longue perte de temps, et l'inconcevable sottise d'enterrer son adolescence au Saillant, ne l'avaient rendu crapuleux. Son cœur était bon, sa tête peu forte (mais qui sait ce qu'elle eût été?), son caractère
:li Madame de Cabris.
facile; on en pouvait tirer parti. La du S. (1) n'était, n'est et ne sera bonne qu'à faire des enfants. La religieuse avait certainement beaucoup de vigueur de tète, on l'a prise pour de la folie, parce que ses sens, qui n'étaient rien moins que faits pour meubler un couvent, l'ont exaltée. Je crois qu'un mari en eut fait une femme susceptible d'un grand rôle. Pour moi j'étais né avec le germe de tous les talents militaires, quelqu'esprit, beaucoup d'audace et une âme très-énergique; avec cela on trouve sa place. Qu'a fait mon père? Sa lésinerie d'abord, sa dureté enfm, ses préjugés après, son avarice et ses haines ensuite, nous ont tous défigurés, mutilés, perdus. Sa femme l'a adoré longtemps; elle l'eût aimé toujours, s'il eût voulu. Il était assez facile de la mener ; il a prétendu la subjuguer, parce qu'il est impérieux, tyran, et qu'il la haïssait. On ne subjugue point les caractères forts et entiers, et les imaginations chaudes. Ma mère a couru à sa perte, et son mari l'a bientôt consommée. Mon oncle a l'âme et les vertus d'un héros. 11 avait les plus grands projets pour sa famille, et la fortune a montré qu'elle les voulait seconder, puisqu'il a vécu, et qu'il est et sera très-riche. Mon père n'a pensé qu'à puiser, au jour le jour, dans sa bourse; qu'à l'entourer, l'obséder, le garrotter. Avec un esprit très-vaste, il n'a eu que des idées mesquines pour sa maison. Avec du crédit, il n'a rien fait pour elle. Avec de l'ordre, il l'a ruinée, sans tenir ni son état ni son rang; il s'est isolé au milieu des siens; il a tapissé de remords les avenues de son tombeau, et creusé celui de son nom. Je te jure, mon amie, que je le plains plus encore que je ne m'en plains. — Je conviens, ma chère amie, que l'exécution en effigie est une insolence difficile à digérer; mais je ne conviens pas que M. de Valdh...
(1) Madame du Saillant.
soit un si grand tueur que tu le supposes possible. Je ne croîs point aux tueurs qui ont tort^ et enfin on ne m'a point encore tué. Mais le vrai est que je ne ferai probablement jamais à ce polisson l'honneur de me couper la gorge avec lui. Il m'a fait abattre le cou; il ne faut que lui casser les bras. Mon père a un moyen très-certain et très-court de le iaire terminer, lequel je ne t'ai j'amais dit, parce que nous n'avons pas encore été assez près du dénoûment pour m'en occuper. Le prince de Condé a été, je crois, son protecteur à Metz, et mon père a un très -grand crédit à l'hôtel de Condé. Tu ne doutes, je crois, pas plus que moi, que, sur un ordre du prince, ou seulement l'assurance de son désir, tout ne fût bientôt terminé. Au reste, je n'ai pensé et ne pense à cela que pour toi; car, pour moi, je me suis moqué, me moque et me moquerai d'eux; mais je crois que quand, escorté de mon père, ou peut-être tout seul, je dirais au prince de Condé : Votre Alt. S. sent bien que, malgré toute l'envie que j'ai de passer beaucoup à son protégé, je ne puis fermer les yeux sur un outrage de cette nature qu'autant que l'accommodement de madame de Mo. me sera, dans le public, l'apologie et le motif de mon indulgence; je crois, dis-je, que le prince trouverait que j'ai raison. Je t'avoue que je pense que ce grand personnage dont madame de R. parle à M. de Marv., pourrait être le gouverneur de la province, suscité par mon père. Le temps nous l'apprendra.
Madame Sainte-Sophie ne t'a pas toutdit. Imagine-toi que ce petit démon (c'est ma fille dont je parle), en voyant mon homme, commença par l'examiner très-sérieusement avec deux grands yeux qui ne finissent pas ; qu'après cela elle se familiarisa avec lui de tout son cœur; mais que, dans le temps qu'elle était sur ses genoux, ayant aperçu mademoiselle Thé-
rèse, sa sœur de lait, qui prenait une chaise, elle sauta à bas, courut à Thérèse, la souffleta, prit la chaise et la mit oii elle voulut. La pauvre petite soufl're-douleur laissa faire l'enfant gâté ; mais lorsqu'elle l'eut vue se remettre sur l'homme qui la visitait, elle alla en prendre une autre. Autre saut, autre course, autres soufflets : puis mademoiselle Gabriel- Sophie prend les deux chaises, les traîne et les apporte h son monsieur. Cette idée m'a paru unique. Voilà de ces détails dont le bon ange ne me parlera pas, et qui sont délicieux pour un père et pour une mère. Du reste, elle était très-bien tenue, fort propre, fort grasse, et blanche comme un lis. On la fit déshabiller. La petite dévergondée fit sa toilette devant un homme. Elle n'a pas un bouton sur son corps, pas une tache de piqûre sur son linge ; en un mot, elle se porte à merveille, et ses courses éternelles, sa vivacité excessive en font foi mieux que les serments de la nourrice. Ce petit lutin a étonné par sa pétulance un homme qui m'a beaucoup connu. Juge, c'est mon portrait vivant ; dis-moi comment tout cela se fait? dis-moi aussi comment elle peut être jolie? Pour moi, malgré ce titre d'illégitimité, je commencée croire tout de bon que c'est ma fille, et je t'en remercie. — Tu as trèsbien fait de relever avec vigueur le mot aveuglement ; il faut être fou ou pis pour proposer à quelqu'un de transiger aveuglément sur l'honneur, la liberté et l'existence de soi, de son amant et de sa fille. Pour moi, quoique madame de R. ait fait à mes yeux ses preuves depuis longtemps, elle a encore le secret de m'étonner. Tu t'imagines bien que tu peux te dispenser de rien statuer pour moi, si je redeviens libre.
J'ai très-bonne, opinion de ta Sainte-S. L'amitié qu'elle a conçue pour toi, les circonstances et les suites de cette amitié, ce qu'on me dit d'elle, ce que tu m'en fais entendre, m'in-
téresse innmment pour elle, et je lui voue un attachemei. sincère. — 0 ma Sophie ! que tu dis bien ! il n'est réalisé qu' i moitié, notre projet chéri!... Mais pourquoi à moitié? Avar < que tu es ! pourquoi borner ainsi tes dons? Ah! mon ange ! crains-tu que les gages de ton amour n'altèrent ta beauté ? et quels charmes vaudront jamais les enfants d'une épouse chérie? — Je ne vois d'autre inconvénient pour te faire avoir ta fille, que l'atteiite continuelle d'un accommodement qui ne vient jamais. Encore cette enfant pourrait-elle être une pensionnaire étrangère dans le même couvent que toi; mais elle n'est pas encore sevrée : voyons clair à nos aflaires, d'abord. As-tu déjà demandé à M. Lenoir la permission de la confier à l'hospitalière? Elle ne retourne qu'en octobre dans sa maison : cela nous donne au moins quatre à cinq mois, et les choses peuvent bien changer d'ici-là. — Je ne sais pas si tu remarques que je t'ai envoyé huit ou neuf tresses de cheveux, pesant deux ou trois livres. Gardes-en un peu pour ta fille. J'ai encore une bague toute neuve. Quoi, ma Sophie! tu deviens grise î 0 mon amour bien cher! tu me prouveras, je pense, à ma première réquisition, que tu n'as pas encore soixante ans. Je veux, ma chère mimi, une petite bourse de ce que tu voudras, mais sans or ni argent, pour porter sur mon cœur, tout plein de choses que j'ai à toi, et que je ne sais où mettre, fais les cordons en cheveux, dans le genre de ma petite tresse. Remarque bien, ma fanian, que tous les cheveux que je t'ai envoyés sont tombés. Vois quelle perte c'est pour moi, si tu fais jeter les tiens. Il faut, tout bonnement, les mettre dans un sac. Les perruquiers les tirent un à un, et les assemblent tous. — Qui est ce V., qui citait tant de gens de qualité offensés que ta fille portât ton nom? seraitce ce Vèse*? Ilélas ! je leur demande bien pardon qu'un Mir* ait encanaillé les H. Ces gens-là ne sentiront-ils done jamais
qu'ils n'ont qu'un titre de noblesse, je veux dire, une fille qui les renonce du fond du cœur? — Je croyais que tu m'avais dit autrefois que les substitutions de la famille Mon* étaient aux garçons, et que les filles sans garçons partageaient. Explique-moi cela. Quoi qu'il en soit, je les tiens quittes de la part de ta fille, que d'ailleurs nous ne pouvons engager, pourvu qu'ils te traitent convenablement. Accorde tout pour l'abolition de l'arrêt, excepté ta dot, ton retour à P. et la personne de ta fille. Engage-toi à ne plus porter le nom, dont tu n'es pas infiniment curieuse, et que, dans aucun cas, tu ne porteras longtemps; à rester au couvent du vivant du marquis : on ne peut, après un accommodement, t'en disputer la sortie à sa mort. Rien pour ta fille, sa personne sauve; rien pour moi, moi libre. — J'approuve très-fort ta conduite avec le rév. père. Il faut beaucoup d'honnêteté, mais le tenir à la plus grande distance : cette vermine monastique ne cherche jamais à s'insinuer dans la confiance que pour en abuser, tromper, trahir, intriguer et se rendre nécessaire de tout côté. Peut-être les pensionnaires qui t'ont précédée l'ont gâté, et tu fais fort bien de le dégàter. Cependant ménage-le, ne fût-ce que pour avoir cette espèce de caution auprès de madame de R., qui aura besoin d'être attachée, si je redeviens libre. — Ma tendre Sophie ! je ne puis pas m'empêcher de te dire, pour l'acquit de ma conscience et l'honneur de ma bonne foi, que tu es infiniment trop confiante, si tu n'es point jalouse de celle à qui la tresse que tu m'as faite est destinée, ou du moins si tu crois que ma passion pour elle a des bornes. Non, mon amie, je l'idolâtre : son temple est dans mon cœur; son trône est dans mon imagination; et tout elle, sans cesse dans ma pensée. Veillé-je? elle veille avec moi; elle me suit dans le sommeil; elle est l'objet de mes rêves, de mes vœux, de mes désirs, l'arbitre de ma destinée, de mes plaisirs, de
ma vie. Belle comme Vénus^ tendre comme Psyché, mais, hélas ! moins capahle des émotions des sens que de celles ae l'àme, je crois qu'elle partage, sinon mon ardeur, du moin^ ma passion. Je ne respire que parce que je le crois; je n'aspire qu'à en recevoir l'assurance et la preuve; en un mot, je vis pour elle, par elle... S'il n'y a pas là de quoi te rendre jalouse... à la bonne heure; mais je jure par toi-même, et par ma fille, et par l'honneur, que tels sont pour elle mes sentiments ; qu'ils ne mourront qu'avec moi, et que je n'en échangerais pas la plus petite partie pour le trône du monde. Pardonne-moi, si tu me forces à déclarer si naïvement ce que je sens et ce que je projette; mais, sans rancune, ou rancune tenante, donne-moi, avec cette indiscrétion dont tu m'avertis si charitablement, ces baisers de colombe qui pompent mon âme et l'unissent à la tienne... Eh! ma Sophie! ne vois-tu donc pas que c'est parce que je te connais si indiscrète que je m'en rapporte à ta discrétion? Addio, spusa adorata.
Le bon ange me manda, il y a quelques jours, qu'il avait eu la bonté de- faire venir chez lui ma fille, pour s'assurer de son état. Il la trouva très-blanche, grasse et pas trop, pourvue de presque toutes ses dents, tort familière, et tellement qu'elle pissa dans son bureau, sans lui en demander la permission. Quelle dévergondée! Il ajoutait qu'il te laissait le plaisir de
roe faire les détails; et tu ne m'en fais point! Est-ce que ta lettre serait antérieure? C'est ce que. je ne puis plus vérifier, la sienne n'étant point ici. Mande-moi donc à cet égard ce que tu sais. Ah! mon amie, je vis dans cet enfant. Le bon ange ne me parle ni de sa figure, ni de son bavardage; mais, à coup sur, elle est jolie, puisqu'elle est ta fille, et bavarde, puisqu'elle est la mienne. — Notre ami me mandait hier qu'il était d'avis que je persévérasse, quoiqu'il n'eût pas été de celui de m'envoyer cette lettre : qu'au reste je pouvais et devais croire que mes intérêts n'étaient pas négligés d'un autre côté, et qu'une ville attaquée par deux issues avait bien de la peine à ne pas se rendre. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne compte que sur M. Lenoir et sur lui, et que je m'applaudirai, dans tous les temps, de ne devoir qu'à eux.
Oh ! oui, ma mimi, Gabriel-Sophie est à moi, et de plus, le fruit du plus tendre amour. J'en suis plus sûr que de mon existence, et cette certitude est le soutien de ma vie. Chère enfant ! que je serais malheureux sans cela ! en vérité, je suis trop agité, trop ballotté par le sort et ma santé. Dis-moi donc ce que j'éprouverais de pis, si j'étais vieux et infirme. Peutêtre serais-je imbécile et dévot, ce qui ne laisserait pas que de me distraire et de m'occuper. Au lieu de cela, j'ai une imagination qui me consume, une âme qui use son enveloppe, un cœur uniquement plein d'amour, et d'un amour tellement malheureux, que ce sentiment, si consolant et si doux, lors-^ qu'il n'est pas tout à fait sans espoir, nous a offert une infinité de ronces et d'épines. Eh ! qui sait si le groupe aigu et douloureux que je m'efforce de percer ne cache pas un précipice, où je me hâte, sans le savoir, de m'engloutir? Quelqu'un me conseillait, il n'y a pas longtemps, à! essayer de la dévotion. La proposition te paraîtra bizarre. Je répondis sim-
plement: je n'ai point de crimes à expier. Pourquoi rechercherais-je l'ennui dos pratiques religieuses, et favoriserais-je cette absurde et dangereuse opinion qu'elles raccommodent tout. Je n'ai qu'un plaisir^ qu'un inlt^rêt, qu'une passion juste, honnête, sacrée, immortelle; le joug religieux serait pour moi sans profit; et, en vérité, ce n'est pas la peine de se mentir à soi-même pour rien. J'espère, ma Sophie, que tu ne seras jamais dévote tant que tu seras tidèle et constante, parce qu'avec autant d'esprit que tu en as, tu ne saurais être dévote que par commodité, pour sanctilier tes infidélités, et te purger de tes crimes. Jusque-là si pure, si chaste, si passionnée, qu'as-tu besoin de t'étourdir par des superstitions ? Pourquoi te faire un être fantastique pour en obtenir un pardon de fautes que tu n'as pas commises ? Pourquoi te ranger sous l'obéissance de pieux réconciliateurs, pour parvenir à une réconciliation dont tu ne sens ni le besoin ni le désir.
Gabriel.
Souviens-toi que ta lettre m'a paru beaucoup trop courte et trop hâtée. — Je ne conçois pas ce que tu pourrais me dire relativement au bon ange, et que tu ne me dis pas. Rien de ce qui me fait plaisir ne l'ennuie, et le beaucoup de choses m'aurait fait grand bien.
Adieu, ma bien-aimée. Demande mes cheveux au bon ange, et bats-le, s'il les a jetés au feu, d'autant qu'il porte perruque, quoique jeune. Il t'en doit six tresses, dont une énorme que j'envoie. Dam mi un bacio injiammato che non mai inisca.
30 juillet 1779.
Que tu es heureuse que ce bon ange ne soit pas de ton sexe ! quel rival il serait pour toi ! Je lui demandai hier ta lettre; il me l'envoie aujourd'hui {pou7' le l^"" août), cette charmante lettre, si triste, si tendre, si courte, mais si charmante et si digne de Vîncomparable Sophie; c'est ainsi qu'il te nomme. Ah ! oui, tu l'es, tu l'es en amour, en générosité, en vertus; si d'autres en sont capables, toi seule as subi des épreuves qui te placent à une distance infinie de celles qui ne font que sentir le courage d'y résister.
