A MISS HARRIET MARTINEAU
avec intérêt le grand ouvrage que je vais prochainement terminer, et dont celui que vous avez condensé fournit la base nécessaire. En attendant le quatrième et dernier volume, qui paraîtra dans six ou septmois, j'ai remis hier les trois volumes déjà publiés de mon Système de politique positiçe à quelqu'un dont le voyage à Londres lui permettra bientôt de porter ce paquet chez votre éditeur, que je charge de vous le transmettre immédiatement. Vous y trouverez aussi mon Catéchisme positiviste, destiné surtout à propager chez votre sexe, par une sommaire exposition, la construction religieuse qui devait résulter de ma fondation philosophique, en remplaçant irrévocablement Dieu par l'Humanité, suivant la tendance croissante que votre sagacité dut sentir dans l'ensemble du traité que vous avez si fructueusement étudié.
Avant que vous ayez examiné la religion positive autant que la philosophie correspondante, votre excellent travail vous fait involontairement concourir à son avènement, en honorant spontanément le sexe que le positivisme vient enfin placer au premier rang de la société normale. Ma fondation d'un nouveau pouvoir spirituel consiste surtout à mettre irrévocablement au service du sentiment rintelligeiice, qui jusqu'ici fut essentiellement vouée à servir la force matérielle. De là résulte un intime rapprochement entre la classe contemplative et le sexe affectif, également opprimés aujourd'imi par une brutale activité. Mais cette combinaison décisive exige que chacun de ces deux éléments puisse assez participer au caractère de l'autre pour en subir dignement l'influence continue. L'ouvrage que je vous envoie vous montrera comment j'ai rempli cette condition nécessaire, puisque je n'aurais pu l'accomplir sans la régénération morale que je dois à l'ange auquel je l'ai justement dédié. D'une autre part, votre éminente élaboration constate irrévocablement que la prééminence affective de votre sexe ne l'empêche point de développer l'aptitude spéculative qu'exige son concours normal avec le sacerdoce rénovateur.
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Je ne dois pas terminer cette lettre sans vous témoig:ner combien me paraissent judicieuses, en général, les suppressions que votre projet vous a forcée d'opérer envers mon ouvrage. Celle qu'indique spécialement votre préface sur mon dernier chapitf e d'astronomie reste même au-dessous de ce que je souhaitais. En effet, dans un projet, récemment avorté, de réimpression du second volume de ma PhilosophiCy j'avais expressément recommandé de supprimer entièrement ce chapitre comme relatif à des questions qui doivent être irrévocablement écartées, en tant que oiseuses, même quand elles deviendraient assez accessibles. Mon traité spécial d'astronomie populaire élimina réellement en i844 ^^ domaine sidéral ou cosmogonique. Parmi vos autres suppressions, je ne regrette jusqu'ici que celle du court passage que ce second volume consacre à l'éminente Sophie Germain, dont la mémoire philosophique m'a semblé devoir être immortalisée dans mon Calendrier positinste.
Respect et sympathie (i).
DEUXIÈME LETTRE
Mademoiselle,
Votre charmante lettre de Lundi m'a fait hier éprouver une vive satisfaction, en témoignant le prix que vous attachez à la juste approbation que j'ai dû vous exprimer. Mon premier jugement s'est trouvé pleinement confirmé par toutes les impressions et réflexions qui l'ont suivi. Depuis beaucoup d'années, mon régime cérébral m'inter-
(i) 29 (lécM'mbre 1853.
A MISS HARRIET MARTINE AU l/^J
dît toute autre lecture que celle des grands poètes. Ainsi privé d'un examen complet et continu de votre travail, j'ai pu cependant l'apprécier assez en lisant çà et là plusieurs articles décisifs, dont votre précieuse table m'avait facilité le choix. Ceux de mes disciples, à Paris, en Hollande et en Irlande, qui viennent de lire entièrement cette heureuse condensation, sont unanimes pour m'en témoigner leur satisfaction profonde, ou plutôt leur juste admiration.
