A MONSIEUR HENRY ED6ER
tra, suivant mon annonce, en Octobre, si Timpression, que je compte voir commencer avec Juillet, marche assez bien.
La sollicitude relative à votre fils est grave et naturelle ; mais le mal me semble réparable par le spectacle et la réaction de votre existence pleinement normale, bientôt supérieure aux impressions de Tanarcbie anlérieure. En occupant cet enfant avec vous, en lui faisant soigneusement suivre les principaux exercices esthétiques^ poésie, musique et dessin, avant qu'il entreprenne les études théoriques, il faut toujours éviter la rigueur. Toute sa rectification dépend du cœur ; il doit arriver à la vénération par la tendresse et la bonté, qu'il importe de cultiver en lui par tous les moyens opportuns, de manière à préparer la conception de l'Humanité d'après le sentiment correspondant.
Je dois entièrement approuver votre plan pour l'agrandissement graduel de votre existence industrielle, sous la cordiale assistance de M. Metcalf, sans craindre que cela vous détourne de la mission apostolique à laquelle vous voulez dignement consacrer votre principale activité. Quelle que soit leur profession, les positivistes s'y doivent spécialement distinguer, afin de mieux recommander leur foi générale. Votre village excentrique peut à la fois devenir le foyer d'une industrie importante, et le centre d'une vaste propagande, si vo4re exemple et vos succès attirent les enthousiastes désappointés, mais restés purs et confiants.
En vous mettant en contact avec M. Fisher, j'étais persuadé que cette liaison réussirait des deux côtés. Ses lettres s'accordent avec les vôtres pour constater la réalisation de cette double espérance. J'attache, comme vous, beaucoup de prix aux contacts mutuels et directs de mes vrais disciples, qui doivent ainsi développer le zèle et la confiance dont l'insuffisance ralentit notre avènement. C'est pourquoi je me félicite de l'envoi que vous a fait M. de Constant et du projet de correspondance que cela
igO LBTTRB8 d'aUGUSTE COMTE
VOUS suggère ; voici son adresse : à M. le baron W. de Constant'Rebecque, capitaine de frégate en retraite, à La Hajye {Hollande). Il sait parfaitement l'anglais, et peut-être vous répondra-t-il ainsi ; dans tous les cas, vous pouvez vous dispenser d'employer pour lui le français, quoique son opuscule prouve qu'il le parle et l'écrit bien.
Pour l'ensemble de votre conduite, tant privée que publique, je n'ai qu'à confirmer votre noble résolution d'y tottt rapporter à l'Humanité, source continue, non seulement de U vraie dignité, mais aussi du bonheur réel, et même de la véritable santé corporelle comme cérébrale. Mieux vous servirez le Grand-Ètre, plus vous surmonterez les impulsions vicieuses qui troid>leraient ce service. Afin de récompenser les efforts déjà faits et provoquer leur digne continuation, je dois vous informer que, dans mon Testament, je vous ai désigné comme l'un des trois membres que j'ai jusqu'ici clioisis parmi les sept qui composent le contingent britannique du Comité Positif que }e projetai dès 1842, pour assister le Grand Prêtre de l'Humanité dans la direction générale delà transition occidentale. Vos deux confrères sont M. Fisher, et M. Richard Congre ve (ancien membre de l'université d'Oxford), auxquels j ai maintenant déclaré cette détermination.
Mon Appel aux Conservateurs a spécialement institué l'attitude spéciale des positivistes actuels, imiquement voués à la réorganisation spirituelle, jusqu'à ce que les gouvernements, surtout en France, transmettent dignement le pouvoir à nosliommes d'État, seuls reconnus aptes à surmonter le communisme, quand il sera suflisamment développé. Jusque-là, nous devons, non seulement éviter l'agitation politique, mais en détourner tout le monde autant que possible, et toujours tendre à consolider systématiquement l'autorité, dans quelques mains qu'elle réside, parce que les vues d'avenir ne seront jamais goûtées de ceux qui n'ont pas de sécurité sur le présent. Entre les gouvernés et les gouvernants, notre attitude d'organes de
A MONSIEUR HUNRY BDGER I9I
Tavenir déduit du passé doit toujours correspondre au vers que j*ai récemment construit pour la caractériser .
GoneiHani en fait, iiiflexU>le en principe.
