DOUZE LETTRES A NO^SIEIR HEI\RY ED6ER
PREMIÈRE LETTRE
A Monsieur H. Edger, Long-Island (New- York)
Paris, le Jeudi 19 Aristote 66.
Monsieur,
Je suis maintenant absorbé par le quatrième et derniei^ volume de mon Système de Politique positive, dont riin* pression commencera, je Tespère, avec Avril, et qui sera publié vers le milieu de la présente année. Me voilà donc, pour toute cette session philosophique, à mon régime do travail, ne sortant que le Mercredi, ne consacrant que le Jeudi, soit aux entrevues, soit à mes correspondances. Cependant j'éprouve le besoin de ne pas retarder davantage ma réponse sommaire à votre précieuse lettre rhi 19 Homère, que j'ai reçue avant-hier.
Elle annonce une âme à la fois énergique, intelligente, et tendre, susceptible d'un vrai -dévouement, qui, jusqu'ici mal appliqué, peut recevoir une noble destination dans la grande rénovation réservée à notre siècle. Afin de mieux
l56 LETTRES d'auguste COMTE.
fixer mon opinion et mon action sur vous, je désire savoir votre âge. L'enthousiasme sincère que vous manifestez si dignement indiquerait une virilité voisine de la jeunesse. Mais, ayant eu moi-même le bonheur de conserver ce feu sacré, quoique j'aie récemment commencé ma cinquanteseptième année, je ne saurais compter sur cette conjecture envers vous. Veuillez donc dissiper mon incertitude à cet égard.
La pleine adhésion que vous m'exprimez m'offre beaucoup de prix. De tels résultats fournissent à ma maturité la meilleure récompense et le plus puissant encouragement pour la construction à laquelle ma première jeunesse voua l'ensemble de ma vie. 11 me reste à mériter de plus en plus ce religieux ascendant que m*accordent librement les natures les plus difliciles à discipliner aujourd'hui, parce que, destinées à gouverner le dix-neuvième siècle, les unes par le conseil, les autres par le commandement, elles n*y peuvent dignement parvenir que d'après une subordination volontaire au sacerdoce régénérateur. Votre cas me présente un nouvel exemple, qui me semble pleinement décisif, de Taptitude à cette noble soumission chez les âmes les plus égarées par les utopies anarchiques, pourvu que, au milieu de leurs rêves métaphysiques, elles aient toujours conservé la vénération ou le dévouement, avec un respect sincère et profond pour la liberté. Mais, outre cette satisfaction, que j'eus déjà le bonheur d'obtenir envers d'éminenls révolutionnaires, votre lettre m'offre un intérêt plus spécial, à la fois public et privé, dans Tangélique influence exercée sur vous par mon immortelle patronne.
Celte intime sympathie s'est fait d'autant mieux sentir jen moi que je lus hier votre excellente lettre à l'instant de parlir pour ma visite hebdomadaire à la tombe chérie qui, depuis huit ans, préside à mon principal perfectionnement. J'ai donc pu savourer ainsi, dans toute sa plénitude, cette réalisation naissante des. espérances que j'osai concevoir, dès i85i, en publiant ma sainte dédicace
A MONSIEUR HENRY EDGER l5'J
sur Textension d'une telle adoration parmi les cœurs, même masculins, qui sauraient apprécier Tinfluence de ce culte personnel sur ma mission sociale. Votre concours spontané m'assure déjà que, quand ma vie objective sera terminée, l'ange qui m'inspira la vraie religion continuera d'être sincèrement invoqué par de dignes serviteurs de THumanité. Loin de m'étonner que le premier aveu d'une telle association me vienne d'aussi loin, j'avais prévu, depuistrois ans, qu'il surgirait d'abord dans cette immense colonie où les rénovateurs occidentaux trouvent, depuis deux siècles, une liberté spontanée, quand leur énergique émancipation les conduit à dédaigner l'oppression d'un milieu déréglé. Sauf le noble centre positiviste qui s'est formé graduellement à Paris, le pays que vou«> habitez maintenant devient aujourd'hui la seule partie de l'Occident où l'on puisse ouvertement pratiquer le culte, public et privé, dans lequel notre nature cherche en elle-même les meilleures ressources de son perfectionnement moral, au lieu de l'attendre d'une intervention étrangère et chimérique.
Votre digne participation au subside sacerdotal me touche profondément, malgré sa présente exiguïté, parce que je suis convaincu qu'elle est vraiment proportionnée à vos moyens, avec lesquels je ne doute pas qu'elle croisse suivant le noble engagement que vous m'annoncez. Ces dix francs me sont déjà parvenus, je crois, le jour même où vous m'écriviez, par mon libraire (M. Carilian), qui s'était chargé de me les transmettre pour un de ses confrères dont il ne me dit pas le nom et d'après lequel devait être envoyé le reçu que je formulai, suivant la désignation indiquée, à M. Henri Edger. La similitude du nom et l'identité de la somme ainsi que Tépoquc de son versement, me faisant présumer qu'elle vient de vous, je joins ici pourtant, pour plus de cerlitude, un nouveau reçu, (jue vous déchirerez si vous avez déjà l'autre.
Salut et Fraternité. Auguste Comte.
lo, rue Monsicur-lc-Priuc<i.
l58 LETTRES D*AUGU8TB COMTE
DEUXIÈME LETTRE
A Monsieur H. Edger, Long-Island (New -York).
Paris, le Vendredi ao Dante 66.
