INTRODUCTION VII
Or c'est là ce qui, à mon avis, fait le prix capital des documents que je publie. Avec leurs auteurs nous revivons vraiment la Révolution telle qu'ils l'ont vécue, par leurs yeux nous en revoyons les grandes scènes, par leurs oreilles nous en percevons la formidable rumeur.
Avec Tun. M. de Quélen, nous assistons aux assemblées électorales de la noblesse de Paris, et nous revenons sur nos préventions contre M. d'Éprémesnil, charmés que nous sommes « de sa logique, de sa patience et de sa science du droit public ». — Avec un autre, M. de Sillery, nous entendons les conversations, d'une licence inoufe, des cercles politiques dès avril 1789 ; nous défilons, le 5 mai, mêlés à la procession des députés en grand costume : les cardinaux en chape rouge, les archevêques et évèques en rochet, camail et bonnet carré, les simples ecclésiastiques en soutane, manteau long et bonnet carré; les représentants de la noblesse en habit noir, manteau pareil, un parement d'étoffe sur le man teau plus ou moins magnifique, une veste analogue, bas blancs, cravate de dentelles, chapeau à plumes blanches, comme celui des chevaliers des Ordres ; les députés du Tiers, habit, veste et culotte en drap de soie noire, les bas noirs, un manteau pareil à Thabit tombant par-dessus les épaules, ouvert par les côtés pour passer les bras, toque de velours, cravate de dentelles ou de mousseline. En cette société, nous écoutons le Roi lire son discours d'ouverture, « qui ne dure pas quatre minutes et demie » ; nous tendons vainement l'oreille pour saisir celui de M. de Barentin, « qui s'exprime d'une façon presque inintelligible »; nous regrettons que M. Necker parle si mal en public : son discours a par là beaucoup perdu.
Le 12 juillet, dans l'après-midi, en compagnie de M. Delamare de Crux, nous sommes chargés au Pont -Tournant par les dragons de Lambesc ; ou bien « le bruit de quelques coups de pistolet » nous chasse des Tuileries, où nous nous promenions avec M. de Vergennes et ses fils, que nous suivons pas à pas pendant qu'ils regagnent péniblement leur hôtel, rue \euve-Saint-Eu8tache, if mettant plus de trois heures à marcher d'une rue à l'autre ».
Nous les accompagnerions le lendemain 13 en leur fuite à Croissy, prudemment a enfermés dans deux fiacres sans laquais », si nous ne préférions rester à Paris avec le comte de Seneffc, sous peine de rencontrer avec lui « les têtes de Launey et de Flesselles portées sur de hautes piques, anciennes armes
Sarrasins pillées au garde-meuble de la Couronne », ou >urir de Versailles avec le marquis de Sillery pour mesurer indue de Témotion populaire.
î i6, guidé par M. Maillot, enveloppé dans son manteau de Lité du Tiers, nous nous rendons à la Bastille, et si nous ne vons entrer ce soir-là que dans la première cour, nous y urnons le lendemain et partout nous foulons aux pieds les iers épars des archives de la Bastille, ais l'arrivée du Roi est annoncée. Suivons M. Maillot, ns voir vers 1 heure à l'Hôtel de ville Louis XVI descendre on carrosse, « soutenu sous les bras par les officiers bouris », monter le grand escalier, pénétrer presque suffoqué la foule et lui opposant cependant c( un visage satisfait, où ouceur et la bonté se peignent ». Paris se calme, ourle accalmie. Qu'apprenons-nous de M. de Seneffe le Liillet? Que le beau-père de sa sœur, M. Foullon, vient d*ètre sacré par le peuple, que M. Bertier, gendre de M. Foullon, ibi le même sort. « J'ai vu nous dit M. de Seneffe, j'ai vu
scènes d'horreur; le souvenir seul m'en fait frémir... La B que ce souvenir rouvre est trop récente et les détails me tent... Je me suis retiré à Versailles... L'éloignement écarte )eu les souvenirs cruels qui se retracent sans cesse à mon gination. » Mais le spectacle de Versailles n'est guère connt. « On y voit autant de sujets de peine qu'ailleurs. » Tout morne aux alentours du château ; on y bafoue les gens de ? ; et voici que nous rencontrons Vicq d'Azyr qui nous rend que la Reine n'est pas sortie depuis trois semaines, lie a une mauvaise fièvre qui la prend tous les soirs. « Elle
réfléchir que la couronne est si cliancelante sur sa tète l ne faudroit qu'une mauvaise nuit pour qu'elle ne s'y trouplus ».
ette nuit va venir. Le 5 octobre. Ciel sombre, bas, pla- Lx d'automne. II est 4 heures du soir. Nous sommes sur )lace d'Armes de Versailles avec M. d'Albigiiac, lieutet des Gardes du corps, à la tête de sa brigade qui masque fille. De l'avenue de Paris, dans le brouillard, nous voyons oucher une colonne de cinq à six cents femmes, ruisselantes lu, « poussant des cris affreux et des hurlemens horrii ». Au milieu de ces cris nous distinguons la demande de
le Roi pour avoir du pain. Ce sont les femmes de Paris, Qt Maillard à leur tète, qui parties de la capitale à 1 1 heures vent seulement à Versailles.
Bur députation reçue par le Roi, les plus calmes retournent