‹ Lettres d'aristocratesChapitre 216 sur 541 · De M. Poulletier de Périgny au marquis de Rome · texte numérisé non relu

De M. Poulletier de Périgny au marquis de Rome

(ArchÎYea nationftles, W 296, doM. 249, n* 43.)

Paris, 13 août 1789.

Monsieur, le feu s'approche furieusement du canton de

M. de Salaberry, et par l'Anjou et par le Maine. M. le comte de Laurencin * nous a lu hier les détails des horreurs arrivées à madame sa sœur dans deux châteaux et à madame la comtesse de Vallin* dans deux autres, tous quatre situés en Dauphiné : les archives brûlées, les châteaux pillés ; les toitures de ceux qui n'ont pas été brûlés ont été enlevées. On ne leur a pas même laissé de quoi serrer et fermer leur récolte. La sœur de M. de Laurencin finit sa lettre par dire qu'elle est au désespoir que la première balle qui est entrée dans sa chambre ne Tait pas tuée ; elle a été poursuivie dans les deux châteaux et ensuite dans la maison d'une amie, ayant à côté d'elle une fille à marier et belle comme le jour. Elles ont été, avec son mari, poursuivies 35 heures de suite.

Les moines de Cluny ont été plus adroits et plus heureux. Ils se sont si bien attachés par leurs bienfaits les habitans de celte petite ville et par la remise de leurs droits et redevances, que, sous la conduite d'un moine, ils ont détruit toute la troupe des brigands.

Les habitans de Cluny se sont cachés bien armés dans l'abbaye et dans le revêtage de leur maison, où ils avoient monté beaucoup de pierres ; ils avoient masqué deux canons que les moines avoient mis dans une remise en face de la rue d'entrée de !a ville. Les brigands par deux entrées ont cru surprendre l'abbaye et les habitans. Ceux-ci, à la dernière, les ont laissé tous entrer et, à un signal donné, ont fermé et barricadé par le dehors les portes de la ville ; alors, au même moment, ils ont démasqué les deux canons chargés à mitraille et tiré tous à la fois de leurs fenêtres ou lancé des pierres. Il ne leur a pas échappé un brigand. Ils ont tous été tués ou emmenés prisonniers aux prisons royales.

On les a trouvé chargés d'imprimés : « De par le Roy ». Cet écrit

1. Probablement, François- Aimé, comte de Laurencin. qui arait épousé Louise- Nicole* Henriette de Virieu.

f. Peut-être Claude- Ursule-Henriette de Vienne, femme de M. Laurent de Villin, comte de Saint-Didier-de-Vallin.

M"** WORLOCH A M. DES SAUZAIS 257

enjoignoit de brûler les abbayes et châteaux, parce que les seigneurs et les abbés étoient des accapareurs de blé, qui empoisonnoient les puits, et qu'ils avoient le projet de réduire à la dernière misère les peuples et sujets du Roy.

En Alsace, les habitâns détruisent les superbes forêts de Bitche et d'Haguenau, détruisent les beaux établissemens de verrerie de Baccarat, et les superbes foires qui appartiennent au Roy. On travaille actuellement la forêt de Saint-Germain, en abattant les plus beaux arbres. Tout est partout au pillage, et pendant ce temps on vient d'ôter les dîmes au seigneur, même sans dédommagement, tous les droits, toutes les dîmes ecclésiastiques, presque tous les droits seigneuriaux, toutes les justices quelconques, etc. On ne sait plus et on ne saura bientôt plus dans quel coin de France vivre, ni qui conservera des richesses.

Le Roy est dans l'accablement et répond aux plaintes qu'on lui fait qu'il n'y peut rien.

Agréez les sentimens...

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