Du même au même
{Ibid., n« «0.)
Paris, le 10 juillet 1791.
L'on vient de rendre un décret pour les émigrans ; il déclare que les François, actuellement hors du royaume, payeront une triple imposition, si dans trois mois ils n'y rentrent *. Beaucoup préféreront de payer cette amende plutôt que de revenir dans ce pays d'horreur et de carnage.
Demain, lundi, Ton promène les tristes restes de Voltaire, de la Bastille jusqu'à Sainte-Geneviève. Le cortège, suivant ce qu'on annonce, sera curieux à voir. 11 tiendra une lieue de terrain au moins. Cette pompe funèbre a été imaginée plutôt pour braver l'opinion du vertueux curé de Saint-Sulpice et du sage archevêque de Paris, M. de Beaumont^, qui n'ont pas voulu dans le temps qu'on le mît en terre sainte, que pour faire hommage à son mérite.
Du mardi, \t juillet. — Hier lundi, à 2 heures après-midi, le cortège de Voltaire est sorti de la Bastille, où son sarcophage avoit été déposé dès le dimanche soir. H en est sorti plus triomphant qu'en 1717, où il fut enfermé une année entière. Tous les esprits se sont mis à la torture pour rendre le cortège majestueux ; les artistes ont épuisé leur savoir pour donner chacun un plat de leur métier. L'on a cherché à imiter nos anciens Romains dans de pareilles fêtes. Il ne faut cependant pas comparer celle-ci à celle qu'ils firent à Alexandre, car le commencement du convoi avoit l'air plutôt d'une folie de carnaval que d'une fête majestueuse, où l'on porte en triomphe un homme célèbre. U y avoit des filles ou femmes poissardes habillées en soldat national, jupon blanc et le sabre à la main ; une autre ressembloit à Jeanne d'Arc, nommée par Voltaire la Pucellc d'Orléans ; enfin les filles du coin, vêtues en vestales romaines et couronnées de chêne. Le char de triomphe étoit plus imposant, et ce qui leprécédoit immédiatement et ce qui le suivoil; cela étoit vraiment beau et curieux à voir. Le convoi n'est arrivé à Sainte- Geneviève qu'à 9 heures 1/2 du soir, pris de dix heures. L'on ne peut pas dire que le ciel a béni cette pompe funèbre,
1- Ce décret fui rendu dans la séance du 9 juillet 1791 [Arch. parL, t. XXVllI, p. 86]. 1 Uimtophe de Beaumont, archevêque de Paris, de 1746 à 17S1.
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car elle a essuyé, à 2 heures et à 9 heures, deux averses terribles. Aussi les musiciens, qui chantoient et jouoient en chemin faisant, ne sont pas sortis de leur rang pour boire, comme ils en ont la louable habitude : la rosée du ciel a pourvu à ce besoin. Les gazettes vous donneront un plus grand détail sur cette charmante et triste cérémonie. Toute belle qu'on a pu la trouver, tous les gens sensés ont pensé que ce n'étoit point dans les tristes circonstances où nous nous trouvons qu'il falloit exécuter cette fête. L'on a pris les huit chevaux blancs de la Reine pour traîner le char de triomphe, l'on dit sans lui en demander la permission. 11 est vrai qu'elle les avoit offerts, il y a un mois. Mais elle n'étoit pas encore au cachot.