Nous venons ouvertement régler la vie humaine, tanl privée que publique, au nom de THumanité, d'après ces deux faits généraux, que la situation fait de plus en plus ressortir : d'une part, le besoin de la régler: d'une autre part, l'impuissance de toutes les doctrines actuellement usitées à cet égard. L'aptitude de la nôtre est pleinement démontrée en principe, pour quiconque veut et peut la juger en elle-même. C'est à nous qu'il appartient, par l'excellence de notre conduite, publique et privée, de la constater en fait auprès des spectateurs empiriques, mais impartiaux, de manière à lui procurer bientôt un irrésistible ascendant, dans un milieu que l'anarchie empêche de réagir contre des convictions profondes et complètes, sans que leurs organes soient encore nombreux, pourvu qu'ils deviennent assez dévoués. Il faut remplacer le fanatisme, relatif à des opinions indiscutables, et désormais éteint chez les métaphysiciens comme parmi les théologistea, par l'enthousiasme qu'inspirent des principes démontrables. Tel est le symptôme habituel qui doit nous assurer, aux yeux de tous, la présidence de l'avenir, dans une situation où le positivisme peut seul inspirer un dévouement actif et continu.
C'est afin de donner une direction précise à notre intervention sociale que j'ai récemment invité vos deux confrères 'britanniques à prendre la digne initiative d'une libre et pacifique restitution de Gibraltar à l'Espagne, en faisant cesser une injurieuse anomalie, non moins vicieuse, depuis un siècle et demi, que l'usurpation de Calais pendant deux siècles, que personne n'oserait aujourd'hui justifier. Il faut introduire les grands principes par des applications fort simples, en morale comme en logique, et vous sentez la portée de celle-ci, malgré l'exiguïté du cas. Nous devons surtout devenir les directeurs de l'opi-
nïon occidentale, et la récente terminaison de l'épisode militai le résulté de Tincident russe doit spécialement disposer à resserrer les nœuds de Toccidentalité, dont il faut dipiiement préparer la reconstruction spirituelle, en comptant sur des sympathies que repousse Fexamen des questions înlérieures. Une telle initiative doit être britannique, afin de mieux manifester la nature pacifique d'une rectification pour laquelle mes disciples anglais doivent directement provoquer le sentiment et la raison de leurs concitoyens, surtout prolétaires, suivant le mode qu'ils jugeront le plus opportun. Si le positivisme obtenait cette première victoire pratique, il lui serait bientôt facile de rétendre aux cas analogues, plus importants et plus difficiles, surtout en faisant spécialement appel au public germanique contre l'oppression autrichienne de l'Italie, d'où Ton peut aujourd'hui craindre de nouveaux orages occidentaux.
10, rue Mon8ieur-le-Prince.
P, A\ Je vous remercie, ainsi que M. Metcalf, de l'heureuse rectification sur les deux préfaces, qui me délivre d'une obligation fâcheuse, dont une fausse information avait (Fabord semblé me charger, quoique le délit me parût, comme à vous, invraisemblable.
D'après la judicieuse direction de vos études historiques, je compte sur leur rapide et radicale efficacité.
^TW
A MONSÎEUn irENRT EDGER IgS
NEUVIEME LETTRE
A Monsieur Edger, a ^IoDER^' Times (Lo>'GlsLAiVD)
PariSj le Jeudi 17 Frédéric 68,
Mon cher Disciple,
Je m'empresse de répondre à votre excellente lettre dn 31 Descartes, {(ne j ai seulement reçue hier. Il me lardait, depuis deux semaines, d*avoir cette occasion de vous témoigner directement ma profonde satisfaction de votre nouvel opuscule, envers lequel vous pouvez indirectement connaître déjà mon opinion arrêtée, parce que je Tai spécialement formulée dans ma dernière réponse mensuelle à M* Fisher. Ce second essai très supérieur au premier, qui pourtant avait dignement obtenu mon estime, confirme Tensemble de mes espérances, intellectuelles et morales, sur votre émineiitc afititude à t 'apostolat le plus noble et le plus efticace, llicn d'ausi^i profond et d'aussi décisif n'a jusqu'ici paru sur le positivisme. Ma prochaine circulaire fera dignement ressortir une telle publication comme constituant, avec les Réflexions de M* de Constant et Topuscule historique de M, Congre ve» un précieux caractère de la présente année envers tons les vrais positivistes,
La seule recommandation qu'une lecture attentive et réitérée de cet importtint éciit m'ait finalement conduit à vous indi([uer, consiste dans Tabus de la ([ualilication de catholique appliquée à la nyavelle Kglise. Quoique nulle doctrine ne puisse rivaliser avec la nôtre |>onr T universalité, nous devons laisser aux ternies usités leur signification vulgaire, sans remonter à T acception étymologique.
