‹ Lettres d'aristocratesChapitre 215 sur 541 · M. DARCIBR A M™^ LA COMTESSE DE LAURAGUAIS · texte numérisé non relu

M. DARCIBR A M™^ LA COMTESSE DE LAURAGUAIS

Arrivés à Arlay nous avons trouvé tout calme ; on a rendu le prisonnier ; Ton a rappelé les gardes. Je leur ai demandé si Ton vouloit renvoyer les clefs ; ils ont approuvé. Ils avoient décidé de vous envoyer un courrier, pour savoir de vous et par écrit si vous étiez partisanne du Tiers, malgré que je leur avois assuré qu'oui, que j*avois vu votre procuration entre les mains de M. de Montrichard. Je leur ai demandé s'ils étoient encore dans ce projet ; ils n'ont plus rien dit ; ils étoient honteux.

Cette scène d*horreur, Madame, ne me sortira jamais de ridée. Mais le croiriez-vous : malgré l'activité que j*avois l'air de mettre à leur perquisition, il y avoit des momens où je ne les contentois pas. Je les louois continuellement sur ce que Ton ne cassoit, ni n'insultoit ; les malheureux continuellement me menaçoient que j'étois du parti de la noblesse et que Ton me feroit bien expliquer.

Ce matin, j'ai fait rassembler les principaux pour savoir où en étoit leur façon de penser. Mais tout étoit calme. Ils étoient satisfaits de ce qu'ils n'avoient pas trouvé de seigneurs renfermés. Il paroft même que c'étoit là leur unique but. En même temps, je leur ai annoncé que c'étoit fort inutile de consigner dans les registres les démarches de la veille, que cela ne seroit pardonnable qu'autant que l'on reconnoîtroit que c'étoit l'effet d'un premier mouvement. Je me suis plains à eux de deux sujets qui m'avoient donné de l'inquiétude pendant la perquisition, que je ne les nommois point, mais qu'ils étoient connus, et que je priois leurs concitoyens de leur accorder le mépris qu'ils méritoient. Ensuite, je leur annonçai que par la suite ils me passeroient plutôt sur le corps que de laisser commettre aucun désordre. Nous étions prêts à nous quitter ; mais l'un d'eux a proposé de vous écrire, pour vous faire expliquer sur le procès de la mesure et cela sur-le-champ. Je leur ai dit qu'il y avoit un tribunal, que cela ne me regardoit pas. Je ferai l'impossible pour empêcher cette lettre. Je la regarde de la plus grande conséquence.

Madame, le peuple est le maître. Il est trop éclairé. Il connoît qu'il est le plus fort. Un événement arrivé à Lons-le-Saunier la veille contre M. de Geringey fait trembler. Vous ne tarderez pas à le savoir. L'on ne parle dans les campagnes que de brûler les châteaux: II s'apprête à refuser la dune et les droits seigneuriaux. Je sens trop les satisfactions que les habitans vous doivent. Mais, dans ce moment, on ne peut rien leur dire. On leur cite à tout instant nombre de châteaux dévastés, pillés et brûlés. Cela les anime de plus en plus.

M. DU BOIS-DES-GOURS A 11. DE LA MARTfiLIKRE 253

Madame, je vous ai tout dit. J'aurois cru manquer à mon devoir de vous cacher le moindre détail. Mais il est intéressant pour moi que l'on ne sache pas ici que je vous ai écrit ; ma maison en seroit responsable. Si vous avez la bonté de me répondre, pour me notifier quelques ordres, je vous prie de les adresser sous enveloppe àM. de Rochelle chez qui j'irai les Hre. . .

Je vous prie de ne point encore venir. La crise d'Arlay est probablement passée ; mais dans le voisinage elle commence, et les grands seigneurs sont l'objet de leur animosité. 11 n'y a que quinze jours que j'avois dit à M. Bourgeois que vous ne pouviez être mieux qu'au milieu de vos sujets, que vous y seriez plus tranquille qu'à Paris !...

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Dargier.

2. — De M. du Bois-des-Cours à M. de la Martelière^ à PHermitière^.

(Pabliée dans La Province du Maine, t. II. 1894. p. 165-167.)

A Saint-Gôme*, le iO août 1789.

Je t'écris, mon cher ami, à tout hasard à l'Hermitière, pour te prier, si ma lettre t'y rencontre, de m'envoyer celle de M. Legrand. Je serois fort aise de Tavoir, attendu que je me propose d'aller à Paris à la fin du mois et que, par la lettre de cet homme, je verrai à peu près la manière dont je dois me conduire avec lui. La fin de mon congé et mes affaires m'appellent également à Paris. Dans les derniers troubles qui ont agité la France, j'ai été. ainsi que beaucoup d'autres, englobé dans la proscription. Voici ce qui m'est arrivé.

Je partis d'ici la veille de l'Assemblée, pour me rendre au Mans, étant fort éloigné de soupçonner la fermentation qui régnoit dans les esprits et surtout la malheureuse catastrophe qui étoit arrivée la veille, à Savigné, à MM. de Montesson etde Vassé*.

1. L'Hermilière (commune et canton du Theii, Grue). 1 Stint-C6me-du-Vair (Sarthe).

3. MM. de MontaMonetdc Vassé, partis de Paris pour so rendre à l'Assemblée de la Boblesse, convoquée au Mans le 20 juillet 1789, avaient été arrêtés le 18 par la populace de Savigné-rKvêque furieuse du refus qu'ils avaient fait jusque-là do se réunir à l'Assemblée oalkuale. Leur voiture avait été précipitée dans la rivière et ils n'avaient pu fuir qu'à graad'peine.

