‹ Lettres d'aristocratesChapitre 462 sur 541 · AU COMTE DE CHASTELLUX · texte numérisé non relu

AU COMTE DE CHASTELLUX

royaume où l'on puisse être plus à l'abri et plus à portée des secours ? On a beau leur démontrer que Texpérience journalière détruit leur prévention, puisque ces secours ont été et sont encore absolument nuls dans nombre d'occasions, ils n'en démordent pas et n'en vivent pas moins comme ils vivoient jadis dans le sein de la paix et sous le règne des lois. Paris, me disoit un de mes amis et de mes proches, est le séjour le le plus agité et le plus tranquille. 11 est certain que les spectacles, quoique plus nombreux que ci-devant, sont tous fréquentés ; les promenades publiques, brillantes et à la mode ; que les soupers et les assemblées n'en vont pas moins leur train. En un mot, on y vit avec une insouciance et une sécurité qui ne se conçoit pas au milieu de nos troubles intérieurs et dessuites inévitables de la guerre. Notre nation est devenue vraiment indéfinissable et extrême en tous points ; son caractère n'est plus du tout le même ; on ne reconnoît plus les François. Depuis l'événement mémorable du 20 juin, il s*est passé et il se passe encore tous les jours dans toutes les parties du royaume des scènes qui n'annoncent pas de sitôt du changement dans les mœurs et l'opinion. Vous aurez sûrement appris de quelle manière M. d'Eprémesnil a été traité aux Tuileries et au Palais-Royal, ainsi que les procédés des fédérés Marseilloîs vis-à-vis des Gardes nationales de Paris aux Champs-Elysées. Je ne vous en tracerai pas ici le détail ; les papiers publics vous en ont sans doute instruit. Vous y aurez vu qu'il n*y a guère de jour ou de semaine où il n'y ait quelque secousse et entreprise nouvelle. Cependant, la journée du 14 Juillet s'est passée plus tranquillement qu'on ne le pensoit et sans aucun événement tragique. Au reste, messieurs les agitateurs n'ont pas besoin de l'occasion des fêtes civiques pour exciter du trouble et de la fermentation tant à Paris que dans quelques provinces, qui ne sont pas plus tranquilles que la capitale. Tous les jours leur sont égaux. Leurs mouvemens s'annoncent même d'avance : on sait, on est prévenu que tel jour le Peuple, la Nation se lèvera et soutiendra sa dignité, son énergie. On n'entend parler que de motions incroyables, de pétitions étranges, de dénonciations et de changemens de ministres.

Je conçois très bien tous les désagrémens et les inconvéniens de votre position éloignée, et l'inquiétude qui doit vous tourmenter dans l'intervalle d'un courrier à l'autre... Quelle triste existence, grand Dieu ! Et voilà cependant comme nos années se passent ! Je dirois volontiers avec Rousseau, le Pindarique : Hélas ! c'étoit bien la peine de naître I En effet, dans le

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temps où l'on désireroit jouir du repos le plus assuré, de la tranquillité d'esprit la plus parfaite, il est bien amer de se voir dans le cas d'avoir toujours quelque chose à craindre. Un pareil genre de vie est bien capable d'affoiblir le goût que Ton pourroit avoir pour ce monde-ci, qui ne permet plus qu'on le regrette et qu'on se désespère de le quitter. Depuis plus de trois ans que l'on se livre aux idées flatteuses d'une trop crédule espérance, nos maux n'ont fait que s'accroître de jour en jour. Qui peut prévoir et calculer quelle en sera la fin ?... Tout ce qui est arrivé jusqu'ici est si extraordinaire, qu'il faut en avoir été témoin pour le croire. Pour moi, j'en perds la tête. Je ne doute pas qu'un jour la postérité ne regarde comme apocryphe la ' partie de Thistoire de France de la fin de ce siècle. Quant à l'indignation de nos armées, elle n'a rien produit et toutes les adresses des départemens ont été en pure perte. Les troubles subsistent toujours, ils augmentent même de plus en plus, surtout depuis l'arrivée de Messieurs les fédérés provinciaux qui rendent le séjour de Paris, je ne dis pas peu agréable, mais critique et périlleux.

... Je vous féliciterai avec grand plaisir, lorsque je vous saurai quitte des grandes et insupportables chaleurs du climat quelquefois si brûlant que vous habitez. Là vous n'avez à vous plaindre que de l'excès de la chaleur physique, et nous ici c'est de la trop grande fermentation morale. Depuis le 1" d'août nous nous apercevons enfin que nous sommes en été et nous jouissons depuis le commencement du mois du plus beau ciel possible. Il fait un temps admirable et une chaleur considérable, souvent tempérée par un vent doux et frais, qui fait plaisir. H étoit temps que la chaleur et le beau temps arrivassent...

1. — De M. Raclet à iW"' de Thomassin-Mandat^ à Saint-Dizier.

(Arch. Dal.. W 416. doss. 95Î, n'> Î5.)

Paris, le 4 août 1792.

Madame, M. Adrien * est toujours à Dieppe, à moins quil ne parte aujourd'hui, comme il se l'étoit proposé...

1. Adrien- Simon-Mftrie Qaliot de Mandat, comle de Grancey (1763-1811), lieutenant des ni^-

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