A MONSIEUR HENRY EDGER IJ
Il est étrange que votre libraire ne vous ait pas procure déjà mon Appel aux Conservateurs, publié le 7 Septembre à Paris. Cet opuscule doit surtout vous servir en déterminant l'attitude propre aux positivistes envers les différents partis actuels, mais il peut aussi guider l'action que vous devez bientôt aspirer à produire sur les conservateurs américains, à mesure que vous vous dégagerez des révolutionnaires parmi lesquels vous ferez peu de vrais prosélytes.
C'est avec beaucoup de raison que vous avez spontanément écarté le projet irréfléchi de votre éminent ami sur un signe extérieur. La croix appartient au catholicisme, comme le croissant à l'islamisme ; Tune ne convient pas plus que l'autre au positivisme. Quant à leur équivalent pour notre foi, c'est une sollicitude encore prématurée, dont la satisfaction finale exige notre avènement social. En attendant, nous sommes assez pourvus de devises décisives, et même de signes caractéristiques. Vous connaissez celui qui consiste à réciter notre formule fondamentale, en posant successivement la main droite sur les trois organes cérébraux qui correspondent à l'amour, à l'ordre, au progrès; tandis que la main gauche placée sur le cœur indique qu'il faut du sang pour tout cela. Quant à des indices extérieurs et permanents, ils peuvent doublement dériver du drapeau positiviste, décrit au discouii-i préliminaire de mon principal ouvrage. D'abord tous leg positivistes peuvent, quand ils le jugent opportun, porter au milieu du bras le ruban vert dont j'entoure le mien dans mes fonctions sacerdotales, pourvu qu'ils le placent au bras gauche, en Féservant aux prêtres le bras droit, ce qui prévient assez la confusion. Tous peuvent aussi suspendre sur leur col ou sur leur cœur une petite reproduction de la statuette de l'Humanité qui surmonte l'axe du drapeau positiviste, sans s'inquiéter de sa ressemblance avec l'image de la Vierge-Mère des catholiques ; puisque le culte de celle-ci doit finalement servir de tran^
ition populaire vers celui de notre déesse.
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Un tel incident me conduit à vous féliciter spécialement des nobles déclarations qu'il vous suscite sur le besoin intime d'une digne soumission, tant d'esprit que de cœur. Emanée d'une âme dont l'énergie n'est point équivoque, ime telle manifestation me fournit le meilleur symptôme de l'installation d'un véritable pouvoir spirituel, objet de tous mes efforts dès mon adolescence. A la fois condition et signe de l'avènement de la foi positive, cette précieuse disposition devait commencer chez ceux que le cœur a surtout convertis à la religion universelle, et leur exemple doit heureusement réagir sur les positivistes convertis par l'esprit, d'après leur origine fatalement révolutionnaire, comme la plupart de ceux qui m'ealourent.
Notre Société s'est récemment enrichie d'un admirable positiviste anglais, âgé d'environ trente ans, qui m'écrivait récemment d'une manière décisive sur cette disposition fondamentale. Il réfutait ceux qui lui reprochaient la soumission comme une servilité, par la simple reproduction d'une belle sentence de saint Paul(-E^a7i^ lié, je suis libre), où se trouvent dignement résumés les avantages essentiels de la vraie discipline, seule capable de dissiper l'ennui, le doute, et l'irrésolution que subissent les âmes dépourvues de règle. Je vous invite à fraterniser directement avec ce noble John Fisher, qui maintenant étudie la médecine, dans sa famille à Manchester (a, Trafford-Place Stretfford New-Road). Il est destiné, je crois, à devenir le chef spécial des positivistes d'Angleterre, outre que j'espère qu'il pourra finalement obtenir le sacerdoce de l'Humanité. Son influence pourrait aussi concourir à tirer votre digne frère de la torpeur que vous m'indiquez et qui ne me semble nullement incurable, étant probablement due au défaut de destination et de direction, auquel le positivisme apporterait naturellement un remède décisif.
Avant-hier, 3i Octobre, partit d'ici pour Mexico, Tun de mes meilleurs disciples, M. Pedro Contreras, âgé de
A MONSIEUR HENRY EDGER
iSl
trente ans, membre de la Société positiviste depuis sept ans. Eminemment synthétique, parce qu'il est profondément sympathique, il eut le bonheur, rare jusqu'ici, de passer directement du catholicisme au positivisme, san<ï traverser aucun scepticisme. Il m'a spécialement mani* festé, dans sa visite d'adieu, coïncidant avec l'arrivée de votre lettre, son désir spontané d'entrer en relation avec vous, en vous écrivant dès son arrivée, d'après l'adresse qu'il a fidèlement copiée. La frappante analogie de vos deux natures me garantit que ce contact sera pareillement précieux des deux côtés, quoiqu'il ne puisse être formulé qu'en français. Outre ces nobles satisfactions personnelles, vos missions sociales peuvent ainsi s'assister réciproquement pour la digne introduction du positivisme dans les deux moitiés, ibérique et britannique, du monde américain.