Au Heu de conciliation, Thabitude que je vous engage à rectifier ne pourrait réellement produire qu'une fâcheuse confusion. Nous pourrions intellectuellement nous qualiiîer de relatwistes et socialement d'unwersalistes, puisque ce sont là les deux attributs prépondérants de notre foi. Mais nous devons toujours nous borner au titre de positiviëtes^ dans lequel nous finirons par forcer le public occidental à condenser tous les caractères de notre religion.
Vos intéressantes indications sur l'ascendant que vous commencez à prendre autour de vous m'ont plus cliarmé que surpris. J'avais dès longtemps prévu que la plénitude et la persistance de vos convictions finiraient par obtenir un tel empire dans un milieu sans consistance d'après la fluctuation et la division qui le distinguent. En prenant, l'an dernier, leur digne défense, au début de voLie opuscule initial, vous avez spontanément suscité leur contiance et leur respect. L^opuscule actuel doit considi^ablcment améliorer et développer cette influence normale. Il faut désormais attacher beaucoup de prix, pour r ensemble de votre mission, à votre résidence actuelle, qui, dans quelques années, peut réellement devenîi^ un village positiviste. C'est pourquoi je suis spécialement charmé d'apprendre l'heureuse amélioration que vous venez d'apporter à votre habitation, de manière à mieux lier en vous la vie privée et la vie publique, tout en exerçant envers votre compagne et vos enfants la juste sollicitude que vous leur devez. Au milieu des embarras propres à votre situation, vous serez le premier posi tivi sic dont le zèle ait normalement réalisé les conditions religieuses du domicile.
En développant ces espérances locales autant que le comportent votre âge personnel et l'instabilité sociale du monde américain, je crois qi^e vous pourrez aspirer, dans un avenir de quinze ou vingt ans, à convertir le village positiviste en centre spirituel d'une île positiviste, qui bientôt formerait un état distinct au sein de la fédération.
A MONSIEUR HENRY EDOER IqS j
Long-Island, quoique ofBciellement joint à l'État de New-York, est géographiquement plus connexe à celui de Connecticut, et présente tous les caractères définitifs d'un État séparé, plus étendu que celui de Rhode^Island, î
et rapidement susceptible d'être plus peuplé. Dans une :^
situation aussi mobile, une impulsion, à la fois indus- Vj
trielle et sociale, peut y porter, en peu de temps, une j
nombreuse population de travailleurs et d'enthousiastes, • h
plus que suffisante pour remplir les conditions légales >t^
qu'on demande aux nouveaux États. ;|
Une disposition, aussi remarquable intellectuellement 1
que moralement, envers la situation exceptionnelle des :\
riches aux États-Unis constitue l'un des principaux ^
caractères de votre second opuscule. On peut ainsi sentir -1
l'arûnité spéciale que le positivisme doit bientôt offrira |
la classe frappée d*un tel ostracisme par l'envie démocratique sous la direction' des métaphysiciens et des ."■ légistes. De puissants capitalistes peuvent dès lors se j trouver spontanément poussés à former, dans votre île, ,|i quelques grands établissements agricoles, qui suffiraient ^ pour amener une prochaine réalisation de la perspective ci-dessus indiquée. Long-Island pourrait ainsi devenir la tète sociale de l'Amérique du Nord, à laquelle elle servi- > rait d'intermédiaire religieux envers le centre occidental, conformément à sa position géographique. ■
Depuis le aa Septembre, je suis personnellement quitte de mon nouveau volume, le plus long que j'aie jamais écrit. Mais, quoique commencée avec Juillet, son impression a tellement traîné, qu'il n'a pu paraître au temps indiqué dans ma dernière circulaire. Enfin, il a paru Lundi 17 Novembre, et peut-être l'aurez- vous au moment où vous lirez cette lettre. Il constitue le tome premier de ma Synthèse subjectwe, sous le titre spécial de Logique posU tiçe ou Traité de Philosophie mathématique. Vous y trouverez, dès rintroduction, la pleine solution de la difficulté théorique à laquelle est consacrée la fin de votre lettre. Je suis ainsi dispensé de toute explication immé-
I<)6 LKTTHËS d'auguste COMTE
dîate sur un embarras qui sera bientôt dissipé spontanément. Néanmoins, je dois, à cet égard, vous témoigner combien je suis touché de la sa^e el respectueuse réserve que vous avez constamment développée envers une telle perplexité, de manière à manifester combien vous remplissez les conditions morales du vrai progiès tntellectueL Cette prochaine lecture me dispense aussi de vous adresser autre chose que de justes félicitations quant aux dispositions dignement conciliantes que vous avez spon* tanément adoptées à l'égard des théologis te s sincères, et surtout des véritables catholiques. Ma préface a finalement promulgué le vers systématique récennnenl construit dans la cérémonie du dernier mariage pûsîtiviste {le 6 Mars) pour caractériser l'attitude générale du positivisme pendant tout le cours de la transition organi<[ue :
Ganciliant en taii, JnQexible en princi[>e.
