Du même au même
Paris, 5 août 1789.
Rien de nouveau, mon cher ami. Des Etats généraux divisés et qui dans la crise actuelle s'appesantissent sur des dissertations métaphysiques des droits de l'homme et craignent de pourvoir aux excès causés par la témérité du peuple ! Avanthier le maire de Saint-Denis a eu le col coupé par la cruauté des femmes du lieu qui vouloient qu'il fixât le pain à 2 sols 6 deniers la livre, et après y avoir été contraint, ont dit qu'il n'en avoit pas le pouvoir et l'ont tué dans un clocher *. Six autres
1. Voici sur l'assasainat de Chalelle, et non Chàtcl, lieutenant de maire à Saint-Denis une curieuse pièce que je crois inédite. C'est un rapport de M . Gaspard de Schoncn, commandant de la ganie nationale de Saint-Denis, au procureur du Koi au Chàlelet, du 5 août 1789. Chatelle fut tué le 2 août.
« Moi, major du i* répment provincial d'état-major, chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis, colonel commandant la garde nationale de la ville de Saint-Denis ; étant revenu le 1 de ce mois, vers 11 heures du soir, de Thôtel de ville de Paris, je trouvai à rentrée de la rue de Pari^ environ 40 hommes attroupés, dont plusieurs en habils militaires, armés d'épécs, de sabres, de baîonneties. de b&lons et de quelques fusils. Je leur représentai qu'il étoit conlre le bon ordre et la police d'être si tard et surtout si nombreux dans les rues ; je les priai de se retirer chez eux. Us me répondirent : « Nous allons nous « retirer tranquillement ; nous vous reconduirons chez vous, et vous n'entendrez demain rien « conlre nous • ; et ils réitérèrent d'eux-mêmes : « Nous allons nous retirer ! • On n'avoil
Ks fait battre la générale et il étoit alors trop tard, ne sachant pas où trouver un tamur.
« A peine à table avec ma famille, oui m'avoit attendu pour souper, plusieurs citoyens, parmi lesquels, M. Martin, du Grand-Cerf^ entrent pour me dire que cet attroupement grossit sur la place Pannetière, et qu'il en veut au sieur Chatelle, lieutenant de maire. J'y cours. On se presse déjà d'eutrer au presbytère des Trois-Patrons, où le sieur Chalelle s'est réfugié. La rue éloit pleine d'hommes et de femmes ; beaucoup de curieux ; point de défenseurs. Je fends la presse. Arrivé à la porte, défendue par des nommes armés et en nni'> forme, ils me laissent entrer moitié gré, moitié force. M. Martin, ce généreux citoyen, me suit au milieu de ces furieux. Je me retourne sur la porte vers la multitude, ie leur fais signe des mains. Ils font silence. Je leur dis «^ue les officiers municipaux touchés de leur misère s'occupent du bien des citoyens, qu'arrivant moi-même à l'instant de Thfttel de ville de Paris, où je venois do plaider leur cause, je me portois au milieu d'eux autant pour Tamour d'eux-mêmes et pour leur propre sûreté, que pour leur demander le sieur Chalelle. leur conciloven; que s'ils le cro> oient coupable, je m engagerai à le faire mettre en priM>u ou à le conauire avec eux à l'hôtel de ville de Pari». Tous, d'une voix nnanime, répondirent : « Nous le mettons sous votre sauvegarde et nous le conduirons à Paris ! » Cependant ils montent au clocher de la paroisse, moi avec eux, pour rassurer la victime qui avoit décelé sa retraite en faisant heurter dans l'obscurité le battant contre la cloche. On descend ; je soutiens M. Chatelle par-dessous le bras ; vingt chandelles éclairent cette roarclie horrible. On s'arrête sur la place Pannetière ; des clameurs impatientes demandent la victime dans un cercle renforcé d'environ 200 hommes et presqu'autant de femmes. Je |iarle. je conjure, je fais valoir leur parole, ma sauvegarde, leur propre intérêt; je me jette à leurs pieds. Ceux qui m'entendent sont émus, plusieurs versent des larmes ; un caporal du régiment de Provence, esclave et chef de sa troupe, semble s'attendrir, se trouve mal, il chancelle, il s'incline, il s'appuie sur moi, ses larmes tombent sur mon visage : les plus éloigpés de ces furieux n'entendant rien s'obstinent. Le caporal me relève, et comme honteux d'un
A M. DE BBLLEJBANT 85
officiers municipaux du lieu menacés du même sort y ont échappé par les efforts d'une forte garde envoyée de Paris. La nuit suivante, mon fils, qui lapassoit poursa police à l'Hôtel de ville, a sauvé un homme de la corde, où on Tattachoit déjà, en l'envoyant en prison
Hier, le Roy écrivit une lettre charmante aux Etats généraux en leur annonçant pour marque de sa confiance le choix qu'il venoit de faire des nouveaux ministres dans leur sein et tous du bon parti', savoir: Tarchevéque de Bordeaux, garde des sceaux; celui de Vienne, à la feuille des bénéfices ; le prince de Beauveau, au Conseil, et M. de la Tour-du-Pin, à la Guerre*. Faites mon compliment et bien des hommages à M. de Gourvernetqui obtiendra bientôt le congé que Mme de Gouvernée m'a dit qu'ilsollicitoità cor et à cri. Ses épreuves ont été fortes, mais tout paroît calme à Dijon. Puisse mon modeste Vergennes échapper aux brigands et brûlures désastreuses de presque toutes les provinces !