Je suis surtout frappé de l'incomparable sagacité, non moins due au cœur qu'à l'esprit, avec laquelle vous avez dignement senti la destination sociale d'une composition philosophique dont la plupart des juges masculins n'ont saisi que la tendance intellectuelle. Ayant, dès mon début, voué ma vie à fonder le nouveau pouvoir spirituel qui peut seul terminer la révolution occidentale, je construisis la philosophie positive pour fournir une base théorique à la régénération morale, dont ma seconde carrière s'occupe directement depuis la fin de la première. Néanmoins, presque tous mes appréciateurs, même bienveillants et judicieux, se sont arrêtés à l'examen du moyen, sans considérer le but, au point de croire que je divergeais quand je poursuivis celui-ci. Quoique vous ne connaissiez pas encore cette construction directe, le tact féminin vous a spontanément représenté l'ouvrage auquel vous consacriez une si précieuse sollicitude, comme le fondement intellectuel d'un édifice social.
Outre l'efficacité certaine et prochaine qui fait, aux yeux des vrais positivistes, de votre publication un événement décisif, j'y sens de plus en plus l'importance de votre concours personnel, par lequel commence la sainte alliance entre la femme et le sacerdoce pour dégager rOccident de l'anarchie mentale et morale. Votre exemple dissipera bientôt les préjugés pédantesques contre la coopération philosophique du sexe le mieux disposé, surtout aujourd'hui, pour le vrai point de vue encyclopédique. L'envoi que vous avez cordialement agréé vous
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est peut-être déjà parvenu, puisqu'il partit de Paris le lo. Il vous fera sentir combien ma principale construction se trouve, depuis neuf ans, iieureusement dominée par une impulsion féminine que la mort consolide et développe de plus en plus. En procurant une nouvelle vie à mon traité fondamental, vous êtes irrévocablement associée à cette salutaire influence, déjà devenue la meilleure garantie du positivisme...
Le courage qui vous distingue me rassure spontanément, ma chère collègue, contre les chagrins que pourrait vous susciter la malveillante appréciation que vous me signalez, et dont il est facile de s'afl*ranchir suffisamment. Nos adversaires ont partout cédé le terrain intellectuel, puisqu'ils ne recommandent plus leurs croyances au nom de la réalité, mais seulement en vue de l'utilité. D'après ce triomphe spontané, nous pouvons compléter la victoire, sans la moindre concession, en leur prouvant, par noire propre conduite, à l'appui de nos démonstrations, que notre doctrine est plus favorable qu'aucune autre à l'eflicacilé morale dont ils aflfectenl vainement la possession exclusive. Faisons-leur surtout sentir la supériorité propre au caractère relatif de nos convictions, en rendant toujours à leur croyance une justice que l'absolu leur interdit envers nous. Il faut désormais convertir le système d'hypocrisie qui pèse sur l'Angleterre, en un système de ménagement pour des opinions dont l'ancienne utilité n'est pas encore épuisée totalement chez les âmes ordinaires. Presque tous nos contemporains sont destinés à mourir dans l'état arriéré que le positivisme peut seul remplacer. Ainsi, la religion positive, en liguant aujourd'hui toutes les ânws d élite, comme furent ligués au dixhuitième siècle, les esprits forts, pour diriger la réorganisation occidentale, doit leur inspirer une juste indulgence envers des croyances qui sont moralement préférables, et même mentalement, au scepticisme complet , d'après lequel les instincts égoïstes et les vues dispersives restent sans discipline.
A MISS HAHRIET MARTINEAU l^g
En destinant surtout votre travail aux classes laborieuses, vous leur avez préparé sagement un meilleur régime que sur le continent, pour Tépoque prochaine où leur intelligence se dégagera spontanément des liens théologiques. C'est seulement ainsi que la population britannique peut être radicalement préservée des tendances purement révolutionnaires, qui ne furent fatalement imposées qu'au peuple chargé de l'initiative occidentale. Par là, vos nobles efforts vont seconder et même préparer l'heureuse disposition de l'élite de votre aristocratie à modifier assez sa politique pour rester à la tête de la transition finale, en évitant toute répétition superflue de nos déplorables crises.
Cette cordiale réponse ne doit pas s'achever sans l'explication qu'exige l'admirable résolution dont vous me faites part quant aux profits matériels de votre publication. Je suis touché de cette noble spontanéité, qui contraste si dignement avec l'indifférence égoïste des écrivains dont les succès sont surtout attribuables à leur reflet positiviste, tandis que votre adhésion me sert plus qu'à vous. Mais j'espère ensuite vous faire agréer les motifs consciencieux ([ui me prescrivent de refuser votre scrupuleuse proposition malgré la profonde gratitude que j'en ressentirai toujours.