Monsieur et cher Disciple,
Je me félicite que rachèvement du volume qui m*absorba pendant six mois me permette de répondre immédiatement à votre excellente lettre du 6 Dante, que j'ai reçue hier. Mon tome final est entièrement terminé depuis quatre jours, et sera publié dans trois semaines, sous le titre spécial de Tableau synthétique de Vaçenir humain.
Le milieu mental que vous me décrivez si bien constitue le plein développement de Tanarchie occidentale. Mais je vois avec satisfaction que vous n'en êtes point effrayé. Vous me semblez avoir sainement apprécié les germes de réorganisation qu'il comporte, et dont la culture vous est réservée. Je préfère, comme vous, cet individualisme complet et systématique au vague socialisme qui, sans être plus raisonnable, devient plus oppressif. Tant que cette rupture avec le présent, et surtout avec le passé, reste essentiellement intellectuelle, je la crois très susceptible d'être surmontée par la doctrine organique sous Tinlluence des affections domestiques et de l'activité pratique. C'est pourquoi je partage vos espérances sur la possibilité de trouver, dans le milieu le plus déréglé, le prochain noyau d'une véritable Église positive. Il ne faut regarder comme incurables que les hommes sans cœur et sans caractère.
A MONSIEUR HE^^RY ËDOÈR lÔQ
Quelque troublé que soit l'esprit des autres, il faut entreprendre avec confiance une guérison qiii constitue la destination actuelle du positivisme. Toutes les âmes qui donnèrent, même par leurs extravagances, des preuves réelles de dévouement et d'énergie, sont pleinement accessibles à la religion de l'Humanité. Quand elles seront régénérées, leur valeur morale se développera davantage, en se vouant dignement au gouvernement, spirituel ou temporel, d'un monde qu'elles ont d'abord troublé.
Dans cette transformation, où le sentiment constitue votre meilleur appui, vous devez surtout compter sur l'influence féminine. Je suis profondément touché de la part que vous attribuez au positivisme pour le rétablissement de votre propre harmonie conjugale. Un tel résultat me procure l'une des principales récompenses que comporte la génération à laquelle j'ai voué ma vie. Il doit aussi me fournir un puissant encouragement, en prouvant l'efficacité de la synthèse que j'ai fondée envers les maux les plus intimes de la société moderne. Mais cet exemple peut également vous indiquer combien il vous importe d'obtenir la digne coopération des femmes à la noble mission que vous voulez accomplir. La plupart des ménages qui vous entourent sont probablement troublés, autant que le fût le vôtre, par les aberrations de l'esprit masculin. Vous pouve:^ utilement invoquer contre elles le sentiment féminin qui les modifie en silence, et que vous aurez bientôt rendu sympathique avec vos eflTorts systématiques.
En travaillant à la régénération des autres, vous développerez et consoliderez la vôtre ; de la même manière qu'enseigner constitue le meilleur moyen d'apprendre quand on est assez fort et suffisamment avancé. Vous me paraissez doué des principales qualités, synthétiques et sympalhiques, qu exige une telle mission. D'après voire âge vous pouvez aspirer à devenir un digne prêtre de l'Humanité, si vous appliquez votre énergie à vous procurer, par des études solitaires, l'initiation encyclopé-
l6o LETTRES d'aUGU8TE COMTE
dique, et surtout mathématique, indispensable au sacerdoce. Mais tout cela doit s'accomplir sans nuire à votre profession spéciale ; chaque positiviste devant montrer, par sa conduite, que sa foi, loin de le détourner de son office civique, le dispose à le mieux remplir. J'ai lieu de présumer aussi, d'après la lin de votre lettre, que vous sentez l'importance de la culture esthétique, naturellement liée à l'appréciation féminine.
Votre indication sur le culte catholique achève de me prouver que vous êtes pleinement dégagé des préjugés irréligieux ou métaphysiques. Mais je ne pense pas que votre milieu comporte une telle tentative, faute des croyances correspondantes. Ce n'est point par la messe que le culte catholique peut préparer à l'adoration positive. La transition se fait mieux d'après la Vierge, qui fournit aux âmes espagnoles, ainsi qu'aux italiennes, une idéalisation spontanée de l'Humanité, d'après l'apothéose de la Femme. Il serait, je crois, possible d'instituer, surtout en italien, avec une musique appropriée, un véritable office positiviste de la Vierge, qui serait fort utile pour préparer le culte final. Toutefois, une telle transformation convient mieux à l'Aniérique du Sud qu'à celle du Nord. Je crois donc que ce projet fait beaucoup d'honneur à votre àme, mais qu'il avorterait dans votre présent milieu.
Depuis un an, M. Lonchampt a fait paraître une seconde édition de son précieux Essai sur la prière (Août i853). Votre libraire n'a qu'à s'adresser au mien (Carilian et Dalmont, libraires des ponts et chaussées, 49» q^^' des Augustins), pour vous procurer cet opuscule, qui se vend à Paris un demi-franc. Je suis heureux de voir que vous en sentiez la valeur, et je crois qu'il pourrait en effet vous fournir des ressources domestiques, outre l'assistance qu'il comporte envers votre digne propagande.
Tout à vous.
Auguste Comte.
10, rue Monsieur-le-Prince.
A MONSIEUR HENRY EDGER l6l
P. S, J'ai récemment invité M, Ewerbeck à fraterniser avec vous. C'est un docteur allemand, à peu près de votre âge, qui se trouve maintenant en Highland, comté de Madison, état d'IUinois. Quoiqu'il ne soit pas positiviste, il connaît assez notre doctrine pour que votre action sur lui puisse utilement modifier le vague germanique dans lequel il reste plongé.
TROISIÈME LETTRE
A Monsieur H. ëdger, a Long-Island (New- York).
Paris, le Vendredi 20 Frédéric 66.