Suivant cette disposition, ([ue je ne devais développer qu'après avoir entièrement instilué la religion mii verse lie, je vous invite à diminuer les diHîeullés que vous éprouvez depuis un an à trouver une marraine à votre intéressante Sophie-Clotilde. Faute d'une positiviste, ne craignez pas de choisir une catholique ou même une protestante , jiom'vn qu'elle soit sincèrement allaehée à Tenfant, et qu'elle accepte tirailleurs la su]ïrémaîie de la foi luiale Hur les fois locales et provisoires eu consentant à la eérénionie pour laquelle je vous envoyai. Tan dernier, une délégation spéciale. J'ai moi -môme été récemment forcé de donner ici le même conseil pour un très prochain cas de présentation, vu le très petit nombre des dames vraiment positivistes (juc nous avons jusqu'à présent» et dont nouîï devons rapprocher les àïues bien organisées quoique spéculativemcnt arriérées, eu faisant dignement prévaloir le mérite moral sur les conditions intelleetuelles.
Pal- une telle conduite vous devez bientôt obtenir de grands succès, chez Icb deux sexes, dans un milieu qui dispose à mieux sentir combien la révolution occidentale a
A MONSIEUR HEXRY EDGKR If>^
surtout b€50În d'une solution religieuse. La sîtualion aui<îricaîne peut l'âcilementdiâsiperles illusions qui prolongent la coEL^ance empirique des socialistes européens envers les remèdeâ essentiellement politiques. Débarrassés de royauté, darmée et du elergé léffal, vos yankee.b\ et surtout leurs spectateurs venus d*Europe, doivent aisément comprendre que la religion peut seule réaliser les aspirations sociales qu'ils sentent aussi vivement que les Européens et que ceux-ci veulent satisfaire par de vains remaniements politiques. Outre son action spéciale et {lircctc sur les patriciens et les prolétaires, le positivisme doit bientôt atteindre, aux Ktals-Unia, la partie la plus respectable et la plus consistante de la population, celle qui conserve les traditions des républicains de Cromwell, pre* miers colons de vos états seprentrionaux. Ces nobles cultivateurs, manufacturiers, et commerçants, qui sont jusqu'ici restés habituellement silencieux, sauf dans les luttes d'indépendance, faute de pouvoir suivre les aspirations sociales ainsi transmises, sortiront de leur attitude passive, en écartant les lettrés, quand ils aurcuit assez reconnu c[ue le positivisme présente tous les caractères de la solution religieuse qu'ils attendent depuis deux siècles,
N'attacbez aucune importance spéciale à Tannonce que vous a récemment donnée M, de Constant, à Tégard il un travail du positiviste de Douai sur V Exposition popittalrc du posUwisme. Le noble Hollandais s'est généreusement fait une illusion qui serait bientôt dissipée si ce projet se réalisait jamais. Mon disciple de Douai ne remplit pas les conditions, de cœur et d esprit, qu'exige une popularisation qui, loin d'émaner. ^*une lourde préparation de sept ans, devrait normalement résulter de quelques mois de verve, si ce jeune homme en était asse^; susceptible.
Tout à vous.
Auguste Comte,
10, rue Mous ieur-le-P rince.
igS LETTRES d'auguste COMTE
P. S, La lettre de M. Metcalf, incluse dans la vôtre, fut hier tran^biise à M. Magnin. Cet éminent prolétaire sera J'en suis sur, profondément touché d'une telle inHiatîvc, dont je félicite votre noble ami. Mais, en recevant avec joie Tespoir d'avoir bientôt sa visite au centre occidental, j'invite M. Metcalf à bien considérer les embarras que cette course dispendieuse doit naturellement trouver dans la honteuse ignorance des Français, surtout prolétaires, cavers toute autre langue que la leur. Tant que M. Metcalf ne pourra point parler français, ses contacts ici seront très gênés, et presque stériles. Je n'aurais pas moi-même la possibilité de causer avec lui.
