M. ALEXANDRE DE SAINT-SOUPPLETS
On est ici très sévère sur messieurs les arrivans. On vient d'emprisonner hier à la citadelle un jeune officier nommé Yiennay, qui a été vu à Caen en voiture avec l'abbé Fauchet dont il est l'ami, ainsi qu'au club de la propagande de Caen. 11 y a quelques jours que M. de Montchenu ^ rencontrant un oflioier des gardes du corps d'Artois, l'accusa en présence de tout le monde d'avoir été d'un club de propagande. A la vérification, il s'est trouvé que M. de Montchenu s'étoit trompé. Il y a eu plusieurs coups d'épée de donnés. En général, il faut être très circonspect, car on est fort susceptible.
On veut nous faire espérer ici que Gros-Louis^ quittera sa prison pour venir nous voir. Cet espoir, dont on leurre les émigrés, ne sera, je crois, pas réalisé. Si cela arrivoit, il seroit absolument nécessaire, cher ami, que tu vinsses le rejoindre.
On attend l'abbé Maury. Il y a au moins dix lettres à la poste pour lui. ]M. de Bonnay ^ est venu hier. Il y a des gens qui le voient avec peine. Je ne sais comment il sera reçu de son Corps; il doit l'être avec attachement, car il a parfaitement parlé sur le Corps en général, lors de l'arrestation du Roy. Il y a dans ce pays un parti d'intrigues atroces. Plusieurs, à la vérité c'est le petit nombre, voudroient deux chambres comme en Angleterre. Mais on ne parle pas [de] moins que de jeter parles fenêtres les auteurs d'un tel projet...
Je crois que d'ici à huit jours, mon cher ami, je serai établi dans un grand château, à trois quarts de lieue de Coblentz, appartenant à un baron allemand qui loue à 19 de nous son château, moyennant 12 louis par mois, ce qui est exorbitamment cher. Cependant, comme une chambre dans un village se loue 18 pu 20 livres par mois, et qu'il faut aller patauger dans les crottes pour aller chercher son dhier, je crois ([u'il sera plus agréable pour moi de demeurer dans ce château avec mes camarades. Nous aurons une cuisinière et nous ferons ménage en commun. Notre cuisinière aura pour gages 12 sous par jour à partager entre 17, car j'apprends à l'instant que la chambre que l'on destinoit à deux autres camarades est pour les domestiques.
Ce jeudi, à G heures du soir. — J'arrlv(^ du ])alais de l'Elec-
1. Claiulc-Henry Marriii de Monlclieiiu, bai'on do TlioJiii'c, colonel de dragons, inarcclial de camp eu I8I0.