du 23 mai
2. On trouvera leur nolice en noie de chacune de leurs lellres.
3. Pierre-Jeaii-Lévi d'Albignac de Montai, aiipclé le conilc d'Albiguac, ué en 1744, d'une faniiHe originaire du Languedoc, ancien lieiiteiiaut-colonel du régiment de la Heine, entra en 1780 aux Gardes du corps comme sous-licutcnaiil. 11 était on 1789 Lculcnaut de la compagnie de Gramont.
4. Antoine Louis-Marie de Gramont, duc de Guiclie (l7oo-lS3G), conimandail l'une des quatre compagnies des Gardes du corps.
AU COMTE DAGÛULT 103^
qu'une amuselte. Sait-on ce qui se passe sur nos lianes? Sommes-nous g-ardés ? » Il me répondit qu'il n'en savoit rien, mais qu'il alloit monter au Château pour s'en informer.
Je m'aitachai à causer avec quelques-unes de ces femmes, cherchant à les calmer. Je m'adressai à une que je jugeai avoir cinquante ans, qui étoit assez bien vêtue en noir. Je l'arraisonnai sur les plaintes du pain, sur la demande (ju'on en faisoit au Ho}', sur l'impossibilité où étoit Sa^NIajesté d'y pourvoir dans le moment, qu'il falloit que le Pioy agit d'accord avec l'Assemblée nationale et avec l'Hôtel de ville de Paris. Elle m'écoutoit assez bien et paroissoit goûter mes raisons. Mais elle me parla avec irrévérence de l'Assemblée nationale, avec horreur de IM. de la Fayette et de M. Bailly, avec rage surtout de la Pieine, à qui elle attribuoit tout. Voici ses horribles expressions : « Ah ! la mâtine,, si je la tenois comme je la déchirerois ! » En même temps, elle me présentoit deux griffes de furie qui me glaçoient d'horreur.
A cette femme en succéda une autre moins traitable encore. Armée d'un petit couteau qu'elle appuya à différentes fois sur ma cuisse, elle me disoit : « Jean-foutre, laisse-moi passer, ou je te perce la cuisse ! Tu me tueras si tu veux ; je ne crains pas la mort. » Je lui répondis en riant : « Vous me feriez grand mal avec votre couteau et vous n'en passeriez pas davantage ». Un homme, armé d'un croc, vint à mon secours; il fit semblant de lui arracher son couteau, en lui disant : « Reste tranquille ! Nous n'avons pas besoin de ça pour passer. » Je lui répondis : « Je ne sais pas si vous passerez, mais, en attendant, vous êtes plus raisonnable qu'elle. » Je n'étois pas le seul à causer. Chaque officier, chaque garde du corps avoit un colloque particulier. M. de Beauvilliers, garde de ma brigade ', m'a dit qu'un homme étoit venu à lui en disant : « Laissez-moi passer, Monsieur le Garde. — C'est impossible. Pourquoi faire, d'ailleurs ? — Pour parler au Roy. — Que lui voulez-vous ? — Nous voulons qu'il donne bonnement sa démission et tout sera lîni. » M. de Beauvilliers me l'a dit à Rambouillet et appelloit en témoignage les deux gardes qui étoienl à côté de lui. J'oublie de dire que cet homme fut interrompu par deux femmes qui le frappant sur le bras lui dirent : « Tais-toi donc, tu parles comme une bavarde! » Pour ne rien omettre, je dois vous dire encore que trois petits hommes
