Du même au même
[Ibid., Il" 4j.)
Paris, le il février 1790.
J'ai reçu, mon cher Filsac, votre lettre du 17 du courant. J'ai été obligé d'en déchirer une partie, parce que cette partie contenoit des expressions qui auroient pu nous compromettre, vous et moi. Vous apprendrez, à la lecture du testament du sieur de Favras, combien il faut être sage, discret et mesuré dans ce temps orageux...
Tout va de mal en pis. Les enragés continuent à faire la loi. La misère et la pénurie de l'argent augmentent. Il ne nous est plus permis de faire usage de la parole. Les nouvelles officielles nous donnent les plus vives alarmes sur la perte de nos colonies... Je ne sais ce que nous deviendrons; notre position est très critique. On annonce de nouvelles insurrections ; on vend publiquement les libelles les plus séditieux, les plus infâmes et les plus incendiaires ; on inculpe tous les gens en place. L'Assemblée n'est pas plus ménagée. On murmure, on est comme persuadé que la banqueroute aura lieu. Le commerce est nul ; les billets de la Caisse perdent 4 p. 100. Enfin tout semble se réunir pour de nouveaux malheurs. ^L Necker est bien malade ; il pense à se retirer. Il se prépare d'aller aux eaux, après avoir donné les instructions et les éclaircissemens nécessaires au Comité de la trésorerie, qui doit le remplacer lui et le Contrôleur général...
Adieu.
Paris, le 21 mars 1790.
... Mon opinion, mon cher Filsac, a sauvé le prévôt général^ de la juridiction du Chàtelet. Elle excita contre moi le parti
1. Eticnne-Frauçois-.\nloine-BaudiIe Seuclion de Bournissac, chevalier de l'ordre royal de Saiut-Louis, lieutenant de Messieurs les maréchaux de France, prévôt général de la compagnie de maréchaussée de Provence. Sur l'ordre de ce fonctionnaire, Trophime Kebecqui, Orner Granet, et Toussaint Pascal, avaient été emprisonnés en août 1789 pour avoir excité le peuple de Marseille à la sédition, et leur procès avait commencé le 19 août à être instruit devant Bournissac, accusé d'abus de pouvoir. Dans sa séance du il mars, et en partie sur
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des enragés et notamment du furieux Mirabeau. On fit tout au monde pour mempêcher de parler ; je tins bon, je ripostai avec force et courage à ceux qui me coupoient la parole, et je continuai jusqu'à la fin sans trouble ni embarras, en ripostant de temps en temps à ceux qui venoient à la tribune pour m'interrompre.
Il part beaucoup de députés. On a craint qu'ils aillent en province pour cabaler, et en conséquence, dimanclie dernier, on fit la motion tendante à inhiber aux députés partis de se trouver dans aucune assemblée primaire et d'accepter aucune place dans les départemens, districts et tribunaux à organiser. On étendit la motion à tous ceux qui étions ici. Mais le tout fut éconduit par l'ajournement et le renvoi au Comité de constitution, qui a gardé le silence ^ Il est possible que les ambitieux prendront texte de là pour écarter la concurrence qu'ils redoutent. Mais alors, que deviendroient les membres de l'Assemblée qui ont été nommés aux places municipales? Car il y en a beaucoup.
Je ne suis pas surpris de ce que vous me marquez à l'égard des municipalités. C'est partout la même chose. Si elles étoient sous l'autorité immédiate du pouvoir exécutif, qui est nul encore et qui le sera longtemps, si les enragés continuent d'avoir le dessus, se seroit autre chose. Mais on leur donne tous les jours tant d'autorité et d'influence, qu'à la fin elles se croiront parfaitement souveraines dans leurs cantons.
y aie.