A SA HÈRE
le bourreau répandoit ce sang par forme d'aspersion sur ceux qui environnoient Téchafaud. Je n'aurois pas cru ces horribles récits, si je ne les avois entendu faire à vingt personnes dignes de foi. Elles ajoutoient qu'au moment où la hache tomboit, on entendit un cri général de : «Vive la Nation! » Je m'interdis toute réflexion, mais mon cœur parle au vôtre.
J*oubliois de vous dire qu'il apprit son arrêt de mort avec la plus grande sérénité. Sa religion le soutint seule, et quelle leçon pour les athées ! MM. de Malesherf>es, Tronchet * et de Sèze entrèrent dans sa chambre, la douleur peinte dans tous leurs traits et cherchant à en retenir l'explosion. Le Roy, s'adressant à M. de Malesherbes, lui dit: « Eh! bien, condamné à mort ?» — « Oui », lui dit M. de Malesherbes. Louis alors se leva précipitamment, et fit, à grands pas, trois ou quatre tours dans sa chambre, la main sur le front et les yeux vers le ciel. Alors Malesherbes ne put plus retenir ses sanglots. Le Roy l'aborda et lui dit: « Mon ami, ne nous attendrissons pas plus longtemps, et parlons tranquillement. » 11 s'assit et se fit raconter tous les détails de son jugement, qu'il écouta avec le même sang-froid que s'il y eût été complètement étranger.
M. de Maleslierbes proposa de prévenir avec ménagement la Reine, sa fille et Madame Elisabeth, sœur du Roy. Louis XVI lui dit : « Les ménagemens ne sont pas nécessaires ; vous les trouverez tout aussi préparées que moi à apprendre ma mort ! » Il est d'autres circonstances encore que j'ai apprises et que je retiens avec le plus vif intérêt.
Je ne tarderai pas, ma chère maman, à vous les raconter moi-même. Je compte partir sur la fin de la semaine, et je serai certainement à Grenoble dans quinze jours à dater de celui-ci.
Agréez, ma chère maman, l'assurance de ma plus vive affection.
P.-S. — Je vous prie de communiquer le testament à M. P... J'en mets deux exemplaires, pour que vous ayez la bonté de m'en garder un et que vous le prêtiez à vos amis.