Le tome quatrième et dernier de mon Système de Politique positive ayant ici paru le i^»* Septembre, je suis étonné que vous ne l'ayez pas encore reçu, deux mois après, quand vous m'avez écrit la bonne lettre que j'ai reçue avant-hier. Ce volume est le plus décisif de tous, soit pour fixer votre foi, soit afin de diriger votre propagande. Mais vous l'avez probablement à l'instant où je vous réponds.
Votre consciencieuse lettre m'oflre un ensemble très satisfaisant, et me touche beaucoup par la confiance que vous m'y témoignez, même envers des projets que je ne puis approuver. J'y dois répondre en vous exprimant, avec une digne franchise, les principales impressions qu'elles m'a produites.
Je ne puis adopter votre projet d'une sorte de monastère positiviste. Il me semble directement contraire à l'essor des afi'ections domestiques, que notre religion érige
l6a LETTRES d'auguste COMTE
W^ en fondement nécessaire de Texistence sociale. Si, parmi
^ les hommes exceptionnels qui vous entourent, quelques*
P' uns, fatigués de leur isolement, sentent un vague besoin
I de se rapprocher, il vaut mieux que ce poids les pousse
& à la vie de famille, au lieu de leur donner une satisfac^
Ë tion illusoire en instituant un régime dont les avantages
|]; réels seraient seulement matériels. Quant à l'utilité d'y
^\ construire un lieu de refuge pour les positivistes persé-
'0:^ culés, cette prévision serait peu conforme à l'esprit de
t^:, notre religion. Outre que rien n'indique encore des tra-
ft* easseries capables de pousser à l^exil, nous devons surtout
''^''''' regarder comme une obligation de ne pas quitter le poste
■: où l'Humanité nous a placés d'après Tensemble de ses
l- antécédents, et d'où chacun de nous peut seul tirer toute
i'efïîcacité qui nous est permise. Le positivisme n'est point
^; destiné surtout aux natures et situations exceptionnelles
ou factices. Tout en s'appliquant à tous les cas, il doit
principalement se développer dans les centres actuels et
normaux de la population humaine, sièges nécessaires de
ses opérations.
En général, vous devez éviter d'attacher trop d'importance à l'entourage anormal qui vous occupe maintenant. J'estime que dans les meilleurs milieux, le positivisme ne doit aspirer qu'à convertir un milliènie de la génération actuelle, qui, radicalement sacrifiée, restera, pour l'immense majorité, vouée à des oscillations empiriques entre l'anarchie et la rétrogradation. Toutefois, cette faible proportion d'âmes régénérées suffira pleinement à la solution occidentale, puisque ce petit nombre gouvernera le grand. Mais les vraies conversions doivent être spécialement rares dans le milieu plus déréglé qui vous entoure maintenant. Les succès que vous y pourrez obtenir ont pourtant beaucoup de prix, en constatant l'efficacité de la religion positive, même envers les cas les plus défavorables. Néanmoins, ils doivent surtout vous servir à recommander notre foi parmi les conservateurs, qui, partout, et principalement aux État-Unis, constituent
A MONSIEUR HEimY EDGER l63
naturellement les meilleurs adeptes du positivisme. C'est de là qu'émana ce noble H. Waiiace (de Philadelphie) que nous perdîmes prématurément à la tin de i85q, et qui, dans sa mémorable visite de i85i, vint invoquer la foi positiviste contre l'imminente irruption de l'anarchie américaine.
Une appréciation plus spéciale de cette destination doit déjà vous conduire à diriger surtout votre prosélytisme vers les femmes, en leur faisant sentir les ressources morales et les garanties sociales que leur procure notre religion. Elles doivent être radicalement dégoûtées de la sécheresse protestante et déiste, malgré le vain appât de l'interprétation théologique et de l'attitude doctorale, même chez celles qui renoncent aux privilèges normaux de la femme pour aspirer au désastreux nivellement des sexes. Je présume que votre traduction du Catéchisme positiviste fructifiera surtout dans ce milieu.
Ce résultat sera facilité par le perfectionnement que réalise mon volume final en plaçant irrévocablement le culte avant le dogme. Ma préface vous indiquera le moyen facile d'introduire ce progrès dans votre traduction actuelle du Catéchisme, sans attendre que je l'applique moi-même à la seconde édition. Il suffit que V Introduction comprenne deux entretiens au lieu d'un seul, d'après l'adjonction de la partie du premier entretien sur le dogme qui concerne la théorie fondamentale du Grand- Être.
Tous les efforts de propagande que vous me décrivez méritent ma sincère gratitude et mes paternels encouragements. Ils fortifient de plus en plus mon espoir primitif de vous voir devenir le digne chef d'un précieux foyer du positivisme en Amérique. Je conçois que, à votre âge, et surtout d'après les entraves de votre position, vous soyez peut-être forcé de renoncer au sacerdoce proprement dit, faute de remplir assez les conditions difficiles qu'il exige d'une initiation encyclopédique sans laquelle nous ne pourrions résister aux attaques scienti*
l64 LETTRES d'auguste COMTE
fiques. Mais, quoique je ne doive jamais me relâcher, envers cette préparation théorique, de la sévérité normale qu'impose la nature de notre religion, je puis partout utiliser le dévouement et l'aptitude, en développant, au lieu du sacerdoce, l'apostolat proprement dit, toujours accessible à quiconque offre du zèle et du talent. A vrai dire, il n'existe encore, même à Paris, d'autre prêtre de l'Humanité que moi, malgré de dignes apprentissages, dont aucun n'est maintenant achevé. Néanmoins, je pourrais déjà suffire aux besoins de culte, domestique ou civique, qui se feraient sentir, par les délégations spéciales et temporaires aux vrais apôtres que je chargerais de me remplacer au besoin. La crainte de ne pouvoir jamais parvenir au sacerdoce ne doit donc pas ralentir votre zèle, qui pourrait être pleinement utilisé dans le mode ou degré purement apostolique, d'après lequel doit aujourd'hui s'accomplir la principale propagation du positivisme, sans compromettre la hiérarchie normale dont l'avènement sera très lent.
