De M, de Bernard, à sa femme
[Publiée dans la Bevite de» Etude» Bistoriques, année 1904, p. 137-140.) Paris, le 42 décembre 1792. Mercredi malin.
Je me lève, ma très chère amie, bien fatigué de ma journ( d'hier que j'ai passée à la Convention. Je m'y étois rendu lun à 2 heures après-dîner, pour avoir une place, et je n'en su sorti que mardi, à 7 heures du soir, ce qui fait bien vingt-nc heures à la môme place. Dans la nuit du lundi au mardi, tout( les tribunes restèrent pleines jusqu'au plafond, et tu pens( qu'il fut impossible de fermer les yeux. Mais enfin j'ai vu i grand spectacle et j'ai passé d'une profonde tristesse à un se: timent d'admiration qui a absorbé toutes mes autres faculté
J'assistai d'abord à de longues discussions sur l'affaire c Roy, et on fixa la manière dont il seroit reçu et interrogé. Je r parlerai pas des différentes accusations qui lui furent faite parce que tu les trouveras imprimées ; je te dirai des détails qi m'ont frappé et que les journaux ne donneront peut-être pas . A monient où je t'écris ceci, j'entends crier le Journal du soir Je l'achète et le lis ; je m'assure qu'il est exact, sauf les apostilh que j'y ai mises ; je t'invite et te prie de me le garder. Surtoi ne le communique pas à ceux qui ne verroient pas avec plais la justification du malheureux Roy ; n'assiste pas à leurs cril ques ; d'ici cela me fait de la peine. D'ailleurs, il faut être tn réservé dans de pareilles communications. Je passe à ma na ration.
Le Roy est entré dans la barre à 2 heures et demie du soi mardi. U étoit vêtu dune espèce de surtout couleur de cha à grand collet ; il avoit une boucle simple, les cheveux de de rière attachés et frisés au bout, peu poudrés, et la barbe noi vellement faite. Il existoit depuis un quart d'heure dans l'A semblée et les tribunes un silence soutenu dont chaque momei de prolongation accroissoit l'effroi. Toute l'Assemblée étc couverte. Le Roy entra, se plaça debout à la barre, découver et tenant son chapeau devant lui à deux mains. U ne sali point, envisagea le Président ^ prit la tète haute et noblemei
l. Journal du soir, de politique et de littérature, rédigé par Elienne Feuillant, i. Le président était Barère.
placée. Il ne parut point ému. 11 sembloit avoir conservé toute sa majesté pour ce moment, et il se montroit plus grand que lorsqu'il étoit entouré de tout l'appareil du trône.
J'étois, lorsqu'il entra, saisi et presque pénétré de tristesse ; son courage me ranima. Le Président lui-même ne prononça les premiers mots qu'à voix très basse ; il fut obligé de les répéter. Il se fit alors quelques murmures dans l'Assemblée, pendant lesquels le Roy se tourna à droite et à gauche avec beaucoup de vivacité et de calme pour envisager tous les membres. Il regarda même plusieurs fois la voûte, à laquelle se trouvent suspendus les drapeaux des Suisses conquis par le peuple le Dix août, et d'autres pris sur les ennemis.
Le Président l'ayant invité à s'asseoir, il s'assit. Pendant la lecture de l'acte énonciatif, il tint les yeux continuellement fixés sur le lecteur' qui étoit en face de lui, et toujours il eut la tête fort haute. 11 ne laissa échapper aucun signe des sentimeos qui dévoient l'agiter. De temps en temps, il se passoit la main sous le menton ou sur le front, comme pour reculer ses cheveux.
Après la lecture, le Président lui fit les interrogats. 11 y répondit exactement comme le porte le journal que je t'envoie, eut toujours la voix forte, mâle et le ton noble. 11 s'énonça même avec assez de volubilité et de précipitation, mais tout le monde l'entendoit parfaitement. 11 s'est attendri et a baissé la voix lorsqu'il a dit : « Je n'avois pas de plus grand plaisir que de donner à ceux qui avoient besoin. » Mais bientôt il s'est remis et a continué de répondre sur un ton très soutenu.