1. N'e serait-ce pas plulùt un M. de Boisvilliers, garde du corps de la compagnie de Gramonl.
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armés de piques vinrent se placer à la tête de mon cheval de manière à en baiser le front. Je leur dis : « Retirez-vous, Messieurs, vous voyez bien que vous vous exposez à vous faire blesser. — Nous ne voulons pas nous retirer. — Que voulezvous donc de moi? — Ce que nous voulons? Que tu mettes bas les armes ! Bas les armes, foutre ! » Je leur souris dédaigneusement et je leur fis signe de se retirer. Alors un des trois me fixa avec fureur et attentivement comme pour me reconnoître dans un autre moment, et me fit un signe menaçant avec un doigt. J'entendois aussi à différentes reprises des menaces de femmes qui disoient que nous ne tarderions pas à nous repentir et à être forcés de les laisser passer, et elles regardoient en même temps le chemin de Paris, ce qui me confirmoit dans ce que j'avois dit au duc de Guiche que tout ce prélude de femmes nétoit qu'une amusette. Tout cela se dit ou se passa dans l'espace de trois ou quatre heures. C'est pour ne plus y revenir que je vous le rapporte comme s'étant passé de suite. Mais il y a eu des intervalles, et dans ces intervalles s'est passée l'histoire du pauvre Savonnières ^ que vous savez. J'étois, dans ce moment-là, derrière ma brigade où javois passé pour aller chercher les Gardes du corps de Monsieur, qui étoient à notre gauche et la plupart derrière l'infanterie, faute de terrain. Je les priai de se mettre derrière ma brigade et acculés à la grille pour opposer plus de résistance à la tête de la colonne des femmes, qui nous perçoient à chaque instant. Ils s'y portèrent légèrement et les Gardes du Hoy leur crièrent aussitôt : « Doucement, Messieurs ! Craignez de blesser quoiqu'un ! » Lorsque le pauvre Savoiniières fut blessé, il y eut une juste indignation et grande rumeur. On entendoit de toute part : « M. de Savonnières vient d'être tiré et blessé par un garde national de Versailles ! » J'en craignis les suites. J'élevai la voix et je dis : « Messieurs les Gardes, c'est un accident, c'est une arme partie du repos ! » Ils me devinèrent et ils répétèrent aussitôt : « C'est un accident! »
Je me remis à la tête de ma brigade. Un capitaine de la milice nationale de "Versailles, homme foit honnête, dont je ne me souviens pas du nom, mais que, quand je m'en souviendrois, je ne citerois pas sans sa j)erniission, vint à moi et me dit avec le ton de l'honneur et de l'indignation : « Monsieur, je me compromets beaucoup ; mais un galant homme
l. TimoI(':oii-AIagdeloii-I''rançois, marquis do Savomiicres, nécn 1744, lieutenant de la compajjnic de Noailles.
ne compte sa vie pour rien aujourd'hui. Je dois donc vous prévenir que, s'il y a un coup de pistolet de tiré par les Gardes du corps, la milice de Versailles est décidée à faire feu sur vous. Ma compagnie de cent hommes en a l'horrible projet, et je ne sais que trop sûr qu'elle l'exécutera. Je ne puis compter que sur cinq ou six honnêtes gens et sur moi qui suis très résolu à casser la tète à deux des coquins qui tireront sur vous. J'ai un fusil à deux coups et je ne les manquerai pas, car je tire fort bien ». Je me sers de ses propres expressions. Il continua : « J'ai cru devoir vous prévenir de ce dont je suis sûr et dont je vous donne ma parole d'honneur. J'ai fait mon devoir. Voyez à présent ce que vous devez faire ». Je le remerciai beaucoup et je me trouvai très embarrassé de la confidence. Je cherchai le duc de Guiche. Il étoit toujours chez le Roy. J'aperçus le vicomte d'Agoult^ Je courus à lui. Je lui dis à l'oreille ce que je venois d'apprendre, et je l'exhortai à monter tout de suite au Château et d'en rendre compte à M. le duc de Guiche ; ce qu'il fit. Il me semble que le duc de Guiche m'a dit qu'il en avoit rendu compte à son retour à M. le comte d'Estaing-, qui avoit gémi et fléchi les épaules. C'est à cela à peu près que se sont réduits tous les ordres qu'il a donnés dans les différentes circonstances de cet atroce événement. Cependant M. d'Estaing parut un moment à la tète des Gardes du corps. Je le vis, maisje ne vis pas ce qu'on m'a dit, qu'il avoit été aux prises un moment avec les femmes qui le tirailloient de dessus son cheval, que déjà il étoit près de terre lorsque deux gardes du corps le dégagèrent. Un peu plus] tard, il étoit possible que le héros de la Dominique eût été étranglé par les Amazones de la halle, à la tète de la maison du Roy, ce qui eût complété l'honneur et la gloire de la journée.
Au surplus, nul ordre ; tout s'est fait au hasard. M. de Valfonds, lieutenant-colonel du régiment de Flandre-', vint à moi et me demanda qui est-ce qui nous commandoit. « Tout le monde, lui dis-je, et personne. — Quels sont vos ordres ? — Aucuns. » Je lui demandai, à mon tour, quels étoient les siens.
1. .\nloine-Jeaa, vicomte d'Agoult, secoud aiJe-niajor général des Gardes du corps depuis le 29 octobre 1783, inestre de camp de cavalerie, né à Grenoble le 2 novembre 1750, fils de César d'.Vgoult, conseiller au parlement de Daupliiné et de Marie-.\nne-Calherine de Louât. 11 avait épousé, le 9 décembre 1779, Martbe Gallant, veuve de M. François Bouret d'Erignj , ancien capitaine au régiment du Roi. (Arcli. nat., M 614, n» Ij. 11 mourut en 1828.