Je vais vendredi 7 à Versailles pour voir Hennin *, mon
seutiment généreux, il me dit avee fureur : « Relirei-vou8« retirez-vous pour vous-mAme !■» Plosieurs personaos m'arrachent de là, on entraîne la victime vers la rue de Paris. Déjà derrière la multitude, je la suivois à grands pas avec M. Martin. Mais la place se rétrécissant en entonnoir, nous ne pûmes plus pénétrer à travers celte masse d'assassins. Alors. avee surprise, j'aperçois derrière moi ma cuisinière, qui m'avoit suivi dans celte émeute populaire, en recommandant sans cesse la vie de son maître en habit rouge a tous ceux qui l'entonroient. Je vis aussi le sieur Doligé que je no connoissois pas et qui m'avoit suivi pour me défendre.
« Chemin faisant, M. Martin propose un cabriolet et se détache pour le faire préparer et pour j faire monter H. Chatetle. Pendant qu'on attelle, j'entre un instant chez mol (c'étoit le chemin) pour dire à ma femme : « Je vais à Paris avec M. Chatelle ». J'attends avec M. Martin le cabriolet chez le sieur CoifQer, épicier vis-à-vis les Carmélites. Déjà 11 n'éloik plus temps. La victime avoit reçu la mort à la porte de Paris en face du corps de ffarde. il étoit alors minuit. Je rentrai chez moi, mais n'ayant point de repos, j'en sortis à 1 heure et demie environ pour observer les meurtriers et pour m'opposer autant qu'il serait en moi à de nouveaux malheurs. Ma cuisinière me suivit encore. Nous passâmes deux ou trais fois à càté d'eux dans les rues sans qu'ils prissent garde à nous ; ils avoient toujours des chandelles allnonéct et n'étolent alors guèra plus de vingt. Je ne rentrai chez moi que vers 3 heures du matin.
« J'ai cra ce récit nécessaire pour faire connoltre que depuis il heures jusqu'à minuit ooe j'ai vu passer et circuler autour de moi ces malheureux, dont beaucoup m'ont parlé, et depuis 1 heure et demie jusqu'à 3 que je les ai rencontrés deux à trois fois dans les rues, il no s'est présenté à mes regards que des ligures étrangères, des hommes en uniforme, et que je n'ai reconnu aucun visage de la ville de Saint-Denis. Ma cuisinière nommée Thérèse Bouteil, du village d'EzanvilIe, depuis huit ans à mon service sans aucun reproche et qui s'étoit attachée i mes ims, assure aussi par mon organe, ne sachant point écrire, qu'elle na reconnu personne de la ville de Saint-Denis et que toutes ces figuras lui ont paru étrangères. C'est an hommage que je rands pour elle et pour moi à la vérité et que ie signe en homme d'honneur de mon nom et de mes armes. — A Saint-Deniit en France, le 5 août 1789. Db Scuo- Mis. • (Arcbires natiçuales, D XXIXA, 69, dossier Saint-Denis).
1. Voir cette lettra dans les Archive* parlementaireê, t. VIII. p. 341.
2. Jean-Frédéric de la Tour-du-Pin de Gouvernet (1727-1794). député à l'Assemblée nationale, ministrode la Guerre daoAt 1789 à novembre 1790.
3. Pbilippe-Antoine-Gabriel-Victor de la Tour-du-Pin de Go«ivernet (voir plus haut, p. 80, note d), avait épousé en 1748 Jeanne-Madeleine Berlin, dame de Méréville, fille du trésorier général Pierre-fCicolas Berlin.
4. Pierre-Michel Hennin (1728-1807). premier commis des Affaires étrangères.
LE llAROtlIS DE lŒBGBNMES
5^ et les autres. Je chercherai surtout les archevêques abbé Thomas. Le mal est que je ne connois du tout îlui de Vienne.
isenval est toujours détenu avec égard et soin à Brie- Robert. Les officiers municipaux en sont garants sur e et 800 hommes le gardent. Hier 200 voitures de farine dans Paris par la porte Saint-Denis tinrent une d«mi-
n panne toute la débâcle de l'Opéra
us embrasse bien tendrement