INTRODUCTION XVII
d'infanterie ; puis, après, tout l'état-major de la Garde nationale parisienne à cheval, ainsi que quelques officiers municipaux ; puis six pièces de canon traînées par de beaux chevaux de carrosse... Après les canons, venoient ^00 gendarmes nationaux bien montés et le sabre à la main. Enfin, on voyoit un très nombreux piquet d'infanterie au milieu duquel se trouvoit le carrosse dans lequel étoit le malheureux Louis... Il étoit dans le fond de la voiture, vêtu du même habit que le jour de son interrogatoire, et avoit son chapeau sur la tète, auquel tenoit une cocarde nationale. Il avoit le visage pâle et abattu. Cependant il regardoit de temps en temps autour de lui, et toujours avec un air de dignité ». Le 17 janvier enfin vous apprenez que par 387 voix contre 334 l'infortuné est condamné à mort, et le lundi, :i2l janvier, dans la soirée, comme pour vous prouver que tout cela n'est pas un horrible rêve, vous croisez dans la rue un homme égaré, haletant, hurlant, gesticulant, la cravate sanglante, la figure empourprée qui, passant près de vous, vous crie que le sang qu'il a sur les joues est le sang de Louis XVI !
S^oici de plus obscures victimes : M. de la Balmondière que nous suivons pas à pas dans le Paris des mois de mai et juin 1793, presque jusqu'à la veille de son arrestation ; M™^ de Thomassin-]Mandat qu'avec la gendarmerie nous accompagnons de Saint-Dizier à Paris le long du dur calvaire qui la conduit à la guillotine. Elle nous fait confidents de ses lettres à son mari qu'elle croit libre encore et que par un raffinement de crnauté on « fait suivre » à quelques heures d'intervalle. Penchons-nous enfin sur l'épaule de M"'^ de la Guyomarais, et lisons l'émouvant adieu qu'elle adresse à ses filles.
Mais, me dira-t-on, tous les gens par les yeux de qui nous venons de « voir la Ptévolution » ont été des conspirateurs ou des gens se mêlant activement au mouvement, fréquentant les clubs ; quelques-uns ont été membres des Assemblées...
Vous voulez vivre chez vous ? Soit. Vous voulez vivre avec ceux qui se terrent, avec ceux, — il y en a toujours en temps de révolution, — qui prétendent qu'on ne risque sa vie que si on le veut bien. Croyez-vous qu'il n'y ait dans leurs lettres à ceux-là aucun écho du formidable ouragan qui bouleverse tant d'existences ?
Vous voulez vivre chez vous ? Mais, en vivant chez vous,pourrez-vous ne pas entendre les bruits de la rue, hurler les journaux, crier les listes de proscription, beugler les motions.
XVlIt LETTRES D « ARISTOCRATES ))
gueuler les injures les plus ignobles contre le Roi et la Reine, battre le tambour quatre ou cinq fois par jour; pourrez- vous ne pas recevoir au moment des grands événements l'ordre d'éclairer aussitôt vos fenêtres ; pourrez-vous fermer votre porte aux visites domiciliaires ? Quand vous sortirez, — car enfm il faut sortir, — pourrez-vous ne pas vous arrêter devant ces affiches incendiaires, éviter ces groupes où l'on prêche le régicide ? Pourrez-vous sans étonnement circuler alternativement dans des rues autrefois animées et pimpantes, aujourd'hui mornes et désertes et que l'herbe envahit, ou dans des rues bruyantes, hurlantes, que sillonnent de continuelles patrouilles ; pourrez-vous faire qu'on ne vous demande soixante-trois fois votre carte civique de votre maison delà rue du Grand-Chantier à la placeVendôme ?
Vous ne voulez vous mêler de rien ? Mais si vous avez moins de 60 ans, il faut bien aller monter votre garde vous-même, depuis le 17 juin 1792, date à laquelle l'Assemblée a décrété que l'on ne pourrait se faire remplacer ; et si vous prétendez vous soustraire à ce devoir, votre portier est là toujours prêt à vous dénoncer.
Vous évitez les foules ? Mais il faut bien vous occuper de vos affaires ; il vous faut bien stationner à la porte des changeurs pour négocier vos assignats ; si vous êtes négociant, il vous faut bien aller à la Bourse, pour vous tenir au courant des formidables à-coups du marché ; et là vous êtes vite pris dans une bagarre !
Vous mangez, n'est-ce pas ? Vous vous rendez chez votre épicier faire vos commandes ; 200 canailles ont organisé précisément devant chez lui une manifestation ; prétendant avoir le sucre à meilleur compte ils appellent cet épicier accapareur. Ne vous avisez pas au moins de leur prêcher le calme !
Vous ne manifestez point vos sentiments? Mais si vous êtes bon catholique et que vous désiriez entendre une bonne messe, il faudra bien vous glisser furtivement dans quelque chapelle où on en puisse entendre une célébrée par un bon prêtre. Cela peut vous conduire à l'échafaud.
Vous vous promenez peu ? N'êtes-vous pas exposé pourtant, — car vous restez Parisien, n'est-ce pas ? — n'êtes-vous pas exposé à traverser le Palais-Royal et à ouir les motions enragées des meneurs ? à longer les Tuileries et à voir Théroigne s'y promenant en costume d'amazone nationale, les pistolets à la ceinture, ou à rencontrer, qui en sort, une bande de bonnets rouges qui vous appelleront aristocrate ?