Tout en approuvant votre projet de traduire spécialement le dernier volume de la Politique positive, sous son litre propre de Tableau synthétique de Vas^enir humain, je dois paternellement vous détourner des opérations typographiques, qui pourraient actuellement aggraver vos embarras matériels, de manière à troubler vos principaux devoirs privés, et même publics.
DIXIÈME LETTRE
A Monsieur H. Edger, a Modern Times (Loxg-Island).
Paris, le Vendredi 9 Homère 60.
Mon cher Disciple,
Votre lettre du 10 Moïse, que j'ai reçue Mardi, m*a beaucoup satisfait. Je suis heureux d'y voir que vous avez déjà traduit le tiers environ du volume final de la Politique positive. Ce tome décisif, séparément publié sous son lilrt* propre de Tableau synthétique de V avenir ^ humain, convient spontanément à la situation américaiue. Afin d'abréger votre traduction, et d'en diminuer les frais,
A MONSIEUR HENRY EDGER 1^
VOUS ferez bien de n'y pas comprendre V Appendice général, qui n'a finalement d'importance que comme monument historique, pour caractériser l'homogénéité de nia carrière totale. Malgré cette simplification, l'impression de ce volume ne doit jamais être à votre charge, sous peine de compromettre l'ensemble de votre situation matérielle. C'est pourquoi je vois avec plaisir que vous avez sagement écarté tout projet de ce genre. L'espoir que vous nourrissez de voir bientôt surgir un digne patron de cette publication me paraît, quoique indéterminé, très conforme aux dispositions américaines.
En répondant, en Décembre dernier, à l'intéressante lettre annuelle de M. John Wallace (de Pbiladelphîe), j'ai trouvé l'occasion de fixer spécialement son attention sur votre récent opuscule, où je l'invite à puiser une sommaire connaissance du positivisme religieux et social. Quoique ce digne frère de mon éminent disciple posthume n'ait pas encore embrassé notre foi, ses sympathies me semblent y tendre de plus en plus, et je regarderai son contact personnel avec vous conune pouvant devenir important, si l'occasion convenable s'en offrait. La dédicace de votre précieux opuscule vous autorise, ce me semble, à faire spécialement hommage d'un exemplaire à M. John Wallace (284, Spruce Street, Philadelphia), qui, j'espère, acciieillera convenablement une telle initiative.
Loin d'être aucunement fatigué des détails que vous m'envoyez sur l'éducation musicale et poétique de vos enfants, ils m'ont tous inspiré beaucoup d'intérêt, ainsi qu'aux membres de la Société Positiviste à qui j'en fis avant-hier lecture traduite. Il est certainement impossible de mieux saisir et de mieux appliquer la théorie positiviste sur l'essor esthétique de la seconde enfance. Je dois même approuver vos tentatives spéciales pour l'introduction régulière de l'adoration abstraite dans le culte domestique, et le genre de participation secondahe que vous y réservez aux enfants, sans les fatiguer par des efforts prématurés.
aOO LETTfiES D AUGUSTE COMTE
. Ma huitième t^irculaire, que je vous ai directement adreââée le a3 Moïse, m'a spécialement permis de faire publiquement apprécier votre opuscule religieux. Elle a pareillement gloriiié le précieux opuscule politique par leqiiel M, Cougreve a dignement terminé la mémorable année d'où la postérité datera rinstallation sociale du positivisme pleinement systématisé deux ans avant. Je présume que vous avez déjà reçu cet écrit (Gibraltar • or (he /oreifcn policy of Kngland), quoique vous n'ayez pas encore mon nouveau volume, qui pourtant parut à la * mi-novembre.
Il faut peu s'étonner, que vous n'ayez pu scrupuleusement réaliser la résolution de chasteté que vous avez sincèrement formée. Mais cette chute involontaire ne doit pas vous décourager envers un perfectionnement qui ne saurait immédiatement devenir vraiment complet. C^onlenlcz-vousde tendre constamment vers la limite i/idîquée, et soyez ainsi convaincu que vous ne tarderez pas à réaliser le progrés eflectivement couve nal>le, qui nest nullement supérieur à vos forces morales.