Quelques jours avant l'arrivée de votre lettre, j'avais reçu la visite de M. Ewerbeck, revenu d'Amérique depuis un mois. Il n'avait aucune connaissance de la lettre que vous m'indiquez, ni même de celle où je l'invitais à se mettre en contact avec vous, tant le service des postes est mal fait dans l'intérieur des Etals-Unis. L'avortement de cette relation personnelle est d'autant plus regrettable que M. Ewerbeck, avant de s'embarquer, resta plusieurs semaines à New- York en plein loisir, qu'il aurait agréablement utilise par des excursions à Long-Island.
J'ai reçu, le 6 Descartes, l'intéressant article que vous m'avez envoyé dans le Leader de New- York. Quelques semaines auparavant, M. Ewerbeck m'adressa, de sa résidence en Illinois, un autre journal américain, renfermant rélrange annonce dont vous me parlez sur une prétendue réunion positiviste à Lyon. Vous ne devez regarder cela que comme une fable ridicule, émanée d'un singulier
A MONSIEUR HENRY EDGER l65
mélange d'illusion et de mystification, trop ordinaire parmi les journalistes de tous pays.
Sans avoir spécialement consulté M. Loncliampt sur votre projet de correspondance avec lui, je puis déjà vous assurer qu'il sera très heureux de votre initiative. C'est l'un de mes disciples qui sentent le mieux l'importance des contacts personnels entre tous les positivistes. Quoiqu'il n'ait pas encore trente ans, il s'est irrévocablement enrôlé parmi les praticiens aspirant à devenir patriciens.
Relativement à la question secondaire que vous me soumettez sur la disposition des édifices, la religion positive ne prescrit rien qu'envers les temples, dont l'axe doit être partout dirigé vers Paris. Cette môme loi conviendrait à l'oratoire privé qui fera partie de l'appartement normal du moindre positiviste. Mais il suffit que le croyant prenne cette attitude pendant ses prières, ce qui peut s'accomplir dans les lieux quelconques, moyennant une facile détermination géographique. La pratique que vous me décrivez à Modem Times confirme le besoin naturel de l'ordre chez les esprits les moins disciplinés. Quoique une telle règle soit préférable au pur arbitraire, il vaudrait mieux ne pas adopter de direction uniforme, et faire varier la disposition des rues ou des maisons suivant les vents qui dominent en chaque lieu.
Tout à vous.
AugusTE Comte.
10, rue Monsieur-le-Prince.
P. S. Voici l'adresse dont vous avez besoin pour ouvrir votre fraternelle correspondance :
A Monsieur Joseph Loncuampt, 19, rue de l'Est, Paris.
l6fi LETTRKS d'auguste COMTE
QUATRIÈME LETTRE
A Monsieur H. Edgër, Loxg-Island (New- York).
Paris, le Lundi i5 Aristolc 67.
Mon cher Disciple,
Voire lettre du 18 Homère, quej*ai reçue leg Aristole, cfnWiiiïie mes espérances antérieures sur votre aptitude à IbiiiRT autour de vous un précieux foyer de positivisme. Ainsi surgi dans le canton le plus excentrique du pays le plus aiiarchique, il démontrera, de la manière la moins équivoque, la puissance de notre foi pour régénérer les révoliilionnaires quelconques, quoiqu'elle soit surtout destinée aux conservateurs. J'admire la rectitude d'esprit et la fermeté de caractère que vous manifestez en poursuivant, avec une sage énergie, la conversion d'un tel milieu, qui doit, en effet, vous permeltre de nombreux succès envers les ùmes déviées dont l'âge comporte une vrait* rénovation. La résistance spéciale que vous y trou- \iv/. rïïcz les femmes est conforme à la nature de ce cas exceptionnel, où rien n'entrave les tendances anarchiques (jui durent les y pousser. Mais je vous invite à ne pas |KMHlrc tout espoir, même envers celles qui sont impures, pourvu (lu'elles restent assez tendres pour sentir l'aptitude alfective de notre doctrine, quand elles seront fatiguées de leurs aberrations, ce qui ne saurait beaucoup tarder.
Je dois pleinement approuver votre manière d'apprécier le déplorable mouvement de rétrogradation supersti-
A MONSIEUR HENRY EDGER 167
tîeuse que vous me décrivez, et qui, quoique commun à tous les Occidentaux, devait surtout se développer dans l'Amérique protestante. Il est, en effet, éminemment propre à convaincre tous les bons esprits de la nécessité d'éliminer entièrement le théologisme. Les croyances qui jusqu'ici n'étaient réprouvées que comme rétrogrades s'y montrent aussi devenues profondément anarchiques, de façon à devoir être plus dangereuses désormais pour Tordre que pour le progrès, dont le positivisme fournit la seule garantie, également efficace dans les deux sens.
Heureux d'apprendre Taccomplissement de votre traduction du Catéchisme positiviste, je me félicite spécialement que vous y soyez secondé par votre épouse, que je dois ainsi juger favorablement disposée pour notre foi. Tout en garantissant votre harmonie domestique et la saine éducation de votre fils, cette précieuse conformité peut aussi faciliter beaucoup votre prosélytisme, en vous y procurant Tassistance d'une digne compagne, spécialement capable d'agir sur le cœur de vos élèves masculins, et surtout féminins.