2. Charles-Hector, comte d'Estaing (1729-1794 , lieutenant général des armées navales, commandant la Garde nationale de Versailles.
3. François-Marie de Mathei, marquis de Valfonds, né en 1740. Cf. sa déposition dans Procédure imtruite au Chdtetet, t. 1, p. 70-71.
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« Aucuns », fut aussi sa réponse. « Nous n'avons pas entendu parler de M. d'Eslaing-, ajouta-t-il. Nos armes sont chargées, et nos soldats ont une cartouche, ^'oilà tout. Du moins, si l'on m'avoit lait dire de prendre une position militaire, nous ne serions pas placés, tous tant que nous sommes, dune manière aussi absurde et aussi ridicule ».
Ces différens petits événemens nous menèrent jusqu'à la nuit. Je ne vous dis point que nous avions vu arriver toujours du monde dans l'avenue, qu'on entendoit partout des cris de fureur, quelques coups de fusil, que M. de la Marthonie ' eut ordre de voir ce qui se passoit en avant de nous, qu'il fut accueilli à l'entrée de l'avenue par des injures, par des huées, à coups de pierres et à coups de fusil. Il eut la sagesse de se retirer et de rejoindre le corps fort légèrement. M. de Gouvcrnet-, dans l'intervalle, étoit venu nous inviter à remettre le sabre pour ne pas inquiéter le peuple, ce que nous avions fait. M. de Villaines^ je crois, avoit dit tout haut qu'il étoit ordonné à messieurs les Gardes du corps de prendre la cocarde nationale, si elle leur étoit offerte, et nous y étions tous disposés. A l'entrée de la nuit, des femmes qui avoient pénétré chez le Roy, je ne sais comment ni par où, en revinrent en dansant, en disant qu'elles avoient tout obtenu et en criant : « Vive le Roy! « Nous nous réunîmes à elles et nous criâmes aussi : « Vive le Roy ! Vive la Nation ! » Ces cris se perpétuèrent dans l'avenue. On se flatta que tout étoit fini. INI. de Guiche arriva et nous dit que nous allions rentrer. Déjà le régiment de Flandre faisoit retraite. M. de Gouvernet parut de nouveau et nous pria de hâter la nôtre, parce que nous inquiétions la milice nationale et qu'elle étoit décidée à ne pas se retirer avant nous. Nous nous romphnes aussitôt, nous détilâmes devant la milice. J'étois à la tête, parce que la compagnie Ecossoise avoit pris à gauche pour gagner les écuries de l'hôtel de Charost. A peine la tète de la colonne étoit-elle au bas de la petite rampe qui conduit à l'hôtel, que nous entendîmes nombre de coups de fusil. On demanda ce (jue c'étoit. On répondit : « C'est la milice de Versailles qui rentre et qui décharge ses armes qui sont toutes mouillées. » Nous le crûmes, mais nous fûmes
1. François-I'liilippe Moiulot de la MaïUionit', sous-liouleiiauL de la compaj;iiie de Gramoiil, iiiorl en 1812.
2. Frériéric-Péi-apliiu, comte de Goiivcrnel, puis comte, [mis iiiaic|uis de la 'roiir-dii-l'iii {1759-18:n), fds do Jean-Frédéric, le ministre de la Guerre, commandait en second la Ciardi' nationale de Versailles.
S. Flicnno-Pliilipi)e de Villaines, lienleuanl de la compagnie de Luxembourg.
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cruellement détrompés par trois ou quatre chevaux qui nous arrivèrent sans maîtres, et nous entendi'mes plusieurs voix dire : « Nous sommes tirés ! « M. de Guiche, dont tous les mouvemens ont été nobles, commanda halte. Je lui dis vivement : « ^Marchons au contraire et légèrement ! Tirons-nous du délîlé! » Nous nous portâmes au galop dans l'avenue, nous fîmes halte un moment et, après quelques réflexions et beaucoup d'embarras, nous entrâmes dans l'hôtel. On appela à l'ordre pour régler le service de la nuit.
