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LETTRES DE LA COMTESSE D'AMBRUQEAC A LA COMTESSE DE BUSSY

(31 OCTOBRE — 27 DÂGBMBRB 1790)

Notice. — Misère du peuple. — Désorganisation de l'adminiitratiou et de la justice. — Désordres dans les provinces. — Laffaire d'Avignon. — Insolence des paysans en Auvergne. — Troubles dans la garnison de Valenciennes. — La Constitution civile du Clergé. — Une soirée au Théâtre-Français.

Louise-Jeanne d'Erlach, fille de Pierre, comte d'Erlach, brigadier des armées du Roi, avait épousé, en 1766, Gabriel-Louis Valon du Boucheron, comte d'Ârabrugeac, né le 2 janvier 1732, dans la paroisse de Biolet, en Auvergne, et qui fut successivement capitaine de Grenadiers, major au régiment de Lyonnais, et colonel du régiment du Maine. Je ne sais ce que devint au cours de la Révolution la comtesse d'Âmbrugeac, n'ayant retrouvé aucune mention d'elle dans la demande en radiation d'émigration faite par son mari en l'an IV.

Le sort de sa correspondante, Louise-Antoinette Fargeon, veuve (en 1793) de Louis-François-Marc-Antoine, comte de Bussy. est en revanche très certain. Habitant alternativement sa terre de Mont-Saint-Père, près Château-Thierry, et son hôtel de la rue du Grand-Chantier, à Paris, cette dame fut. dans cette dernière ville, le 19 brumaire an II, la victime d'une visite domiciliaire, au cours de laquelle on découvrit chez elle <f dix habits verts, en soie, de livrée », et des armoiries à peine dissimulées sur les panneaux de ses voitures. 11 y avait là une grave infraction à la loi du 16 octobre 1791 qui proscrivait tous <f les vestiges de la féodalité ». Sans aller jusqu'à l'arrestation, les autorités ordonnèrent à « la citoyenne Bussy » de se tenir à la disposition de la justice, elle 5 floréal an II elle était invitée à venir s'expliquer devant la juridiction correctionnelle. Mais l'huissier, porteur de l'assignation, ne put que constater que l'ex-comtesse n'habitait plus rue du Grand-Chantier, détenue qu'elle était à la prison du Plessis depuis le mois de frimaire an H. Entre temps, en effet, le comité révolu- Uonnaire de là section de l'Homme-Armé avait, sur dénonciation, perquisitionné à son tour chez elle et y avait découvert autre chose que des habits de laquais, toute une correspondance contre-révolutionnaire, dont les deux lettres suivantes donneront un échantillon. Dès lors, il n'était plus question d'infraction correctionnelle à la loi du 16 octobre. Le 9 floréal an H, « la femme Bussy » comparaissait devant le Tribunal révolutionnaire, <ïui la condamnait à mort. Je publierai plus loin quelques autres lettres qui lui valurent cette condamnation.

206 LA COMTESSE d'aMBRUGBAC

i . — De la comtesse d'Ambrugeac^ à la comtesse de Bussy^ à Mont-Saint' Père ^ près Château-^Thierry .

(Arch. nat.. W 26, doss. 1588.)

[ParisJ, ce 31 octobre 1790.

J'ai reçu votre billet, Madame la comtesse, et j'en ai profilé dès le lendemain ; j'aupois bien désiré que ce fût avec vous. Je n'aime point à vous savoir presque seule, dans cette saison, dans votre château. Je crois vous l'avoir déjà dit. Ton est parfaitement tranquille à Paris. Le peuple ne mord plus aux insurrections, quoique l'on ait bien dit que c'étoil le plus saint des devoirs. Les misères et Thiver lui font faire de grandes réflexions. Nos souverains ne savent comment se tirer de rimpôt. Quand même il scroit assis, comment le faire percevoir ? Ils s'abîment d'eux-mêmes. Point de tribunaux, point de pouvoir exécutif! Personne ne paie, et personne n'achète de leurs biens nationaux. Ils dévoient décider hier s'ils prendroient le comtat d'Avignon, ou non; ils dévoient lancer un décret qui le déclare à la France. Mais il se trouve que les habitans en plus grande partie ne le veulent pas *. Us traitent si bien TAlsace qu'il y arrive une colonne de 30.000 Autrichiens par Neuw'ied, qui pourroit bien nous l'escamoter sans grande peine ^ Ils trouvent très mauvais qu'à Rome, à Naples, l'on en veut chasser tous les François, comme étans gens à craindre parleur nouveau système de constitution, dangereux à la tranquillité des peuples et des souverains. Ils veulent demander raison de ce peu de respect pour un peuple régénéré, et un plaisant, à l'Assemblée, a dit qu'il falloit les demander à la barre. En attendant, en Suisse, ils sont après à juger trois François, qu'ils ont trouvés voulant soulever le peuple suisse. L'un est M. le comte de Périgny, parent à Lameth'*; les deux autres ont été arrêtés en Savoie et menés à Fribourg ; Berne a le premier.

1 . Dans la si^ance du 28 octobre I79u, l'Asseinblée avait entendu les doléances de la déaulalion d'Arignon (Arch. parl.^ t. XX, p. 86 el siiiv.). Mais le premier débat sur ranncxMm ueul lieu que les 10, 18 cl 20 uovenibre 1790. (Cf. A. Sorel. L Europe et la BéroUUum t. 11. p. 98 et suiv.)

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