Du même au même
Paris, le 10 juiUet 1792.
... Ce que vous me mandez. Monsieur, de mon fermier de Champourcin^ ne m'étonne point. Cette famille a de l'orgueil et les nouveaux principes métaphysiques d'égalité absolue ont enivré les têtes à raison de leur vanité et de leur fierté, et leur ont présenté comme la plus grande jouissance le plaisir de renverser tout ce qui étoit devant eux dans la société. Voilà la cause de la haine qui s'est développée contre moi à Château- Renard. Mais quoiqu'il soit pénible d'être haï, la peine de haïr me paraîtroit encore plus fâcheuse ; et puis la conscience que je n'ai point mérité cette haine par aucun acte, ni aucun propos contre personne me console, indépendamment de ce que la
1. Le 8 juin, sur la proposition de Scrvan. TAssemblée avait volé un décret pour la création sous les murs de Paris d'un camp de 20.000 hommes, recrutés dans toute la France à raison de 5 hommes par canton. Louis XVI avait mis son veto à ce décret, aussi bien qu'à celui du 27 mai précédent sur la déportation des prêtres réfractaires. et ce refus du R05 avait été le prétexte de l'invasion des Tuileries le 20 juin. L'Assemblée, dans sa séance du 2 juillet, reprit hypocritement le projet du camp de 20.000 hommes. AfTectanlde considérer les Garde.H nationales qui devaient se réunir dans la capitale le 14 juillet 1792 comme des citoyens que l'amour de la Constitution et de la liberté déterminait seul à se rendre à Paris, elle décréta qu'il leur serait fait bon accueil et qu'on pourrait les employer le cas échéant au mainlicD de l'ordre (Mortimer-Temaui, t. H, p. 14 et suivantes.)
2. Champourdn à quelques kilomèlretau N.-O. de Château-Renard.
vue journalière des malheurs et des opprobres qu'éprouve la famille royale me rend presque insensible à mes maux personnels.
Je suis surpris de la diminution que vous m'annoncez du prix du grain dans les marchés de notre pays et particulièrement du froment. En Brie, dans ce moment, il est de 38 à 40 livres. L approche de la moisson et la beauté des récoltes doivent faire lâcher un peu; mais, d'un autre côté, les fédérés, gens d'appétit, que Ton fait affluer à Paris, le camp ou le rassemblement d'une foule de volontaires en seconde ligne près Soissons doivent obliger à des approvisionnemens qui doivent au moins soutenir les blés... Au reste, Tétat de la récolte prochaine dans notre pays et dans le Gâtinois, dont vous êtes à même de juger, peut vous décider pour la vente, en joignant à vos observations que l'argent remonte, et que, pour avoir 100 livres en écus, il faut 160 livres, 10 sols d'assignats, et que le louis d'or est à 40 livres, 8 sols, et que cela doit aussi influer sur le blé...
Le département de Paris a suspendu MM. Pétion ' et Manuel*. Les Jacobins font rage et veulent faire sauter le département et rétablir le maire et le procureur de la commune. Hier, l'Assemblée a été occupée de cette affaire, et est restée [réunie] bien avant dans la nuit. J'ignore encore le résultat; mais hier s'est passé à entendre M. Brissot contre le Département, les ministres, le pouvoir exécutif, tous à suspendre. Les têtes sont perdues. Les nouvelles de l'extérieur ont donné de la vivacité aux indolens, de la colère aux vifs, de la fureur aux colériques, de la rage aux furieux, et du désespoir à la grande majorité de tous les législateurs et administrateurs, d'autant que la France n'est administrée que par des jeunes gens beaucoup plus ardens qu'il ne le faudroit, ce qui est aisé à voir par les effets. Ces nouvelles de l'extérieur confirment l'arrivée des Prussiens sur nos frontières de la Lorraine et la Basse- Alsace, les contingens fournis par tous les Electeurs et princes souverains, les émigrés en corps d'armée, les Russes et Suédois à l'instant d'arriver, les Autrichiens bientôt tous arrivés aussi, et à leurs têtes les plus habiles généraux de l'Europe. Outre cela, l'Assemblée paroît craindre très fort l'accession de l'Angleterre, du Dane-
1. Jérôme Pétion de Villeneuve (1756-1794), avocat à Chartres, député du Tiers de celte ville anx Etats, président du Tribunal criminel de Paris le 15 juin 1791, élu maire de ^arîs le 16 novembre 1791. 11 avait été suspendu par le déparlement le 7 juillet, à la suite des événements du 20 juin.
2. Louis-Pierre Manuel (1751-1793). élu procureur de la (x)mmune le 2 décembre 1791. fittpendu lui aussi le 7 juillet.
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mark et de la Hollande à la ligue générale, et n*est guère moins inquiète de la contenance des Suisses qui ont armé puissamment ; dans le midi, les troupes sardes, des flottes napolitaines et espagnoles et toutes les troupes du Milanais sont à la porte de la Provence et du Dauphiné. Si tout cela du nord au midi entre à la fois, je ne vois, non plus que l'Assemblée, aucun moyen de résistance. C'est en vain qu'elle appelle les citoyens sur les frontières et qu'elle ordonne la levée de bataillons nationaux. Mais, d'abord, à l'instant des récoltes les levées d'hommes sont-elles aisées et les campagnes bien disposées à s'enrôler ? L'ardeur guerrière est-elle toujours bien vive dans notre pays ? Au reste, le temps de les lever, rassembler, habiller et armer est une affaire au moins de deux mois, etl'on croit, d'après les nouvelles du dehors, que nous n'avons pas deux mois. Que seront encore de pareilles troupes, d'aussi mauvaises milices sans officiers contre des troupes qui depuis six ans font la guerre? Notre maladie avance bien. Dieu veuille que la crise de l'opération ne tue pas le malade !...
Je vous préviens de m'adresser pendant deux semaines vos lettres à Vernouillet. Je pars après-demain pour y aller passer quinze jours avec ma famille. 11 arrivera, dit-on, tant et tant de monde ici pour la Fédération, qu'il faut bien laisser de la place aux arrivans.
Je suis. Monsieur...