D'après les préfaces des volumes que je viens de vous envoyer, vous connaîtrez bientôt ma situation exceptionnelle. Tous mes moyens matériels ayant été graduellement détruits, depuis sept ans, par l'implacable acharnement de nos coteries scientifiques, malgré les stériles sympathies que me témoignèrent toujours nos divers gouvernements, j'ai dû, me trouvant sans le moindre patrimoine, et voulant conserver mon entière indépendance, fonder finalement toute ma subsistance sur les libres subsides annuels de mes vrais adhérents et de mes dignes appréciateurs. Cette résolution, dont je me félicite de plus en plus malgré ses dangers, m'a graduellement placé dans la situation normale du sacerdoce régénéra-
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leur, tandis que mes infâmes persécuteurs croyaient ainsi me contraindre au silence dont ils auraient besoin pour soustraire les spécialités académiques à la discipline encyclopédique. Afin de compléter une telle attitude, qui doit servir de type au nouveau pouvoir spirituel, j'ai, depuis i[uatre ans, proclamé solennellement et toujours pratiqué ma renonciation systématique à tout profit matériel de mes ouvrages quelconques, dont la vente est seulement destinée à payer les frais d'impression, honorablement avancés par mon digne typographe. D'après ce principe, que je convertis en règle générale pour assurer la pureté du clergé positif, comme vous le verrez déjà dans mon Catéchisme y je ne puis aucunement accepter le tribut de votre généreuse équité. Mais, si vous croyez devoir participer, selon vos moyens^ au libre subside sur lequel repose irrévocablement toute mon existence matérielle, je vous en serai très reconnaissant, comme envers quelques autres dames qui déjà s'y sont associées, tout en me félicitant de vous voir ainsi recueillir dignement les deux tiers du profit pécuniaire de votre éminent travail. Je me réserve d'ailleurs la satisfaction de divulguer convenablement la noble proposition que je dois refuser, et dont l'appréciation publique fournira de nouveaux motifs de constater la supériorité morale des positivistes sincères (i).
TROISIÈMR LETTRE
Mademoiselle,
Je suis, depuis deux mois, absorbé par le quatrième et dernier volume de ma Politique positive, dont Timprestiion va, j'espcrc, commencer, afin qu'il paraisse en juillet si les réactions industrielles de la perturbation guerrière
(i^ 19 janvier ISo'i.
A MISS HARRIBT MARTINE AU l5l
ne retardent pas cette publication. Me voilà, jusqu'à ce que j'achève, à mon régime de travail, ne sortant que le mercredi, pour ma visite hebdomadaire à la tombe inspi* ratrice. Néanmoins, je consacre toujours le Jeudi tout entier, soit aux entrevues personnelles, soit à ma correspondance. C'est ce qui me permet de répondre immédiatement à votre excellente lettre du i*^ Avril, que j*ai reçue hier. Quoique je doive ainsi me trouver probablement forcé d'ajourner à Jeudi prochain des réponses déjà dues, je regretterais trop de tarder davantage à vous témoigner ma juste satisfaction.
Avant tout, j'éprouve le besoin de vous exprimer combien je suis touché de votre noble persistance dans l'admirable scrupule auquel ma dernière circulaire me permit de rendre un hommage public. Cette pièce, que je vous envoyai vers la mi-février, a dû vous faire pressentir ma disposition à satisfaire votre vœu sous le mode qu'indique la fin de votre lettre. Je puis, en effet, accepter votre off're consciencieuse, et je l'accepte avec une profonde reconnaissance, sans altérer aucunement ma résolution générale de ne tirer nul autre profit de mes livres que le payement des frais d'impression dignement avancés par mon honorable typographe, dont la confiance m'a seule permis dé publier mes nouveaux volumes aussitôt qu'ils ont été terminés. Pourvu que je n'applique jamais à mon service personnel la part que votre scrupuleuse équité croit devoir m'assigner dans la vente de votre incomparable traduction, je m'honorerai de la recevoir, en restant juge de la destination spéciale qui lui convient pour la cause générale du positivisme. Quand cette recette s'accomplira, j'emploierai probablement votre premier envoi dans l'accélération du paiement des frais typographiques de ma Politique positi^fe, qui sont loin d'ôtre encore confiés par la vente des volumes.