:^4 M. VU BOfê-DIS-GOUBS

Je passas Bonnéiable s»fô événeEFkens. A Sa^^igné, on nous demanda si tnouB élbas du I%er8-£tait. La femme de clifiMni>re de ma Icnune répondit lég^remeot que noits n'en étions pas. Sur-le-champ^ nous fûmes entourés de pcupk*, «ei lorsapue ncMis desccndiimis à l'auèerge &h cloit arrivée «daiis -la Muit îa caiats- Irophe de M. «de Monicsson, nous eûmes plus do qttatre cents personnes ai^ur de nodis. Nous montâmes dansî'aufcerge, et, pendant te)ts «quarts dlaeaupe qoe nous y restâmes, uoas entendîmes conteie nous les |)ro;j)os les plus séditieux et, leatre auitrcs, <|(Uîi falloit ea faire arutaot à motre •voiture qm'à celle de «ocb messieurs, On monkwt dessus, on la îtrainoit, et e«lin nous ne dûmes son salut qu'à quelqu'un qui me nonamai'eft qui parla de moi avantageusement.

Nous partîmes enfin et nous arrivâmes au Mans que nous trouvâmes dans la plus grande fermentation. Le peuple s'étoil ameuté contre le lieutenant de maréchaussée qu'il vouloil tuer, et pour lors fai&oit sortir les prisonniers. Je trouvai tout le monde qui alloit se faire inscrire pour former une milice citoyenne. Je fus me faire inscrire à l'Hôtel de ville, avant d'entrer chez mon père. Le lendemai*i, je fus à l'Assemblée de la noblesse, où je donnai le projet des nouveaux pouvoirs à donner à nos députés, qui fut unanimement adopté. Je t'en envoie un exemplaire. Le peuple se contenta, ce jour-là, de menace contre nous, 'et nous fûmes a«sez tranquilles dans notre Assemblée.

Quelques jours après, mon tour Ti^it de monter la garde comme fusilier, et je la -montai. A la descente de ma -garde, e^i entrant à rHôtd de ville, je trouvai ces messieurs occupés de lavis qu'oTi leur a^'oit fait passer que 6.000 bandits ravageoient La Ferté. M. <\e Clermont, inspecteur*, me t>harçea de mettre les fusils dt5 la milice en état, de faire les approvisionnement de poudre et de balles, et de tirer parti des boîtes de la v*He, au nombre de treize. J'exéctitai ces différens ordres de î«on mieux el passai celte seconde nuit. Le lendemain, je représentai à rilôtel de ville que j'arois chez moi des canons el mortiers dont les bandits pourroient s'emparer «et <jui tounieroient contre nous. On convint de les envoyer chercher, lis arrivèrent dans une charretée de foin. Mes paysans, qui les avoient pris le jour de l'alerte, trouvèrent très mauvais de ce ({ue je les leur ôtois. Ils furent arrêtés à Bonnéflable et à Savi- ^né, et rendus avec beaucoup de peine. Le peuple au Mans les

1. Ciiarlcs-Georges, comte de Clerinoul-Galleraude, inspecteur des dragons.

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vit arriver avec beaucoup de peine, disant que c'étoit contre eux que Ton vouloit s'en servir, de sorte que cet acte de prudence me vadtrt Tindignaticm de mot) ^^antom et la imine du peuple du Mans.

Je m'occupai tout de suite à former une compagnie d'artillerie, à laquelle la ville donna sa sanction. Elle est composée pour la plupart de vieux soldats de marine.

Mes paysans ont voulu mettre le feu chez moi, et je ne l'ai évité qu'en leur faisant savoir quejav<îis formé une compagnie d'ajitillerie pour aller au secours des bourgs et des villes de la province qui seroient attaqués par les bandits ; et le peuple <lu Mans ne s'est apaisé qu'à force de soins et de précautions.

Lorsque j'ai vu le mauvais effet que faisoit dans le canton l'enlèvement de mes canons, et les avis multipliés qu'on vouloît mettre le feu chez moi, j'ai voulu y venir. Mais vu la fermentalion qui rég«oit au Mans pour le blé et les impôts et qui faisoit craiftdre à cliaque instant une révolte, les chefs n'ont pas voulu me laisser partir, et il m'a été impossible d'effectuer ce projet que d'hier. J'ai trouvé mes paysans revenus un peu, el je me propose de rester ici jusqu'à samedi, pour au moins leur Xftire voir que je ne crains pas les menaces. Sans cette circonstance qui nécessite que je reste ici, j'aurols eu le plaisir de l'aller voir. Je ne puis pas rester plus longtemps que samedi, M. de Clermont et M. de Valence, colonel de Chartres et commandant de la milice citoyenne *, m'ayant fait donner ma parole de Mie trouver dimanche au Mans. Je lus encore obligé de passer la troisième nuit dans le Conseil pour aviser aux moyens d'empêcher les assassins de MM. Cureau et de Montesson d apporter leur tète au marché*. Comme commandant d'artillerie, je suis de tous les conseils et comités, et je jouis dans la ville de l'honnêteté de ma conduite. Dans ce brouhaha, je ne sais comment je m'arrangerai avec Gaudecheau. Dieu seul en i'si instruit.

Adieu, noon cher La Martelière. je suis et je serai pour la vie, ton ami et camarade.

Du BOIS-DES-COURS.

t. Cyruft-Marie-AIcxaudrc de Tirobrune. corn le de Valeace (I757-I8i2), ooloae du réginieol de ChArlres-dragons.

:. MV. Cureau el de Moolesiou furent assassinés à Ballon le 23 juiliet 1789.

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