M. Lonchampt, auquel j'ai fait part de votre cordial projet de correspondance, sera très heureux de voir bientôt commencer cette importante fraternisation, premier type des liens qui doivent, à travers l'Atlantique, se développer entre tous les vrais positivistes.
Pour satisfaire la sollicitude très naturelle que vous me témoignez envers trois jeunes savants, je dois d'abord vous inviter à regarder le docteur Segond comme un positiviste complet, qui, malgré son entourage académique, pourra réellement devenir un prêtre de l'Humanité, s'il surmonte suffisamment les influences officielles. Il fournit, en i85o, avec sa digne compagne, le second exemple du mariage positiviste, et je crois que leur fils sera dignement élevé d'après notre foi. Je regrette de ne pouvoir vous faire les mêmes éloges du docteur Robin, que je crois irrévocablement perdu pour nous. L'in-
l68 LETTRES D^AUGUSTE COMTE
fluence académique Ta rendu, de cœur et d'esprit, indigne de la généreuse mention que je fis de lui dans le premier volume de ma Politique posUiçe : il exploite notre doctrine pour sa réputation, sans remplir aucun des devoirs correspondants. Quand à M. Verdeil, quoiqu'il me soit personnellement inconnu, j'ai lieu de croire qu'il vaut mieux.
L'opuscule manuscrit dont vous m'entretenez me semble très heureusement conçu pour adapter le positivisme à votre milieu spécial, en utilisant les aspirations confuses qui s'y sont vaguement formulées. Je dois donc vous encourager à poursuivre l'exécution de ce judicieux travail,, mais en vous invitant à compléter, sous deux aspects essentiels, votre saine appréciation de notre constitution industrielle. Il y faut d'abord faire dignement ressortir le dogme de la gratuité du travail, qui caractérise l'industrie altruiste, et fonde la théorie positive du salaire, destiné seulement à renouveler les matériaux, soit les provisions consommées, soit les instruments usés pendant l'action pratique. En second Jieu, vous devrez aussi mentionner la règle : V homme doit nourrir la femme, comme principale base de la détermination des salaires, et motif essentiel de leur stabilité partielle. Si ces deux principes sont convenablement coordonnés avec ceux que vous me signalez, votre opuscule, ainsi complété, comportera certainement une haute utilité, qui, nullement bornée à votre présent milieu, pourra susciter une traduction française, en généralisant le titre.
Toutes les demandes que vous m'adressez envers le premier de nos sacrements me prouvent combien est actif et sérieux votre zèle continu pour notre propagande, à laquelle la pratique de nos consécrations pourrait beaucoup concourir, comme vous l'avez pensé. Je réponds à la première question, en vous informant que Idi présentation doit s'accomplir, autant que possible, pendant la première année, et, du moins, avant la fin de l'allaitement. Quant aux noms, vous savez que mon volume final annonce un
A MONSIEUR HENRY EDGER 169
supplément ultérieur à la liste résultée de notre Calendrier ; et je ne crois pas que le temps soit déjà venu d'exécuter cette opération, puisque les noms actuels peuvent longtemps suffire envers les hommes, malgré qu'il convienne de les puiser presque tous dans les mois de Saint- Paul et de Gharlemagne, les types moraux étant ordinairement insuffisants hors du moyen âge. Toutefois, je m'occuperai d'abord des compléments féminins, pour remédier au peu d'extension de nos présentes ressources à cet égard, quoiqu'elles puissent longtemps suffire au service effectif. En ce qui concerne les parrains et marraines, les obligations, morales et matérielles, que nous leur prescrivons, ne permettent pas de les admettre hors des vrais croyants ; et cette condition doit même devenir plus stricte à l'égard de ces parents volontaires que pour ceux qu'on ne peut choisir. Mais, afin de faciliter les choix pendant la transition, on doit borner cette exigence à reconnaître, outre le dogme fondamental de l'Humanité, la loi du veuvage et la séparation des deux pouvoirs. Un tel degré d'adhésion suffit pour garantir que ceux qui, volontairement, acceptent un tel patronage, sont aptes à bien seconder l'initiation du présenté.
Comme vous, mon cher Disciple, j'espère que la présente année manifestera, d'une manière décisive, l'avènement, politique et religieux, du positivisme. La religion de l'Humanité n'a pu jusqu'à présent susciter que des appréciations provisoires, puisque son exposition directe et complète appartient à mon récent volume. Mais, devenue pleinement jugeable, elle ne tardera pas à faire profondément sentir son aptitude radicale à terminer l'immense révolution où l'Occident est plongé.
Tout à vous.
Auguste Comte.
10, rue Monsieur-le -Prince.
P. S. J'espère que vous aurez maintenant reçu ma Sixième circulaire annuelle, que je vous expédiai le 19 Moïse.
%yO LETTRES D AUGUSTE COMTE
CINQUIÈME LETTRE
A Monsieur H. Edger, Long-Island (New- York).
Paris, le Jeudi ii Dante 67.
Mon cher Disciple,
La délégation ci-jointe remplit le vœu spécial de votre précieuse lettre du 14 Charlemagne, partie de New-York le II Juillet, et venue sous mes yeux avant-hier. En vous autorisant à me remplacer dans cette cérémonie, je vous invite à vous y décorer du seul signe usité jusqu'ici pour indiquer le caractère sacerdotal, un ruban vert entourant le bras droit à son milieu. Quand vous m'aurez donne connaissance de la célébration, je la mentionnerai sur le Registre correspondant.
