INTRODUCTION XXV
ci-devant nobles ! Il faudrait rester ! Mais comment rester ? II n'y a plus dans l'armée ni ordre, ni discipline ; les mutineries se multiplient, les troupes tirent sur leurs chefs, comme à Nancy sur l'Iiéro'ique Désilles. Symptôme plus grave, les officiers sont insultés et battus dans la rue par la canaille !
Une autre tradition s'en va : la religion est méprisée, le clergé avili et bafoué, et cela achève de bouleverser « cette vieille société fondée sur Dieu et sur le Uoi, deux étais qu'il n'est pas sur qu'on puisse remplacer ))^ Sans doute, à la fin du xviii^ siècle, les idées religieuses de la noblesse de France n'étaient plus ce qu'elles avaient été. Mais aux croyances des ancêtres on revenait toujours tôt ou tard, le catholicisme restait la religion traditionnelle, le trône et lautel étaient unis. D'autre part, le clergé, ordre privilégié, méritait comme tel le respect des gentilshommes. Or, en moins de deux années, ces conceptions vieillies sont jetées à bas. Une haine sourde se déclare dès le début de la Révolution contre la foi ancienne. Le catholicisme nest bientôt plus religion d État : la motion contraire a été repoussée en avril 1791 ; 1 Etat reconnaît maintenant tous les cultes, même le culte juif. Ses privilèges ? Le clergé les perd lui aussi. On le dépouille de ses biens. Les prêtres deviennent des fonctionnaires, et doivent le serment comme tous les fonctionnaires. Le peuple commence d'autre part à insulterles « calotins». «Onfait, écritM. Fougeret, le 1:2 avril 1791, on fait battre à mort et fouetter les sœurs de la Charité, les Béguines, enfin tout ce qui passoit sa vie à faire du bien, et cela par les raccrocheuses à 3 sols. Les femmes pieuses qui vont à la messe et faire leurs dévotions dans les couvens, pour éviter le schisme des intrus, sont outragées de même. Et la Garde nationale présente ne s'oppose qu'aux meurtres, et regarde la décence et l'honneur comme rien. Un pays est perdu quand les femmes sont méprisées, et avilies, et dégradées en raison de leur vertu et de leur chasteté. Cela désole les gens qui ont des principes d'honnêteté. On dit que c'est le club affreux des Jacobins, dont l'évêque de Lydda est membre, qui a imaginé cette facétie. »
Atteinte dans ses privilèges éminents, dans ses sentiments les plus chers, la noblesse l'est aussi dans ses intérêts matériels immédiats. « Il n'y a plus d'état lixe, de propriété respectée parle délire des réformateurs. »
1. Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse, 1897, in-12, p. 101.
Les droits féodaux, les dîmes inféodées, les justices seigneuriales sont abolis. Les droits de chasse le sont aussi. On a dit, je le sais, que la suppression de certains de ces droits avait plutôt enrichi qu'appauvri la noblesse, et je n'y contredis point entièrement en ce qui touche les cens et les rentes, sortes de redevances immuables et souvent dérisoires, consenties quelquefois depuis des siècles, et qui auraient pu être remplacées par des fermages autrement avantageux. Mais allez faire des baux en ce moment ! « Personne ne paye et les fermiers croient être possesseurs de ce qui leur est loué... Jugez d'après cela quelle peut être la valeur des propriétés ! » Vous vous en apercevrez si vous voulez vendre vos terres, réaliser votre fortune. Tout le monde est dégoûté d'acheter, soit à cause de la situation actuelle, soit en raison de ce qui se prépare... et qu'on ignore. « Je crois, écrit M. de Seneffe à sa sœur, le 17 août 1789, je crois que la vente de votre bien dont vous me parlez est presque impossible dans ce moment-ci, parce que, comme personne ne sait le genre d'imposition qui va être mis sur les terres, surtout sur les bois, on n'acquerra pas sans savoir ce qui va arriver. Dans un mois on saura quel est le projet. On a ôté le dixième, on veut ôter taille, capitation, corvée, etc.. Il faut savoir comme tout cela sera remplacé, et les riches terriers que je vois quelquefois ici ne paroissent pas du tout rassurés sur leurs possessions. Le croiriez-vous enfin, un maudit projet, qui veut le i)artage égal des terres comme à Lacédémone, effraie un nombre iniini de possesseurs, quoiqu'il paroisse démontré qu'on ne s'arrêtera seulement pas à cette idée qui seroit la manière la plus forte d'attaquer les propriétés qu'on veut conserver ! » Un an après, le 24 juin : « Les terres, constate encore Seneffe, ne sont plus ici d'aucun prix ; personne n'en veut; toutes sont à vendre. »
« Je ne connois que trois manières de vivre dans la société, crie Mirabeau à la tribune ; c'est d'y être mendiant, voleur ou salarié ! » Mais aux salariés eux-mêmes de l'ancien gouvernement on laisse à peine le droit de vivre. On supprime ou on réduit une grande partie des pensions faites par la Cour, et les comparaisons les plus odieuses, les qualilications les plus insultantes sont prodiguées aux malheureux pensionnaires. « Leur liste n'est, dit-on, qu'un catalogue de courtisans avilis, ou de proxénètes misérables. » On les désigne à la haine publique tantôt comme des « sangsues de l'Ktat », tantôt comme « les sauterelles qui dévastoient les moissons d'Egypte ». A la fin un capitaine de grenadiers, qui a plusieurs fois payé de son