Je sais que M. Lenoir me croyait un diable; on le lui a tant dit ! il n'en croit plus rien : assurément nous en avons la preuve. Je suis prodigieusement impatient dans les petites contrariétés, et fort maître de moi dans les grandes. J'aime à te voir me rendre cette justice, parce que ma conscience confirme ton témoignage. Je ne crois pas avoir frappé deux fois dans ma vie à tort, et en général j'ai trop de respect pour moi-même, et pour la qualité d'homme, pour être battant. La vivacité de mon élocution me fait croire emporté à ceux qui ne me connaissent pas. Je le suis beaucoup à l'intérieur; mais, comme tu dis, moi seul en souffre. Le vrai est que madame de Mir... et compagnie ont trouvé qu'il était fort commode de me donner cette réputation, et il faut qu'ils y
aient étrangement réussi^ pour qu'on ait pu me soupçonner
de te battre Te battre, bon Dieu ! toi dont un regard me
brûle et m'attendrit! toi qui ne me donnes jamais un baiser sans me plonger dans tous les délires de l'amour ! toi dont
une larme déchire mon cœur! Te battre! mais comment
peut-on croire qu'un homme qui n'est ni sans bravoure, ni sans générosité, batte une femme! Cet attentat du sexe fort sur le sexe faible m'a toujours inspiré la colère la plus profonde. Je n'ai jamais vu insulter une femme, même inconnue, sans la défendre ou la venger. Cependant madame de Mir... a reçu un soufflet de moi; tu sais le pourquoi; il me fallait ou la chasser de chez moi ou me mettre dans mon tort à mon tour; et mon premier mouvement, qui n'est jamais méchant, me porta à ceci plutôt qu'à un éclat ignominieux et irréparable. Cette femme m'a dit une fois : Je sais
bien que vous finirez par me faire .enfermer Non, lui ré-
pondis-je d'un ton calme, je vous tuerais plutôt Je ne
doute pas qu'elle n'ait trouvé ce mot atroce; pour moi je le soutiens honnête et naturel. Je savais bien que l'on avait dit que je te battais ; mais je ne me doutais pas que l'on prétendit que nous nous battions; ah! oui, nous nous battions; et fort souvent, et de toutes nos forces.
Tu te défends bien sérieusement sur les lettres, et beaucoup plus sérieusement que je ne t'avais attaquée. Tu dois convenir qu'autrefois les courtes lettres étaient ton péché mignon; je sais et me souviens avec reconnaissance que tu t'en es corrigée; mais cependant, depuis ta conversion, j'en ai fréquemment reçu de deux pages et demie, trois, trois et demie, et tout cela est trop court, beaucoup trop court pou ] mon cœur. Quoique le bon ange nous serve avec toute a complaisance possible aujourd'hui, il est certain que nous nous écrivons trop rarement pour nous écrire des billets; et
tu compteras comme tu voudras, mais je t'adresse dix fois autant que tu m'envoies; cependant je suis aveugle. Tu as eu dans ta vie des lettres de moi de neuf ou dix pages, tellement minutées, que quarante des tiennes ne tiendraient pas ce qu'il y a dedans; quand as-tu fait paroli?
Il faut bien que j'en fasse maintenant, des remèdes, malgré toute ma belle répugnance. Je me vois forcé de rafraîchir cette poitrine qui me fait sentir autant de chaleur que si je n'étais pas le plus flegmatique des hommes. Mais le malheur est que mon diable d'estomac ne veut point s'accoutumer aux émulsions. C'est une chose embarrassante que d'avoir affaire à ces deux ennemis. Ton amoureux, M. Dorât, a fait une épître à son estomac ; car il est sujet à se distinguer par ses titres, ce cher homme: et il a raison de le quereller; car c'est un importun compagnon quand il sert mal ; mais il faut se résoudre à ces petites tribulations, quand on veut absolument avoir cinq maîtresses. Hélas ! je n'en ai et n'en aurai qu'une, Qijene Vai même pas. C'est donc bien gratuitement et bien injustement que je subis le sort du petit-maître Dorât; et cependant je ne chante point mes malheurs; je n'adresse point la liste de mes indigestions à tout l'univers; mais les grands hommes savent, au moyen des graveurs, intéresser tout l'univers même à leur chaise percée.
Adieu, mon tendre et unique amour, adieu celle qu'entre toutes les femmes j'adore et révère. Ne me fais plus de mauvaises querelles, et crois que lorsque je t'ai attristée de quelque chose, ce n'est jamais humeur, mais chagrin. Quoi que ce soit qui m'ombrage, et quelque futile que te paraisse cet objet, parce que tu le vois de près, entre dans beaucoup de détails; c'est le moyen de soulager mon cœur à l'instant,
parce que j'ai toute confiance dans ta tendresse et ton honnêteté. Adieuj, mon épouse et ma vie; je suce tes lèvres de roses, et te donne mon âme, mais seulement pour la tienne.
Gabriel.
J'avais signé mon nom de famille par mégarde; mais je ne veux porter que celui de ton époux.
D. P. n'a point du tout insisté pour que j'écrivisse à madame de Mir...
D. P. m'a paru amoureux de toi; mais il dit que tu es une indiscrète d'aller publiant tes faveurs^ et que tu ne devais pas me dire que tu lui avais écrit. Il m'a reproché assez vivement d'avoir perdu une si excellente femme. Je lui ai répondu que tu étais la seule en droit et en état de m'absoudra et de me condamner. Il sera bon que tu t'expliques avec lui sur cela; m.ais ne lui écris rien que nous ne l'ayons consulté nsemble^, et pour cause : je crois ta mère plus de sa connaissance que nous ne pensons, au moins par mon père. Cependant regarde-le à tout jamais comme incapable d'abuser de tes lettres, et en général de tout ce qui serait le moins du monde malhonnête.
Il n'a point écrit à madame de Vence, parce qu'elle est absolument brouillée avec madame de Mir... Je le crois; cela est plus que naturel.
L'histoire de mes cheveux paraît devenir singulière. Le bon ange me dit aujourd'hui qu'il est sûr d'avoir reçu les huit tresses, de les avoir envoyées, et que c'est là ce qui l'inquiète, dès que tu ne les as pas reçues, parce qu'il ignore s'il n'y a pas joint quelques lettres ou billets. Vois à éclaircir si tout t'est remis fidèlement et sois très-ferme sur cela. Tu peux l'être en toute sûreté. — Je te dis de tâcher d'avoir ton
hospitalité; m'entends-tu? Cela ne t'engage à rien, et nous donne des moyens de dépayser la petite. — L'intérêt, I'ami- TiÉ de MADEMOISELLE D. doivont être de belles choses! et les grands mots en sont assurément ; que ne disais-tu aussi ses bontés? — Ma santé serait bonne, si tu me laissais dormir; mais tu me brûles encore plus, s'il est possible, de loin que de près ; parce qu'alors tu éteins de temps à autre le feu, et qu'ici tu ne fais que le souffler. — Vous êtes plaisantes, vous autres femmes! Vous nous dites toutes : Je veux bien que tous soyez jaloux^ c'est une marque d'amour) mais ne le soyez que quand vous avez sujet de l'être.... Or, à votre avis, nous n'avons jamais sujet de l'être; donc, etc., etc. Adieu, Sotte Marie-Thérèse.
Sophie-Gabriel, veux-tu «« bacio di Colomba?
Je voulais joindre ici la copie d'une lettre forte et chaleureuse que je viens d'écrire à Dupont; mais, mon amie, voici la trente-troisième page que j'écris depuis hier matin, et je n'ai pas voulu manquer de t'envoyer le pouvoir de Vharrâonie, qui n'est pas sans quelque mérite.
J'ai dit naïvement à D. P. que mon projet était d'être trèssage, deux occasions exceptées, l'une desquelles était purement de la faute de mon père, qui pouvait aussi parer l'autre, c'est-à-dire que l'auteur de l'exécution en effigie devait mourir sous le bâton, ou toi avoir le plus favorable arrangement; et que si l'on voulait que je me tinsse en repos, il fallait que l'on t'y laissât au couvent. Il a topé.
IXXYII
16 juillet 1779.
Le bon ange me fit passer hier ta lettre, chère et tendre amie ; ta lettre tout aimable comme toi, et qui n'a à la vérité que six pages à lignes bien ouvertes ; mais enfin ce n'est plus quatre, et si c'est peu pour moi, c'est tout au moins beaucoup pour ce pauvre ange que j'écrase d'écritures, qui prend sur ses nuits pour me répondre et expédier mes affaires, et qui joint à tout l'enchantement de l'amitié tous les procédés de la bienfaisance. Il me sert continuellement, et toujours avec les mêmes attentions et le même zèle; mais je doute que ceux sur qui j'ai bien plus de droits, le secondent avec autant de zèle et de bonne foi : aussi ce bon et sage ami me ménage-til d'autres ressources. Il me demande la patience d'un saint. Je ne suis ni ne veux être un saint; car, comme je le lui dis, c'est un sot métier; mais j'ai la patience du courage, et c'est quelque chose. Je commence d'ailleurs à voir assez clair à mes affaires pour sentir que, quand je serais sujet à C6 défaut, ce ne serait pas le moment de se décourager.
Je ne puis encore te parler de l'inoculation; car le bon ange ne m'en a pas dit un mot ; cependant cela me presse et m'inquiète. Parle-lui-en, et prie-le d'arranger que la nourrice puisse être avec elle ; cela est juste et sage; mais cela sera cher. Crois-tu que madame de R.. paiera cela? — Dupont ne
m'a point vu faire de coups de tête; mais c'est un ton de philosophe que de parler de ma tête; et ce ton lui plaît. — Moi je le conçois très-bien que je n'aie point pensé à écrire à M. de Mari.. \° C'était si à contre-cœur que j'écrivais, que certainement je n'étais pas empressé de deviner; 2° M. de Mari, a eu la dureté, sur ma première lettre écrite d'ici, d'obtenir un ordre pour que je n'écrivisse pas. Crois-tu que ce procédé me dictât des avances envers lui? — Je te renvoie la lettre de D. P. ; elle est honnête, et il y a longtemps que je sais que le beau sexe adoucit son style et son austérité. Mon amie, la justification que tu daignes faire de moi, au sujet de ce prétendu précipice oii je t'ai immolée; car les grands mots ne coûtent rien pour arrondir une période; cette justification, dis-je, est charmante, et je voudrais que tu l'eusses écrite, avec cette naïveté, au philosophe Dupont. Je me rappelle une phrase plus touchante que tu m'écrivais un jour à ce sujet : Un homme nous donne un magnifique palais ; s'en prendrat-on à lui, si Von y est tué du tonnerre"^ Il est certain, mon adorable amie, qu'il est fort injuste de censurer notre conduite respective, quand on ne peut pas apprécier notre passion, car celui qui ne sait point quel maître et quelle excuse est l'amour, ne peut juger aucune de nos démarches, aucun de nos sentiments, aucune de nos pensées; nous parlons une autre langue, nous habitons un autre univers. 0 amie, amie de mon cœur! combien il est vrai que leurs brillants hochets ne leur donneront jamais la moindre partie de notre bonheur! Esprit, philosophie, succès, gloire, renommée, qu'êtes-vous auprès d'un baiser de Sophie? qu'êtes-vous auprès d'un de ses regards? Et quemesontlapo.-térité, la rumeur publique, la fortune et le temps, quand je ils dans ses yeux son amour, et que ses mélodieux accents enchantent mon âme enivrée de délices? 0 jouissance l jouissance!... que de vies je donnerais
pour toi ! Mais ce qui te précède, et surtout ce qui te suit, cette douce langueur, ce tendre épanchement de deux cœurs qui se pénètrent, cette inaltérable confiance, cette union des âmes qui seule produit et prolonge la volupté !... oh! c'est là le bonheur, c'est là le bonheur suprême, et c'est là ce que je retrouverai toujours auprès de Sophie!
Eh bien ! si tu n'aimes pas que j'écrive 33 pages en cet instant, aime-moi donc bien peu ; car, depuis cinq jours, je n'ai pas quitté la plume que bien avant dans la nuit. Mes yeux et ma poitrine n'y suffisent pas trop; mais patience. — Moi, j'aurais porté ton deuil en Sutsse/... J'aurais cru que Sophie ne me soupçonnait pas de pouvoir le porter nulle part. — Oui, madame, oui, Maria Angela est un très-joli nom; et quand j'étais jaloux de quelqu'un (ce qui ne m'arrivait pas bien souvent, car j'étais fort tiède), elle lui disait des injures, ou le souffletait, ou me proposait gravement, en brave Italienne, de le poignarder. Moi, pauvre Français, je la poignardais de mon mieux pour prix de cet amour un peu corse, mais cela ne me touchait pas infiniment; et cela m'aurait etîrayé, si par nature je pouvais l'être ainsi. Je ne te la donne pas pour modèle, et il faut bien que je m'en abstienne; car si tu poignardais tous ceux dont je suis jaloux, nous ne serions bientôt plus que nous deux sur la terre. — Je te renvoie la lettre de D. P. ; garde-la, aussi bien que tout ce que l'en t'écrit d'essentiel sur toi ou sur moi, et alors conserve une copie de tes réponses. — Songe à écrire tout de suite à M. L. N., dès que c'est l'avis du bon ange, ce que tu veux pour ta fille. Subordonne, comme de raison et de droit, ta lettre à celui-ci; et fais-le une fois parler clair sur l'article de l'inoculation, que je lui ai proposé, comme un sot, de faire faire à Paris, tandis que cela est défendu, et sur la possibilité
ou impossibilité de te donner ta fille à G. Si tu la mettais à Saint-M., il faudrait écrire à M. de Monbourg, grand-vicaire du diocèse de Sens, et M. L. N., qui le connaît, ne dédaignerait peut-être pas de lui en parler. Si tu ne la veux pas là, vois donc où tu veux la mettre ; car je ne la veux pas, passé le mois de janvier, à la Barre. Je ne l'y veux pas, dis-je, pour mille et mille raisons. Je ne sais du tout point si D. P. voudrait l'emmener à G., et je ne le crois pas. Cette démarche serait beaucoup trop publique et remarquée. Tu as mal réfléchi à cet égard. Mademoiselle Diot et la nourrice seraient tout ce qu'il te faudrait pour ce petit voyage, lequel se ferait en deux jours par le coche d'eau ; mais, encore une fois, je ne m'en flatte pas.
Il faut finir, ma tendre amie; il faut finir, car je tue le bon ange, et je me tue. Or, tu ne laisses qu'à toi le droit de me tuer. Ah ! mauvaise ! cela t'est fort aisé, et tout aussi aisé de me rendre la vie. Je ne connais point de Thessalienne plus habile dans cette sorte de métamorphose. Adieu , chère fanfan; adieu, la bien-aimée de Gabriel. Chaque jour tu m'enchaînes par de nouveaux liens de reconnaissance et d'amour. Ah! il y a longtemps que j'en suis tellement chargé, que je ne puis plus t'échapper. Mais augmente ce doux fardeau ; augmente cette inacquittable dette, et crois qu'il m'est doux d'avouei que je suis dans l'impuissance de la payer. Adieu, mon
épouse et mon amante Tu me fais une mauvaise querelle,
et tu le sais bien. — Jamais tu ne reçus un seul baiser de l'avide, de l'insatiable Gabriel; et tu ne crois pas que deux ans de veuvagp, d'un cruel veuvage, l'aient rendu moins tendre et moins ardent. Dis-moi si ta fille a déjà bien de l'esprit.
XXXVUl
29 août 1779.