Vous avez très bien présumé ma résignation au genre d'accueil qui m'attend, en Angleterre comme ailleurs, chez la plupart des lettrés. Pour achever de vous rassurer
l5a LETTRES d'auguste COMTE
à cet égard, je dois vous informer que, depuis l'année i838, je ne lis aucun journal ou revue, même scientifique, en bornant mes seules lectures, sauf des exceptions extrêmement rares, aux grands poètes occidentaux anciens et modernes. Seize années d'une pratique scrupuleuse m'ont rendu de plus en plus chère cette hygiène cérébrale, que je conseille à toute âme sage et qui me rend spécialement insensible aux atteintes d'une presse incompétente. Gomme vous le remarquez judicieusement, je ne puis être ordinairementappréciéque parmi ceux quin'écriventpas, et dont chaque jour je vois diminuer la confiance aux étranges guides spirituels suscités par l'anarchie moderne. Je suis d'ailleurs très convaincu depuis longtemps que le positivisme doit, tout au plus, convertir jusqu'à la fin du dixneuvième siècle, un millième seulement des chefs de famille ; ce qui d'ailleurs me semble suffire pour diriger l'Occident vers la régénération finale, d'après l'ascendant qu'obtiendront ces élus dans un milieu sans convictions quelconques et pourtant pressé de se dégager d'une désastreuse fluctuation.
Mais sans me faire, j'espère, aucune grave illusion sur la rapidité de cette rénovation difficile, je compte davantage que vous jouir objectivement du succès principal ; si je vis autant que Hobbes, quoique j'aie maintenant cinquante-six ans, je verrai probablement l'Occident irrévocablement engagé dans la voie directe d'une réorganisation normale, ce qui suffira pour dissiper le trouble essentiel, sans attendre une réalisation décisive. Une génération s'est à peine écoulée depuis que je commençais en silence la reconstruction radicale des opinions hu^ maines, et déjà j'ai, de toutes parts, obtenu» malgré toutes sortes d'entraves, des adhésions fort supérieures à mes premières espérances.
Le grave incident qui vous préoccupe aujourd'hui fournit lui-même une confirmation spéciale de l'opportunité de notre doctrine et des pas que les Occidentaux ont faits spontanément vers son ascendant décisif. Je
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m'expliquerai directement à cet <?gapd dans ma prochaine préface, en motivant le blâme que je dois au tzar qui ne s'est pas montré digne de Thonneur que je lui lis récemment. Mais cette perturbation inattendue a rendu presque officielle la politique extérieure du positivisme, soit en manifestant la disposition spontanée de tous les Occidentaux en faveur d'une paix inaltérable, soit en développant leur activité collective contre un perturbateur arriéré. La suprématie de l'humanité se fait clairement sentir quand l'héritier de celui qui voulait détruire par le fer et la faim la population britannique dirige dignement la noble alliance de la France avec l'Angleterre pour maintenir activement la paix universelle. En voyant ainsi la croix latine soutenir le croissant contre la croix grecque, on reconnaît que le temps est venu de rallier les deux parties de l'ancien monde romain sous la seule foi qui puisse devenir universelle; sans soutenir davantage l'existence, depuis longtemps factice, du christianisme et de l'islamisme, irrévocablement épuisés et pareillement incapables de conduire les affaires humaines. On voit également prévaloir ici la transformation des armées en gendarmerie, pour maintenir, au dehors comme au dedans. Tordre matériel au milieu du désordre intellectuel et moral. Tous ces résultats sont acquis déjà, quelle que soit 1 issue du conflit actuel, qui, j'espère, ne s'aggravera pas assez pour détourner l'attention universelle des principaux besoins de notre siècle, et pourra même, s'il dure peu, concourir à les faire plus promptement sentir.
P. S. Quoique je regrette la lenteur exceptionnelle du transport de mon envoi du lo janvier, je me félicite qu'il vous soit enfin parvenu, malgré que vos occupations et préoccupations ne vous permettent pas d'accorder bientôt une attention suffisante à celte nouvelle lecture (ï).
(1)6 avril 1854.