Je suis profondément touché de votre choix des deux prénoms qui, sans devoir encore être inscrits au Calendrier positiviste, sont déjà pourvus d'une consécration spontanée. Outre que tous les vrais croyants le reconnaissent envers mon éternelle collègue, ceux qui m'approchent le sentent aussi pour celle qu'elle traitait en digne sii^ur et que j'ai religieusement érigée en fille adoptive. Vous êtes le seul dont le grand cœur ait permis une pl<3ine appréciation de mon incomparable Sophie sans lavoir jamais vue. En lui lisant le louchant passage qui la concerne dans votre lettre, j'ai pu lui procurer la satisfaction la mieux adaptée à son admirable dévouement. Quand la sanctification peut exceptionnellement se décla-
A MONSIEUR HENRY EDGER I7I
rep pendant la vie objective, elle acquiert un nouveau prix, en développant le mérite de Têtre adoré sans exciter sa vanité 1
Envers le prénom provisoire que vous avez pris, je dois vous recommander, pour éviter un vicieux antécédent, de circonscrire dorénavant ces choix dans les mois de Saint- Paul et de Charlemagne, où se trouvent les seuls types féminins qui comportent le patronage moral (sauf toutefois Isabelle de Castille et Marie de Molina au mois de Frédéric). Toutes les autres femmes du calendrier historique ne représentant que le mérite intellectuel, elles ne sauraient servir de patronnes, môme provisoirement. A plus forte raison, faut-il ainsi juger les choix masculins, à moins qu^on ne les applique à des enfants mâles, auquel cas le mois de César peut s'adjoindre aux deux suivants.
Pour vous ôter tout scrupule envers les deux prénoms dont vous avez définitivement doté votre fille, je dois vous informer qu'ils furent appliqués déjà, le aS Décembre i85i, la seconde fois que je conférai le sacrement de la Présentation.
Quant à la marraine, les renseignements que vous me donnez, sans me sembler pleinement satisfaisants, me permettent d'approuver votre choix. Malgré sa disposition à la domination, la pureté de cette dame me fait espérer que cette cérémonie déterminera chez elle une réaction sympathique dont les suites pourront être heureuses pour tous, à mesure que se développera le lien volontaire qui va probablement lui tenir ainsi lieu des affections involontaires. La vicieuse prépondérance qu'elle semble accorder à l'intelligence ne résulte, sans doute, que des habitudes pédantocratiques dues au protestantisme, et se trouvera bientôt rectifiée peut-être par l'essor du sentiment, si Mme Hayward apprécie assez le positivisme pour apercevoir la belle carrière qu'elle s'ouvrirait en s'y vouant dignement.
Il serait difficile de vous exprimer combien je suis satisfait de l'admirable parrain que vous m'avez soumis,
fJH LETTRES D AUGUSTE COMTE
et dont la conversion me fournit déjà la réalisation de votre aptitude à devenir le digne chef d'un vrai foyer du positivisme en Amérique. Les précieux passages que vous m'avez cités de ses lettres m'ont rappelé la noble attitude des meilleurs soldats de Gromwell, combinant l'enthousiasme religieux avec l'activité politique. Ce rapprochement, qui n'offre rien de fortuit, indique la tendance du positivisme à développer la filiation normale entre la révolution française et la révolution anglaise. Oubliée ou comprimée dans son propre siège, celle-ci n'est vraiment appréciée que sous l'impulsion émanée de celle-là dans la nouvelle synthèse, seule capable de gloriiier Cromwell et ses coopérateurs. Mais, l'Amérique septentrionale ayant surtout été colonisée par eux, leurs descendants doivent s'y retrouver, et pourront bientôt accueillir notre foi comme réalisant la régénération qu'ils n'ont cessé de poursuivre, quoique la lutte pour l'indépendance américaine leur ait seule permis jusqu'ici de manifester ces dispositions. Sous cet aspect, le positivisme doit faire surgir, parmi les prolétaires américains, les meilleurs promoteurs de la régénération du prolétariat britannique, trop étouffé dans la mère-patrie d'après la domination aristocratique et l'hypocrisie anglicane. En utilisant, avec zèle, et sagesse, la situation américaine, les apôtres du positivisme y peuvent ranimer ces dispositions spéciales, de manière à faire profondément sentir la connexité radicale entre la vieille cause anglaise et la rénovation religieuse qui s'accomplit à Paris.