Je la reçus hier au soir ta lettre que j'ai mangée de caresses,, jusqu'à t'en rendre jalouse. Ce n'est pas que je n'y trouve beaucoup à redire à cette lettre, chère amante! car, pourquoi en consacrer une grande partie à m'y copier des lettres qui, tu le sens bien, ont nécessairement passé dans les mains du bon ange et dans les miennes ? Le bel-esprit Dupont, et même le bel-esprit toi, quand tu n'écris point à moi, ne m'intéressent du tout point assez, pour que j'aime mieux lire leur rhétorique que ta simple et naïve tendresse, dont la certitude fait mon bonheur, mais dont l'impression réitérée m'est plus précieuse que tout le reste, ta présence exceptée. Quand je t'envoie des copies de lettres et de réponses, c'est que tu ne peux les avoir que par moi, et que je te veux en tout, et dans tous les temps, pour mon guide, mon témoin et mon juge; mais ce qui de toi me revient ou me reviendra toujours, pourvu que tu l'enjoignes une fois pour toutes à D. P., ne peut pas me remplacer les assurances de ton amour... Voilà sans doute un singulier début pour une lettre qui devrait être toute consacrée aux plus tendres remerciments; mais je te les ai déjà faits. En recelant la réponse de D. P. à tes éloquentes et généreuses lettres, tu as reçu aussi quatre marges de moi, griffonnées bien menues, où je me livrai, dans le premier moment de mon émotion et de mon amonr, à tous
les sentiments que tu m'inspires sans cesse, mais que l'admiration de mes amis exaltait en ce moment. Le bon ange aura ri de ma niche; tu m'en vengeras en lui en faisant une nouvelle, c'est-à-dire en répondant à ce fragment de lettre : ainsi, tu vois qu'en toute conscience, je puis bien te gronder; car je t'ai remerciée et caressée auparavant, et tu n'es pas embarrassée de l'être après, ni même pendant mon sermon; car, comme tu me le disais fort bien un jour, tu en es quitte pour me fermer la bouche par un baiser, que tu prolonges
jusqu'à ce que l'envie et la force de parler me passent Et
voilà comme les vengeances de Sophie sont implacables et
redoutables! Mais tu sais bien que j'ai l'humeur au
moins aussi vindicative que toi. Tu n'en seras donc pas si légèrement absoute de ton crime, et voici une pénitence que je t'impose. Il y a longtemps, ma coupable amie, que je vois avec frayeur et regrets que tu vises à l'impénitence finale. Mauvaise petite mondaine ! le démon de l'amour t'obsède, et tu semblés avoir fait un pacte avec lui. Résolu de faire ton salut à tout prix, et de te faire rentrer dans les voies du salut pour rentrer moi-même en grâce auprès de ta très-chère, ettrèshonorée, et très-pieuse mère, j'ai consulté divers casuistes; j'ai feuilleté les Conciles et les Pères ; j'ai recherché quels étaient les plus puissants exorcismes; et j'en ai fait un recueil religieux, saint, salutaire, dont j'espère ta conversion. Le bon ange, ému des mêmes sentiments que moi, touché de mon zèle, désireux lui-même de contribuer à la conquête d'une si belle âme à Dieu, s'est chargé de te faire passer cette espèce de rituel; et, comme il se trouve épais et volumineux, je crois que tu peux l'attendre incessamment par le carrosse ou la messagerie; car le paquet est bien gros pour la poste. Lis, chaque matin, et même chaque soir, une de ces antiennes; médite-la, pénètre-t'en^ et je ne désesiji^re pas de
toi. Tu verras que son titre est : Heures de Sophie. Ce t'est un témoignage bien évident, un monument durable de la sainteté de mes intentions, de la pureté de mes vœux qui tendent tous à ton bonheur éternel que je te souhaite au nom de
l'amour Voilà, ma bonne amie, la pénitence et la capu-
cinade que je te préparais. J'avais bien pensé à y joindre une petite discipline ; mais le relieur a oublié de l'attacher, et je te l'envoie à part, pour réparer sa négligence, et seconder avec ferveur mes pieux projets. — Je n'ai plus rien à te dire sur le beau projet que tu avais conçu : il est vraiment noble et digne de ton âme j mais c'est loin de jouer jeu sûr. Je t'ai dit au long toutes mes raisons, et je n'ai point balancé à être de l'avis de D. P., d'autant que c'était celui du bon ange ^adresser a une femme vulgaire une pareille lettré), qui n'en a pas moins senti toute la dignité et la délicatesse de ta démarche. 0 ma Sophie ! tu étonnes les autres, mais tu n'étonneras plus ton Gabriel, ton époux Il te connaît trop
bien ! Écris seulement à D. P., pour le presser d'attaquer directement madame de Mir... Ses délais à cet égard me sont nuisibles, et ne peuvent jamais m'étre bons à rien. Si on la laisse se rengourdir dans l'égoïsme qui lui est naturel, on la remuera difficilement par une seconde secousse. Je sais bien qu'au bout de tout je puis sortir sans elle ; mais, outre ces longueurs, ce parti a aussi ses dangers. Je ne reverrai plus D. P. qu'à la fm de septembre. Harcèle-le jusque-là; les importunités des femmes sont aimables ; celles de notre sexe donnent de l'aigreur, et s'en ressentent quelquefois. D'ailleurs, cest du moins le faire souvenir de pousser mon pèrej et il est à même.
J'insiste pour que Ton sache dans le public que tu es mère; ton silence peut faire un très-fàcheux incident dans le procès de ta fille. Ne cabre pas cependant madame de R. que tu ne
saches si tu l'auras. Ce serait cependant une bizarre raison pour te la refuser, que d'alléguer que tu es notoirement sa mère. — Il me semble que mademoiselle de U R. se connaît peu en amour. Comment demande-t-on à deux gens, qui prétendent avoir une passion l'un pour l'autre, ce que l'un des deux ferait si l'autre se noyait devant lui? Le doute, en pareil cas, est plus outrageant pour celle qui l'a connu, que pour celle à qui on l'adresse. — Tu me parles si souvent de dévotion depuis quelque temps, que je crois que tu as réellement conjuré avec le bon ange pour me rendre un saint. Tu vas en juger par ma profession de foi, que tu m'as déjà demandée deux fois, et que je n'ai jamais eu le temps de te faire, parce que toutes ces discussions, immenses à faire, difficiles à résumer, n'apprennent, après tout, qu'un gros rien, si l'on veut être de bonne foi. Un ancien philosophe, interrogé par un roi sur l'essence de la divinité, demanda du temps pour y répondre. Le délai expiré, il en demanda un autre. Enfin pressé de s'expliquer, Simonide dit à Hiéron : Plus f examine cette matière et plus je la trouve au-dessus de mon intelligence Je crois que Simonide a bien dit. — Veux-tu de
grands et de beaux mots? Racine te dira en parlant de Dieu : L'éternel est son nom, le monde est son ouvrage. — Et voilà un admirable vers, mais une mauvaise définition. Veux-tu quelque chose de plus grand et de moins vague? lis cette inscription que Plutarque dit avoir été gravée sur le temple de Saîs : Je suis tout ce qui a été, qui est, et ce qui sera; et nul d'entre les mortels n'a encore levé mon voile... En effet, on ne peut faire un aveu plus sublime d'une invincible ignorance. Je t'entends bien d'ici, toi qui marches pas à pas, et ne crois point sur parole. Il faudrait, dis-tu, sans doute, prouver qu'il y a un Dieu, avant d'expliquer ce que c'est que Dieu. Peut-être l'un n'est-il guère plus facile que l'autre; car to
xyz LETTRES D'AMOUR
démontrer l'existence de Dieu, en faisant attention à la nature de l'être infiniment parfait et à ses attributs, c'est-à-dire par une démonstration directe, par des raisonnements tirés de la nature même du sujet, c'est supposer l'idée de l'infini qui est inconcevable ; c'est mettre en fait ce qui est en question, et ces sortes de preuves sont tout au moins insuffisantes. — Démontrer l'existence de Dieu par celle du monde et de l'univers, c'est-à-dire indirectement, c'est une tâche bien difficile; car les lois simples qui dérivent de la forme imprimée à la matière nécessitent bien un premier mouvement : mais ce premier mouvement sera-t-il Dieu? Il faut convenir que cette première cause est très-inconnue, très-obscure, et par conséquent de nulle application, de nulle utilité dans les choses humaines. Nous ne connaissons point de cause générale, si l'on entend ce que l'on doit rigoureusement entendre par ces mots, à savoir, îcne loi qui s'observe dans tous les phénomènes. La cosmologie, ou la science du monde ou de l'univers, en tant qu'un être composé, est jusqu'ici une science trop bornée, trop dépourvue de faits et de principes, pour embrasser la nature sous un seul point de vue. (Ce mot de naUire demanderait une dissertation.) Eh î que valent les démonstrations tirées des lois générales de l'univers, aussi longtemps qu'elles seront si incomplètement connues? Cependant les preuves sensibles valent cent fois mieux en ce genre que les discussions métaphysiques, oii tout est sujet à dispute, oii l'on s'abîme sans s'entendre; et si, ce que je ne crois pas, l'existence de Dieu est un jour irrécusablement prouvée, ce sera sans doute . par les phénomènes généraux. Les expliquerons-nous jamais? J'ose dire que non. Nous ne connaissons, nous ne connaîtrons que des phénomènes parlic^jlier^, Si l'on ne sait pas évidemment qu'il y a un Dieu, juge des efforts de ceux qui prétendent connaître sa nature.
Les anciens supposaient la matière éternelle, parce qu'il est évident que, puisque quelque chose existe, quelque chose a toujours existé. La matière et la forme, principes simples et généraux de toutes les choses, composaient, selon eux, certaines natures simples qu'ils nommaient éléments, des différentes combinaisons desquelles toutes les choses naturelles étaient formées. De là à faire de la nature, du grand Tout, Dieu, il n'y a pas loin assurément; et c'est, à mon avis, ce qui est au moins aussi raisonnable que le reste.
L'argument du consentement unanime des nations, en faveur de l'existence d'un Dieu, dont on parle tant, ne prouve rien, mais rien du tout; car 1° ce consentement unanime n'est pas prouvé, et c'est une question de fait parfaitement insoluble; 2° il faut peser et non pas compter les suffrages dans une matière qui exige tous les efforts de l'esprit humain. Eh ! qui le pourra jamais? 3° on sait comment la superstition s'est introduite chez la plupart des hommes ; et il est plus qu'évident et unanimement convenu que tous les cultes sont de fabrication humaine, car toutes les nations D'exceptent que leur croyance particulière.
Mais enfin que penses-tu, me dira peut-être Sophie? Y at-il un Dieu? n'y en a-t-il pas? Se mèle-t-il des affaires de ce monde? ne s'en mèle-t-il pas? Ici, je te répondrai naïvement ce que je t'ai répondu et ce que je te répondrai bien souvent : Je n'en sais rien : ce sont quatre grands mots ; crois-moi. Je n'en sais rien, et peu m'importe, parce que je suis assuré qu'il m'est impossible d'en savoir plus que j'en sais, et que ma bonne foi, mes sentiments, mes intentions, ne sauraient déplaire à l'être infiniment juste, s'il en est un. Je ne sais ni s'il existe, ni comment il existe ; mais je sais que le bien moral, utile, et même nécessaire à l'homme, indispensable à l'organisation et au maintien de le. société, est
obligatoire pour tout être raisonnable, et même assez fréquemment inspiré à tout être sensible par son institution, dont il faut bien se garder de négliger les inspirations. Je sas que, s'il est un Dieu, l'homme juste et bon lui sera agréable. Je sais que, s'il n'en est pas, l'homme juste et bon sera souvent le plus heureux et le moins agité, et qu'alors même qu'il sera persécuté et malheureux, le témoignage de sa conscience adoucira ses maux que des remords envenimeraient, comme ils empoisonnent sans doute la prétendue félicité des méchants. Je sais que j'en serai mieux avec moimême, et plus aimé de mon amante, quand j'aurai été vertueux : cela me suffit pour idolâtrer la vertu ; et ces sentiments droits et simples, ces opinions estimables et salutaires
ne peuvent jamais faire de mal, ni à moi, ni aux autres
Ne va pas croire que cette longue morale soit une antienne de ton gros rituel. Non, il est plus gaij mais je te la devais une lois, et sûrement je n'y reviendrai de ma vie, que je ne radote ; car j'ai tout dit.
Souviens-to' que je n'entends à aucune composition pour ton sommei' . Je ne veux pas, sous quelque prétexte que ce soit, que tu travailles la nuit. En tout repose-toi, je t'en supplie, et songe que tu n'auras pas toujours vingt ans.
Sûrement le silence de M. Bouch... calomnie ta fille. Elle a de l'esprit plus que les quarante académiciens de Paris, qui, disait Piron, en ont comme quatre] elle sait déjà toutes les langues, et a beaucoup de talents, mais elle a la malice ou la modestie de les cacher. Patience : tu juges bien que F... va me dire très-exactement si elle me ressemble. j
Je ne sais pas ce que diable tu me rabâches avec tes bandes; quelquetois le bon ange me les envoie, et je les garde sans scrupule pour les baiser j d'autres fois, comme ces deux der-
nières, il ne me les envoie pas, et je m'en console. En général je sais combien les bandes et toutes leurs propriétés intéressent le beau sexe; pour moi, je n'en suis guère tourmenté... Adieu, belle amie; il fallait bien que je finisse par des polissonneries cette lettre où je t'ai fait deux sermons : ma gravité m'eût étouffé. Je finis plus tôt que je ne comptais, parce que D. P. et mon estomac m'ont arriéré, celui-ci en me prenant une heure, celui-là, qui n'est pas en très-bon ordre^ grâces aux pèches et aux melons, en me rendant impossible, par les chaleurs qu'il fait, d'écrire la première heure après mon dîner. Il faut d'ailleurs que j'écrive encore un mot au bon ange, quoique je lui aie écrit une longue lettre ce matin, et je veux que ceci parte demain bon matin, afin que notre bon ami ait le temps de le lire et de l'expédier mardi, le tout pour t' annoncer mon rituel, que tu baiseras comme une relique; entends-tu? Une diable de brune, qui n'est ni ne sera ma maîtresse, me l'a fait emprunter, et je n'ai pu refuser. Le bon ange prétend qu'il reconnaît là ma galanterie pour le beau sexe; ainsi, pour ma consolation, je suis persiflé.
Adieu, mon cher et tendre amour. Ne me copie plus des lettres dans les tiennes ; envoie-moi celles de D. P. seulement, et ordonne-lui de montrer tout au bon ange et à Gabriel, et ne vole plus ton époux, ton tendre époux, qui t'adore de toutes les forces de son âme, et ne connaît de bonheur que dans l'amour, ses projets, ses espérances, ses dons, ses faveurs, sa fidélité, sa constance.
2".I6 LEïTKES D'AMOUIl
9 septembre 1779.
Oui^ en vérité, tu l'entends bien, et voilà une belle complaisance qui me vaut un supplément de deux pages et demie bien petites, bien courtes, écrites bien large... Et à quoi un supplément, je te prie? Il y a dix-neuf jours que je n'ai eu de lettres de toi ; c'est donc une lettre qu'il me fallait, et non un supplément. Et ce M. l'ange que tu prétends que nous occupons, nous la donne belle, de substituer des billets à des lettres ; en vérité il n'y a dans tout ceci que nous d'attrapés, et tu comptes fort mal. Ce n'était pas la peine de me faire attendre quatorze jours, du 23 août au 7 septembre, un petit billet assez doux, mais qui ne vaut rien du tout pour un amant affamé. Je le croib bien, que tu es contente, toi qui venais de recevoir une longue lettre de Gabriel; c'est alors que les cadres étaient un supplément; mais moi, je prends ta lettre pour rien du tout; elle me donne la soif de Tantale, et voilà tout ce que j'y gagne. Si ce monsieur avait tant de plaisir à relire aos lettres, il nous en ferait écrire davantage ; mais c'est de l'eau bénite de cour dont il t'asperge; et tu deviens, ce me semble, facile à endormir.
J'ai maintenant assez envie de laisser sans réponse ton billet, car sa brièveté me choque la vue. Cependant il faut que je te parle de ta fille. L'idée de la faire inoculer par F. . m'est venue avant toi. Le bon ange Ta adoptée, et a autorisé sa visite à la Barre ; car il faut bien examiner un sujet avant que
de le soumettre à cette opération. La petite est très-bien portante^ d'une constitution très-saine, de la plus belle carnation possible, et assez vigoureuse ; mais sans cet excès qui est plus dangereux que désirable. Elle sortait d'un dévoiement venu à la suite de ce que la nourrice appelle petite vérole volante, et qui n'est qu'une ébullition, germe, ou symptôme de germe de dents. Elle n'en a que seize : les alvéoles sont gonflées, et elle va en faire; c'était une raison sans réplique pour suspendre l'inoculation. C'en est une aussi pour ne pas penser à la tirer de chez sa nourrice qu'elle tète encore, ce qui me fait et me fera grand plaisir jusqu'à l'inoculation inclusivement. F la reverra en octobre; mais nous voulons que la dentition soit, sinon parfaitement finie, du moins absolument suspendue, avant que d'aller en avant. Je te dirai maintenant ce que tu cherches des yeux: demeure longtemps; ta fille est très-jolie, donc elle ne me ressemble pas; aussi ne me ressemble-t-elle pas plus qu'au grand mamamouchi. Mais en revanche, connais-tu ce mauvais petit morceau d'ivoire que j'ai tant baisé, et que je baise encore? eh bien! ce petit morceau d'ivoire est en très-laid le portrait de ta fille ; ce qui ne m'étonne point, parce que cette image frisée ne te ressemble aussi qu'en laid. Bref, la ressemblance est frappante, dit F...; et si frappante, qu'entre mille enfants il l'eut reconnue. Mais comme je suis à peu près son père, elle a d'autres rapports avec moi, et les voici : elle est turbulente, méchante et bruyante comme dix légions de diables, tape des pieds, crie, tempête, je crois même qu'elle jure..., boit du vin, et en oit
si bien que F a été obligé de lui ôter son gobelet, qu'elle
avait à moitié vidé; dit siinscesse:jeveux,jeveu{D,jeveu7^... panpan, pan... Ne voilà-t-il pas une riche langue? Elle y ajoute J5aj5a, maman; embrasse fort familièrement les hommes; appelait F son papa de pays; le battait lui et la pe-
irèse, s'il caressait la petite Thérèse^ etc., etc., etc. Ne voilà-t-il pas un charmant sujet? Somme toute, elle est espiègle, maligne, vive commp une salamandre, mais bonne enfant, donnant tout d'elle-même, mais aussi prenant ce qui lui convient, même des brioches grosses comme elle; c'est la loi de la nature. Elle s'est laissé très-paisiblement examiner sa petite mâchoire, et son joli petit corps, qui est blanc comme la neige, et où il n'y a pas un bouton. Sa taille est très-droite et bien prise; ses sourcils et ses cils noirs, ceux-ci fort longs; une forêt de cheveux châtain foncé qui seront bientôt noirs; de fort jolis traits, puisque ce sont les tiens, et plus réguliers; mais des yeux qui ne sont ni les tiens ni les miens; car s'ils ne sont pas petits, ils sont encore moins grands. C'est assez bête à elle. F... trouve que c'est une charmante enfant, et je le crois bien, puisque c'est ta fille ; mais jusqu'ici, ne t'en déplaise, ma paternité est assez mal prouvée... Ah! Sophie, pardonne-lui de te ressembler : mes vœux sont comblés, et elle me sera bien chère. Eh î comment le plus tendre amant eùt-il été un mauvais peintre ?
