A MONSIEUR RICHARD CONGRE VE
IlS
nicien à New- York, et d'ailleurs Anglais transplanté comme voire nouveau correspondant, me paraît essentiellement capable d'accomplir ou du moins d'ébaucher une telle impulsion, par son opuscule projeté sous le titre : Catholicisme, Protestantisme et Positivisme. Sa correspondance m'a bientôt rappelé le type des admi* râbles soldats de Gromwell, par l'intime combinaison caractéristique entre le zèle religieux et l'enthousiasme politique. Il compte visiter proie tai rement, d'abord l'Angleterre, puis la France, en Shakespeare prochain, si d'ici là notre langue lui devient assez familière pour qu'il puisse librement causer avec moi, qui ne puis, hélas! parler que l'idiome maternel, suivant la déplorable coutume de presque tous les Français. Vous aurez donc occasion de voir M. Metcalf, dont M. Edger ne tardera pointa vous entretenir, s'il ne l'a déjà fait. C'est par son entremise que votre histoire positiviste de la République d'Angleterre doit bientôt atteindre son meilleur auditoire , car le prolétariat britannique ne soupçonnera pasTun de ses frères, spontanément apte à lui faire dignement connaître la solution universelle, irrévocablement émanée du centre occidental. Alors votre belle carrière philosophique aura suffisamment réalisé sa principale destination sociale : instituer l'intime union décisive des deux prolétariats dont la convergence est le plus indispensable pour terminer la révolution moderne, essentiellement caractérisée par les deux explosions anglaise et française. Tout à vous.
Auguste Comte.
Il6 LETTRES d'auguste COMTE
DOUZIÈME LETTRE
A Monsieur R. Congreve, a Wandsworth.
Paris (lo, rue Monsieur-le-Prince)^ le Jeudi 33 Archimède 69.
Mon cher Monsieur Congreve,
Suivant votre juste recommandation, je m'empresse de vous informer que je viens de recevoir les deux demibillets, de cinq livres chacun, (80667 et i3i88) inclus dans votre courte lettre d'hier. Je vous enverrai le reçu de la souscription correspondante en répondant à la prochaine lettre que vous m'annoncez pour l'envoi des secondes moitiés.
Tout à vous.
Auguste Comte.
TREIZIÈME LETTRE
A Monsieur R. Congreve, a Wandsworth.
Paiûs (lo, rue Monsieur-le-Prince^ le Jeudi i" Césai* 69.
Mon cher Monsieur Congreve,
Voici le reçu correspondant au doul)le billet, déjà payé, dont les secondes moitiés me parvinrent hier dans votre exceJ lente lettre de lundi. Je présume que cette sous-
A MONSIEUR RICHARD CONGREVE lï^
criptîon émane de Tanonyme qui commença, l'an dernier, par un envoi moitié moindre. Si c'était un nouveau souscripteur, vous m'en auriez probablement informé.
Je suis de plus en plus satisfait de voir votre noble carrière désormais assurée de la plénitude d'essor propre à l'intime concours domestique. Votre office public et votre bonheur privé seront également secondés par les réactions continues d'une telle fusion, si précieuse en tout temps et si rare aujourd'hui. Votre digne compagne vous en deviendra plus chère et votre travail plus facile. La diversité des croyances n'empêche pas la femme qui remplit la principale condition de son sexe, c'est-à-dire la tendresse, d'être toujours regardée, par un vrai positiviste, comme la personnification spontanée de l'Humanité. Mais ce culte devient plus complet et plus efficace quand une sincère conformité de convictions seconde le développement habituel de la sympathie fondamentale.
L'affectueuse destination que vous avez heureusement annexée à votre propre régénération théorique, achève de me rassurer sur le succès de cette importante et difficile entreprise, qui peut seule vous mettre en pleine valeur. Puisque l'éducation encyclopédique doit normalement devenir commune aux deux sexes pour l'universalité des âmes humaines, je ne suis pas surpris qu'une femme d'élite ose aujourd'hui tenter de devancer, à cet égard, l'état final, et je ne doute point que ce noble exemple ne réussisse si l'effort est assez persévérant. Toutes les dignes mères devant maintenant aspirer à produire des fils vraiment capables de terminer la révolution occidentale, elles doivent spécialement sentir le besoin de remplir les conditions théoriques de la sainte mission exceptionnelle que le Grand-Ètre leur assigne envers la prochaine génération. D'ailleurs, la vraie dignité féminine doit toujours être directement indépendante de l'office maternel, dont beaucoup de femmes sont naturellement privées sans perdre leur principale destination sociale, plus relative à l'époux qu'au fils. Notre temps fournit môme
Il8 LETTRES D*AUGUSTE COMTE
aux femmes dignement exceptionnelles une mission plus intime et plus personnelle, quoique anomale, en leur réservant Tapostolat le plus décisif pour Tinstallation de la seule religion où le sexe aimant soit convenablement apprécié.