Vos citations m'ont pleinement satisfait, sous un autre aspect capital, en montrant que l'afiinité du positivisme et du catholicisme est dignement appréciée des vrais croyants. Je ne suis pas surpris que des âmes véritablement religieuses, comme M. J. Metcalf et vous, échappées à la sécheresse protestante, aillent chercher, dans les sanctuaires catholiques, l'équivalent provisoire des temples positivistes qui nous manquent, en y développant la tendance de la Vierge -Mère à représenter l'Huma-
A MONSIEUR HENRY EDGER IjS
nité. Cette affinité, qui bientôt sera partout sentie, doit d'abord se manifester au milieu de Tanarchie américaine, où le catholicisme, purgé de ses vicieuses aspirations à dominer, se recommande surtout d'après son culte, seul apte jusqu'à nous à diriger l'essor habituel du sentiment. Je viens d'achever l'opuscule promis à la fin de ma dernière circulaire, et j'espère que l'impression, déjà commencée, me permettra de le publier vers le milieu d'Août. Cet Appel aux Conservateurs {d'en\ivon i6o pages în-8o) indique spécialement l'alliance religieuse dont ces précédents montrent l'opportunité spontanée entre le positivisme et le catholicisme. En y puisant les moyens de guider la coopération essentielle qui vous échoit dans cette sainte ligue, vous y serez conduit à sentir l'importance particulière d'un digne contact avec les jésuites, desquels émane, je présume, la principale direction du mouvement catholique en Amérique. Vous sentirez ainsi que leurs succès préparent les nôtres, puisque les conversions des protestants au catholicisme, sont, au fond, les meilleurs acheminements au positivisme, seul apte à satisfaire les besoins moraux qui suscitent ces transformations. De plus, les contacts catholiques doivent vous permettre de propager la religion positive dans l'Amérique méridionale, et d'abord au Mexique, où les femmes, et même les prêtres, pourront l'accueillir, d'après lés informations d'un digne positiviste espagnol. L'addition que je viens de faire, pour la septième édition du Calendrier Positiviste, de l'admirable indienne Marina, comme adjoint de Jeanne d'Arc, doit fournir, en temps opportun, des germes d'adhésion chez la malheureuse race mexicaine, ainsi disposée à sentir qu'on s'occupe d'elle à Paris. Une doctrine où tout se tient, abonde en moyens spéciaux de pénétrer partout en rattachant à l'ensemble chaque partie localement appréciée, comme on peut surtout le voir, pour TAmérique espagnole, envers le mariage des prêtres, qui s'y trouve universellemenl désiré, tandis que le positivisme est seul apte à l'instituer dignement.
L'importance profonde que vons attachez, avec M. Metcalf, à la pratique quotidienne du culte intime et personnel, me prouve la plénitude de votre régénération, car le culte public, et même domestique, perdraient leur principale efficacité morale, et n'aboutiraient guère qu'à des impressions esthétiques, si cette base générale ne leur procurait une vraie consistance affective. On distinguera bientôt, parmi les positivistes, ceux qui pratiquent suffisamment le culte personnel, comme seuls aptes à développer l'ascendant social de notre foi dans le milieu sceptique qu'elle doit dominer pour le régénérer. Je suis ainsi conduit à vous féliciter de l'heureux perfectionnement que vous avezspontanément introduit à cet égard, en complétant la sollicitude générale envers la purification par une attention spéciale de chaque jour de la semaine à l'instinct personnel correspondant. En adoptant, dans ma propre pratique, dès limdi prochain, cet utile développement, j'y vois la preuve spéciale de la profondeur et de la sincérité de votre foi, comme la réalité des espérancet que j'ai fon* dées sur vous pour l'apostolat positiviste.
D'après vos touchantes indications envers votre situation matérielle, je suis particulièrement conduit à vous recommander avec une paternelle insistance, de ne rien négliger afin de procurer a votre épouse un domicile plus digne d'elle et de vous. Les privations habituelles, que vous avez ainsi di\ longtemps souffrir, augmentent mon affectueuse estime pour tous deux. Mais c'est un devoir urgent d'éviter qu'elles se prolongent davantage.
Tout à vous.
Auguste Comte*
10, rue Monsieur-le-Prince.
P. S, Un artiste distingué, M. Etex, le statuaire peintre mentionné dans mes préfaces, est parti de Paris le 5 Juin pour New- York, où je crois qu'il est arrivé vers la fin de Juin. La précipitation de son départ ne m'ayant pas permis de lui préparer une lettre pour vous, je dus
A MONSIEUR HENRY EDGER 1^5
me borner à lui donner votre adresse, en l'invitant à vous voir de ma part. Quoiqu'il doive probablement ùtre déjà rembarqué pour Paris, quand vous recevrez cette réponse, j'espère qu'il vous aura fait sa visite, que vous aurez, je n'en doute pas, accueillie comme il le mérite.
2n>« P. 5. Noubliez pas de témoigner spécialement à M. John Metcalf combien je me félicite que le positivisme ait fait,par votre intervention, une acquisition aussi piécic use que la sienne, bientôt destinée à nous procurer beaucoup de dignes conversions.
SIXIÈME LETTRE
A Monsieur H. Edger, Long-Island (New-YorK),
Paris, le Vendredi 26 DescartcB t^.
Mon cher Disciple,
Votre bonne lettre du 7 Descartes, que j'ai reçue mardi, m'ofifre, comme les précédentes, une intime alliance entre l'enthousiasme et la réflexion, où doit désormais consister le principal caractère des positivistes, depuis que, notre synthèse étant complète, les conversions peuvent être directement religieuses, sans s'arrêter à la philosophie, simple moyen ou préparation. Cet enthousiasme réfléchi, toujours propre à la foi démontrable* doitbientôt remplacer, avec beaucoup d'avantage, le fana* tisme qu'inspiraient les croyances indiscutables, et qui se trouvait nécessairement souillé d'orgueil ou de vanité, tandis que l'exaltation positiviste résulte d'une excitation habituelle des instincts sympathiques, naturellement niés parle théologisme, surtout monothéique.
En faisant suivre à ma réponse l'ordre de votre lettre, je vous invite d'al)ord à renoncer au projet de prières astrolàtriques qu'un zèle louable, mais irréfléchi vous a récemment inspiré. Pour déterminer la place que le culte fétichique doit occuper dans l'ensemble de nos pratiques, hebdomadaires ou quotidiennes, il faut attendre ma théorie spéciale sur l'incorporation du fétichisme au positivisme, qui se trouvera directement ébauchée par le volume que je vais composer Tan prochain, mais ne sera pleinementdéveloppée qu'en mon Traité de Morale ^i^xùAié seulement en iSSq, comme vous le savez. Je peux même assurer dès à présent que votre projet accorderait trop d'importance à l'aslrolâtrie, qui ne constitue qu'une partie de l'adoration fétichique, suivant mon tableau sociolâtrique. L'homme ne peut réellement honorer, dans les astres terrestres que trois cas distincts ; d'abord le Soleil, centre de notre monde ; puis la Lune, directement subordonnée à notre séjour; enfin les planètes collectivement, comme compagnes de nos destinées célestes, en prenant pour type la principale d'entre elles (Jupiter). Toute subdivision de celles-ci doit être réservée au dogme, et ne conviendra jamais au culte, où la nomenclature de la semaine rappelle assez l'ancienne astrolàtrie, qu'il faut surtout considérer historiquement.