Je crois tout comme toi que ce serait fort bien fait de nous mettre en même cachot, et peut-être quelque jour le proposeras-tu à madame de R... Penses-y; crois-tu qu'elle y tope? elle ferait fort bien, car nous lui laisserions après tripoter tout ce qu'elle voudrait... Mais les péchés...? les péchés! nous ne ferions guère que réaliser ceux de notre imagination; ainsi il n'y aurait pas grande différence ; s'il y en a, elle serait à l'avantage de notre salut; car maintenant nous désirons de toutes nos forces d'en commettre, et si nous étions ensemble, nous aviserions aux moyens d'éteindre un peu ces désirs criminels. Pour moi, si l'on veut me donner cette compagne de captivité, je consens à ne demander de ma vie ma liberté. Te sens-tu le même courage?
Je désire plus que je ne l'espère, que tu tires quelque parti du voyage de M. le conseiller d'Etat. Tu es aisément la dupe de son jargon ; mais tu ne le seras plus, du moins sur les choses essentielles, et le reste s'arrangera. Mais je serais fâché que tu oubliasses l'explication que tu te proposais d'avoir sur ses perfides instructions, et aussi sur la ridiculité avec laquelle on t'accorde, comme une grâce, ton droit indiscutable d'écrire aux gens en place. Je te prie aussi de tirer au clair l'histoire de la Do... Certainement il y a du dessein à ce silence, et il serait dangereux de ne pas éventer ce dessein.
Le départ de madame de Sainte-S... n'est rien moins que sur; mais ma fille nous donne du temps. Je doute fort que l'on nous fasse à tous deux tant de plaisir que de la mettre entre nos mains. Madame de R... hurlera, et l'emportera. Il faut même éviter à M. Lenoir des importunités à cet égard, pour peu que le bon ange te dise que cela n'est pas faisable. Nous la placerons, d'ailleurs, le mieux que nous pourrons. L'inoculation se fera incognito; mais on la saura assez tôt pour la payer.
Adieu, tendre amante. Indépendamment du certificat de santé' que me donne D. P., tout chez moi se porte à merveille, excepté mes yeux, qui périssent et si bien et si vite, que je ne prends plus la peine de les ménager ; car à quoi bon ? Quoique je me trouve aujourd'hui déjà beaucoup trop généreux envers toi, c'est d'avance que je te prodigue tous les tendres baisers que tu comptes bien prendre quelque jour, et moi donner quelque jour ailleurs que dans mes lettres» Celle-ci serait plus longue, si je n'avais pas voulu t'envoyer le très-beau dithyrambe aux mânes de Voltaire, qui vient de remporter le prix de l'Académie française, li m'a tué mon temps et mes yeux, et ma lettre...
Mais en mérites-tu davantage? Non^, et ce n'est que pour faire pénitence que je t'embrasse.
Dis donc au bon ange qu'il est un fripon.
H septembre 4779.
Je te prie très-fort et très-distinctement de laisser bouder ton moine, et de n'en souffrir aucune visite particulière, pas plus qu'aucun dîner commun.
Mais que tu es bonne de souffrir les caresses que je fais à tes lettres ! J'espérais recevoir des stances bien attendrissantes sur mon infidélité... Ah! Sophie! tu sais bien que je n'aime que toi; que je ne caresse que ce qui envient, ou que tu m'ordonnes de caresser. Ton amant n'est qu'un outil dans tes mains. Tu as son âme ; elle est tout une avec la tienne. Tu diriges sa volonté seulement en lui montrant ton opinion; et il ne peut pas plus se séparer de tous ces sentiments, que s'isoler de lui-même. Tu commandes à ses sens ; tu régis son âme; tu animes son cœur. C'est en toi qu'est son être, comme c'est à toi qu'il est consacré.
Le bon ange ne m'a point fait passer le dessin de M. Lenoir, et c'est sûrement oubli de sa part; car il ne saurait y avoir d'inconvénient que j'aie dans ma chambre l'image de celui que je porte dans mon cœur. Ne puis-je pas acheter son estampe comme tout autre^ et faire un dessin d'après cette
estampe? D'ailleurs ce n'est point un don de M. Lenoir; ce n'est qu'un désir de ma reconnaissance, satisfait par ta tendresse.
Je crois que M. Bou... aura encore plus ri du tour qu'il nous a fait, que de celui que nous lui préparions. C'est un juif qui a bu toute honte. Imagine-toi, chère Sophie, qu'il veut me faire passer ton billet pour une lettre. Il n'ose pas le dire; mais il agit tout comme.
0 mie! mie bonne! serais-je assez heureux pour que tu eusses enfin hérité de mon humeur vindicative ? Hélas ! je t'ai trop longtemps trouvée douce comme un mouton, et douce jusqu'à la tiédeur. Tu te dis femme de feu... Toi... Je n'ai jamais vu que ton cœur brûler.
Cet ange de ténèbres aura-t-il encore été perdre mon sinet, comme ces deux ou trois livres de cheveux, que je laisse sur sa conscience, et qui sûrement ne contribueront pas peu à le faire damner? C*est cependant lui qui a choisi la relique qui est au bas du sinet; ainsi il doit le protéger.
Tu sens bien, ma généreuse et tendre amie, que quoique je me réserve en effet toutes les cordes qui peuvent m'aider à me sauver du naufrage, j'aurais été aussi lou que dénaturé, de me refuser à m' attendrir aux signes du retour de mon père, je ne crains plus d'être désapprouvé de toi.
Il est certain qu'il faut avoir l'âme très-élevée pour aimer sincèrement à entendre dire ses vérités. L'amour-propre se roidit contre tout ce qui le choque ; il séduit d'abord le cœur, et quand celui-ci est affecté, gare la raison. J'ai eu toute ma vie, avec mes amis, l'innocente ruse de me taire sur les points trop délicats qui ne leur importaient pas infiniment. Mais je n'ai jamais pu dire à qui que ce soit ce que ie ne pensais pas, et j'ose dire u'on me doit quelque indulgence pour
ma rustique véracité ; car j'ai toujours courageusement accueilli la vérité.
Eh ! quel mérite ai-je donc aux procédés dont tu te loues pendant les neuf mois de mon bonheur? A-t-on bien de la peine à jouir paisiblement de la félicité ? Quelle société plus douce que la tienne î Que d'âme et d'esprit tu as montré pour embellir mon sort, et me payer d'avoir bien voulu être heureux ! Crois-tu que j'ignore que tu aies apporté dans notre union infiniment plus de douceur, d'égalité, d'aménité que moi ? Tu es aussi sensible que ton époux, et, par un assemblage unique, jamais humeur et caractère ne furent si inaltérablement doux que les tiens... Je faisais donc un furieux effort de bien vivre avec toi? Non, Sophie, non : ce n'est pas là ce dont tu dois me savoir gré, mais de t' avoir assez bien appréciée, assez tôt connue pour ne pas trembler de mettre ma destinée à ta merci. Si tu n'eusses été qu'une femme ordinaire, j'aurais été le plus malheureux des hommes. Mais mon cœur devina le tien, et voilà mon mérite, mon bonheur et ma gloire. Expression délicieuse! Nous ne sommes pas quittes envers la fortune... Oh ! non, ma Sophie ! nous ne le sommes pas ; je ne le serai jamais. Quoi donc pourrait valoir le bonheur de t' aimer et d'être aimé de toi !
Je t'ai dit très-précisément que ma fille ne me ressemblait pas, mais qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à un mauvais petit nez retroussé que j'ai quelquefois trouvé et baisé sur mon chemin, et qui, je ne sais comment, a attenté à mon honneur, au point de me faire un enfant. Sais-tu qui c'est? En vain la renierais-tu, ma chère Sophie; c'est ton image trait pour trait; c'est ton teint, ta physionomie, et, en un mot, toi jusque dans les plus petits détails. F.... l'a trouvée fort ressemblante à ton portrait, et à un point frappant.
mais beaucoup mieux, parce qu'en effet le portrait ne te ressemble qu'en laid. Mais moi, dont l'amour guidait le pinceau; moi, qui travaillais sur un tant ioli canevas, j'ai bien mieux peint qu'Auvert. Je t'ai déjà dit que si tu ne voulais pas t' attrister de mon bonheur, il fallait me féliciter de ce qu'elle te ressemblait et t'en réjouir. Oh ! pourquoi veux-tu m'envier d'avoir deux Sophies?
Mon estomac est trop bon ; tout moi trop bon ; ah ! beaucoup trop bon, et assez pour m'attirer de fâcheuses et insipides histoires. Excepte de ce qui est bon en moi, mes yeux, qui sont très-mauvais.
Je n'ai point vu le bon ange à la fête de Vincenncs; il est invisible.
11 me semble que tu aurais pu te dire la mère de ta fille, sans en prévenir ta mère, qui va te faire des scènes. Si tu parles du couvent, parle-lui de Saint-M..., oii il y a, lui diras-tu, et cela est, beaucoup d'autres enfants, et où tu connais une religieuse. Enfin qu'elle consente à un couvent ; car, très-décidément, je ne veux point que ma fille soit une paysanne, et c'est pour cette fois que nous aurions querelle.
Adieu, ma tendre amie ; je suis pressé de t'envoyer ceci, parce que le R... te l'a déjà trop retardé, parce que je dois chanter la palinodie de mon supplément, où je t'ai grondée bien malgré moi et contre mon opinion; parce que je veux te laire passer la lettre de D. P., parce qu'enfin, et surtout, je veux te donner du plaisir, et que tu daignes toujours en prendre à me lire. Ah î que ne puis-je t'en donner un plus doux, celui de m'entendre t'appeler ma bien-aimée, mon épouse, mon amante, mon bien suprême et l'unique fin de mon être !
:r V LETTRES D'AMOUR
Serail-il donc impossible que ton Emilie nous peignît en ; astel ton enfant, maintenant qu'elle a un visage.
Je ne t'envoie point de pièces fugitives, parce que je n'en ai point de jolies, pas plus que de temps; ce sera pour la prc-
aiii-ic fcjis.
24 septembre 1779.
Gronde, gronde, charmante amie; c'est à ton tour; et tu devrais plutôt encore nous persifler que nous gronder : car le conte borgne dont tu te défends n'a pas l'ombre du sens commun; mais si je ne te trouvais pas plus jolie quand tu grondes que quand tu es douce, je ne voudrais pas être querellé; car, au fond, je n'ai jamais cru cette histoire; et, quoique je ne puisse rien répondre à la relation formelle de D. P., mon cœur disait «ow; mais comment oser accuser ou même soupçonner un frère de la plus vile des bassesses, sans en avoir la preuve la plus constante? En vérité, l'en suis encore à concevoir comment l'idée d'une telle fable entre dans l'esprit sans indigner le cœur, et comment un homme est assez pervers pour oser s'avouer à lui-même le projet de nuire à un infortuné dont ii n'a reçu que des services, et à qui il est uni [lar les liens les plus étroits du sang; et tu voulais que j'eusse l'idée de le lui imputer? Je me perdais moi-même dans la foule de pen-
sées contradictoires qui m'agitaient; mais le bon ange peut me rendre témoignage que le premier mot de ma lettre, en recevant celle de D. P., a été : Ne jugez point Sophie sans V entendre, mon cher ami. J'ajoutais dans cette même lettre : Je parierais ma tête que ce n est point elle que le chevalier a vue; je parierais aussi, mais moins cher, qu'elle ne lui a point écrit; mais, mon amie, tout le monde ne te connaît pas comme moi; et, en décrivant ainsi, je pouvais te faire croire que je te suggérais un mensonge; il valait mieux laisser venir l'éclaircissement et t'écrire dans le sens de tout le monde. Moque-toi donc de D. P.; mais ne te moque pas de moi, pas même du bon ange, quoiqu'il ait cru bien sérieusement cette fadaise. Mais veux-tu savoir comme il répare son erreur? en m'envoyant en quatre jours deux de tes lettres. En vérité, à ce prix, je voudrais qu'il eût à réparer tous les jours. Cela me rappelle la manière dont les sénateurs de Venise punirent une fois le célèbre et immortel Galilée. Dans le cours d'une visite de l'université de Padoue, par les trois procurateurs de Saint- Marc, qui forment un tribunal spécialement établi per la ri" forma dello studio di Padoa, un des collègues de Galilée qui était jésuite et jaloux, l'accusa en pleine assemblée, lui présent, d'entretenir une fille à Padoue, une autre à Gambarata, où il allait passer les jours de congé, et une troisième à Venise, où il faisait de fréquents voyages. Interpellé par le magistrat de répondre à cette accusation, il dit simplement qu'il avait des besoins, que ces besoins lui étaient communs avec son accusateur, et qu'il ne s'était jamais embarrassé de la manière dont son accusateur les satisfaisait. Sur cet aveu, les riformatori en ayant conféré, le président prononça que, vu l'insuffisance des appointements de l'accusé pour fournir à ses besoins, la république les doublait, en l'exhortant à en faire bon usage.
Qu'est-ce donc que cette brûlure, chère fanfan? Pourquoi brûles-tu tes beaux bras? Pourquoi gâtes-tu la plus belle peau que l'amour ait formée ? Ne néglige pas cela, je t'en prie. Ces bobos ont quelquefois des suites longues, douloureuses, et que trop d'insoin peut rendre dangereuses.
Le bon ange a raison. Il m'écrivait hier que les quereller de mots étaient très-bien entre les mains des femmes ; qu'il fallait te laisser t'cscrimer avec D. P., et que tu avais si beau jeu que c'était un meurtre de te priver d'une victoire sûre et facile. En conséquence, je suis neutre; tu juges bien quelle neutralité sera la mienne. Sois honnête, parce qu'il faut toujours l'être; ne lui fais point de plaisanteries à deux sens, puisqu'il les prend mal, et va ton train; car j'aime mieux que ce soit toi qui le harcèles que moi, et il a besoin de l'être. J'espère qu'il n'insistera pas sur la demande d'une parole que je lui ai donnée cent et cent fois, et à laquelle je n'ai mis de restriction que celle que le bon sens tout seul et la justice dictaient évidemment ; mais comme il est paresseux, et s'aperçoit un peu tard de ses lenteurs, et que je pense au commentaire que tu en feras, il cherche des prétextes pour les motiver. Quand je lis ses lettres divisées comme un sermon, je me rappelle une autre anecdote ancienne, dont j'ai presque été témoin. Des écoliers padouans, après avoir passé une partie de la nuit au qiU va Va? dont ils tourmentent toute la ville, iondirent, vers les deux heures du matin, chez un vieux professeur d'humanités, se firent ouvrir la porte, et envoyèrent à son lit deux députés, pour lui représenter toute l'université prête à se couper la gorge, s'il n'avait la bonté d'entendre les deux partis, et de donner sa décision sur une question importante qui les avait divisés. Le proiesseur se lève, endosse la robe doctorale, et vient siéger sur un banc de pierre, qui était à côté de sa porte. Là, l'orateur de l'un et de l'autre parti
prononça une longue harangue toute en lieux communs, sur le bien de la paix, de l'union, de l'harmonie dans les compa gnies savantes, et sur les maux que portent, dans toute société, la dissension et la discorde. Il fut amplement péroré sur la confiance de l'université dans les lumières et le zèle d'un professeur qui lui sacrifiait les jours et les nuits; on l'accabla d'éloges et on vint enfin à la question, qui était de savoir si l'un des mots les moins honnèies de la langue italienne (cazzo) devait s'écrire avec un z seulement, ou avec deux. Ecrivez-le avec trois mille, répondit le professeur furieux, et que le diable vous berce, canaille maudite. Strivetelo con tremila e più, che il cancaro vi pigli, canaglia mateae'Ja. Tu ne ressembles pas précisément à un vieux professeur d'humanités, mais tu analyserais à peu près ainsi les lettres de ton ami D. P.
En vérité, j'ai tort ; oui, j'ai tort de trouver mauvais que l'on m'envoie deux pages et demie, tandis que j'envoie des volumes. Et pour se justifier du fait, on me met en parallèle d'exigence, etc., avec M. D. P. Tu fais bien de ne m'en paraître pas autrement amoureuse, car ce parallèle-là m'aurait assez complètement déplu.
