‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 11 sur 553 · INTRODUCTION XXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXVII

sang l'honneur d'être compris dans cette liste, irrité de se voir aussi indig-nement calomnié, va chez un des députés les plus enragés, le baron de ^^'impffen, et lui dit en lui montrant sa tête, un bras, une jambe et un poignet cassés : « Monsieur, je viendrai tout nu à la porte de l'Assemblée nationale, je ferai voir mes blessures, et je demanderai le bourreau qui veut me réduire à la misère ! » *

Dans le bouleversement général enfin de l'administration, des finances, de la justice, que de gens atteints! Inlendanls, receveurs du Trésor public, présidents et conseillers des parlements voient leurs offices supprimés. On doit leur rembourser leurs charges. ]\Iais l'argent est si rare que l'indemnité tarde à venir et que, les assignats créés, on s'empresse de les payer en un papier qui chaque jour est discrédité et perd de sa valeur. « L'acquittement fictif, écrit en septembre 1790, M. Fougeret, ancien receveur général des finances, l'acquittement fictif de toutes les dettes exigibles et des charges et offices en assignats et de tout autre façon que ce soit, dès qu'il n'est pas effectif, c'est-à-dire en argent, rompt nécessairement, surtout fait à la fois, toute espèce d'équilibre. Les effets que Ton fera pour payer ne sauroient manquer de perdre sur la place et dans tous les marchés. Et qui peut dire jusqu'à quel point l'opinion, la défaveur et l'agiotage porteront la baisse de cette pluie d'effets? Ceux qui ont des remboursemens à faire pourront se tirer d'affaire en payant leurs créanciers avec les assignats qu'on leur donnera en paiement. Les autres débiteurs s'acquitteront en assignats achetés sur la place et par conséquent à bas prix, ety gagneront. Mais en définitive, ceux qui ne devront rien et dans les mains desquels les assignats resteront pourront être ruinés. Quoique je sois dans le premier cas et que j'aie des fonds au public, comme je suis comptable et en fonction pour l'année 1790, je pourrai n'être remboursé qu'après mes comptes rendus, c'est-à-dire dans quatre ans, et peut-être ne serai-je plus à même de profiter de l'avantage que celte opération peut donner aux débiteurs. Pour mon gendre, qui ne doit à personne et qui, si les assignats ou autres effets de cette nature ont lieu, aura toute sa fortune en ce nouveau papier, il faudra bien qu'il achète des biens du clergé où il pourra ». Telle est en effet la seule ressource qui reste à beaucoup de gens pour éviter la ruine, et malgré leurs répugnances, beaucoup s'y résignent. « Si vous êtes assez heureux

1. Bertrand de Moleville, //i,s/o2>(; de la Révolulionde France, l. III, p. 1-2.

XXVIII LETTRES D « ARISTOCUATEs »

pour qu'on vous rembourse en assignats, écrit M""* de Nernnont à M. Désilles, je vous dirai franchement que vous n'avez pas d'autre parti à prendre que d'en acheter des biens du clergé. Vous êtes mari et père ; vous devez conserver du pain à vos enfans. >> — « Je vous avouerai, expose de même à son homme d'affaires M. Fougeret, que les acquisitions de biens du clergé sont celles qui me plaisent le moins, et que je préférerois acheter de particuliers et ne participer en rien à ce qu'au fond de mon âme je ne puis voir autrement que comme injustice et usurpation. D'après cela, il ne peut y avoir de biens du clergé qui me conviennent que ce qui m'est absolument nécessaire..., et encore... en prenant devant Dieu et les hommes l'engagement de restituer à la première demande aux dépouillés, s'ils ressuscitoient. »

Voyant la noblesse officiellement humiliée et abaissée, le peuple, avec sa simplicité brutale coutumière, exagère les choses, les pousse à l'extrême. De tous côtés ce ne sont que révoltes de manants, vexations de seigneurs par leurs paysans. Le moindre payement fait affaire. « En Auvergne, écrit M""^ d'Ambrugeac, nous éprouvons de nos paysans mille horreurs. Tout un village ne veut payer qu'en voyant nos titres. Les autres en attendent la réussite, et ne payent pas. Ne les pas faire voir, ils ne payeront pas ; les faire voir, ils peuvent les brûler, ou intenter des procès qui seront jugés suivant le sens de la Révolution ». Et très vite se généralisent les sacs de châteaux, les incendies d'archives, les pillages déguisés sous le nom de visites domiciliaires, les assassinats même des maîtres sous prétexte de « conspiration contre la liberté ».

Ces attentats sur les propriétés et les personnes, attendez quelque temps encore et vous verrez le gouvernement y arriver lui aussi. 11 y a eu action du gouvernement sur le peuple; comme toujours il y aura réaction du peuple sur le gouvernement. Par décret du 12 mai 1792, l'Assemblée va ordonner de livrer au feu « la collection magnifique de tous les titres et Q-énéaloo-ies de la noblesse... C'est une terrible atteinte à la propriété; car enfin un gentilhomme à qui les nouvelles lois de son pays ne conviennent pas, ou dont le climat est contraire à sa santé, ou bien que des successions ouvertes en pays étranger décident à quitter sa patrie, a besoin de ses titres pour établir sa filiation ; même sans sortir de France, pour les coutumes où en succession la représentation à l'infini a lieu, anéantir le recueil et le dépôt de ces titres

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