‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 114 sur 553 · LE COMTE DE SAINT-AULAIRE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE SAINT-AULAIRE

Pendant tout ce temps, j'étois à la porte-fenêtre de la salle Dauphine, qui donne sur la cour de Marbre. Un homme armé d'une massue alloit assez vite. Arrivé sur la dernière marche, ses deux pieds ont glissé en avant ; il est tombé la tête en arrière sur la partie saillante de cette marche et s'est tué roide.

Aussitôt ses camarades ont accouru, en criant : « Ah ! c'est les Gardes du corps qui l'ont tué d'un coup de fusil. Le coup est parti, le coup est parti de là ! « A les entendre, il y avoit eu au moins vingtcoups de tirés. Dans le vrai, personne n'avoit tiré. Après l'avoir bien visité, ils ont reconnu qu'il avoit la tête fendue par derrière, et aussitôt ils ont enlevé le cadavre. Pendant tout ce temps, j'étois à la porte vitrée qui donne sur la cour de Marbre, que j'ai fait fermer ainsi que les volets, aussitôt que j'ai vu que la dernière commençoit à se remplir de brigands et de quelques femmes armées comme eux. J'ai ordonné à messieurs les Gardes du corps de mettre des matelas derrière les croisées et de les soutenir par des bois de lits, afin de parer les coups de fusils qui pourroient être tirés. Le brigadier commandant ladite salle ^ m'a demandé s'il falloit se défendre et tirer en cas d'attaque. Je lui ai dit que non et que l'ordre du Roy étoit de ne faire du mal à personne, qu'ils n'avoient qu'à observer le plus grand silence, et que peut-être ne leur arriveroit-il rien; que, s'ils se voyoient forcés, ils n'avoient qu'à chercher à se retirer dans les appartemens du Roy par l'escalier de M^"" le Dauphin. INIais comme les portes en ont été fermées aussitôt que j'y ai eu passé pour aller chez le Roy, je ne sais pas par oij ces messieurs, les brigadiers à leur tête, auront pu passer. Ce brigadier, dont je ne me rappelle pas le nom,, est un homme de tête et du plus grand sang-froid ; il est de la compagnie de Noailles. Lorsqu'il a été délivré, il s'est mis à la portière du Roy, avec un bonnet de grenadier sur la tête, et il n'a pas abandonné le pommeau de ladite portière de la voiture du Roy, sans que personne ait voulu l'en empêcher.

Je n'ai songé à ma retraite que lorsque j'ai eu déposé ^I^"" le le Dauphin dans la voiture du Roy. Pour lors, un aide de camj) de M. de la Fayette, nommé Collin, m'a pris sous sa protection. Il m'a placé dans une compagnie de grenadiers. Le capitaine m'a fait donner un fusil et une giberne, en me plaçant à côté du drapeau, et je suis venu à Paris.

Arrivé à Paris sur la place de Grève, lorsque le Roy et la

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