Hélas oui ! mon amie, il se passe bien des horreurs sous l'égide du secret; moins sous cette administration que sous l'autre, je veux le croire, mais toujours infiniment trop; ce qui est nécessité par la nature môme du ressort qu'emploie le gouvernement. T'ai-je conté que j'avais vu, au château d'If, un ancien armateur de nos colonies américaines, âgé de soixante -douze ans, criblé de vingt coups de lusil, aimé, estimé et employé par mon oncle? Ce vieillard, pour prix de ses travaux et de son sang, était détenu à la réquisition de sa fille, qui avait représenté que son père scandalisait le public
par ses fréquentes ivresses ; que d'ailleurs il pouvait se tuer en tombant, et qu'il fallait l'enfermer pour qu'il ne tombât pas ', en effet, ce pauvre homme, à qui j'ai connu encore un esprit très-sain, des vues, de l'audace et des connaissances, étonnantes, accumulées par l'expérience, et enfouies dans un peu d'abrutissement, aimait le vin et l'eau-de-vie en déterminé marin. Il n'aimait pas autant les prostituées, et sa fille en était une. Un subdélégué la protégeait. Le père avait eu l'imprudence de menacer, et on l'avait prévenu. Je t'ai dit l'histoire de madame de Launay. Tuas pu entendre parler de celle d'un nommé Rivière. En 1766, il avait été soupçonné plutôt qu'accusé, lui et son père, d'un assassinat. L'un et l'autre, arrêtés en vertu d'un ordre du roi, furent conduits à Bicètre, où l'infortuné vieillard est mort de chagrin et de misère, et où le fils a langui neuf ans. Ses parents, qui s'étaient approprié son bien, affectaient, comme cela se pratique, des alarmes très-vives sur son sort, et leur honneur, si on le laissait juger. Des Essarts le connut, et publia un mémoire à consulter en sa faveur. Rivière a obtenu, en 1775, la permission d'être transféré dans les prisons de Bayeux, où son procès lui ayant été fait, sa liberté lui a été rendue. Il vaut mieux tard que jamais; mais tout le monde n'a pas la force ou la faiblesse d'être esclave dix ans. Je recueillerais facilement un volume de telles anecdotes. Pense que la seule affaire du jansénisme a fait décerner 80 mille lettres de cachet. Mais ce à quoi on ne songe point assez, c'est que dans les prisons de cette terrible inquisition civile, exercée par les ordres arbitraires, il se fait sans cesse un odieux alliage d'innocents et de coupables, de corruption et de simplicité. Une seule haleine empestée infecte toutes les autres, si les prisonniers se communiquent ; s'ils sont enfermés à part, ils deviennent sombres, atroces, insensés.
Le bon ange et moi, nous avons été un peu enfants pour te plaire. Je ne pouvais te laisser Tibulle écrit de main; j'y avais consacré plusieurs dessins, plusieurs estampes ; il fallait donc les faire copier nettement. Cette copie est devenue plus chère que nous ne pensions ; mais enfin je suis au courant ; du moins si j'en crois le bon ange, qui pourrait fort bien mentir pour me faire plaisir, et m'inquiéter moins. Je suis bien aise que tu sois contente de l'habillement de tes heures; tu léseras encore plus des oraisons, du moins je l'espère; et ce petit amour qui forme le nez, qu'en dis-tu?... Mais que je suis donc bon de t'envoyer ainsi un consolateur, qui partage ta solitude! ma foi, ma foi, n'en attends de moi qu'en peinture. Je suis fâché que le format soit si grand ; peut-être t'en serviras-tu difficilement pour prier Dieu à l'église. Cependant je sais que c'est là le théâtre ordinaire de tes pieuses lectures. J'ai connu une très-grande dame qui lisait VAloisia, dans les travées à Versailles, avec un air de componction fort touchant. Tu ne sais peut-être pas ce que c'est que ce livre-là; c'est celui à propos duquel J. J. Rousseau disait si plaisamment à l'archevêque de Paris : Monseigneur, ne craignez pas pour vos prêtres mon Héloïse ; ils ont, pour contre-poison, VAloisia,
Je veux te conter aujourd'hui, ma bonne amie, quelques anecdotes que j'ai trouvées dans un assez mauvais recueil où il y ?. cependant des choses curieuses. L'une m'a fait un
grand plaisir, parce que c'est une haute preuve d'amour qu'a donnée un de mes très-proches parents, et que je suis bien aise de t'apprendre comment on sait aimer dans ma famille quand on s'en mêle. Le marquis de Grille était très-amoureux d'une belle demoiselle, qui mourut de la petite vérole. M. de Grille, au désespoir, fut se cacher dans l'église des Jacobins de Toulouse, où elle fut enterrée. Le soir un frère qui avait soin de mettre de l'huile dans les lampes, fut extrêmement surpris de voir ce pauvre amant, qui lui présenta une bourse avec 400 louis, à condition qu'il lui ouvrirait le tombeau de mademoiselle Daumelat, et de l'autre un poignard dont il menaça de le tuer, s'il refusait d'ouvrir le tombeau. Le moine était seul ; les portes de l'église étaient fermées : quel parti prendre? Il s'avisa de tendre à mon pauvre cousin un piège dans lequel il donna, soit qu'il fût fort bête, soit qu'il eût perdu l'esprit. Le frère lui dit que la pierre qui couvrait le tombeau était trop pesante pour qu'il la pût lever tout seul, et l'assura qu'il allait chercher quelques religieux de ses amis. Toute la communauté survint, saisit l'amant désespéré, et le ramena de force chez lui. Mais quoiqu'on le gardât à vue, il trouva le moyen de se jeter du haut de sa maison dans la rue, et se brisa sur le pavé. Tu conviendras, chère Sophie, que celui-là savait aimer. Eh ! que faire au monde quand on n'y voit plus son amante? N'est-ce pas un crime de lui survivre? Une autre anecdote, que je vais te raconter, est celle des moyens qu'employa une religieuse pour se sauver de son couvent avec son amant. 11 me semble que toutes ces inventions-là, quelles qu'elles puissent être, ont droit de nous intéresser. Non-seulement cette religieuse voulait fuir avec son amant, mais elle voulait le mettre à l'abri des recherches. Voici ce qu'elle lui inspira. Elle dit à son amant de se procurer de bons chevaux à une certaine distance
DE MIRABEAb. 311
du couvent, et se chargea du reste, sans vouloir lui apprendre les moyens qu'elle avait trouvés pour dérober à tout le monde la connaissance de son évasion. On avait enterré ce jour-là une de ses compagnes, et comme la tombe n'était pas encore refermée, elle entra dedans pendant la nuit, porta la morte dans sa cellule, la coucha sur son lit, et y mit le feu; ensuite, à la faveur d'une échelle dont elle connaissait la retraite, elle franchit Les murs du jardin, et joignit son amant. L'incendie ayant mis l'alarme au couvent, on courut à sa cellule; et comme la religieuse morte était dans ses habits et à demi brûlée, on ne douta point que la fugitive n'eût été victime des flammes. On pria beaucoup pour elle, qui sûrement se portait fort bien, et employait son temps à autre chose qu'à prier. La substitution du cadavre me paraît fort difficile; mais l'invention du feu est très-bonne. L'histoire est vraie, et, ce qui t'étonnerabien, c'est la conduite de cette bégueule après un coup si heureux et si hardi. Les deux amants furent en pays étranger; ils se marièrent; l'homme s'appliqua au commerce et y gagna beaucoup de bien. Ils eurent plusieurs enfants ; mais la femme, ayant perdu son mari, se retira dans un couvent, où elle fit une confession qui ruina ses enfants. Elle déclara qu'elle avait été religieuse, ce qui rendait bâtards les pauvres malheureux; et la famille du mari s'empara du bien. Cette barbare folie te gâtera bien la première partie de son histoire. Je ne puis lire de ces histoires-là sans penser qu'il n'y a que nous d'assez infortunés pour être repris après la plus heureuse fuite. Mais je remarque surtout quelle difTérence il y a de ma Sophie à tout le reste de son sexe, et combien elle est supérieure à toutes les légèretés méprisables ou aux faiblesses des autres femmes ! Et puis quels autres sacrifices n'as-tu pas faits à ton amant? On voit tous les jours des religieuses briser les odieux liens des cloîtres, et.
plus enflammées de l'amour de la liberté que de la tendresse que leur inspire un amant, fuir dans des lieux où elles ne trouvent plus ni grilles ni ennuyeuses pratiques. Mais qu'ont-elles à perdre? rien; elles ne peuvent que gagner. Au contraire, ma Sophie a tout quitté pour voler dans les bras de son amant, pour partager son sort, pour embellir sa vie... 0 mon amie ! quel salaire tu as reçu pour tant de dévouement et d'amour ! Hélas ! je meurs de douleur en y pensant... Pardonne, ah ! pardonne, chère amante! Devais-je refuser ma félicité, que tu m'assurais devoir être la tienne? Pouvais-je prévoir toutes les horreurs du sort qu'on nous destinait? Qui m'eût dit que ces frénétiques se déshonoreraient pour nous perdre, et que le droit des gens serait violé dans un pays qui passe pour l'asile de la liberté?... Ah! de telles raisons ne peuvent me justifier peut-être... Mais que mes larmes t'attestent du moins ma douleur et mon amour, et méritent ta pitié!
9 octobre 1779.
Puisque tu as un bon graveur et les armes de mon père, ne pourrais-tu pas me faire graver un cachet de cuivre ou d'acier? car il est assez ridicule que je n'aie pas mon blason. Observe qu'il ne faut point y mettre le cordon et la plaque de rasa, mais pour support deux anges couverts d'une robe d'azur, parsemée de fl'^urs de \vj d'ar.^ent. Je t'enverrai ce
que cela te coûtera; et, à ce propos, comme ta maladie peut et doit t' avoir arriérée, ne demanderas-tu donc pas quelque chose au bon ange? Tu as bien mauvaise mémoire, et tu oublies bien vite nos conventions.
Ma bonne Sophie, ne t'étonne point de ce que j'écris inégalement et si mal aujourd'hui. Je suis à la belle étoile, et il fait une bise que le diable souffle, je crois. Je me suis obstiné à dire que le temps se réchaufferait, et à ne pas vouloir me retirer dans les galeries où le bon ange m'a ménagé un asile, et où je puis faire faire du feu. Le dessein de M. de Roug... était de me forcer, par ses refus de toute retraite, à me renfermer dans ma chambre, où je me serais remis à mon train ordinaire de lire et d'écrire sans cesse, et où, par conséquent, je serais devenu bientôt aveugle. Il a manœuvré en conséquence de toutes ses forces; mais il n'a ni n'aura le crédit nécessaire pour me priver des bontés de M. Lenoir, tant que j'aurai auprès de celui-ci un ami qui, à beaucoup de sagesse et une humeur très-conciliante, joint toute la sagacité nécessaire pour apercevoir les cornes de la bcte, lors môme qu'elle les cache.
Les raisonnements de ta mère au sujet de ta fille ne sont pas très-déraisonnables; mais c'est qu'elle la croit mieux qu'elle n'est. F... a entin été la voir. Il l'a trouvée à peu près remise d'une fièvre rouge dont elle a été fort mal. Elle n'avait plus de fièvre, mais était triste et remplie d'humeur; ce qui est toujours, surtout dans un enfant aussi vif, un syir'ptôme de mauvaise santé. Il a fait de vifs reproches à la nourrice de ce que son mari n'allait pas tous les quinze jours, selon l'ordre de M. B..., lui rendre compte de l'état de cet enfant, et de ce que dans cette occasion, entre autres, on n'avait pas été le moins du monde averti. EP^. a donné d'assez mauvaises raisons, mais a juré sa j)art du Paradis que
personne ne lui avait donné d'ordres contraires. Elle a reçu de F... un petit écu que le bon ange voudra bien lui rendre. 11 a examiné la brûlure de l'enfant; c'est le plus grand bonheur que sa main gauche n'ait pas été estropiée; car c'est précisément sur le nerf extenseur qu'a été la plaie, dont elle portera toute la vie la marque. Tu vois ce que c'est que de mettre des enfants en nourrice. Insiste donc avec douceur, mais instances fondées sur des raisons, pour que cet enfant ne reste pas plus longtemps qu'il ne sera absolument nécessaire dans ce chenil. A propos de F..., il me dit qu'il est très-probable que tes grandes sueurs viennent d'un mouvement de fièvre qui se dérobe à ton chirurgien, parce qu'il te prend la nuit; que si tu es sûre du contraire, ce qu'il faut absolument vérifier, ce n'est qu'une extrême faiblesse; qu'il faut manger peu à la fois et souvent, prendre pour aliment des viandes légères et bien cuites; mieux que cela, du beau et bon poisson bien cuit, que la Loire doit aisément te procurer, et surtout boire jusqu'à parfaite santé de l'excellent et très-vieux vin. Soigne ces sueprs qui ne lui plaisent point, chère amie; ne te crois point guérie avant de l'être; songe qu'il y va du tout pour ton amant, et que ces restes de levain négligés produisent souvent des rechutes plus sérieuses que la maladie. 0 ma bonne Sophie ! si tu pouvais concevoir et nombrer la moite des mauvais moments que m'a fait passer le dérangement de ta santé, tu y veillerais comme sur la prunelle de ton œil. Je ne connais que cette sorte d'inquiétude et de douleur qui m'abatte, me consterne, et me rende une vraie femmelette insupportable à moi-même. Il m'est infiniment, infiniment moins dur de souffrir en moi.
Je ne crois pas, mon cher amour, que ta mère s'attende beaucoup à ce que tu changes tes opinions relatives à Pont..., parce qu'elles tiennent à ta tendresse pour moi; et qu'elle a
enfin appris par une triste expérience que, quand l'amour est passion, rien n'est si constant qu'une femme. Je crois bien que son cœur tout seul ne lui aurait pas fait deviner cela, car elle n'a jamais eu de passion que pour sa chère réputation; l'amour n'a été pour elle qu'un goût, et il est certain qu'avec cette manière d'être, une femme est le plus léger de tous les êtres : car alors elle n'a plus ce trouble, et ces combats, et cette douce honte, et ces délicieux souvenirs qui gravent si bien le sentiment dans l'àme; il ne lui reste que des sens et de l'imagination, des sens gouvernés par des caprices ; une imagination qui s'use par son ardeur même, et qui en un instant s'enflamme et s'éteint, de sorte qu'il est assez facile, avec un peu de manège, d'arranger tout cela avec les convenances. Ah ! mon amie, le désir général de réussir et de plaire est un sentiment très-frivole, très-vain, et nullement tendre et profond; il dessèche l'âme; il étoufi'e la sensibilité. L'amour-propre, toujours calculant, toujours mesurant, vit de tout, dit M. Thomas, s'irrite de tout, et se nourrit même de ce qui l'irrite. Voilà pourquoi, ma chère Sophie, il absorbe tout et détruit tout. Il est absolument incompatible, quoi qu'en ait dit ce la Rochefoucault qui ne croit à aucune vertu, avec ce sentiment qui demande tant d'énergie dans l'âme, de profondeur et de ténacité dans le caractère; avec cette union sainte qui , par une espèce de culte , consacre tout entière une amante à son amant, qui transforme deux volontés en une, et fait vivre deux êtres de la même vie. 0 amie! ô épouse! ô cher tout! telle es! notre passion, née tout à coup, nourrie dans le silence, irritée par le combat, devenue plus ardente par la persécution. Sûrs de notre conquête, nous avons eu plus de tendresse que d'orgueil; mais, attachés l'un à l'autre par nos sacrifices mutuels, cet orgueil naît au souffle infect de la ca-
lomnie. Nous savons ce que nous sommes, ce que nous nous sommes, ce que nous nous devons... Va, crois-moi.... ils ne nous vaincront pas... 0 amie ! que je meure le jour où je te donnerai un conseil que je croirai mauvais ! Notre situation est bien délicate ; elle est compliquée par mille et mille circonstances. J'admire ton courage : ah ! le courage est la base de toute vertu, et c'est des vertus que naissent tous les plaisirs; elles lui sont même supérieures pour le bonheur. Mais ce courage, je ne le guiderai plus; on me soupçonne, on m'accuse presque de mêler des vues d'intérêt personnel aux inspirations de mon amour; moi, qui n'eus jamais qu'un intérêt et qu'un désir, celui de ce que j'ai aimé.... L'on veut que toi, qui ne sens rien qu'avec excès, toi, ma Sophie, tu eusses été la proie et le jouet d'un vil égoïste; ou plutôt on veut, à tout prix, rompre les nœuds sacrés qui nous lient; on t'isole de tout ce qui est moi. Ah! c'est auprès du berceau de ton enfant, c'est dans les souris et les baisers de ta fille, que tu lisais ton devoir.... Tu n'as pas, tu n'auras pas sous tes yeux ce doux spectacle... Eh bien, cherche dans ton âme brûlante et passionnée le vrai guide de ta conduite; pour moi, je ne te dirai plus rien, je t'ai tout dit, et le jour qui changera chacune de mes actions, chacun de mes sentiments en actions de gràc9, on actes de reconnaissance et d'amour, pour l'amante à qui je reconnais devoir tout... ce jour n'est pas encore venu.
Adieu, mon amie; adieu, mon tout. Adopte le régime que te prescrit Font..., recouvre ta santé, ta beauté; conserve ton amour, et trouve toujours quelque prix à celui de ton Gabriel.
Tous tes cheveux vont tomber; ma chère Sophie, gardeles-moi. Pourquoi m'oublies-tu toujours quand tu fais ta toilette? Je te dirais volontiers comme Renaud disait à Ârmide :
« Tourne, ah! tourne sur moi tes regards qui portent dans mon âme l'ivresse du bonheur! c'est dans mon cœur que tu verras ton image; l'amour d'un trait de flamme l'y grava bien mieux que ne la rend cet infidèle miroir... Cruelle, tu me dédaignes; un vil mortel est indigne de fixer tes yeux et ta pensée : ne contemple que le ciel qui s'embellit de tes charmes, et ces astres jaloux qu'efface ta beauté. »
Volgi. . . dehvolgi,
A me quegli occhi , onde beato sei :
Che son, se ta nol sai, ritratto vero Délie Bellezze tue gl' incendj miei.
