‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 9 sur 553 · INTRODUCTION XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXI

rédigeant. « Je vous écris l'àme bouleversée de la journée d'hier, finit ^Nlauviel, le 21 juin 1792 ; je ne m'en remets pas ! »

Dans une chambre de la rue du Bac, en pleine nuit, un homme tenu éveillé parla rumeur continue du dehors, la tète pleine encore des horreurs du 10 août, écrit, tout enfiévré, le 18 : « Madame, il y a beaucoup d'apparence que ce ne sera point par mon canal que vous recevrez les premières nouvelles de M. Adrien, car certainement s'il m'a écrit depuis la lettre du 11 , dont je vous ai fait part, celle qu'il m'aura adressée en arrivant à Bruxelles, comme il me l'avoit promis, aura été interceptée, et je vous avouerai que je désire ou qu'il ne m'ait point écrit, ou qu'on ait brûlé sa lettre à la poste. Il y a tout à craindre que, si l'on n'a pas pris ce dernier parti, la Municipalité ne me fasse arrêter d'un moment à l'autre comme criminel d'Etat, ayant des correspondances avec les émigrés. C'est ce qui vient d'arriver à plusieurs personnes qui n'ont ainsi que moi d'autre tort que celui de recevoir des lettres de ceux pour qui ils s'intéressent, sans se mêler aucunement des plans et projets relatifs aux hostilités. Je suis donc depuis deux jours dans des transes affreuses, quoique je n'aie rien à me reprocher. C'est pourquoi je suis occupé à mettre ordre à mes affaires ; mon testament est fait, et s'il m'arrive malheur, on y verra la déclaration que je fais de l'argent que j'ai à lui. Je crois devoir vous prévenir de cela, afin qu'en cas de l'événement que je crains, on n'ait aucune inquiétude dans votre famille sur les fonds qu'elle a le droit de réclami.^r... Je ne témoigne aucune de mes inquiétudes à M"*" Versey ; elle en perdroit la tête. Je tâche de conserver la mienne jusqu'au dernier moment, et ne veux point désespérer ni de moi, ni du salut de la patrie. Si j'échappe au danger, je m'empresserai de vous le faire savoir ». Celui qui écrit celte lettre poignante est M. Raclet qui doit être arrêté le 19 germinal an II, et exécuté le 23 floréal!

Revenant de la Convention le 12 décembre : « Au moment où je t'écris ceci, griffonne M. de Bernard, j'entends crier le Journal du soir. Je l'achète et je le. lis ; je m'assure qu'il est exact sauf les apostilles que j'y ai mises. Je t'invite et te prie de me le garder. »

« Je vais sortir pour avoir des nouvelles et vous informer de ce qui se passe », mande M. Beaulieu à ^\. de ^launy, le 18 janvier 1793 ; le voici qui rentre et ajoute fébrilement à sa lettre les quelques renseignements qu'il a recueillis sur le sort du Roi.

SXII LETTRES V « ARISTOCRATES »

Le 24 février 1793 : « Ma chère maman, écrit M. de la Balmondière à sa mère, l'on a fait ici la motion de faire des visites domiciliaires... Nous nous attendons de jour à autre aux plus grands événemens... Si ma, tête y restoit, je vous recommande ma femme et mon fils » ; — le 31 mai 1793, à sa sœur : « Je décacheté ma lettre. L'on vient de tirer le canon d'alarme, l'on sonne le tocsin, l'on bat la générale. Tout Paris est sous les armes. Je vous écrirai par le premier courrier ; je ne suis pas encore sorti, je ne sais rien autre » ; — le !2 juin, à sa femme : « Ma bonne amie, j'arrive de patrouille, il n'est que huit heures ; je vais à la quête des nouvelles... Tout est tranquille. La Municipalité et la Montagne ont gagné leur procès... ^)

Enfin pour terminer : « Ma plume tremble dans ma main. Quoique mon cœur soit oppressé et que mes larmes couvrent le papier, je me sens encore assez de courage pour te prier de te souvenir de moi... Souvenez-vous que quand vous recevrez ces traits gravés sur ce papier j'aurai déjà rendu compte au juge des juges de toutes les actions de ma vie ; j'espère qu'il me fera miséricorde ». Ce sont les derniers adieux de M. Rigaud, conseiller au parlement de Toulouse, à sa femme et à ses enfants !

Mais la grandeur tragique du drame qui se déroule sous nos yeux n'est pas seulement dans les événements eux-mêmes ; elle est aussi dans les conséquences que ces événements ont sur les destinées de ceux qui viennent de nous les raconter. La tempête qui fait rage sur la France n'est pas en effet un de ces ouragans violents, mais passagers dont les ravages sont aisément réparables ; c'est un cyclone destructeur et dévastateur abattant le palais des rois, démolissant de fond en comble les glorieux monuments élevés par plus de trente générations, s'acharnant surtout sur cet arbre superbe et magnifique, aux racines vieilles de près de dix siècles qu'était encore en 1789 la noblesse de France, et ne le brisant pas, le déracinant. Voilà par quoi achèveront de nous émouvoir les confidences que j'ai réunies. En les écoutant, nous apprendrons des siens comment mourut l'aristocratie française.

