M. DARCIER A M""* LA COMTESSE DE LAURAGUAIS
Arrivés à Arlay nous avons trouvé tout calme ; on a rendu le prisonnier ; Ton a rappelé les gardes. Je leur ai demandé si l'on vouloit renvoyer les clefs ; ils ont approuvé. Ils avoient décidé de vous envoyer un courrier, pour savoir de vous et par écrit si vous étiez partisanne du Tiers, malgré que je leur avois assuré qu'oui, que j'avois vu votre procuration entre les mains de M. de Montrichard. Je leur ai demandé s'ils étoient encore dans ce projet ; ils nont plus rien dit ; ils étoient honteux.
Cette scène d'horreur, Madame, ne me sortira jamais de l'idée. Mais le croiriez-vous : malgré l'activité que j'avois l'air de mettre à leur perquisition, il y avoit des momens où je ne les contentois pas. Je les louois continuellement sur ce que l'on ne cassoit, ni n'insultoit ; les malheureux continuellement me menaçoient que j'étois du parti de la noblesse et que l'on me feroit bien expliquer.
Ce matin, j'ai fait rassembler les principaux pour savoir où en étoit leur façon de penser. Mais tout étoit calme. Ils étoient satisfaits de ce qu'ils n'avoient pas trouvé de seigneurs renfermés. Il paroît même que c'étoit là leur unique but. En même temps, je leur ai annoncé que cétoit fort inutile de consigner dans les registres les démarches de la veille, que cela ne seroit pardonnable qu'autant que Ion reconnoîtroit que c'étoit l'effet d'un premier mouvement. Je me suis plains à eux de deux sujets qui m'avoient donné de l'inquiétude pendant la perquisition, que je ne les nommois point, mais qu'ils étoient connus, et que je priois leurs concitoyens de leur accorder le mépris qu'ils méritoient. Ensuite, je leur annonçai que par la suite ils me passeroient plutôt sur le corps que de laisser commettre aucun désordre. Nous étions prêts à nous quitter ; mais l'un d'eux a proposé de vous écrire, pour vous faire expliquer sur le procès de la mesure et cela sur-le-champ. Je leur ai dit qu'il y avoit un tribunal, que cela ne me regardoit pas. Je ferai limpossible pour empêcher cette lettre. Je la regarde de la plus grande conséquence.
Madame, le peuple est le maître. Il est trop éclairé. Il connoît qu'il est le plus fort. Un événement arrivé à Lons-le-Saunier la veille contre M. de Geringey fait trembler. Vous ne tarderez pas à le savoir. L'on ne parle dans les campagnes que de brûler les châteaux. Il s'apprête à refuser la dmie et les droits seigneuriaux. Je sens trop les satisfactions que les habitans vous doivent. Mais, dans ce moment, on ne peut rien leur dire. On leur cite à tout instant nombre de châteaux dévastés, pillés et brûlés. Gela les anime de plus en plus.