La forma lor, le meraviglie appieno, Più che'l cristallo tuo, mostra il mio seno. Deh; poiché sdegni me, com' egli è vago • Mirar tu almen potessi'l proprio volto :
Che'l guardo tuo, ch'altrove non è page , Gioirebbe felice in se rivolto.
Non pùo specchio ritrar si dolce immago; Ne in picciol vetro è un paradiso avvolto. Specchio t'è degno il cielo , e nelle stelle Puoi riguardar le tue sembianze belle.
24 octobre 1779.
Non, ma tendre amie, non, madame de V.... n'a point tort; c'est toi, qui, dans ceci, l'as tout entier, et qui es contrevenue formellement à ton engagement. Ce n*est que par hasard, et parce que j'ai l'oreille fine sur tout ce qui te regarde, que F...
m'apprit, sans le vouloir, que tu étais malade. Je lui lisais quelque chose de ta lettre du 31 qui était relatif à ta fille; il me croyait instruit de ta maladie, et me dit: Madame la mar^ quise est donc mieux ? Je ne lâchai pas prise, comme tu crois, et je découvris la vérité. Ce n'est pas seulement de l'avoir tue que tu dois te reprocher, c'est d'être assez folle pour écrire jusqu'à deux heures du matin avec la fièvre. Cette madame de V.... dont tu te plains a beaucoup adouci mon inquiétude, en me faisant donner de tes nouvelles plus souvent que je n'aurais pu en demander au bon ange, ou que tu ne lui en aurais adressé. Puisque tu es mieux, je puis te gronder, et te prier très-sérieusement d'être scrupuleusement fidèle à tes engagements, et de ne pas te dire bien portante quand tu souffres. Ménage beaucoup ta convalescence, chère amie; elle ne tombe pas dans une bonne saison; en général, prends un genre de vie plus sage et moins renfermé. Ma bonne Sophie ! tu es d'une constitution vigoureuse et sanguine qui, dans un état de contradiction morale et physique, ne peut qu'être sujette à de dangereuses explosions. La théorie des tempéraments est fondée sur la diverse texture des solides, et les différents degrés de consistance des humeurs, ou, pour mieux me faire entendre, la santé dépend d'une certaine proportion entre les fluides, et le calibre des vaisseaux dans lesquels ils doivent circuler. Le tempérament sanguin, qui se fait reconnaître par une figure pleine, des membres charnus et fermes et un teint fleuri, exige des solides d'une texture spongieuse, et un sang riche et délié qui puisse y couler librement. Si tu le forces à la stagnation par une vie studieuse et sédentaire, tu contraries les vues de la nature, et tu te mines à plaisir. Cela même peut porter sur le moral; car enfin il est un caractère affecté à chaque tempérament. Aussi voit- on que ceux qui possèdent le tempérament sanguin,
qui est celui où les fonctions s'exécutent avec le plus de facilité, sont ordinairement fort gais, décidés et francs, tandis que l'exercice pénible et difficile de ces fonctions, comme dans le tempérament flegmatique, réduit à un état d'indolence et de timidité, qu'on porte dans la conduite ordinaire de la vie. Un homme flegmatique est presque indifférent, parce qu'il sent qu'avec des organes sans consistance il ne peut presque rien: car les parties aqueuses qui les humectent continuellement, leur ôtent le ressort et la force nécessaires aux grands mouvements. Il ne me serait pas difficile d'étendre cette hypothèse très-ingénieuse, qui est de Stahl, à tous les tempéraments et à tous les caractères; quoique je ne donne pas, comme Montesquieu, tout à l'influence des climats (opinion féconde et spécieuse qui n'est pas de lui, mais d'Hippocrate) : mais je suis convaincu, par mon expérience propre et mes études, que nos goûts et nos humeurs sont, jusqu'à un certain point, subordonnés à la disposition physique de nos organes. Vois, ma Sophie, combien il est important de ne pas les altérer. Ah ! que sais-tu si Sophie cacochyme et maladive aimerait avec autant d'énergie ce Gabriel que Sophie bien portante adorait? En général, les humeurs des femmes ont un plus grand degré de fluidité que celles des hommes. Un sang bien constitué tel que le tien, mis en jeu par les forces multipliées de cette innombrable quantité de petits vaisseaux qui forment la substance solide des tempéraments sanguins, doit naturellement avoir un cours facile et uniforme, et former ces teintes admirables d'albâtre et de rose, qui te rendent si belle, et auxquelles on tente vainement de suppléer par le plus grossier de tous les artifices. Ton tempérament est le plus favorable à la beauté, et le plus approprié à ta sensibilité, à ton imagination brillante, à ton aimable gaîté. Vois si tu veux me voler tous mes trésors?...
Mon amie, tu me fais une sortie très-vive sur la supposition gratuite que je t'ai priée de retourner à Pont....; gratuite, dis-je, car je ne t'en ai point parlé; ettudoiscroireque je ne te le proposerai jamais que je ne voie des avantages incomparables aux inconvénients ; et, aussi, que je ne sois convaincu que ceux-ci n'attaqueront ni ta santé, ni ta vie, ni ton amour. Tous nos amis ne pensent pas sur ce sujet comme nous deux, parce qu'ils ne connaissent ni le local, ni le personnel de nos ennemis. D'ailleurs personne n'a encore répondu à cette question simple, laquelle coupe toute discussion : M. de M.., fa-t-il redemandée ? Tant qu'il ne le fera pas, il y aurait de la démence à aller se présenter chez lui ; quand il le fera, nous en raisonnerons. Quant à la procédure, je suis, par ma probité et mon anwur, si au-dessus de tout soupçon d'intérêt personnel, que je vais t'en parler nettement. Un détachement d'Anglais, débarqué sur les côtes du continent de l'Amérique, ayant été massacré par les Caraïbes, un jeune homme, longtemps poursuivi, se jeta dans un bois, où une Indienne sauva ses jours, le nourrit, et le conduisit secrètement sur les bords de la mer. La chaloupe l'attendait ; sa libératrice voulut le suivre. Dès qu'ils furent arrivés à la Barbade le monstre vendit celle qui lui avait sauvé la vie, qui lui avaii donné son cœur, avec tous les sentiments et tous les trésors de l'amour. Yariko qui aimait l'abominable Ynkel, s'écria: Moi, qui suis enceinte!,.. moi /... Ah! ce cri sublime est celui de la nature. Ce moi renferme tout à la fois et les reproches les plus amers, et les représentations les plus pathétiques qu'elle eût pu faire à son amant. J'ai lu une imitation en vers du conte où Gellert a tracé cette histoire, où, pour l'emporter sur l'originel, on ajoute à ces paroles un long discours sur la vertu ; ils te conseillent en longues et grandes phrases académiques un
DE MIRABEAU. 32t
crime, tandis que ton cœur te crie... Moi, la mère de sa fille, je le sacrifierais /... Eh bien, que ta bouche n'en dise pas davantage, et malheur à qui ne t'entendra point !
19 noTembre 4779.
Rien n'est si tendre que ta lettre, et tes espérances, et tes illusions même. Chère amante, tout sentiment que produit ton âme respire la vertu, la tendresse et la douceur; et je suis encore à concevoir comment, avec cette souplesse d'imagination et de sensibilité, si je puis parler ainsi, tu peux avoir autant de force, d'énergie, de ténacité. Ah! je l'ai écrit il y a longtemps, ton âme est sortie des mains de la nature dans un moment de magnificence. Je me garderai de détruire tes espérances, que je partage; mais je voudrais voir plus clair que je ne vois à la conduite de D. P... que je crois beaucoup plus concertée avec le Bignon qu'il n'est conveoable, dès qu'il ne me le dit pas.
Tu as très-bien fait de soutenir ton amie. Voilà de ces occasions où le respect humain n'est le frein que des mauvais cœurs. N'est-ce pas une grande horreur qu'on ait choisi les premiers jours d'une attaque d'apoplexie pour rechercher les preuves de rimbécillité d'une femme de soiiante-seize ans.
qui, quinze jours après, est comme devant? Voilà bien l'âme infernale des dévots.
Le champ de mes armes est d'azur, la barre est d'or ; la demi-Jleur de lis (et non fleur de lis) est d'argent, aussi bien que les vases. La devise est jiivat pietas ; les supports comme je te l'ai dit. Tâche qu'ils soient pittoresquement arrangés et vêtus. Je n'ai plus d'yeux, sans quoi je t'enverrais un croquis. Les gens de qualité prennent tous une couronne de duc, parce qu'il n'est point de procureur qui ne porte celle de comte ou de marquis. Cette croix de chevalier que tu vois au cachet de mon père, est la plaque de grand commandeur de Vasa.
Je t'ai trop alarmée sur ta fille. J'ai vu depuis que le mauvais bon ange avait su sa maladie aussitôt, y avait envoyé Charles, et y aurait envoyé son médecin, pour peu que cela fût devenu sérieux. Il n'en est pas moins vrai qu'il faudra la sevrer après son inoculation; mais es mois courent, et nous apporteront quelque chose de nouveau.
Ne doute point, ma tendre amie, que dans toutes les occasions où mes conseils te seront nécessaires, je ne te les donne avec tout le zèle d'un amant, et la naïveté d'un bon frère ; mais il est inutile que je m'appesantisse à te répéter des choses que tu sais aussi bien que moi, et sur lesquelles nous ne pouvons pas avoir deux sentiments et deux principes. La tolérance du bon ange est très-grande, parce qu'il est notre ami ; mais je ne veux ni ne dois oublier qu'il a une place qui ne peut pas être à l'unisson de son cœur. Voilà pourquoi je néglige quelquefois d'appuyer sur des faits ou des personnes, dont assurément je ne puis que penser et dire la même chose. Toi, ma douce Sophie, toi qui daignes m' appeler ton guide, et que je regarde comme mon témoin et mon juge, ne doute jamais de la franchise de mes moindres actions, de
mes moindres discours, surtout quand ils ont trait à toi. Tu sais qu'en général je puis me taire, mais non pas me dégui« ser. J'ai de plus fait serment de penser toujours tout hau avec toi. Ah! ce commerce est si doux; nous n'avons qu'une âme ! Nous sentons, nous sentirons toujours de mê ne, et c'est mon bonheur, et c'est ma gloire. A fM eu, ma tout aimante Sophie, qui te vantes de ne pas savoir plaire, et qui, par un charme irrésistible, subjugues même sans y penser, et malgré toi-même, tout ce qui te connaît. Adieu, chère amante. Je t'ai déjà vue donner des sens à la vieillesse, de la sensibilité à l'indifTérence, et de l'activité à la paresse ; mais ce que je ne verrai jamais, c'est quelqu'un qui t'aime comme ton époux.
Gabriel.
Je t'envoie quelques pièces fugitives ; je t'envoie de plus un conte que j'ai imité de Ferrante Pallavicino, qui a noyé quelques jolies idées dans un prodigieux amas de concetti, de platitudes et de grossièretés. Dis-moi comment tu trouves le mien ?
Au nom de l'amour, soigne ta santé et ce maudit rhume. C'est ta poitrine surtout que je te recommande et tes neris. Use beaucoup des gouttes d'Hoffmann et du lait.
Renvoie-moi mon conte quand tu l'auras copié»
1" décembre 1779.
Je ne sais quelles galanteries tu as tant dites à D. P., qu'il te croit si contente de lui. De ton naturel cependant^ tu n'es pas plus adulatrice que moi, et nous pensons tous deux que flatter, c'est faire un outrage à la vérité, et se rendre coupable d'une lâche et basse trahison. Mais D. P. est si content de luimême, qu'il imagine aisément que l'on en est satisfait. Sans doute il faut tenir un milieu entre le flatteur et le misanthrope, comme entre la trop grande confiance et la trop grande méfiance en soi; mais trop de complaisance, surtout quand elle peut paraître intéressée, est plus lâche que trop d'amourpropre n'est ridicule; et si D. P. imagine que parce que j'ai ou semble avoir besoin de lui, je lui passerai tout, il a tort. Je serais plus indulgent, et surtout moins susceptible, si mon indépendance était bien évidente. Mais je n'aspirerai jamais plus que toi à ce caractère qui n'en est point un, avec lequel, dit-on, on plaît à tout le monde. Eh comment ose-t-on se vanter de savoir se métamorphoser ainsi selon que l'intérêt personnel le demande, et de changer d'esprit et de principes dans chaque maison où l'on entre? Sérieux avec ceux qui le sont, gais avec les personnes enjouées, mais jamais malheureux avec ceux qui le deviennent, ces prétendus hommes aimables ne sont très-précisément bons que pour eux ; et La Fontaine n'a point fait de vers plus frappant que celui-ci : Tout flatteur vit aux dépens de celui qui V écoute. Cependant
le monde n'est rempli que de gens que ce caractère séduit, parce qa'il n'y a point de maladie de l'esprit plus agréable et plus étendue que l'amour de la flatterie; et dans ces États esclaves et despotiques où une longue domination a entraîné l'esprit de servitude, les hommes en viennent promptemenl vis-à-vis les uns des autres à cette bassesse qui nous fait mettre, même dans les choses les plus simples, le taux à la place du vrai. La société civile n'offre plus qu'un commerce de tromperies, où l'on se prodigue mutuellement des louanges sans sentiment, et même contre sa propre conscience. Savoir vivre dans de tels pays, c'est savoir flatter, c'est savoir feindre, déguiser, contrefaire ses affections ; et les pères et les mères, et les éducateurs, et les amis conseillent ce trafic indigne, comme la base de tout succès ! 0 mon amie! quand seronsnous à tous deux notre univers ! Ce serait un bel ouvrage
à faire que le recueil des maux que la flatterie a faits aux nations, et aussi des services que les favoris ont rendus à leurs maîtres ! Et les imbéciles en sont toujours la dupe. Un des plus magnifiques morceaux, et peut-être le plus beau qu'ait écrit Thomas, c'est celui qui termine son admirable éloge de Marc-Aurèle. « Mais toi qui vas succéder à ce grand homme, « ô fils de Marc-Aurèle !.... songe au fardeau que t'ont imposé « les dieux; songe aux devoirs de celui qui commande, aux <( droits de ceux qui obéissent. Destiné à régner, il faut que (( tu sois ou le plus juste ou le plus coupable des hommes... a. On te dira bientôt que tu es tout-puissant : on te trompera; (( les bornes de ton autorité sont dans la loi. On te dira en- (( core que tu es grand, que tu es adoré de tes peuples. Écoute : « Quand Néron eut empoisonné son frère, on lui dit qu'il « avait sauvé Rome; quand il eut fait égorger sa femme on « loua devant lui sa justice; quand il eut assassiné sa mère, a on baisa sa main parricide, et l'on courut aux temples re-
c( mercier les dieux. Ne te laisse pas non plus éblouir par les « respects. Si tu n'as des vertus, on te rendra des hommages, « et l'on te haïra. Crois-moi, on n'abuse point les peuples ; « la justice outragée veille dans tous les cœurs. Maître du « monde, tu peux m'ordonner de mourir, mais non de t'es- (( timer... » Dieu! que ce mouvement est beau! Éco-ute; quand Néron eut empoisonné son frère, etc. Mais où sont les rois qui lisent?
Je te remercie tendrement de la peine que tu t'es donnée d'expliquer mon affaire à ton graveur. Presse-le un peu .
Oui, chère amie, la confiance mutuelle est le seul garant de ta constance; car on change volontiers de situation quand on y est mal, et je ne connais rien de si pénible que la méfiance de ce qu'on aime. Chère Sophie ! c'est en cela, comme dans tout le reste, que tu n'as rien laissé à désirer à ton amant ; aussi sa vie ne lui est-elle pas plus indissolublement unie que son amour. Mais conserve-toi pour cet amour; tant que ta poitrine ne sera pas tranquille, je ne le serai point. Ne va pas, pour m'en imposer, te tuer à m'écrire de longues lettres; M. B..., qui est toute attention et toute bonté, a celle de nous faire passer plus souvent des lettres depuis qu'elles eont plus courtes; cela me dédommage un peu; ainsi, ne consulte^ pour finir ou continuer une lettre, que ta situation dans le moment où tu écris. Ne te tue pas non plus à renvoyer tout de suite les miennes, quand elles sont un peu longues ; copier fatigue plus que composer, et il ne fau^ s'adonner à cette occupation pénible qu'à fur et à mesure.
J'ai reçu tes deux charmantes gances que je m'attendais à trouver toutes grises, tant tu les dis vieilles. Ah ! ma Sophie! l'amour et le bonheur nous rajeuniront.