Haines, basses jalousies, faux systèmes philosophiques, légitimes revendications aussi, illusions généreuses, naïfs espoirs, dès le début de la Révolution, nous voyons tout cela se

INTRODUCTION XXIll

liguer et se ruer contre « le rempart de riionneur et de la chevalerie » qu'était, disait-on autrefois, la noblesse de France. La formidable machine de guerre qui va l'abattre, ce rempart, était prête depuis longtemps. On s'en aperçoit aux coups formidables qu'elle porte dès le début. Il s'agit d'abord de détruire l'organisation delà famille, telle que l'avaient comprise les ancêtres soucieux de l'avenir et de la prolongation de leur race. On y arrive par la diminution des droits paternels, l'abolition des lettres de cachet et celle du droit d'aînesse. Ils passent aujourd'hui presque inaperçus de nous, ces premiers décrets de l'Assemblée constituante. Mais écoutez M. de Quélen se demander, au lendemain de leur vote, « comment l'on pourra désormais pourvoir à l'honneur des familles », et M. de \'ergennes s'indigner contre « une assemblée destructive de tout état » !

Ceci fait, l'on s'attaque au corps lui-même de la noblesse. On proclame l'égalité des droits politiques, on supprime, comme de « ridicules hochets de la vanité », ces titres dont s'étaient enorgueillies les générations successives. Je ne blâme point tout, remarquez-le, je constate. Mais qu'on pense au désarroi, à l'émotion que doivent causer dans les âmes contemporaines ces brutales réformes, cette hâtive abolition d'habitudes séculaires, de traditions ancestrales, de tout un passé si glorieux pour certains, d'un si grand exemple pour les autres. « On croit avoir le cauchemar, rêver tout éveillé», dit M. de Seneffe. « Tout cela passera plus tard pour un mensonge absurde », se persuade le marquis de Mesmon. « A quoi étions-nous réservés ! Quel siècle! » s'écrie M'"^ de Nermont. Car si quelquesuns essaient de plaisanter sur la singulière figure que feront sous leurs nouveaux noms un .Mirabeau, — M. Riquetti, — un Montmorency, — M. Bouchard, — l'impression générale est bien une impression d'indicible tristesse.

Puis on frappe plus haut, à la tête. Le Roi, chef de la noblesse, maître du pays, est dépouillé de son titre, lui aussi. « Voici, écrit M. de Quélen, qu'ils appellent le Roy le roy de la France. Jusqu'à présent je l'avois cru roy de France, et je navois pas trouvé de contradicteurs. Grâce aux soins de M. Necker, je vois des gens lui disputer ce titre si légitime et pour lequel je me ferois hacher pour le lui conserver. C'est la seule occasion de dérouiller ma vieille épée que j'ai pendue au croc et qui feroit encore son devoir si on m'oblige de la faire sortir de son étui ». Xaïf gentilliomme, dans un an on discutera sur le point de savoir si ton Roi est ou n'est pas un fonctionnaire!

Avec le Roi, on tue la Cour. La Cour autrefois point de réunion de l'aristocratie, « moyen de gouvernement », séjour si brillant que tous les gentilshommes de France en rêvaient au fond de leurs gentilhommières, la Cour est réduite à n'être plus que le centre administratif du royaume, le lieu où se règlent froidement, sans pompe, bourgeoisement les affaires du pays. En sorte que, peu à peu le lien dénoué, les événements aidant, les « compagnies » se dispersent ; de ce qui faisait le charme de la vie de tout un monde, il ne reste rien ; la société française est morte. « On ne connoît plus à Paris, écrit M. de Seneffe, à la fin de 1789, on ne connoît plus le mot de plaisir. Ainsi jugez si on a le temps de s'ennuyer... La moitié des gens de bonne compagnie est absente, l'autre ne voit personne... et cette ville devient aussi triste que celles de la province. Les motions remplacent les bals, et les amendemens tiennent lieu de fêtes... Tous les plaisirs se bornent aux spectacles qui sont peu suivis et très froids... Comme Paris est changé ! Le diable emporte la liberté ! ».

Qu'est-ce, toutefois, pour ces gentilshommes, que le chagrin de voir se faner leurs plaisirs, si on le compareaux épreuves que leur réserve désormais l'accomplissement d'un de leurs devoirs les plus chers, l'accomplissement de leur devoir de soldats. Cette servitude volontaire à laquelle il se soumettaient naguère d'un cœur si léger, combien maintenant elle leur semble lourde et pesante ! Autrefois l'armée était une grande famille, dont le Uoi était le chef et le maître ; une subordination exacte y régnait ; elle était respectée du peuple. Aujourd'hui on a changé tout cela. Les troupes sont « nationales ». « L'Assemblée ou le ministre, qui n'est plus celui du Pioy, nomme aux places », et les officiers s'en vont « qui n'espèrent que de Sa Majesté la récompense de leurs services ». Refusant le grade de maréchal de camp : « J'ai été, écrit l'un d'eux, nommé par le Roy, mon maître, lieutenant-colonel du régiment. Je suis honoré de ce grade, et le conserverai, » Les démissions se multiplient. Voici du reste qu'on va exiger des officiers le serment à la Constitution. Peuvent-ils vraiment s'y soumettre? Ne sera-ce pas, se demandent-ils avec anxiété, renier celui qu'ils ont prêté autrefois au Roi ? Quelques esprits modérés les supplient bien de rester, leur disant « qu'une bande de factieux, qui veulent détruire toute idée de monarchie, n'attendent que leur retraite pour s'emparer de l'armée, seule force nationale dont ils n'aient pas l'entière jouissance ». Le bruit ne court-il pas que les Jacobins veulent faire licencier tous les officiers

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