‹ Lettres d'aristocratesChapitre 63 sur 541 · LETTRE DE M. MAILLOT A M. DESBROUX · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. MAILLOT A M. DESBROUX

(ta jviLhZT 1789)

Notice. — La Teille et la journée du H juillet. — Au lendemain de la prise de ta Bastille. — Soupçons et surexcitation du peuple. — Aspect de la capitale. — Alarmes à Versailles. La Tbite du Roi à Paris.

C est l'obscur, mais honnête et vaillant député à la ConBtitaante Claude- Pierre Maillots qui, à la séance du 23 août 1789, insista pour qu'on inscrivit dans la déclaration des droits de Thomme et du citoyen que nul ne. pourrait être inquiété pour ses opinions môme religieuses. Né en 174i. il était lieutenant général du bailliage de Toul, lorsque le 21 mars 17^9 il fat élu député du Tiers aux Etats généraux. Pendant tout son mandat, il resta fidèle aux principes de libéralisme et de tolérance dont il avait aiosi fait preuve au début de la Révolution. Sa conduite à l'Assemblée, ses voles, l'étroite amitié qui l'unissait au député de la noblesse de Toul, M. de Chérières, avec lequel il faisait à Paris « charpbrc et lit communs » * lui valurent même les haineuses dénonciations dje François de Neufchàteau, député suppléant aux Etats, qui, désireux de l'évincer, l'accusa « de trahir son mandat, de coopérer à des mystères d'iniquité, d'avoir fait cause commune avec les oppresseurs et les persécuteurs de ses concitoyens, d'avoir usé pour cet effet de l'influence de sa commission de président des Communes pour se concerter et se liguer avec le président de la noblesse ; d'avoir été instruit des faits qui lioient le système de violence et d'oppression qu'on méditoit contre les citoyens pour empocher leuiB assemblées^ pour les isoler afiij de les rendre esclaves, et victimes ; d'avoir connu le concert qui régnoit dans les mesures prises par les ennemis de la patrie pour désarmer les provinces, tandis qu'on investissoit Paris et Versailles de troupes et de canons ».

Le député de Toul put heureusement réduire à néant ces venimeuses iOfÏDuations. Qua^e ans plus tard, il eût probablement payé de sa tête son indépendance. En somme, comme beaucoup d'esprits généreux du temps, C.-P. Maillot parait avoir été séduit par les idées nouvelles qui firent explosion en iT89, mais tout de suite il réprouva les excès auxquels ces idées conduisirent tant de ses contemporains. I^ suite de sa vie

(.Albert Denis, Notes sur la Révolution d Toul en 1789, dans lee Annales de VEsl, Ma«e 18»l,p. 532-575, passim.

1 Maillot parle à plusieurs reprises dans la lettre qui suit de ce M. de Chérières et parait hitt le dèûgner comme député de la noblesse de Toul aux Etats. Se fondant là-ciessu» probablement, M. A. Denis identifie ce personnage arec Joseph- Bal tazar, comte de Rcnnel,

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resta d'ailleurs parfaitement d'accord avec ses débuts dans la carrière politique. Revenu à Toul en 1791, il exerça dans cette ville pendant la Révolution diverses charges municipales, y faisant preuve de la plus grande modération, et devint finalement procureur impérial près le tribunal de cette ville, où il mourut en 1824. Les sentiments d'honneur, de probité et de loyalisme qui guidèrent toujours G.-P. Maillot se peignent très bien dans la lettre écrite par lui le 18 juillet à son ami M. Desbroux. procureur du Roi à Toul, où il lui raconte la prise de la Bastille et lui décrit Taspectde Paris au lendemain de cette célèbre journée.

j . De M. Maillot à M. Desbrotcx, à Toul.

l']- (Archives de la ville de Toul, série JJ, reg. n* 7 ; publiées dans les ArmaUê de VEilr

l cinquième année, 1891, p. 549-555).

Paris, ce 18 juillet 1789.