Je te supplie, ma bonne et charmante amie, de bien calmer ton imagination sulfureuse sur toutes les rêveries Marv... et Ruff... tout cela ne vaut pas la peine de s'en fâcher, et les personnes aussi sensibles que toi ne se fâchent pas sans se faire du mal. Rends à ta mère un compte pur et simple de ce qui s'est passé, et vois-la venir. Ménage tes expressions ; couvre de fleurs la rigidité de tes résolutions. Peu importe la forme douce et docile que l'on donne à ses volontés, pourvu qu'on ne se relâche en rien. J'ai vu des têtes légères comme des girouettes, employer des paroles de fer. C'est une duperie; on perd le mérite de sa facilité, et l'on n'en fait pas moins ce que les autres veulent. Tu es l'antipode de ces gens-là, ô ma Sophie ! car rien de si doux et de si ferme que toi. Je sais bien que l'on s'impatiente à la fin; mais il ne faut pas prendre la plume dans ces moments-là. Il faut faire comme le cardinal de Retz. Il était ici : l'exempt qui le gardait voyait-il qu'il voulait travailler? il le forçait à se promener. Mon Dieu! que vous me faites plaisir ! répondait l'éminence rusée; Vétude me brille le sang. Oui ! disait l'autre : eh bien, il fait trop de serein. Ah l vous avez raison, reprenait le cardinal ; le temps est affreux. Ainsi il se moquait de ceux qui voulaient le faire mourir de chagrin, et l'on ne gagnait pas un iota avec lui, malgré toute cette urbanité. A ce propos, je te dirai qu'une des grosses injures que mon père me disait dans ma jeunesse, cest que j'étais ou serais un cardinal de Retz, Certes il me faisait trop d'honneur; car c'était un grand et au fond un honnête homme.
24 février 1780.
Je reçois ta lettre du 31, mon aimable amie^, dans un instant où je croyais que le donjon de Vincennes survivait au reste du monde, et que toute la terre et ses habitants étaient engloutis. Depuis ta dernière lettre^ je n'ai reçu de nouvelles d'âme qui vive, et ce n'est qu'aujourd'hui que le bon ange, avec son amitié ordinaire et ses douces expressions, m'envoie ton paquet, et y joint une lettre de D. P. et une de mon oncle. Dupont, qui depuis le 11 de janvier ne m'avait pas donné signe de vie, m'écrit en date du 7, que, depuis qu'il m'a écrit, il a été très-malheureux; qu'il a passé trois semaines au chevet du lit de son principal ami (M. Turgot) ; qu'il l'a tenu à trois reprises, deux de trois heures chaque, et une de sept heures, dans ses bras entre la vie et la mort; qu'abattu de chagrin, exténué de fatigue, et néanmoins surchargé de travail, il a mis le peu de temps qu'il a eu à faire face au plus pressé.
Comment ne connais-tu pas la Tagnerette, qui a été souvent à Dijon ; et sa mère, madame Dubut, qui y va souvent? Cette mère est une étrange femme, et de plus une dévote. Je ne serais point étonné qu'elle fût intime amie de ta mère, elle l'est d'Hocquart, beau-père de son irère. Le jeune homme qui, par des circonstances particulières, a été dans une haute faveur sous Louis XV, est pleiu d'esprit, et m'a paru avoir de
l'âme et de l'honneur. Il a des talents, et, de mon temps, toute la légèreté de son âge qui était excessive, n'empêchait pas de voir qu'il pourrait devenir un homme de mérite. Il était singulièrement esclave chez ses parents. Quand j'allais le cherchep pour aller à l'Opéra : Oui me disait-il, mais me réponds-tu que madame ma douce, ma chère mère ne me battra pas?
Je crois, mon amie, que Ton pourrait engager les Vald.... à accepter et faire accepter à leur père un arbitrage, auquel tu trouverais de grands avantages, parce que des arbitres jugent les procédés, au lieu que les juges ne jugent que les faits et en vertu de la loi. J'ai un projet sur cela que je veux laisser mûrir, et discuter avec le bon ange avant que de te le proposer, mais qui pourrait changer la face de tes affaires, peut-être même celle des miennes. Il ôterait un état à ta fille, mais un état odieux; car dans la justice il ne lui appartient pas, et nous n'y tenons que pour t'assurer une ressource; mais il assurerait irrévocablement ta tranquillité et ton indépendance. Je te parlerai de cela avec détails la prochaine fois.
Tu as tort de croire que l'on te refuse le conseil de Chabans; cela n'est ni naturel, ni juste, et il est bien plus simple de penser que ce retard vient de lui et de ses affaires ; au reste, je ne le crois pas un excellent conseil, et il me paraît plus procureur qu'autre chose. Ce que je voudrais, ma chère enfant, c'est que le tuteur de ta fille tirât seulement en longueur. Peut-être le temps nous amènera-t-il des ressources. Toujours est-il que je veux changer ton plan de guerre.
Je ne sais pas si je ne serai point accusé de luxe, mais jf sais que je me coûte 137 livres 10 sous, et que je ne me le pardonne pas. Cependant que fallait-il faire? J'étais tout nu, et j'ai très-exactement porté tout l'hiver, comme le bon ange
l'a vu de ses propres yeux, des culottes de basin déchirées. Au reste, il va nous venir peut-être quelques ressources pécuniaires. Le bon ange a, à peu près, vendu mes contes, et si bien que j'ai rabattu de son prix. Les Baisers de Jean Second vont s'imprimer aussi. Mon bon et actif ami me procure à faire une traduction de Boccace, qui me vaudra passablement d'argent; et comme je fais quelque cas de mon TibuUe, je le vendrai assez cher. A propos de ceci, je t'envoie, ma tendre enlant, les sujets d'estampes que je compose pour mettre à la tête de chaque livre de cet ouvrage. J'espère que tu en seras contente. Je t'envoie aussi les trois premières élégies, telles que je les ai corrigées; et je te les enverrai successivement ainsi toutes. Le papier de ton manuscrit est assez fort pour supporter le grattoir; et la sandaraque, en l'en frottant, y donnera assez de consistance pour permettre les corrections; au reste, si tu aimais mieux me renvoyer ton livre, je le ferais corriger par mon copiste, et alors je tâcherais d'y faire insérer aussi les additions et corrections des notes : décide.
27 mars 1780.
h fais très-agréablement mes pâques, ma belle et tendre Sophie, car le bon ange m'envoie ta lettre pour pénitence de tous mes péchés. A ce compte je pourrai pécher beaucoup encore, car cette pénitence me convient infiniment.
Ce que tu me dis du mariage de la veuve de Rousseau m'indigne tout comme toi, et je ne puis pas concevoir qu'une créature si vile ait inspiré à ce grand homme l'envie de l'associer à son sort. Hélas! ton compatriote Crébillon n'avait pas tort de répondre à ceux qui lui demandaient pourquoi il était toujours entouré de chiens : c'est depuis que je connais les hommes. Je t'assure, mon amie, qu'on aurait tort d'avoir plus mauvaise opinion de ton sexe que du nôtre. C'est une manie de tous les temps que je n'ai jamais approuvée. Poètes, orateurs, historiens anciens ou modernes, tous semblent conspirer à en faire la satire. Homère fait dire à Agamemnon que rien n'est plus méchant ni plus impudent qu'une femme. W est vrai qu'Agamemnon avait de justes raisons de se plaindre de la sienne. Non-seulement elle lui avait été infidèle, tandis qu'il faisait la guerre aux Troyens, elle l'avait encore fait assassiner à son retour, et ceci est trop fort. Mais ce n'est pas Homère tout seul qui se répand en invectives amères contre les femmes; on les a traitées avec une impolitesse vraiment cynique. Un londateur de secte, nommé Sévère, a poussé l'absurdité et la grossièreté jusqu'à dire que la femme était l'ouvrage d'un mauvais génie. Eh! mon amie, c'est nous qui faisons les femmes ce qu'elles sont; et voilà pourquoi eHes ne valent rien. Ce sexe aimable est d'ailleurs encore notre bienfaiteur, en adoucissant et pénétrant un peu nos cœurs arides. Il est certain que, toutes légères qu'elles sont, elles ont plus de sensibilité que nousj et, sans sortir de rexemple scandaleux que tu me cites, si les concitoyens de Rousseau n'avaient pas été assez durs pour le laisser mourir de faim, sa veuve aurait-elle commis une telle bassesse? J'ai appris deux anecdotes de Rousseau, qui augmentent mon respect pour lui. 11 conservait soigneusement ce que lui rapportaient ses copies de musique, et s'en servait pour soulager
d'honnêtes gens dont il connaissait les besoins. C'est un secret qui n'a transpiré que depuis sa mort. Dans sa dernière retraite, il prenait soin d'une bonne femme de village, et l'on a trouvé cette pauvre paysanne, accablée de la mort de J. J. Rousseau, à gémir devant le tombeau de son bien faiteur. On lui a demandé ce qu'elle faisait là. Hélas ! a-telle dit, je pleure et je prie. — Mais M. Rousseau n'était point catholique. — Il m'a fait du bien : je pleure et je prie. — On a eu beaucoup de peine à retirer cette bonne femme de son occupation. Ah ! cette âme simple et sensible connaît la vraie religion. Mais le voilà donc ce prétendu égoïste, cet homme dur, cet impitoyable misanthrope, que ses lâches ennemis déchirent plus que jamais après sa mort î Trop bornés, trop faibles, ou trop corrompus pour s'élever par la pratique, par la spéculation même à la hauteur de sa vertu, ils tâchent de la flétrir de leurs mains impures !
Non, ma belle dame, non, je ne monte point à cheval par ce beau temps, parce que ma cheval, qui est un Jument, est toute prête d'accoucher, et j'ai trop de respect pour son état et son innocent poulain, pour les tourmenter.
Mais, oui, je crois assez qu'il me serait très-possible de te rendre dévote, et que tu embrasserais sans répugnance mon ordre, qui au reste serait très-mitigé... 0 mon amie! il y a longtemps que tu as prononcé tes vœux sur mon cœur : il les a payés de tous les siens. Nous sommes l'un à l'autre, à tous les titres, unis par tous les nœuds; et ceux de la religion ne servent ordinairement qu'à relâcher les autres. Ne soyons donc pas saints, mais soyons toujours amoureux. Ah î c'est de grand cœur que je renouvelle chaque jour le serment de l'être toujours de toi.
Gabriel.
Tai prié le bon ange, s'il avait touché quelque argent, de t'envoyer trois louis.
Mande-moi si tu as les deux premières élégies du second livre.
XLlï
8 mai 1780.
Mon amie, le tort que tu reproches à notre nation, et qui en est un bien réel, dont elle s'est rendue coupable envers presque tous ses grands hommes, tient à notre défaut absolu de caractère et d'énergie. Il faut traiter les légers Français, comme l'on traite ces estomacs faibles et délicats, auxquels on ne permet qu'une petite quantité d'aliments à la fois, et ne pas nous offrir ni trop de rapides succès, ni trop de titres à notre admiration, parce que nous savons nous engouer, mais non pas admirer. Nous ne voyons point par nos yeux, nous ne pensons point d'après nous; nous n'avons ni caractère, ni originalité, ni génie par conséquent ; car l'empreinte et le sceau du génie est l'originalité, lorsqu'elle est accompagnée de raison et de goût. Je ne parle pas des individus ; certes nous avons eu de grands, de très-grands hommes, et nous en avons encore; mais c'est le siècle et non le terroir qui a fait ces nommes-là : le terroir, dis-je, et je compte dans cette expression, pour la plus grande partie, le gouvernement. Nous n'offrons aux artistes, et le plus souvent aux gens de lettres, pour
prix de leurs veilles, que des applaudissements de mode ou d'habitude, fruits passagers d'un vain caprice. Ceux que le plus grand talent ne tourmente pas resteront toujours médiocres; les autres seront toujours malheureux. Certainement la beauté en tout genre tient beaucoup aux mœurs et aux circonstances. La beauté physique elle-même n'est-elle pas soumise aux caprices des sens, du climat et de l'opinion? Mais, en poussant ce raisonnement, on anéantirait le beau dans tous les genres possibles. Un art tait des progrès lorsque ses moyens s' augmentent, que sa carrière s'étend, que ses objets s'agrandissent; et nous nous rappetissons sans cesse. Les productions d'un art sont d'autant plus belles, qu'elles atteignent à un but plus reculé, plus important, plus difficile, et qu'elles donnent le sentiment du beau à des hommes plus exercés et plus délicats, pour qui l'énergie, la variété, la chaleur n'auront jamais rien de capricieux ni d'arbitraire. Chez nous, tout est mode et caprice. Comment veux-tu que les arts et les sciences n'y dépérissent pas?
Pour les femmes, peu d'hommes les connaissent mieux que moi, et je sais combien de mal il y a à en dire; mais ce mal, nous en sommes les promoteurs; et, après y avoir bien pensé, je dis, à très-peu près, comme le cardinal de Bernis :
D'un sexe digne qu'on l'adore, N'exagérons pas les travers; Sans lui, l'homme serait encore Farouche au milieu des déserts :
Oui, les femmes qu'on déshonore.
Même en voulant porter leurs fers.
Sont les fleurs qu'amour fitéclore Dans le jardin de l'univers.
Au reste, ne t'en prends qu'à toi si je ne puis pas juger sévèrement le sexe qui t'a produite.
Pour moi, chère Sophie, tu as réduit ma philosophie et ma profession de foi à ceci : Tout n'est quei'reur, hors les sentime?its que tu m'inspires ; voilà ce qui me console dans les fers, voilà ce qui fera mon bonheur au sein de la liberté, voilà ce que j'ai juré pour jamais sur un autel, où, comme tu dis si bien, on ne fait point de faux serments. Adieu; je t'adore, ô ma bien-aimée! Donne -moi bientôt de tes nouvelles, je veux dire de celles de ta santé, très-détaillées.
2s mai l'SO
Mon amie, le moment est venu de me prouver la force et rétendue de ton amour. Certes j'en ai déjà reçu des preuves sans nombre et bien chères; et cependant tu n'as point encore été soumise à une épreuve si délicate. Tu le sais, ô mon amante! la tendresse de Gabriel est sans bornes, mais elle a tous les caractères d'ardeur et de fidélité qui composent son être. Rassuré par la ferme conviction que mon cœur n'exige que ce tribut qu'elle paie, je me croirais peu aimé, si je ne l'étais pas uniquement, si quelque objet dans la nature pouvait te distraire de ta passion, ou te rendre difficiles les plus grands sacrifices... Mais, mon Gabriel, doutes-tu donc qu'un sacrifice, quel qu'il soit, quand il t'est offert, me soit une jouissance?... Voilà ce que me répond tout bas ma tendre Sophie, en lisant ceci... Non, mon épouse, non, bonheur de
ma vie! idole de mon cœur, je ne doute pas de ton courage, je sais qu'il ne coûte rien à ton amour; et cette idée a soutenu le mien dans ce moment où il me taut te demander ce dont j'ai à peine la force de te donner l'exemple.
Chère amie! loin de nous les ménagements des âmes pusillanimes... Notre enfant n'est plus! eh bien, je te reste : tu m'aimais en elle; rends-moi tout l'amour que tu lui portais, et que ton affection jusqu'ici divisée se concentre en un seul objet... 0 mon tout! ô mon bien! je vois tes douleurs, et tu sais si je les partage... Hélas! je ne puis de même mêler mes pleurs aux tiens!... L'amour ne peut imposer silence à la nature, mais il peut et doit la consoler; il peut et doit obtenir qu'un découragement funeste ne nuise pas à ses plus chers intérêts, à ta santé, à ta vie. Fais-moi donc le sacrifice, non pas de ta douleur, mais de ses égarements. Verse des larmes; répands-les dans mon cœur; épanche tes regrets; mais n'en aiguise pas la pointe, déjà trop acérée, par une opiniâtreté qui t'arracherait à tes devoirs, désespérerait ton ami, et lui ferait prendre en horreur la vie avec laquelle tu dois le réconcilier. Tu le peux seule, ô mon ange! Un crêpe affreux voile à mes regards le bonheur; toi seule, qui le soulèves toujours, peux le soulever tout à fait. Tu vois quel est mon sort! tu vois à quelles épreuves j'étais destiné! Veux-tu que ma seule consolation, la conviction d'être infiniment aimé m'échappe encore? Oui, je croirais être aimé faiblement, si la mort d'un enfant, auquel, hélas! nous ne comptions pas survivre, mais que nous savions cependant né de la condition des mortels, te rendait sourde à ma voix, à mes consolations, là mes caresses... Je sais quel bonheur tu te promettais de cet enfant, et quel plaisir c'était pour toi que de projeter le sien...- Mais oserais-tu dire ou croire qu'il n'est plus de bonheur pour toi dans le monde, quand tu peux tout pour le mien; quand
j'existe, quand je vis pour toi, quand je touche peut-être au moment de t'être rendu?... 0 mon amie! nous sommes déjà trop payés pour regarder la mort comme la plus belle invention de la nature. A combien de maux peut-être elle a dérobé ta fille! C'est donc sur nous qu'il faut pleurer; et les pleurs que commande l'amour de soi ne doivent pas longtemps prolonger la douleur, quand un sentiment plus tendre et plus noble lui ordonne de se calmer.
