J24 M. DE GIRARDOT
du milieu. Beaucoup de femmes et d'hommes étoient auprès et sembloient occupés à faire considérer ce spectacle, en s'effaçant de manière à ce qu'on pût le voir pleinement de l'intérieur.
Pendant que ces choses se passoient, les efforts que Ion avoit faits pour forcer la porte de l'Œil-de-Bœuf ayant cessé quelques instans, on frappa à cette porte en criant : « Ouvrez aux grenadiers des Gardes françoises ! » Nous ôtàmes les banquettes, entrouvrmies la porte. Alors les grenadiers nous dirent : « Prenez-vite nos cocardes ; nous venons vous défendre! » Nous les laissâmes entrer et prîmes leurs cocardes. Ils se mêlèrent avec nous dans l'Œil-de-Bœuf et dans la galerie, nous disant que, maintenant que nous avions la cocarde nationale, ils répondoient de notre sûreté...
Nous restâmes dans cette position jusqu'au moment où on nous dit que le Roy avoit annoncé au peuj)le qu'il alloit à Paris. Il ne fut plus question que de savoir ce que nous allions devenir. Les grenadiers, nous ayant dit qu'ils alloient se préparer pour y conduire le Roy, nous demandèrent où nous voulions aller. Nous répondîmes : « A noire hôtel ».
Nous étions en marche, lorsqu'on nous dit que le Roy nous demandoit. Nous rentrâmes et parûmes sur le balcon, montrant la cocarde au peuple qui manifesta sa réconciliation par des applaudissemens et des cris de Vive le Roy ! Vive la Nation !
Nous partîmes donc, mêlés avec les grenadiers et la Garde nationale, au bruit du tambour. Nous passâmes par la rue qui descend à celle de la Chancellerie, nous tournâmes à droite par celle des Récollets. Nous fûmes arrêtés par un officier de la Garde nationale, portant deux épaulettes, qui commandoit une escouade postée sur les marches de l'église des Récollots. Il y eut quelque altercation entre l'oHicier qui la conduisoit et celui-ci ; mais le tambour, qui avoit cessé de battre, ayant eu ordre de reprendre, nous continuâmes notre chemin parles rues du Vieux-Versailles, Satory et de l'Orangerie à notre hôtel, où nous arrivâmes sans éprouver d'autre retard. Nous trouvâmes qu'il étoit occupé de troupes ; plusieurs portes de nos chambres étoient ouvertes et même enfoncées. La mienne fut de ce nombre. Je jetai, comme je pus, une partie de mes effets dans ma malle que je fis porter chez le traiteur. Comme je remonlois, pour tâcher de mettre le reste à l'abri, on me dit qu'il me falloit partir, ou qu'on nous laisseroit là. Il n'y avoit pas à balancer, et je me mis en marche sur-le-champ avec mes camarades.
Au milieu des mousquetades que l'on tiroit en guise de réjouissances, un gueux s'approcha de moi avec un sabre rouillé dont il me présenta la pointe sur la poitrine, en me disant : « Voilà ce qu'il te falloit ! j) Le garde national, qui étoità ma gauche, par où cet homme étoit venu à moi pour me menacer, me dit de ne pas faire attention à cela ; je le lui promis pour l'avenir, comme je venois de le faire pour le moment. Enfin arrivé dans la cour du Château, j'aperçus un homme monté sur un de nos chevaux, et je fus assez heureux, avec l'aide d'un garde national, pour lui persuader de me le céder.
Nous partîmes mêlés avec la Garde nationale à cheval, en avant de la voiture du Roy. Lorsqu'elle se mit en marche, je voyois devant moi d'Aubiac ' et Lesigny; Rebourceaux - étoit derrière, et Fougères, brigadier de Luxembourg*, étoit à ma droite. Au moment où la voiture du Roy se mit en mouvement, je mis l'épée à la main avec ceux qui nous accompagnoient. Mais, bientôt après, un officier de la Garde nationale, que l'on me dit être un aide de camp, me dit de remettre mon épée ; ce que je fis, ainsi que tous mes camarades. Mais nous la tirâmes de nouveau en entrant dans Paris, et on ne nous dit rien pour lors ■'.
Presque toujours insultés sur la route, nous fûmes mieux reçus en entrant dans la rue Saint-Honoré. Etant parvenus à la place de Grève, mon cheval s'étant refroidi ne pouvoit plus se soutenir par la fatigue et sans doute la disette qu'il avoit éprouvée ainsi que moi. Le sentant prêt à se coucher, et ne voulant ni l'abandonner, ni qu'il m'abandonnât, je fis part de mon inquiétude au garde national qui étoit à côté de moi. Il m'offrit une écurie et un lit, me disant qu'il s'appeloit Berte, qu'il tenoit l'hôtel garni de Moclène, rue Jacob. Je fis part de ma découverte à Fougères, et ]\L Berte, dont je ne puis trop louer les procédés, nous conduisit chez lui.
Le lendemain, mon premier soin fut de questionner mon hôte sur ce qui pouvoit s'être passé dans la nuit. Mais il ne put
i. Jean-Jacques-Honoré-Sainle-Marie d'Aubiac, maréchal des logis de Noailles.
2. Pierre-Cliai'les Bellanser de Rebourceaux, âgé de trente-trois ans en 1790, garde du corps de la compagnie de Noailles {Procédure, 111» partie, p. 15).