On lui communiqua les pièces après la lecture et les interrogats. Le membre qui les lui remettoit étoit assis au devant de lui. En lui tournant le dos, il lui donnoit les pièces sans le regarder. Le Roy s'approchoit chaque fois pour les prendre, lesfeuilletoit, parcouroit, et puis répondoit à chacune. Pendant la communication de ces pièces, il se fit un long et grand mouvement dans la salle. On annonça dans les tribunes qu'on fondoit sur la garde. Le Roy ne parut point ému ; il tourna indifféremment la tête à droite et à gauche, et conserva toujours le plus grand sang-froid.
J'oubliois de te dire que le secrétaire, qui lui remettoit les pièces, en annonçoit l'objet et disoit toujours : « Projet remisa Louis Capet et apostille par le ci-devant Roy ». Ces mots te^
1. Ce Alt Barbaroux qui lut « l'aclc éooncialif » au nom de la commission des Viii;fl-c(-
A SA FEMME b77
ribles frappèrent plus de cent fois ses oreilles. Il demanda deux lois un conseil. Hélas ! si mon cœur avoit pu voler invisiblemenl près de lui, il lui auroit porté mes vœux ardens pour le défendre, et, si j'avois de grands talens, j'irois les lui offrir quoi qu'il en pût arriver.
En sortant de l'Assemblée, il ne salua point. Il se rendit dans la salle des conférences, où il dîna. 11 repartit ensuite pour le Temple. Il Ht cette marche dans une voiture de remise, où se placèrent aussi des officiers municipaux. Il passa toujours au milieu d'une haie de soldats depuis le Temple jusqu'au lieu de l'Assemblée. Il y avoit outre cela une forte garde à pied et à cheval autour de la voiture, six pièces de canon devant, et six derrière chargées à mitraille. Les plus grandes mesures avoient été prises : de très fortes patrouilles parcouroient les rues et, dans chaque section, il y avoit de nombreuses réserves d'hommes armés. Au coucher du soleil, toutes les fenêtres furent illuminées et elles l'ont été toute la nuit. Le plus grand nombre des boutiques fut fermé même pendant le jour et (si j'en crois quelques discours des marchands) plus par deuil que par précaution. 11 n'est rien arrivé et la ville a été parfaitement tranquille.
En sortant de l'Assemblée, j'entrai dans un café avec M. D... qui étoit aussi venu à l'Assemblée. Nous fîmes des questions sur la comparution du Roy à la barre. « A-t-il bien répondu ? S'est-il justifié ? » disions-nous. On nous répondoit qu'il avoit montré beaucoup de fermeté et qu'il avoit donné de bonnes raisons. Gela se disoit tout haut. J'étois trop fatigué et trop pressé de sommeil pour consulter plus longtemps l'opinion publique. C'est ce que je ferai ces jours-ci et je t'apprendrai mes résultats. Ce qui est positif dans ce moment, c'est qu'il ne sera point jugé samedi, comme l'Assemblée Tavoit décrété le 6 de ce mois. On lui laissera trois ou quatre jours pour conférer avec ses conseils, et on ne prononcera sur son sort que la semaine prochaine. Moment terrible pour l'âme sensible et pour le philosophe, qui verra peut-être le premier homme de l'univers sacrifié à des factions et un illustre innocent périr comme un infâme coupable.
Je te répète de ne communiquer cette lettre que très discrètement, en recommandant de ne pas me citer. Fais-en part à ma mère, qui lira avec attendrissement ces tristes détails. Dislui que je recevrai avec grand plaisir la réponse d'elle qu'elle t'a annoncée...
Me voilà au bout du papier et si je ne t'aimois bien, j'aurois
besoin de longs discours pour te le persuader. Mais le fait est vrai, je te l'assure et tu me crois.
Adieu, je l'embrasse.