Mais tout fut interrompu par le domestique de M. de Villaines, qui arriva tout essoufflé et qui nous rapporta qu'il étoit au corps de garde des anciens Gardes françoises, qu'il nous avoit vu fusiller par la milice qui bravement avoit attendu qu'il n'y eût plus qu'une compagnie sous son feu, celle de Noailles S qu'heureusement peu d'armes étoient parties, que celles-là même avoient fait peu d'effet parce quelles étoient mouillées et mal chargées, mais que la rage étoit extrême contre nous, que nous allions être investis dans l'hôtel et attaqués, qu'il étoit venu nous avertir au moment même où des hommes mettoient les bretelles pour traîner le canon, que nous n'avions pas une minute à perdre pour nous retirer. « Où aller ? » dit le duc de Guiche. Je lui répondis : « N'y auroit-il pas aux portes de Versailles un terrain où nous puissions nous mettre en bataille et y être plus utiles que nous ne pouvons l'être, enfermés dans des cours ? Là nous attendrons des ordres, de là nous les exécuterons. » M. de Guiche, toujours le même, m'interrompit en disant : « Nous aurons l'air de fuir et d'abandonner le Roy. — Vous avez raison, lui dis-je, retournons au Château. Mais n'y allons pas par le même chemin. » Nous sortîmes effectivement par la porte de la rue de l'Orangerie, nous montâmes celle de la Surintendance, et nous arrivâmes par la grille qu'on nous ouvrit dans la cour des Ministres, où nous nous mîmes en bataille. Rien de bête et d'absurde comme cette position de cavalerie ! Elle ne peut être justifiée que par la nécessité et la nullité de tout ordre. M. de Guiche en demandoit à tout le monde, et personne ne lui en donnoit. M. de la Marthonie étoit resté à l'hôtel pour protéger les gardes du corps de la compagnie Ecossoise, qui vouloient retourner à leurs chevaux et qui étoient à l'hôtel de Charost. Ils ne le purent jamais. M. de la Marthonie vint nous joindre à la tète des coureurs dans la cour des Ministres. En passant devant un corps de garde, dans la rue de l'Orangerie, je crois, la sentinelle mit en joue les Gardes du corps. Trois autres soldats
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lui enlevèrent l'arme. 11 étoit temps que nous fussions tous réunis dans la cour des Ministres. A peine M. de la Marthonio arrivoit-il au haut de la rampe et se faisoit-il ouvrir la grille, que le canon arrivoit par la rue de la Chancellerie. Le iait a été assuré par différentes personnes. Je crois même, mais je ne l'affirme pas, que M. de la Marthonie m'a dit avoir vu arriver le canon. Mais on n'eut pas le temps de le placer. Etant dans la cour des Ministres, nous vîmes des feux sur la place d'Armes et nous ne devinâmes pas dans le commencement ce que c'étoit; mais depuis nous avons su qu'on y avoit conduit le canon, que les feux que nous voyions étoient les mèches, que l'intention étoit de tirer sur nous à travers la grille, qu'un officier des Gardes suisses, qui en fut instruit, sortit et dit à ces forcenés : « En tirant sur les Gardes du corps, vous tirerez sur le Château et vous vous exposez à tuer le Roy»; que cette considération avoit arrêté leur brutalité. Je ne garantis que les faits que j'ai vus. Celui-ci m'a été assuré ; il seroit aisé de le vérifier par messieurs les Gardes suisses.
Nous restâmes, je crois, environ deux heures dans la cour des Ministres. M. de Guiche parut et nous dit que le Roy nous ordonnoit de passer sur la terrasse. Nous défilâmes, par un, sous la voûte des Princes ; nous nous mîmes en bataille sous les fenêtres de la Reine faisant face à l'Orangerie, seconde position qui valoit bien l'autre. Au bout de quelque temps, nous apprîmes que les Gardes françoiscs étoient arrivés et qu'ils occupoient ou alloient occuper tous leurs anciens postes. M. de Villaines, qui commandoit en l'absence de M. de Guiche, me demanda si je ne serois pas d'avis de nous éloigner et de nous transporter sur le Tapis vert. Je lui répondis que, si je commandois, nous y serions depuis longtemps. Nous nous y portâmes aussitôt ; nous nous y mimes en bataille, avec la précaution de laisser des vedettes sur les terrasses et d'éclairer un peu nos fiancs. Enfin, vers les 3 heures, M. de Guiche arriva pour nous conduire à Trianon, non pas qu'il en eut l'ordre, mais voici ce qu'il nous dit : il avoit vu M. de la Fayette; il lui avoit entendu dire au lîoy que tout étoit tranquille, que tout le seroit, qu'il répondoit de tout, que son armée rentreroit au point du jour, qu'il suffisoit que le Roy eût sanctionné la fameuse déclaration des Droits de l'homme et qu'il eût rendu sa garde aux Gardes françoiscs ; enfin qu'il suj)plioit Sa Majesté de se coucher. Il est vrai que nous vîmes en même temps toutes les lumières de la galerie éteintes. M. de Guiche, sur ces différentes assurances, fut prendre les ordres de