Tout à vous.
Auguste Comte.
lo, Pue Monsieui*-le-Prince.
P. S. Pedro Contreras pourra vous exposer la céri' monie à laquelle il assista chez moi, le 12 Octobre, pour le premier exemple du préambule positiviste de l'union conjugale, institué dans le second chapitre du tome quatrième de la Politique positive. Ainsi se trouve irrévocablement complétée, dès le cinquième cas de notre* mariage, la régénération décisive du lien fondamental.
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SEPTIÈME LETTRE
A Monsieur Edger, Long-Island, New-York.
Taris, le Jeudi 3 Archimède 68.
Mon cher Disciple,
J'ai reçu Samedi votre importante lettre du j Aristote à laquelle je n'ai pu repondre aussi promptement que de coutume, parce que je suis, depuis le i®*" Février, occupé du grand ouvrage annoncé dans ma récente circulaire et dont elle promet un volume pour Octobre. Pendant cette longue session de travail, je n'ai de journée entièrement disponible que le Jeudi, pour les entrevues et les correspondances.
Votre douloureuse révélation m'a plus affligé qu'inquiété. Depuis la puberté jusqu'à trente ans, je fus moimôme extrêmement troublé par l'instinct sexuel que j'ai finalement surmonté d'une manière complète, malgré son énergie prononcée dans ma constitution naturelle. Un pareil triomphe vous est certainement possible encore, et je ne doute pas que vous ne l'obteniez bientôt, en suivant la voie que vous me demandez. Les symptômes physiques dont vous me parlez n'indiquent que les suites ordinaires d'un épuisement qui reste pleinement réparable. Quant au découragement moral, il constitue la plus fâcheuse conséquence du trouble cérébral, et se dissipera comme lui, parce qu'il n'est aucunement motivé. Son extension jusqu'à votre récent opuscule (que je reçus le a8 Moïse)
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me permet directeiilent d'apprécier son peu de fondement, puisque la lecture de ce premier essai m'a complètement satisfait, comme je cliargeai M. Metcalf de vous Tannoncer en lui répondant le 3 Aristote. Il y règne im ton soutenu d'énergie et de dignité qui n'annonce auciïïi affaiblissement,, et je fus spécialement touché de la noble attitude avec laquelle vous défendez vos voisins égarés contre les calomnies des lettrés de New- York. Par ses huit dernières pages, il offre une indication pratique de l'esprit et de la tendance du positivisme, plus nette et plus pleine que tout ce que j'ai vu jusqu'à présent*
L'importante consultation que votre état réclame et que votre noble soumission me demande avec une si touchante confiance doit être à la fois physique et morale. Sa près* cription fondamentale consiste dans une chasteté complète, immédiatement instituée pour tout le reste de votre vie. Quoique vous m'ayez donné très peu de renseigne* ments sur votre épouse, j'ai lieu de présumer qu'elle vous aidera spontanément à suivre ce précepte, loin d'en troubler jamais l'exécution. Il faut, en même temps, renoncer pour toujours à l'usage du vin, du café, des liqueurs, du thé, du tabac, en un mot des excitants quelconques, et ne boire que de Peau, comme je le fais depuis onze ans au grand profit de mon estomac autant que de mon cerveau. Ce régime exige, d'autre part, pour éviter l'affaiblissement corporel et cérébral, que votre nourriture soit sobre mais substantielle, quoique les végétaux y doivent accompagner sa base animale, surtout bœuf ou mouton. Ma propre expérience m'ayant conduit à diner avec cent grammes net de viande, suivis d'un plat de légumes, mon déjeuner n'étant d'ailleurs qu'une copieuse soupe au lait, je crois que cette dose journalière de chair doit être augmentée de moitié pour vous, vu votre âge et votre activité physique. Je ne puis ici procéder que par aperçu, puisque je ne vous al jamais vu, vous seul devant, à cet égard, déterminer la mesure convenable, quand vous aurez bien saisi l'esprit et le plan d'un tel traitement ou plutôt régime.