Si, comme je Tespère, votre précieuse année de chômage vous inspire quelque excursion à Paris, j'aurais beaucoup de satisfaction en causant avec vous de votre important volume sur la révolution anglaise. Plus je la compare à la nôtre, mieux j'en sens la supériorité radicale. Ni le temps, ni le lieu, ni, par suite, la doctrine dirigeante et la force employée, ne pouvaient réellement convenir à la solution occidentale. Mais, malgré son avortement apparent, ou du moins immédiat, l'explosion républicaine de r Angle terre a mieux posé que celle de la France Tensemble du problème moderne. L'une ayant été religieuse, tandis que l'autre fut irréligieuse, la première a seule senti que la révolution occidentale ne pouvait être vraiment terminée que par une nouvelle religion, dont le véritable caractère était alors inappréciable. Depuis que cette solution est irrévocablement trouvée, la révolution française, s'élevant du négatif au positif, tend à devenir aussi digne et plus efficace que l'ébauche anglaise. Toutefois, la précocité même de celle-ci lui permit de susciter des types qui resteront toujours incomparables.
Espérant vivre assez pour inaugurer le Panthéon parisien que j'ai déjà réclamé comme appartenant au positivisme, je compte finalement obtenir la profonde satisfaction d'accomplir, en vrai Grand-Prêtre de l'Humanité, devant un digne auditoire occidental, la solennelle apothéose de Cromwell, de Milton, et de leurs énergiques coopérateurs. Alors, à titre de Français, je ferai mieux apprécier la supériorité morale et politique de ces régénérateurs sur les nôtres, dont l'enthousiasme, et même les convictions, subirent les atteintes propres à leur scepticisme caractéristique, quand les circonstances eurent assez
A MONSIEUR niCHARD 'GONGREVK II9
changé pour altérer rimpulsion initiale. Tandis que les guerriers de Gromwell allèrent peupler TAmérique afin de ne pas fléchir sous la royauté, les soldats de Danton furent bientôt livrés à Tincomparable orgie militaire où réside la principale souillure de la crise française: le même contraste surgit, sous d'autres formes, entre les types civils.
Dans la prochaine refonte de votre éducation théorique, vous saurez spontanément subir la réaction signalée, par ma dernière circulaire, envers Fensemble de mon récent volume. Le prestige scientifique entrave aujourd'hui la plupart des esprits les mieux affranchis du joug théologique et même métaphysique. Cette émancipation finale est pourtant devenue autant indispensable que les deux précédentes à Tinstallation de la religion positive, dont les principaux adversaires, surtout en France, vont de plus en plus s'appuyer sur la science proprement dite. Sans une digne préparation théorique, qui peut seule surmonter cette dernière entrave, le nouveau sacerdoce ne pourrait assez instituer l'admirable sentence de Pope (Theproper study of Mankind is Man.), qui formera l'épigraphe spéciale de mon prochain tome, comme elle inaugura le livre de Cabanis. Mais, après avoir pleinement réalisé le vœu de Bacon sur la construction de la scala intellectui , nous ferons irrévocablement reconnaître qu'une échelle ne put jamais constituer un domicile, et que la raison humaine peut seulement s'établir au suprême terrain graduellement atteint par l'ascension objective. Une vraie positivité ne peut finalement résulter que d'une intime combinaison entre la réalité des spéculations et leur utilité, qui n'est pleinement jugeable que d'après une synthèse complète , nécessairement subjective. Quiconque a bien compris la loi des trois états doit toujours regarder sa principale application comme naturellement relative à la religion, qui, devenue enfin positive, dissipe la prépondérance provisoirement accordée à ses divers préambules scientifiques.
Relativement à votre question sur la Chine, je ne saurais aucunement partager vos inquiétudes envers le prétendu concours du gouvernement français à Timmorale politique des brouillons britanniques. Ses récentes ou prochaines gracieusetés à Tégard de la Russie doivent directement rassurer là dessus, et faire même penser que notre dictateur saura bénévolement détourner votre cabinet d'un infâme renouvellement de Tignoble guerre de Fopium en 1841. En cas d'aggravation, la Russie ne manquerait pas de solliciter, et probablement avec succès, contre la puissance britannique, une coalition occidentale moralement analogue à celle que suscita Tincident russe. Au pis aller, cette réaction se développerait plus que la précédente, en menaçant Flnde anglaise d'après une invasion concertée entre la Russie et la Chine par Tibet. Mais la seule perspective de telles éventualités va probablement prévenir leur réalisation, sans que la nouvelle autorité spirituelle ait spécialement besoin de soulever l'indignation occidentale contre une aristocratie perturbatrice.
Parmi les prochaines visites positivistes, vous pouvez maintenant attendre celle de M. de Constant, qui part, aujourd'hui même je crois, directement pour Londres. Je dois spécialement annoncer celle d'un éminent posîtitiviste écossais (M. Alexander EUis), qui doit, le 10 Mai, quitter Edinburgh. En répondant à sa récente lettre, admirablement écrite en français, j'ai directement invité ce précieux disciple à profiter de son prochain séjour à Londres pour un contact personnel avec vous. Vous aurez aussi celui de M. Metcalf, qui, probablement même, visitera l'Angleterre avant de venir à Paris. Quoique je ne le connaisse que par quelques lettres, ce noble prolétaire m*a bientôt fait involontairement penser aux soldats de Gromwell, d'après sa combinaison spontanée entre le zèle religieux et 1 enthousiasme politique, comme je vous l'ai peut-être dit déjà.
Tout à vous. Auguste Comte.