Du même à ses parents
{Ibid., n« 74.)
Sarreguemines, ce 1" août 1789.
Mon cher papa et ma chère maman,... nous voilà enfin arrivés, mais non sans un peu de fatigue, car nous avons fait 140 heues, et cela fort inutilement. Vous n'avez pas d'idée du désagrément que nous avons essuyé en route, non pas tant par les pluies presque continuelles que nous avons eues, que par
M. CONBN DE SAINT-LUC
la manière désafçréable dont on nous recevoit. Heureusement qu'il ne nous est arrivé aucun accident; mais, si nous avions fait encore dix lieues, nous étions peut-être tous taillés en pièces, car tous les villages s'étoient rassemblés pour nous tomber sur le corps. 11 y avoît à Paris deux batteries de canon toutes prêtes à nous recevoir et dont nous ne nous serions pas sauvés, arrivant, comme nous le faisions, régiment par régiment.
11 se commet partout ici des choses affreuses, et il n*y a plus aucun frein. Toutes les villes des environs se révoltent, et plusieurs des troupes se laissent corrompre. A Metz, on a mis à prix la tête du bon maréchal de Brogîie, et la garnison est corrompue. A Strasbourg, on a démoli de fond en comble l'Hôtel de ville et brûlé et déchiré toutes les archives ^ A Nancy, on s'est aussi révolté ; mais la garnison s'est bien montrée. On a pourtant chassé les commis des douanes. Quelques bourgeois ont tiré sur la troupe, mais les coups n'ont point porté. Deux ou trois soldats ont été obligés, pour empêcher la sédition, de tirer et ont tué quelques hommes ; mais le nombre n'est pas considérable. M. d'Haussonville, qui commande à Nancy*, a voulu nous garder ; mais il n'a pas osé tout à fait [le] prendre sur lui. On dit pourtant que nous allons être séparés, escadrons par escadrons, pour faire la police dans les villages... Tous les voyageurs sont insultés et plusieurs ont été tués, ayant pour crimes d'être gentilshommes. Plusieurs châteaux de particuliers ont été pillés et brûlés. La maison de campagne de révoque de Metz' a eu le même sort, à ce quon vient de nous dire. Grand Dieu, quel est l'esprit de fanatisme et de rébellion! Plût au ciel que les mêmes horreurs n'aient pas lieu dans ce moment-ci en Bretagne ! Tout le monde arbore la cocarde bleue, blanche et rose, et on ne peut voyager sans risquer beaucoup, si on ne Ta pas. Ne vous exposez pas, mon cher père, et voyagez le moins que vous pourrez. Surtout ne refusex rien de ce qu'on vous demandera. La France touche à sa décadence, et la misère va devenir affreuse, car, outre la guerre civile, on a encore à craindre la famine...
Adieu, mon cher papa et ma chère maman, je vous embrasse bien tendrement et désire de pouvoir vous embrasser dans
1 . Sur ces éréoemenU des 21-22 joillct, cf. E. Seinguerlet, Strtubourg et Ut Bétolutim Paris, 1881, in-8*, p. 15-26.
2. Joseph- Louis-Bernard de Cléron, comte d'HausfonviUe (1739-1806), lieulenani géBértl de* armées da Roi.
3. Louis-Joseph de MontmorencyLaval, évoque de MeU de 1760 à 1790.