Hélas! ma Sophie, je te disais il y a quelques mois ces paroles touchantes d'un ancien : Les funérailles des enfants sont toujours prématurées, lorsque les mères y assistent. Cette idée est vraie et touchante. Mais combien de mères se désolent sur leurs enfants vivants! et dis-moi si tu pouvais, loin de l'être, t' arrêter sur la limite de l'existence et du néant, et lire au livre des destinées? Réponds-tu qu'en voyant la longue liste des maux qui t'attendaient, tu voudrais exister? Non, si l'on te l'offrait sans le dédommagement de notre amour. Eh bien, cet amour te reste; cet amour me console d'une vie tissue d'alarmes, de périls et de douleurs. Que dis-je? il me les fait oublier en me ramenant à toi, à toi dont je n'étais pas digne, et que je n'aurai jamais trop chèrement payée... Sophie, ma chère Sophie ! je te conjure, et j'espère que tu ne refuseras pas au plus tendre des amants, à qui tu n'as jamais rien refusé, de mettre un terme à tes regrets, et même d'apporter dans ceux qu'il faut bien t'accorder, une modération qui calme mes inquiétudes sur les suites qu'un si latal événement pourrait avoir pour ta santé.
Tu me plaindras sans doute d'être obligé de te donner cette cruelle nouvelle. Hélas! si j'eusse pu te le dire en te serrant dans mes bras, nos cœurs, en s'unissant, se seraient mutuellement fortifiés; mais l'absence aigrit tout. J'ai balancé si je te dirais sitôt qu'elle perte nous avons faite ; mais la crainte
que tu ne reçusses ce coup d'une autre main qui ne saurait pas te l'adoucir, ma confiance en ton courage, la haute opinion que j'ai de ta tendresse, et qui ne me laisse pas douter que la mienne ne supplée suffisamment à cette privation terrible, m'ont engagé à te parler sans détour. Ah ! Sophie ! ton ami n'est pas moins malheureux que toi lorsqu'il s'occupe de tes chagrins.
Je serais inconsolable si tu n'étais qu'une amante vulgaire. Hélas ! me dirais-je, voilà un de mes liens, et le plus sacré de tous, rompu. Mais je te ferais injure de penser ainsi. L'amour et l'honneur nous unissent indépendamment de tous autres motifs, de tous autres devoirs, de tous autres objets ; et il n'est au pouvoir ni des humains, ni de la nature, de relâcher nos nœuds, aussi longtemps qu'elle nous laissera la vie. Si nous sommes destinés à presser dans nos bras de nouveaux gages de notre amour, nous pourrons porter sur eux un regard plus serein. Un certain nombre d'enfants doit payer tribut à la mort : elle a trappe le premier fruit de notre tendresse; nous pouvons espérer qu'elle épargnera les autres.... 0 mon amie ! nous avons éprouvé de plus grands malheurs ! C'est sur nous-mêmes, et une partie détachée de nous, que l'infortune s'est exercée quand elle nous a arrachés l'un à l'autre. L'amour, l'espoir et nos bienfaiteurs ont cicatrisé cette plaie profonde; ta nouvelle blessure doit être encore plus iacile à guérir.
Ah ! ma généreuse Sophie, ne m'accable pas du nouveau tourment de tes souffrances ou de tes dangers ; ne nous punis pas tous deux de notre infortune; n'augmente pas tes propres maux. Pleure, mon enfant, pleure ; mais non pas sans modération et sans mesure; quêta douleur soit douce et tendre comme toi. Tu n'as pas joui de la douceur de voir longtemps ta fille, de la tendresse de ses embrassements,
DE iMlRABEAU. 339
des caresses de son enfance... Hélas ! que regrettes-tu là? tu n'en serais que plus malheureuse ; et si je t'envie le plaisir de l'avoir embrassée, c'est que je voudrais avoir autant de motifs de regrets que mon amie.
Si les pleurs fléchissaient le destin, je te dirais : Chère amie, pleurons ensemble, pleurons des larmes de sang ; que tous nos jours se passent dans le deuil, toutes nos nuits dans la tristesse et l'insomnie ; notre douleur est utile à ce que nous aimons. Mais les gémissements ne raniment pas les morts ; il ne faut donc pas se laisser emporter pour eux à une violence nuisible à ceux qui leur survivent. Ne nourris pas ton chagrin trop amer, trop naturel, mais qui ne durera qu'en proportiorT de ce que tu sentiras le plus vivement ; or j'espère, et je crois, et je demande, en te couvrant de mes baisers et de mes larmes, que ce soit ton amour pour moi que tu sentes et que tu veuilles sentir le plus vivement... Oh qu'ils sont durs et insensés ces parents, qui, au lieu de se hâter de jouir de leurs entants, de se livrer à eux sans délai, d'épuiser réciproquement toute leur tendresse mutuelle, au lieu de profiter du moment présent qui leur appartient à peine, les vouent, les oppriment, et se réservent, pour un avenir qu'ils ne verront pas, des réparations dont la fortune ne leur laisse que le projet vain et déchirant !... Eh bien ! les enfants de ces êtres-là vivent pour souffrir, et ceux des mères tendres sont moissonnés au berceau !...
Ce n'est pas le moment de te parler affaires, ô mon tout I Ces intérêts si médiocres, si tièdes auprès des grandes affections de l'âme, ne me touchent pas plus que toi. Je dois cependant t'ôter un de tes chagrins, qui paraît t' avoir vivement émue au moment où tu écrivais ta dernière lettre. Mon imi, M. B..., qui partage vivement notre perte, m'avait écrit avant que de la savoir : « Ne prenez point à la lettre
« les précautions que je vous ai demandées sur notre corres- « pondance. Laissez-vous confier tout, ne répondez que ce « que la prudence pourra vous dicter ; longez sur les points (( importants et délicats qui font connaître votre touche. Je ne « vous dis là que ce que vous savez aussi bien que moi ; et ce (( que vous-même avez pratiqué. » — Ces mots pleins de douceur, de sagesse et d'amitié, doivent t'ôter tout soupçon que l'on veuille te priver du secours de mes avis. Au reste, tu n'en as que trop perdu le besoin, puisque la seule pro-priété qui te restât, et qu'encore, au mépris delà justice et de la nature, on te disputait, t'est enlevée par le sort... Jet(! supplie de ne point écrire dans ces premiers moments à ta mère. Elle ne peut pas partager ta douleur ; et toi, tu ne peux pas sentir assez cela : mais, mon adorable amie, la douleur même doit être décente, et il ne faut pas aigrir des maui déjà trop dévorants.
0 mon amie ! ce n'est pas toi que le regret de ce que tu n'as plus peut rendre injuste pour ce qui te reste. Envisage! ton amant, et songe combien la fortune t'a épargnée même en te maltraitant, et tu avoueras qu'il te reste plus que des consolations. Voilà, ô mon tout ! ce qui m'a fait supportei ma douleur, et ce qui me donne la force de t'écrire peu d'heures après avoir reçu une nouvelle qui a serré mon cœui' au point de m'inquiéter ; car tu me iais aimer la vie. J'ai beaucoup pleuré depuis, et voilà ma poitrine soulagée ; mais mon âme ne le sera que quand j'aurai ta promesse de tout sacrifier à l'amour, et de chercher dans son sein le remèd(! à tes maux, sans m'en cacher la profondeur ou l'activité . Ecris-moi bientôt, ma Sophie-Gabriel ; je te répondrai à l'instant, et M. B... voudra bien te faire passer ma lettre. Hélas ! tu recevras toujours trop tôt celle-ci ; mais je n'aurai jamais la tienne assez vite.
Adieu, ma bien-aimée : montre-moi ce courage que j'attends de ta grande âme. Elève-la au-dessus du deuil où elle est plongée, et ne pense qu'à l'amour éternel et inviolable que mon cœur t'a juré, que mes tendres caresses te répètent, et sur lequel nul bras ne peut attenter.
Ta fille n'a pu résister aux convulsions de dents. Ta nourrice est, dit-on, inconsolable. Je prie M. B... de lui donner le peu que je puis en cette triste occasion. Ceux qui ont aimé notre enfant ont tous des droits sur nous... Hélas ! tu ne verras que trop que c'est la main appuyée sur ma plaie que je cherche à guérir la tienne.
7 juin 1780.
Je reçois, mon tendre enfant, ta lettre du 2 juin, qui calme un peu mon extrême inquiétude, et met du baume dans mon sang. Je connais ton noble courage, et j'espérais bien qu'il ne se démentirait pas dans un instant où l'amour le soutenait, non sans avoir lui-même un grand besoin d'appui. Je ne t'ai jamais dû une plus tendre reconnaissance, que dans cette funeste occasion où tu prends assez sur toi-même^ pour m'épargner des douleurs plus longues et plus aiguôs.
3i2 LETTRES D'AMOUR
Hélas ! l'amour paternel est un instinct bien réellement fondé sur la nature, puisqu'il nous est commun avec les brutes, avec cette différence que dans elles il tient uniquement au physique, et que dans nous il peut être fortifié tout comme affaibli par la réflexion. Mais s'il n'est pas un devoir plus naturel que celui de chérir ses enfants, il en est de plus sacrés ; et tels sont ceux que nous avons l'un envers l'autre. La réflexion doit donc ici combattre notre douleur, au lieu de l'aggraver ; car il certain que nos pleurs, inutiles à celle qui n'est plus, nuiraient à nous qui restons... Ah ! du moins, la nature n'a nul reproche à nous faire. Ce n'est pas nous, ce sont nos tyrans qui ont rejeté et méprisé ses dons, qui ont tari pour notre enfant la source de vie qu'elle lui avait ouverte, qui l'ont livré à une mère empruntée et mercenaire. Hélas! elle fut plus tendre qu'eux, et l'on dit qu'elle pleure amèrement notre fille... Elle devait périr, et l'on n'échappe point à sa destinée.
Ah ! j'en conviens avec toi, ce sont les fruits d'un amour si tendre qui devraient croître et mûrir. Que l'on regrette des entants qui, nés d'un commerce indifférent, n'ont peutêtre jamais excité dans leur père aucune émotion de tendresse ; j'avoue que je ne plains guère que la vanité d'un tel homme. Je suis très-porté à croire que ses enfants ne flattaient que son despotisme, qu'il ne voyait en eux que des sujets qu'il pouvait dominer en maître, et que sa famille n'était pour lui qu'un royaume où il voulait régner en monarque absolu; mais nous qui ne vouli(jns que le bonheur de notre tille, qui le voulions pour elle, et qui en faisions une des plus précieuses parties du nôtre... ah! nous avons droit de la pleurer.
LU
19 juin 1780
Je vais te faire un cadeau, à toi qui n'as pas les goûts frivoles, c'est de te donner une notice d'un plan manuscrit de législation pour la Pologne, par J. J., que m'a donné D. P. Ce grand homme, retiré dans sa vieillesse du commerce de tous les hommes, et même du commerce de son génie, des Polonais sont venus lui demander un plan de législation dans sa solitude. Toute son âme et tout son génie se sont ranimés pour répondre dignement à cette demande. Cet ouvrage m'a paru aussi beau que les plus belles productions du même auteur. Mais quel caractère étranger à nos mœurs et à nos idées! On croirait que le philosophe sort d'un entretien avec Numa dans les forêts des Sabins, ou avec Lycurgue sur le mont Taigète. Le premier conseil qu'il donne aux Polonais, c'est de rompre presque toute communication avec le reste de l'Europe. Il ne veut point pour cela de remparts semblables à celui qui a été si inutile pour séparer le Chinois du Tartare ; il veut que ce soit le caractère national qui élève cette barrière. Mais comment le former, ce caractère national? Par des jeux d'enfants, répond le grand homme; par des cérémonies publiques, majestueuses et touchantes, par des fêtes. Deux législateurs de l'antiquité ont imprimé ainsi l'image de leurs âmes et de leur caractère dans les homme? qui ont reçu leurs lois, Lycurgue et Numa: et il est encore aujourd'hui des hommes qui portent ces images sacrées dans leurs caractères et dans leurs âmes. Des Spartiates de-
venus sauvages vivent encore libres aujourd'hui sur les montagnes de la Laconie^ d'où ils insultent au despotisme du Grand-Turc; et sous la domination du Pape, les Transteverins montrent souvent le caractère de ce peuple romain qui régnait dans les comices. Imitez ces législateurs et leur?; institutions, dit Rousseau à la Pologne. Faites-vous des spectacles nationaux et des fêtes qui vous dégoûtent à jamais du bonheur des autres peuples; laites en sorte qu'il vous soit impossible d'être autre chose que des Polonais, et vous lo serez pour l'éternité. Des voisins plus puissants pourrçnt vous vaincre, ils ne pourront vous conquérir; les Russes pourront vous engloutir y ils ne pourront vous digérer. En les séparan, ainsi de toute la terre, ce nouveau Lycurgue semble en effet préparer aux Polonais un bonheur qui ne s'est jamais trouvé parmi les hommes : des mœurs et presque point de lois. La raison pour le premier code des magistrats; des citoyens qui soient tous législateurs, pour qu'il n'y en ait aucun d'esclave; des laboureurs se rendant dignes d'être, au besoin, les défenseurs de la patrie, par des exercices et des fêtes militaires, qui seront le délassement de leurs travaux rustiques; les récompenses toutes en honneur, aucune en argent; l'argent presque proscrit, comme faisant circuler les vices et les crimes avec plus de rapidité encore que les richesses; tous les rangs également accessibles à tous les citoyens, qui le? rempliront successivement, en croissant par degrés en vertus et en talents comme en grandeur, le trône même rempli pai' des citoyens qui auraient appris, dans tous les États qu'ilô auraient parcourus, les besoins et les devoirs de tous les États; le bonheur enfin toujours modéré, parce qu'il s'use lorsqu'il est trop vif, et que l'homme trouve bientôt l'ennui et les dégoûts dans les voluptés immodérées... tel est le tableau du gouvernement que le citoyen de Genève voulait donner à lu
Pologne, n a bien prévu qu'on lui dirait qu'il n*y a pas un Irès-grand mérite à renouveler les romans politiques de Platon; qu'on essaierait de le combattre par le ridicule, parce ({ue le ridicule est l'unique ressource des esprits faibles, contre tout ce qui porte le caractère de la grandeur et de la force ; qu'on lui opposerait le goût de tous les peuples moc'.ernes pour les jouissances du luxe, et la corruption de leurs laœurs, pour lui prouver qu'il faut leur laisser leur luxe et hurs mœurs corrompues : c'est en combattant ces objections qu'il déploie cette éloquence invincible qui triomphe souvent de nos dégoûts ou de notre eflroi pour les mœurs antiques; ou qu'il fait voir cette souplesse d'esprit qui aperçoit les moyens de se servir de nos vices mêmes, pour nous conduire, par degrés, aux vertus que nous n'osons plus envisager. Les changements, il ne veut pas les faire comme Dieu par sa parole; il prend les instruments de l'homme, le temps et les s-iges précautions. Il présente à la fois un dessin pur et général; mais il voit bien qu'on ne peut l'exécuter que par parties. Il ne dit point : donnez-moi des anges, et je les ferai vivre en sages : donnez-moi un pays où il n'y ait aucune institution, et j'y établirai des institutions parfaites; il dit : d )nnez-moi la Pologne et les Polonais, tels qu'ils sont aujourd'hui, et je ne crois pas impossible de leur donner la législation et le bonheur dont je leur offre l'image. On oppose toujours les passions des hommes comme un obstacle invincible à toutes les réformes, et l'on ne voit pas que, pour celui qui sait les manier, elles sont aussi les moyens les plus sûrs et les plus puissants; on peut s'en servir même pour les détruire toutes; et, s'il y eut jamais un véritable stoïcien, son stoïcisme a été l'ouvrage de ses passions.
J'ai cru te faire quelque plaisir, mon aimable amie, en te d« tnnant cette faible idée de ce bel ouvrage.
Mon cher amour, je prie M. B. de l'envoyer dans ce moment l'argent qu'il peut avoir à moi, indépendamment de ce qu'il me faut payer en fait d'avances à mon porte-clefs. Je sens combien tu dois être gênée; mais j'espère que la mort de ta fille te vaudra du moins un peu plus d'aisance. Hélas ! c'est l'acheter bien cruellement; mais ainsi va le monde; on y paie les moindres biens et les plus grands au-dessus de leur valeur.
On me parlait l'autre jour d'un exemple touchant de la force de l'affection. La comtesse d'Harcourt a perdu son mari en 17G9. Cette tendre épouse, entièrement livrée à sa douleur, s'est appliquée à imaginer tous les moyens de l'entretenir. Elle a lait élever à Notre-Dame, à la mémoire de son époux, un riche mausolée de la composition de Lemoine, et s'y est fait représenter elle-même dans l'attitude la plus douloureuse. Non contente de ce lugubre tribut, elle a fait jeter en cire la figure en grand du comte; elle l'a lait revêtir de la robe de chambre dont il se servait, et l'a fait placer dans un fauteuil à côté du lit où elle a coutume de coucher. Plusieurs fois chaque jour, elle va s'enfermer dans ce triste lieu, pour s'entretenir avec cette image muette, et de la constance de son amour, et de la vivacité de ses regrets.
0 mon amie ! il en est que nous n'éprouverons jamais,
longtemps du moins !... Mais c'est vivre qu'il nous faut pour
nous aimer, et nous payer mutuellement le prix délicieux de
tant d'amour.
Gabkiel.
Voici l'épitaphe de ton amoureux Dorât.
De nos papillons euchantcurs
Émule trop fîdelle.
Il caresse toutes les fleure ,
Excepté l'immortelle.
DE Ml UA BEAU. 347