De M. Fougeret à M. Lecoy,à Château-Renard
(Arch. nal.. W 363. dosa. 793, 2« partie, n* 105.)
Paris, le 21 septembre 1790.
Votre lettre du 17 courant me tire d'inquiétude sur le sort de ma lettre des 3 et 6 aussi courant. Je ne devine pas le motif du retard, ayant été mise de bonne heure à la poste. Vous ne me marquez pas si le cachet vous a paru sain et entier. D*après l'établissement inquisitorial des comités de recherches, on prétend le secret des postes habituellement violé. Pourquoi cet objet seroit-il plus respecté que la liberté à laquelle on attente journellement pour oui et pour non, sans formalité aucune et cent fois plus arbitrairement que du temps de la Bastille et des lettres de cachet?
11 y a bien de la division dans l'Assemblée nationale. L'aÉTaire des assignats y sera, dit-on, décidée d'ici à vendredi. L'acquittement lîctif, car je ne saurois lui donner un autre nom, de toutes les dettes exigibles et des charges et offices, en assignats et de toute autre façon que ce soit, dès qu'il n'est pas effectif, c'est-à-dire en argent, rompt nécessairement, surtout fait à la fois, toute espèce d'équilibre. Les effets que l'on fera pour payer ne sauroient manquer de perdre sur la place et dans tous les marchés. Et qui peut dire jusqu'à quel point l'opinion, la
défaveur et l'agiotage porteront la baisse de cette pluie d'effets? Ceux qui ont des remboursemens à faire se pourront tirer [d'affaire] en payant leurs créanciers avec les assignats qu^on leur donnera en payement. Les autres débiteurs s'acquitteront en assignats achetés sur la place et par conséquent à bas prix et y gagneront. Mais, en définitive, ceux qui ne devront rien et dans les mains desquels les assignats resteront pourront être ruinés. Quoique je sois dans le premier cas et que j'aie des fonds au public, comme je suis comptable et en fonction pour Tannée 1790, je pourrai n*étre remboursé qu'après mes comptes rendus, c'est-à-dire dans quatre ans et peut-être ne serai-je plus à même de profiter de l'avantage que cette opération peut donner aux débiteurs. Pour mon gendre \ qui ne doit à personne et qui, si les assignats ou autres effets de cette nature ont lieu, aura toute sa fortune en ce nouveau papier, il faudra bien qu'il achète du bien du Clergé où il pourra. Voilà pourquoi je vous ai recommandé de prendre des informations sur la valeur des biens en domaine appartenans à des Réguliers, car j'aurois moins de confiance dans la sûreté des achats de biens curiaux ou du Clergé séculier, et je n'en veux ni pour moi ni pour les miens, à moins que ce ne fût pour quelque misère et que je n'en eusse besoin, comme bâtiment, ou petits objets enclavés dans mes possessions. Parmi les domaines appartenans à Fontainejean =*, ou aux Bénédictins^, je ne vois l^uère, sur Château-Renard que les prés au bout de mon potager, qui font 15 à 16 arpens, qui soient à ma bienséance. Ces Réguliers et bien d'autres ont dans les paroisses voisines de Château-Renard, dans l'arrondissement de 2 à 3 lieues, des biens-fonds en domaine. A un prix raisonnable, mon gendre pourroit bien en prendre de fortes parties, surtout des corps de fermes, prés et bois en grandes masses...
Quels que soient les propos et les prétentions du peuple à <^liâteau-Renard, dès que l'injustice sera le fondement de leur demande, je n'y aurai aucun égard. Us feront ce qu'il voudront, mais je ne veux pas payer la ferrure de la porte Sainti^icolas. C'est la crainte qui a enhardi la multitude à faire
1. J©ân Fougeret eut trois filles ; Françoise-Marie, mariée à GaCtan- Pierre-Marie Dupont; ^''*»>«*Ï>-Angélique, femme de Louis-Urbain Maussion; CharlolleCathcrine qui épousa «■ Rilliei (M. Peut, Notice *ur Chdteau-Henard^ Orléans, 1864, iu-8% p. 46). Je ne sais ■«quel de ses trois gendres, il entend parler ici.
2. FoBlaioejean, arrondissement de Monlargis. canton de Cbàtillon-sur-Loing, c î^^*j"l-Maurico-sur-Aveyroo (Loiret). Il y avait à Ponlainejcan une abbaye de W
«aeui.
commune ordre de
bJ^' '^ ^ *^'^ autour de Château- Renard plusieurs abbayes de Bénédictins : Tabbaye de» *"urUs^j)rieuré de Saint-Sébastien (M. Petit, Notice 9ur ChàttaurJlenard, p. 96 et suiv...
M. POUGBRBT
toutes les sottises qn'elle a faites. Si on me pille, si on me brûle, autant de plaintes à la municipalité, et de sommations d'avoir à défendre mes propriétés, avec protestations de l'en rendre responsable. Je vous invite à ne point vous lasser de marcher sur ce pied, et un jour ou un autre, on en aura raison. A la fin le despotisme populaire sera aussi réfréné. Déjà l'on est forcé dans plus d'un endroit de désarmer le bas-peuple; on y procède à Angers. A Versailles, il paroîtque Ton va être obligé de guerroyer contre deux ou trois mille braconniers, qui se sont emparés du Parc et dont, vu le voisinage de Paris, l'Assemblée nationale elle-même semble inquiète.
On vient d'y recevoir la nouvelle qu'un vaisseau parti de Saint-Domingue, après s'être révolté et y avoir débarqué ses officiers, est arrivé à Brest et a mis l'insurrection sur toute la flotte et dans le port*. Messieurs les philosophes et gens d'esprit, qui ont imaginé cette belle révolution-ci, se sont mis et nous tous avec eux, qui n'avions pas de si beaux projets, dans une cruelle situation. Nous payerons bien chérie désir qu'ils ont eu de se procurer de la célébrité et de changer la face el la religion d'un grand royaume. Heureux, je le dis tous les jours, mon pauvre beau-père*, et plus heureux encore ceux qui l'ont précédé de deux ans. Il faut, puisque j'y suis, me résigner, mais ne pas être une poule mouillée et aux demandes injustes dire constamment un non bien ferme.
Je suis. Monsieur, bien sincèrement...
FOUQRBKT.