‹ Lettres d'aristocratesChapitre 68 sur 541 · M. MAILLOT · texte numérisé non relu

M. MAILLOT

le sort de ce Roy, bon et honnête homme, mais trop foiWe pwir ne pas être trompé; nous redoutions des atteotats siu* sa liberté, des scènes de violence, s'il se faisoit accompagner de \a Reine ou de sa maison militaire i nous cachions notre iadignatioB de la trame affreuse qu'exerçoit la démocratie j^ésente. Noos vîmes assommer et massacrer un homme devant nos yeox par cette soldatesque ; jamais on n'a pu nous dire son délit. Nous vîmes arrêter deux négocians de Bordeaux, banqueroutiers et intrigans à Paris, et deux heures après je vis porter deux têtes qu'on me dit être les leurs.

Enfin, vendredi,, la ville présenta le spectacle intéressant d'un million de citoyens entassés sans tumulte, ne bougeant pas de leurs places, respectant leurs gardes; une arn*ée immense, utte jeunesse florissante, pleine d'énergie, distribuée par files ; des canons bordant les quais, les ponts, les places. Le Roy arriva à une heure, seul et sans escorte ; le peuple UÂ donna la sienne. Il n'entendit d'autres cris que ceux de : Vive la Nation \ Devant THôtel de ville il put voir un corps de 6.000 hommes, ayant en avant 8 pièces de canon, portant k» étendards, vieux drapeaux et autres instrumens militaires enlevés à la Bastille et exposés en triomphe. A la descaiLede sa voiture, les officiers bourgeois (peut-être des cordoniûefa ou autres, car dans cette milice, sage à distribuer le rang^ le marquis, Tofficier sert sous son tailleur) le reçurent et le soutinrent par le bras. Notre dépulation fit la haie pour monter à l'U^tel de ville. La salle est très petite, et le Roy eut peine à y pénétrer. Le prince de Beauvau * et un autre capitaine des Gardes faisoient les plus grands efforts pour empêcher le Roy d'être suffoqué. Il parvint à son trône. Les cris de : Vive le Roy ! les chapeaux en Tair, le battement des mains lui firent connoître combien il étoit encore aimé. Il paraissoit fort ému. Le procureur do Roy de l'Hôtel de ville le harangua, et il entendit cette plirase insolente : « Vos prédécesseurs ont tenu la couronne par leur naissance et nous La donnons à vos vertus » '. M. de Lally-ToUendal se présenta pour parler; M. BaiUy, notre ancien président, nommé par acclamation maire de la ville, fit les fonctions de chancelier^ parla an Roy sans sage-

1 Charles-Just, prince de Beauvau (1730-1793), marécfaaf de Pk^oee, entra au GoMeil du Roi, le 4 août 1789.

2. Ce n'est pas Ethis de Corny, mais Moreau de Saint-Méry, présidenl da TAssemblée de» électeurs, qui prononça la phrase incriminée par Maillot. « votre naissance. Sire, dit-il exactement, tous avoit destiné la couronne ; mais aujovrdliut Tons ne la derez qu'à vos vertus «. (Duresnrier, Procè*-verbal de* séance* et déUAératioru et l'A9sembli€ générmle des êlecteun de Paris, 1790, t. 11, p. 95).

A M. DKSBROCX 75

Douiller et permit, au nom du Roy, à M. de Lally de pérorer.

Il ne remplit pas l'attente de l'assemblée. Il dit cependant de belles choses qui furent vivement applaudies. M. Bailly et quelques autres officiers de l'Hôtel de ville sortirent pour aller chercher une cocarde qu'ils présentèrent au Roy qui l'accepta. Elle fut mise à son chapeau, et les Parisiens en furent transportés. Mon cœur en saigna, car il n'y avoit là nulle délicatesse à abuser des circonstances pour humilier un Roy si bon et si confiant. M. Bailly dit, au nom du Rtoy, que Sa Majesté n'avoit jamais cessé de désirer le bonheur de son peuple, qu'elle trouveroit le sien dans Tamour de ses sujets, mais qu'elle demandoit que tout rentrât dans l'ancien ordre. Le Roy ne dit pas un mot, mais cette expression de sa volonté a satisfait l'assemblée. Je croie que son cœur étoit trop serré par tout ce qu'on venoit de dire. II parut extrêmement ému : des larmes coulèrent de ses yeux. Il montra cependant un visage satisfait où la bonté et la douceur se peignoient. Il se mit sur le balcon pour se faire voir, et reçut l'hommage d'un peuple immense ; puis il repartit surle-champ.

Au sortir de l'assemblée, chacun nous demandoit : « Le Roy a-t-il signé la capitulation ? » Nous avions peine à faire comprendre que ce n'étoit pas là le mol, ni leur dessein de traiter en ennemi leur maître. Mais nous les rassurâmes en leur disant que le Roy avoit promis de faire tout ce qu'on pouvoit désirer pour le bonheur public et tout ce qu'on peut attendre d'un Roy bon et vertueux et aimant son peuple.

J'oubliois de dire que la Ville offrit au Roy une statue sous le nom de Restaurateur de la nation française.

Maillot.

iARQUIS Dft VERQENNE8 A M. DE BELLEJEANT

Page 1