M. d'Estaing, qu'il trouva couché entre deux draps et qui ne voulut pas lui en donner. Il revint chez le Roy ; il s'adressa aux ministres, qui biaisèrent tous. Le seul M. de Saint-Priest lui dit : « Je crois que vous feriez sagement de vous retirer à Trianon. »
Ce conseil, plutôt que cet ordre, détermina le duc de Guiche. Nous fûmes à Trianon. Nous attachâmes nos chevaux aux grilles ; on commanda des patrouilles; on fit faire du ieu dans les appartenions; nous étions transis de froid et de pluie. On s'occupa d'un déjeuner; tout le monde mouroit de faim. Au bout d'une heure, il nous arriva un garde du corps déguisé, de la part de ÎM. le comte de Luxembourg qui faisoit dire à M. le duc de Guiche que 1 acharnement subsistoit contre nous, qu'on nous trouvoit bien près de Versailles, et qu'enhn nous devions nous retirer plus loin, parce qu'on étoit persuadé que nous serions attaqués. Tout le monde fut d'avis de nous éloigner. Mais où aller? Les uns nous proposoient de nous mettre en bataille à la tête du canal, d'y attendre le jour et des ordres. On observa que nos chevaux mouroient de faim et qu'ils ne pourroient fournir à notre retraite si nous étions obligés de la faire au point du jour. Enfin ]\L de Guiche prit sur lui de nous conduire à Rambouillet. On croyoit pouvoir déjeuner auparavant. H n'y avoit encore rien de prêt. M. de la Coudrelle '■ et moi observant que, s'il y avoit une nécessité de se retirer, il falloit le faire plus tôt que plus tard, qu'une demi-heure pouvoit mettre obstacle à notre retraite, que nous étions entourés de bosquets qui nous coupoient de partout, que vingt polissons, qui les occuperoient, nous fusilleroient, sans pouvoir, surtout la nuit, leur opposer la moindre résistance, tout le monde applaudit et nous montâmes à cheval. Le premier projet étoit de tourner autour du canal et de gagner le grand chemin à Saint-Cyr; mais l'inquiétude, le découragement dominoient déjà les esprits. On cria de la queue que nous étions suivis et tournés. Alors M. de Guiche nous mena par des chemins de chasse. Nous allongeâmes beaucoup et nous n'arrivâmes à Rambouillet que vers midi.
Voilà ce que j'ai vu, su ou entendu dire. Vous ferez de ma lettre l'usage qu'il vous plaira. Je la signerois de mon sang, sans garantir cependant d'autres faits que ceux que j'ai vus. Je n'ai pu, ni voulu être précis. Ma lettre est un genre de
I. Emmanuel-Marie-Charles de Dun de la Coudrelle, né en 1732, aide-major de la compagnie de Luxembourg, chevalier de Sainl-Louis.
110 M. LE CHEVALIER DESPLAS
déposition. Je n'ai rien omis. M. de Guiche, dont l'intelligence étoit étouffée par les circonstances, par la position, par la nullité d'ordres, a agi au hasard, comme nous tous et comme tout autre auroit agi à sa place ; mais je rendrai un éternel hommage à sa vertu et à son pur et louchant dévouement au Roy et au Corps.
Atlieu, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
P. S. — M. le duc de Guiche n'a pris sur lui de conduire environ 500 Gardes à Rambouillet que d'après les avis réitérés de ]M. le comte de Luxembourg. Mais, qui a conseillé de les éloigner ? Qui en a donné l'ordre ? Celui-là est bien coupable ! Car après tout ce qu'on apprenoit des intentions criminelles du lendemain, on ne devoit pas balancer à faire mettre pied à terre aux oOO Gardes et à les faire entrer dans le Château. Leurs chevaux seroient restés au piquet sur la terrasse, ou on les auroit fait entrer dans l'Orangerie sous la garde d'un détachement suisse. Alors, il auroit été possible de garder toutes les avenues du Château avec 600 Gardes et d'assurer l'entrée des cours par tous les Gardes suisses sur lesquels on pouvoit compter. Cette disposition auroit déconcerté la marche des brigands et auroit donné le temps à M. de La Fayette de tenir une conduite avec sa troupe plus analogue à celle qu'il avoit promise au Roy, de maintenir l'ordre dans le Château et dans Versailles.