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Il ne peut être efticaee, et même habituellement praticable, qu'en ne le séparant jamais du développement intellectuel et moral que vous devez poursuivre à la fois dans la vie privée et dans la vie publique, tant civique (fue religieuse. Vous avez une femme qui parait digne de votre pleine affection, et des enfants propres à vous procurer les émotions et satisfactions domestiques : il suffit de développer ces précieuses ressources. En même temps, vous êtes enfin pourvu de convictions complètes et fixes, qui vous lient spécialement au grand œuvre du siècle exceptionnel, et vous appellent à figurer, par vos sentiments, vos talents, et votre conduite, parmi ceux que la postérité bénira comme m'ayant aidé personnellement à construire la vraie Providence. L'heureuse harmonie d'une noble énergie avec une digne soumission vous permet d'utiliser de plus en plus vos facultés de tout genre pour le service continu de l'Humanité, dont la considération active et permanente vous aura bientôt purgé des impressions et sollicitations émanées du plus perturbateur des instincts égoïstes. Depuis que vous m'avez indiqué votre institution hebdomadaire de la purification, je l'ai journellement appliquée à mon propre perfectionnement en plaçant à chaque prière du matin, pendant son début, la formule : « Aujourd'hui...., ma purification doit être spécialement relative à l'instinct.... » Celui qui, récemment, conçut un tel usage ne saurait être moralement indigne de la haute mission que je persiste à vous assigner comme fondateur de notre Eglise américaine. Un tel office, pleinement conciliable avec votre profession agricole, vous permet un développement altruiste habituellement capable de surmonter les impulsions égoïstes, et surtout celles qui proviennent d'un penchant nullement excusé par les nécessités corporelles ou cérébrales.
En vous livrant au digne essor de la vie publique, votre Intelligence se trouvera normalement occupée à seconder un grand cœur. Mais si votre temps le permet, je vous invite à compléter son régime en réparant, autant que
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possible, les lacunes de votre éducation, par des études scientifiques, et surtout mathématiques, qui concourront à donner à vos pensées un meilleur cours habituel. Ne fût-ce qu'alin de mieux diriger la prochaîne instruction de vos enfants, je vous engagerais à faire au moins une étude sérieuse de la Géométrie de Clairaut, que vous pourrez comprendre sans aide. Le volume que j'écris maintenant pourra d'ailleurs vous guider dans toutes vos méditations mathématiques, qu'il rendra spécialement connexes avec votre destination sociale et votre perfectionnement moral. Quoi qu'il en soit, c'est surtout par contraste et diversion que le positivisme traite les maladies morales, en développant l'altruisme pour surmonter régoïsme, que le catholicisme se bornait à comprimer directement, faute de consacrer la culture sympathique, ce qui souvent produisait l'effet contraire, suivant la remarque de V Imitation : « Le soin de l'éviter nous fait même y courir. » Venant régler la vie humaine en y faisant toujours prévaloir le perfectionnement des sentiments, nous sommes finalement certains du succès si notre propre existence est le premier et permanent objet du régime que nous prêchons. Sans cette épreuve décisive, le public rendrait notre doctrine responsable de nos torts personnels, quoique sa supériorité morale soit maintenant constatée autant, et même davantage, que sa supériorité mentale, déjà reconnue des meilleurs esprits. Avec un tel régime, aidé par la culture esthétique dont vous sentez le prix, vous aurez bientôt atteint l'équilibre cérébral qui, nécessaire à votre mission, doit, réciproquement, résulter surtout de son essor. Tous les projets de publications positivistes que vous m'indiquez me semblent aussi dignes de mon approbation que celui que vous avez réalisé récemment, et dont je vous félicite de préparer spécialement la suite naturelle sur la constitution industrielle, en vous aidant, pour la gratuité du travail, de la tendance spontanée que manifeste la doctrine empirique de vos voisins utopistes envers le cost-price. Votre plan,
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plus vaste et plus difficile, de fondation normale d'un domaine agricole exploité par de vrais positivistes^ mérite une sérieuse attention, et mes encouragements généraux. C'est à vous que je laisse décider si vous pouvez d'ailleurs remplir les conditions pratiques qu'il exige spécialement. Mais je dois vous féliciter d'une telle pensée, et surtout d'avoir assez présumé des riclies américains pour espérer d'y trouver le digne patron d'une entreprise qui convertirait Modem Times en métropole provisoire du positi* visme américain, tant civique que religieux. Ils sont, en effet, à mes yeux, dans la situation exceptionnelle que vous leur attribuez, et qui les rend, par compensation d'une oppression locale, plus susceptibles que les nôtres d'un généreux dévouement aux intérêts généraux de la civilisation humaine.
