ANDRÉ-JOSEPH-MARC DÉSILLES
Lieutenant au Régiment du Roi ^1 767-1790).
D'après une gravure du Cabinet des Estampes à la Bibliothèque Nationale.
A M.""" DE VIREL 317
de Vive la Nation. Quelques-uns ont crié Vive le Roy. Je ne sais si on a songé à notre brave général. Je ne l'ai pas ouï prononcer. Il étoit i heure passée, quand nous sommes rentrés, crottés jusqu'au dessus de l'échiné. Nous avons été changer; puis nous sommes revenus prendre la troupe que nous avons conduite en cadence au civique festin, festin qui doit avoir été composé de 1:2.000 à 15.000 convives. La garnison, soldats et officiers, avoit demandé que ces dépenses fussent converties en aumônes ; la municipalité n'a pas voulu. Rien n'étoit prêt ; il a fallu deux grandes heures pour faire défiler les bouteilles sur les tables. Un grand nombre ont été lampées avantd'arriver. Après quoi, tout le monde s'est placé comme il a pu. On mouroit de faim et de soif, en sorte qu'en moins d'une demiheure tout a disparu. C'est ici où commence le brillant de la fête. Les tambours, les musiques donnent le branle, tous les citoyens et citoyennes se confondent avec les troupes, et par un mouvement d'électricité générale tout le monde entre en cadence. Là, on voit des groupes qui marchent ici et là au son de la caisse ; ici, ce sont des ronds et des farandoles, mêlés de femmes, de prêtres, de moines, de soldats-citoyens et de citoyens-soldats, de municipaux en écharpe et de quelques officiers par-ci, par-là. J'ai été raccroché par une femme qui m'a forcé de danser; j'ai fait danser B'*** L*** Nous avons crié Vive la nation, de la meilleure grâce du monde. Nous avons été obligés de trinquer avec le Tiei's et le quart et de faire en un mot toutes les folies possibles, pour donner une idée de notre civisme. Je n'ai jamais rien vu de si fou. C'étoit des bacchanales complètes. Il est dommage que, vers 7 heures, la pluie soit venue mettre lin à cette grande gaieté, car il est vraisemblable qu'elle auroit été poussée bien avant dans la nuit et qu'alors on auroit fini par des sacrilices à Vénus. Quoi quil en soit tout s'est passé sans bruit.
« Aujourd'hui, il y a eu une seconde représentation pour les hommes qui sont de garde. Le folie a repris ses grelots ; on court les rues. On nest pas aussi tranquille. On débite qu'une dame a reçu 40.000 livres pour soulever les troupes. Il est bon de te dire que les bas-officiers et vieux soldats ont paru froids pendant la cérémonie. «
Un de mes amis a reçu cette lettre de Metz. J'ai cru qu'elle pourroit te faire plaisir. Nous n'avons eu de commun avec Metz qu'une grande pluie qui nous a détrempés pendant le civique serment. Nous n'avons eu, Dieu merci, aucun festin.
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La municipalité ne s'étoit constituée en frais que pour l'autel ; encore la moitié en a-t-elle tombé pendant la cérémonie. Elle avoit assez l'air d'une potence. Chaque corps avoit fait distribuer, ce jour, 20 à 30 sols, à leurs soldats. Ceux-ci les ont mis à profit pour se saouler toute la journée et môme toute la nuit. La moitié n'étoit pas rendue pour lappel ; mais on a fermé les yeux. Ils ont parcouru les rues en chantant, en criant, mais ils n'ont commis aucun désordre. Pendant ces deux jours-ci, on s'en est encore senti, mais beaucoup moins.
Nous sommes maintenant dans une g-rande incertitude sur notre sort. Si la constitution militaire qui va paroître, bonne ou mauvaise, ne nous convient pas, nous pourrons prendre notre parti. Dans tous les cas, elle doit donner des moyens de mettre en vigueur la discipline, sans laquelle un corps militaire ne peut subsister.
Le paysan ne paie pas beaucoup dans ce pays-ci ; mais on est tranquille de ce côté-là. Je voudrois bien que l'on pût en dire autant de notre malheureuse province. On ne peut rien attendre que du temps !
Adieu, ma chère amie, continue toujours à me donner de tes nouvelles et de celles de ton mari' et de ton tlls-. Je vais écrire à Thérèse^. Je suis impatient de savoir si elle sera arrivée bien portante chez elle, ainsi que son petit poupon''.
Embrasse pour moi ton mari et ton fils.