Monsieur et cher ami,

■ Les événemens dont je suis témoin dans ce moment seront

célèbres dans l'histoire et une terrible leçon pour les rois ! A peine puis-je croire ce queje vois : Paris rendue ville de guerre, gardée ou plutôt enchaînée par 25.000 hommes qui font la patrouille jour et nuit; une armée de 100.000 hommes bien aguerrie et de 15.000 de cavalerie dans ses murs; un peuple immense exerçant tous les pouvoirs, dénonçant, jugeant et exécutant les premières têtes ; les canons enlevés de Thôtel des Invalides ; l'Arsenal forcé ; la Bastille, la place la plus forte du royaume, prise en quarante cinq minutes par des gens qui avoient à peine des bas et des souliers ; le Roy obligé de se rendre dans une ville irritée et soulevée contre l'abus de son pouvoir, recevant des mains des factieux (au moins pouvoit-il les regarder comme tels) la cocarde, signal de la révolte ; le Roy conduit par les Gardes françoises qui ont secoué le joug sévère de la subordination pour se donner au peuple, reçu au bruit de 40 pièces de canon enlevées à sa puissance pour renforcer celle des mécontens, traversant depuis Passy jusqu'à l'Hôtel de ville une double haie de soldats qui ne sont ni à sa solde, ni à son service; et beaucoup d'autres faits qui m'échappent par leur rapidité et leur contradiction.

Ce bouleversement de Tordre politique, cette subversion du gouvernement ont été l'ouvrage de trois jours ou plutôt des

qui Tul certainement député de la noblesse de Toul. Mais je n'ai pu découvrir, je l'aroae, si le nom de Cbérières était le nom patronymique de la Tamille Hennel, ou arait été porté à un moment donné comme nom de seigneurie par un de ses membres.

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longues années d'erreur et des crimes du ministère, de la violaUon des droits et de Toppression du peuple. Le téméraire, imprudent et funeste conseil donné au Roy d'investir Paris de troupes a décidé la Révolution. Cette ville a senti sa force, Ta calculée avec celle qu'on lui opposoit et la nécessité de la défense a rompu tous les liens politiques pour rentrer dans le droit naturel. Quelques détails vous satisferont davantage.

J ai eu rhonneur de vous marquer que j'étois allé à Paris mercredi, jour de la députation envoyée à cette ville*. J'étois bien aise de connoître la disposition des esprits et la situation des choses dans cette capitale qui influoit si puissamment sur les délibérations et le sort de nos Etats. Nous arrivâmes M. de Chérières et moi, et deux autres députés, à 10 heures du soir ; nous nous rendîmes de suite au Palais-Royal qui est le foyer de l'effervescence et le centre des nouvelles. On nous dît que notre députation avoit reçu de grands honneurs, mais qu'aux invitations par elle faites de rentrer dans Tordre, on ne lui avoit répondu que par l'étalage des forces de la ville, par la production des registres qui justifioient de l'enrôlement de iOS.OOO hommes, dont la grande partie est armée, et par la nécessité de se tenir en garde contre un ministère auquel le peuple ne pouvoit avoir confiance, qu'on lui avoit témoigné que Paris désiroit que le Roy y vînt pour se montrer. On ne dissimuloit point le projet de retenir le Roy, s'il arrivoit ; la chaleur du discours que j'entendis me fit voir que rien n'étoit moins calme que Paris. J'en fus atterré et je vis bien que le peuple étoit encore trop jaloux de son nouveau pouvoir et des grandes choses qu'il avoit faites pour se soumettre de sitôt à l'autorité.

Au sortir de là, nous allâmes voir la Bastille, croyant que, sous notre manteau de député, tout nous seroit ouvert ; mais après avoir obtenu à grand'peine l'entrée de la première cour, il fallut encore batailler une autre garde pour entrer dans l'intérieur du château. Mais le passage nous fut interdit. L'empressement et la vivacité que deux chevaliers de Saint-Louis, qui s'étoient joints à nous, mettoient pour l'obtenir, l'heure fort avancée de la nuit nous rendirent suspects. On avoit arrêté le même soir un chevaher de Saint-Louis allumant une mèche pour communiquer le feu aux poudres, et leurs soupçons et leurs défiances s'étoient accrus. On nous fit l'honneur de nous déclarer très brusquement de nous retirer bien vite, et

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