Quant au conseil que vous me demandez sur le projet de votre digne ami John Metcalf d'épouser une catholique, je pense, en général, que ce milieu peut davantage lui fournir une vraie compagne que le milieu protestant, déiste, ou sceptique, en un mot révolutionnaire à degré quelconque. Mais je l'engage, comme je le fis récemment pour l'ensemble de ses relations avec les catholiques, à se garantir contre les tendances dominatrices du catholicisme, même chez les femmes. Il peut, à cet égard, éprouver sa compagne projetée, en lui proposant, par suite de sa propre condescendance envers le mariage catholique, d'accepter la consécration positiviste, qui consiste surtout dans l'engagement du veuvage éternel, désormais précédé du chaste préambule dont je vous indiquai la première célébration (le 12 Octobre i855), à laquelle a récemment succédé (le 6 Mars i856) la touchante cérémonie où j'ai finalement uni le couple prolétaire. Si la future ne voulait pas accepter ces deux conditions, dorénavant inséparables, il serait imprudent de l'épouser, comme je l'ai spécialement indiqué dans la Politique positive envers les mariages mixtes. En tout cas, je ne pourrais alors accorder la celé* bration religieuse, sauf à s'en tenir au mariage civil.
A MONBIBUR HENRY BDOER XBj
Dans sa dernière lettre mensuelle, M. John Fisher m'a spécialement témoigné sa satisfaction du début de son contact avec vous. Je suis heureux de voir, de votre côté, spontanément apprécier cette relation naissante,. entre deux de mes meilleurs disciples, particulièrement dignes Tun et Tautre, d'après leur conformité naturelle de cœur, d'esprit, et de caractère. Tous deux me sont spécialement précieux par leur pleine et sincère adhésion à la sentence décisive où j'ai solennellement condensé le positivisme, dans la célébration du 6 Mars : La soumission est la base du perfectionnement.
lo, rue Mon sieur-le-P pince.
P. S, On m'a récemment informé que, dans l'édition américaine de la traduction de ma Philosophie positive par Miss Martineau, la digue préface de ce travail incomparable avait été sciemment altérée, de manière à convertir en blâme spécial l'adhésion formelle que mon éminente traductrice a réellement exprimée sur ma manière d'envisager les croyances surnaturelles. Je vous prie d'éclaircir cela par la comparaison directe de l'édition de New- York avec celle de Londres. Il importerait que ce renseignement me vint assez tôt pour que j'en pusse faire usage, dans la Préface que j'écrirai, vers la fin d'Août, après avoir achevé mon volume actuel, afin d'y signaler, comme elle le mérite, au mépris du public occi* dental» cette nouvelle pratique de l'hypocrisie protes* tante, plus développée en Amérique qu'en Angleterre même, ou du moins plus grossière. Je sais déjà que la tra* duction américaine séparément accomplie, en 1861, du tome premier de la Philosophie positive, sous le titre spé» cial The Philosophy of Mathematics (New-York, chez Harper frères, éditeurs, 82, Gliff Street), fut dépouillée des deux chapitres philosophiques qui commencent ce volume, par la censure protestante, contre la volonté du
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traducteur. Celui-ci, M. le professeur Gillespie, que vous pourriez utilement consulter, m'a paru, dans sa visite de l'été dernier, un positiviste complet et sincère, quoique trop timide, qui fut contraint à cette concession pour ne pas perdre sa place dans un établissement d'instruction.
HUITIÈME LETTRE
A Monsieur H. Edger, a Long-Island (New- York).
Paris, le Jeudi lo Gharlemagne 08.
Mon cher Disciple,
Votre lettre du 14 Saint-Paul, que j*ai reçue Vendredi dernier, dissipe les inquiétudes que devait encore laisser la précédente, malgré ma juste confiance dans le retour spontané de votre énergie caractéristique. Je suis touché de l'accueil que vous avez fait à mes cordiales prescriptions, et d'où dépend leur efficacité, qui ne saurait être immédiate, sauf par la sécurité normale qu'elles vous inspirent. Seul vous pouvez adapter à votre âge, à votre genre de vie, et même à votre propre constitution, des conseils pliysiques dont la formulation n'était, de ma part, destinée qu'à fixer vos idées, en vous réservant la détermination précise de chaque partie du régime, qui doit toujours être fortifiant, pourvu qu'il ne soit jamais excitant. Les détails que vous m'indiquez sur vos études mathématiques vont au delà de mes espérances. Us me font déjà sentir combien vous êtes prêt à tirer parti du grand volume dont j'achève le second tiers, et qui parai-