INTRODUCTION XIX
Vous ne vous accordez aucune distraction? Mais un jour ne vous laissez-vous pas tenter et n'allez-vous pas au théâtre ? La pièce vous plaisait ; elle a déplu aux Jacobins, et ils ont monté contre elle une cabale. Vous vous esquivez à grandpeine.
Vous vous êtes attardé un soir de décembre. Il fait froid. Vous entrez dans un café. Pourrez-vous empêcher ces consommateurs de discuter grossièrement devant vous sur le sort du Roi?
Bon gré mal gré, votre e.Kistence est changée. Vous êtes en temps de révolution !
Or, pour en venir où je veux, c'est précisément cette pénétration constante de la vie publique et de la vie privée, cette réaction perpétuelle des grands événements historiques sur d'obscures destinées qui rendent plus captivantes les lettres datées de ces jours tragiques. On s'étonnera peut-être qu'à celles que je donne j'aie lait peu de coupures, que j'en aie même publié parfois presque entièrement remplies de détails intimes. Je l'ai fait avec intention, fermement convaincu que là est, si je puis dire, la meilleure illustration de cette dramatique époque.
On vole dans tout Paris au mois de juillet 1789, en pleine rue, sur les promenades, au théâtre, dans les lieux de plaisir. Ecoutons à ce sujet les plaintes désolées de M. de Vergennes à qui on a « pincé » sa tabatière d'or à laquelle il tenait particulièrement. Fait divers banal, direz-vous! Ce fait divers, nous le situons cependant tout de suite en apprenant de M. de Vergennes que « les troubles actuels » lui « donnent peu de facilité pour retrouver son bien », Il essaie, il est vrai, un peu plus tard, de s'en consoler, en constatant que d'autrement graves événements se préparent, et qu'il devra « garder peu de regrets à sa boîte » s'il en est quitte pour cela.
« Ne passez pas les barrières sans passeport, écrit, au mois de novembre 1781), M. de Quélen. J'y ai été attrapé l'autre jour, voulant aller au bois de Boulogne. Une baïonnette, sortie d'un fumier trop puant pour le sonder, me fut présentée par l'alguazil qui m'obligea de rentrer. D'un tour de timon je me retrouve à la grille, quand un suppôt des Aides m'arrête encore et me demande ce que j'ai à déclarer : « Que je suis sans liberté. « Est-elle sur le tarif? Faut-il payer ? — Non, passez ! » Je rentre en ville sans pouvoir croire à la liberté de l'homme et à ses droits annoncés par la plus auguste assemblée de l'univers. Voilà comme il faut endurer ce qu'on ne peut empêcher », et
voilà aussi une vivante et piquante critique du décret sur les passeports.
Soyez de même prudents en entrant dans Paris, et au commencement de 1791, gardez-vous de « dire des sottises » aux commis des barrières. « Les commis ne sont plus des commis », ce sont des hommes libres, des citoyens; « c'est la Nation, le District. » Si vous aviez l'air d'en douter, vous vous exposeriez, comme M. de Mesmon, à voir le peuple s'ameuter contre vous, el à subir, en i^uiso de ])unilion, une « visite « de cinq heures.
Le mardi i2l juin 1791, ^I'"" Fougeret est venue de Gentilly passer la journée à Paris. En arrivant, elle apprend la fuite du Roi. Impossible de faire ses courses, ses emplettes, ses commissions. Bien mieux, elle doit revenir au plus tôt, à pied, à Gentilly, laissant son carrosse à Paris. Toute la famille est ainsi privée de la voiture et des domestiques jusqu'au samedi, n'osant se rendre à Paris pour savoir ce qui s'y passe et ce que deviennent lattelage et les hupiais, sans autres nouvelles que celles apportées par les blanchisseuses.
Vers le milieu de l'année 179:2, au fort des insurrections du âO juin et du 10 août, M'"^ Tourolle est enceinte. « Nous allons partir ces jours-ci pour Magnanville, écrit M. Tourolle à son beau-père ; les environs en sont très tranquilles, il n'est point sur le chemin des troupes arrivantes et fuyantes, et ma femme n'y entendra pas parler à tous momens de maux présens et de craintes futures ; elle ne sera pas à même de se trouver dans aucune rixe. 11 n'en faudroit qu'une pour lui faire bien du mal, et je serai fort tranquille de la voir hors d'un foyer où tous les jours le tambour seul fait un bruit enragé. »
Le 10 août au matin, M. Raclet se serait bien passé de sortir. Mais il a à recevoir une assez forte somme rue Saint-Honoré ;. il craint que la banque ne soit pillée ou incendiée, et il se détermine à « braver un peu le danger ».
Ces petits, tout petits faits, n'est-ce pas l'existence, et cela ne prête-t-il pas par contraste un relief plus saillant aux prodigieux événements qui se précipitent ?
Ce qui achève enfin de donner l'illusion de la vie lorsqu'on feuillette ces correspondances, c'est qu'elles ne sont pas, on le sent bien, des morceaux de littérature, des récits froidement écrits, à loisir et après coup, qu'elles ont dans leur composition je ne sais quoi de heurté, d'imprévu, de hàtif, vraie marque de l'émotion que leurs auteurs éprouvaient en les