Je suis profondément sensible aux nobles émotions, si bien décrites dans votre lettre, que vous a suscitées la lithographie inopinément aperçue pendant votre charmante promenade à New-York. La digne identification que vous me reconnaissez avec ma sainte patronne doit un jour constituer ma principale récompense, et déjà je sens qu'elle ne me manquera point, quoique ma vie objective ne puisse guère la réaliser, sauf chez quelques âmes. Mais je regretterais que votre précieux enthousiasme consacrât une mauvaise lithographie, que j'ai toujours désavouée, comme indigne du remarquable tableau qu'elle prétend reproduire, et qui, j'espère^ trouvera bientôt une meilleure traduction. Vous pourriez consulter à
A MONSIEUR HENRY EDGER l'JJ
ce sujet, M. Gillespie, professeur de mathématiques à New-York, et dont vous sauriez le domicile chez ses éditeurs (Harper frères, 82 ClifT-Street). D'après les deux visites qu'il mejit cet été, Je crois qu'il est plus positiviste que ne l'indique l'excessive circonspection avec laquelle il traduisit, en 1862, sous le titre de The philosophjy of Mathematics, le tome premier de ma Philosophie positive. 11 pourrait vous montrer une excellente copie, faite par M. Etex lui-même pour M. Gillespie, en mai dernier, de ma seule tête, d'après le tableau qu'il a vu chez moi. Ceux qui veulent avoir mon image peuvent maintenant se la procurer suftisamment^ soit en demandant un exemplaire dé mon buste (dû pareillement à M. Etex), soit en faisant venir de chez Chapman, éditeur à Londres (c'est l'éditeur de Miss Martineau, 8 King William street Strand), une lithographie hollandaise fondée sur une bonne photographie.
Tout en regrettant que M. Longchampt ne vous ait pas répondu jusqu'ici, je dois vous informer que cet éminent disciple se trouve, depuis le début de la présente année, gravement préoccupé par l'établissement définitif de sa position industrielle qui doit, à trente ans révolus, lui susciter de vives sollicitudes. Ainsi conduite de fréquents voyages, il vient rarement à la Société Positiviste, et moimême je suis souvent sans nouvelles de lui. Mais cette crise va bientôt cesser, et j'espère qu'il ne tardera pas à vous exprimer directement la satisfaction qu'il m'a déjà témoignée pour votre noble initiative à son égard.
Suivant le jugement que vous portez d'accord avec M. Metcalf, il faut réellement se féliciter de la défection d'une orgueilleuse marraine, qui n'est point capable de sentir le glorieux avenir ouvert aux femmes propres à seconder l'avènement social du positivisme. Pour éviter tout délai superflu, je joins ici l'autorisation additionnelle où je m'en rapporte entièrement à vous quant au choix d'une digne collègue de M. J. Metcalf.
Les explications de votre lettre envers l'infortunée Miss Blaker me font vivement regretter sa perte prématurée.
178 LETTRES d'auguste OOMTB
Je suis ainsi conduit à ratifier Tadoration privée que vous lui voues, d'aocord avec ses vrais appréciateurs, qui ne peuvent, ce me semble, être que des positivistes, quoique elle-môme n'ait pas eu le temps de le devenir. Mais, quant à Tadoration publique, il faut attendre un plus mûr examen.
Quoique je persiste à bien augrurer de votre opuscule sur la constitution industrielle, vous avez sagement fait de ne m'en point envoyer le manuscrit. Outre le dérange* ment que pourraient ainsi me susciter les conmiunications des essais tentés par mes disciples, vous avez dignement senti qu'ils doivent accepter une responsabilité complète qui suppose une entière spontanéité. Mais je vous promets une exception spéciale à Tliygiène cérébrale qui m'interdit habituellement toutes lectures, comme je l'ai récemment fait pour l'opuscule initial d'un jeune positiviste de Dublin sur la présente guerre.
Relativement aux divers projets de publication critique dont vous me parlez ensuite, je dois vous recommander d'y renoncer entièrement. Les positivistes devant aiigour* d'hui diriger le mouvement organique, ils doivent toujours se réserver l'initiative, sans jamais se soumettre à celle des penseurs incompétents. Quelque solides que fussent vos réfutations des sophismes anarchiques dont vous êtes entouré, vous y perdriez un temps et des forces qui méritent un meilleur usage. Vous ne devez au public qu'une critique indirecte et silencieuse, toujours résultée du contraste naturel entre l'exposition, générale ou spéciale, de la synthèse organique, et Tessor confus des utopies subversives. C'est seulement dans la conversation, ou tout au plus d'après quelques phrases incidentes d'un opuscule direct, que vous pourriez utilement signaler le côté positif que les plus folles conceptions offrent nécessairement, comme vous Tavez très bien senti, puisque toute opinion qui rallie, môme passagèrement, des âmes honnêtes quoique égarées, doit reposer sur quelque motif, appréciable par la synthèse destinée à réaliser tous les programmes en les rectifiant.