AU MARQUIS DE LA QUEUILLE
vouloir que ce soit moi. Je serois flatté de ce choix, s'il y avoit un service, une instruction militaire à établir, si le résultat de ces peines étoit l'honneur de commander un corps de noblesse et de combattre à sa tète. Avec cette perspective, je briguerois et je chercherois à obtenir ce noble avantage, cette honorable confiance des Princes et de mes camarades, cette glorieuse distinction. Mais vous m'êtes, vous-même, Marquis, convenu que l'objet de cette formation étoit d'établir, parmi tout ce qu'il y a de François dans ce pays, une règle, une disposition de marche, pour s'opposer au désordre qui, au moment où nous rentrerons dans notre patrie avec nos Princes, comme leur garde et leur cortège, naîtroit infailliblement de notre zèle, de notre empressement arbitraire et particulier à nous en rapprocher, à les servir, et à se montrer à eux peut-être pour en tirer parti, et remplir des vues personnelles. Il n'est donc pas nécessaire pour l'exécution de cette organisation du moindre talent militaire, d'autant qu'il y a, m"a-t-on dit, pour y parvenir, des données certaines, qui sont les trois classes marquées par l'ordonnance de formation dont vous avez fait lecture. Beaucoup de personnes seront néanmoins vraisemblablement fort aises d'en être chargées. MM. de Béthisy S d'Ecquevilly, je le présume au moins, seroient de ce nombre. Si cette composition présentoit des difficultés, le comte de Barbançon -, plus que personne, a tout ce qu'il faudroit pour en triompher.
Voilà, mon cher Marquis, un assez long détail. Son objet, qui a été de vous donner les raisons de mon refus, a été lié nécessairement avec mes autres idées, que je n'ai ajoutées que pour vous seul et par ma confiance en vous. C'est par une suite de cette même confiance, que je vous envoie une série de questions que j'ai entendu faire et dont la réponse m'a paru, — pour plusieurs surtout, — embarrassante à donner.
Questions.
Quand la noblesse aura été formée, tant à Gharïeroi qu'à l'autre endroit désigné pour cet objet, sera-t-elle tenue d'y résider ?
Les femmes, les enfans, la famille en un mot des gentils-
i. Eugène-Eustache, marquis de tléthisy (1739-1823), qui avait épousé, co 1767, Adclaïde- Charlotte-Marie-Octavie Du DefTand.
2. Augustin-Jeau-Louis-Antoine du Pral, comte de Barbançon (1730-1796), ancien député auv Etats généraux pour le bailliage de Villers-Cotterets.
hommes pourra-t-elle aller avec eux? Si ce second article est décidé par oui, la difficulté de loger dans deux petits endroits sera grande, et par conséquent chère. S'il est décidé par non, alors comment ce gentilhomme pourra-t-il se séparer des siens, vu la dépense que cette séparation lui occasionnera?
Quand on aura été formé par compagnies, des affaires urgentes de famille, ou le manque d'argent, qui existera pour beaucoup de personnes, pour peu que l'époque de l'entrée des forces étrangères se diffère encore, permettront-ils de s'absenter ou de renoncer à la compagnie?
Quelle personne ainsi enrôlée osera non seulement s'en aller, mais même s'écarter de sa troupe et risquer l'opinion du public à son égard, quelqu'injuste qu'elle fût ou pût être ?
Voilà, mon cher Marquis, ce dont j'ai cru devoir vous faire part. J'y joins aussi un état de quelques réflexions qui ont été faites relativement à cette organisation de la noblesse, et particulièrement sur lépoquc où on la fait. Peut-être tout cela ne vaut-il rien ?
Recevez, je vous prie, l'assurance de mon sincère attachement.
ViBRAYE.
Etat des raisons que je trouve faites pour opposer au projet d'organiser dans ce moment-ci militairement la noblesse françoise émigrée.
Je trouve barbare de signer l'acte de proscription de ma mère ^ et de tout ce qui me touche. Or, c'est le signer que d'accepter le commandement d'une des compagnies que doit former la noblesse émigrée, ou d'en faire partie avant d'avoir les armées étrangères, avec lesquelles je peux aller secourir les miens, ou venger leur perte.
Cette formation inutile, dans ce moment -ci au moins, est très dangereuse, parce qu'elle sera publique l'instant d'après qu'elle sera faite et qu'alors elle doit provoquer la destruction de la noblesse et du clergé, en excitant la haine qu'on ne leur porte déjà que trop.
On est venu en pays étranger pour sa sûreté, pour sa tranquillité ; on y est venu librement et parce que les nouvelles
1. Le marquis do Vibrayc élail fils de r'aul-Maximilion Ihiraiill, marquis de Vibrayc, comle (le la Roclic-dcs-Aubiers, lieutcnaul yéncTal des aruiées du Koi, et de Anne-Reiu'O de Fiéniont d'Auneuil.