Tout a vous.
Auguste Comte 10, rue Mon«ieuHe-Priacc.
ONZIÈME LETTRE
A MOiVSIEUll H, ElHiER, A MoDER>^ TlM£S (LoNG-IsLAND)* PaHs (10, rue Monîîieiir*lçsPrince*f, le Vendredi g Archimède59,
Mon cher Disciple,
Votre excellente lettre du ii Arislote, que j'aî reçue Mardi 6 AreliimÈde, me paraît, dans son ensemble, indiquer une disposition exceptionnelle au découragement.
A MONSIEUR HENRY EDGEU OOI
et même à Taniertume, par suite de désappointements récents. Avant de répondre à vos diverses questions spéciales, je crois donc devoir directement dissiper celle tendance funeste, en expliquant sa source générale. L'accomplissement de ce paternel office peut d^aîllears développer la réaction cérébrale que me suscite ctiacun de nos précieux entretiens. J'en ai spécialement besoin pendant la sainte semaine qui me ramène, chaque année, la principale catastrophe de ma vie intime. Une telle douleur est, cette fois, aggravée par la premitre suspension complète, après onze ans, de la discordance chrétienne entre les dates hebdomadaires et mensuelles. Cesl encore au Dimanche des Rameaux que doit après-demain survenir le fatal anniversaire, où commence réternité subjective désormais assurée à Tangélique inspîralrice de la religion positive. Mes intimes lableaux de la douloureuse semaine ainsi terminée, quand je les aurai sufiisamment publiés dans la biographie promise pour i8()^, seront peut-être destinés à doter nos successeurs d'une commémoration annuelle mieux méritée que celle dont nos prédécesseurs honorèrent la Passion chimérique du prétendu fondateur du catholicisme. En osant ^ ouh confier ce secret espoir, que je n'ai jamais pu jusquici formuler à personne, je vous donne une confumatîon décisive de la pleine harmonie que je sens irrévocablement établie entre nous, d'après votre admirable nature sympathique.
Le positivisme n'exalte que les instincts altruistes, et comprime tous les penchants égoïstes. Il vient irrésislible* ment régler la vie humaine, tarit privée que publique, au milieu de l'anarchie universelle. Ses vrais adeptes doivent donc s'attendre au déchaînement des plus violentes animosités chez tous ceux qui, surtout parmi les lettrés et les bourgeois, veulent indéfiniment prolonger T interrègne spirituel afin de perpétuer l'indiscipline morale. Je sais que, à cet égard, vous avez sagement écarté toute illusion, et noblement résolu de ne jamais accorder aucune atten-
30a LETTRES D AUGUSTE COMTE
tion sérieuse à des attaques aisément prévues. Elles ne vont pas tarder à se dérouler, tant en Amérique qu'en Europe, maintenant que la conspiration du silence se trouve essentiellement surmontée. Nous devons partout attendre les plus ignobles calomnies, sans que leur cours doive jamais troubler Tessor de nos travaux, en laissant à notre vie, privée et publique, le soin de répondre pour nous auprès des âmes vraiment compétentes.
Mais, quoique vous sachiez assez dédaigner vos contemporains, en vivant avec nos descendants et nos ancêtres, vous ne pouvez autant négliger les déceptions résultées de rinsuffisance ordinaire de vos propres frères actuels. Je ne parle pas de faux positivistes, très nombreux aux États-Unis, comme en Angleterre, qui rejettent ma Politique en admettant ma Philosophie : ceux-là doivent bientôt devenir nos principaux ennemis, comme je Tai depuis longtemps annoncé. Les seuls désappointements, vrain;ent amers, proviennent des positivistes complets, c'està-dire religieux, dont ïesprit ne repousse aucun de nos dogmes ni même de nos pratiques ou de nos règles, quoique leur cœur n'ait pas régénéré leurs habitudes. Quelques pénibles froissements que cette insuffisance doive vous susciter, il faut pourtant s'expliquer, sans l'imputer aux imperfections individuelles, une incohérence propre à la génération où le positivisme surgit. Elle a spécialement pesé sur moi par suite des habitudes négatives spontanément inhérentes au centre initiateur, où le dix-huitième siècle lit tristement prévaloir sa fatale tendance à la sécheresse morale en exaltant l'essor mental. Une émancipation absolue qui ne convenait qu'aux âmes capables de concourir à l'avènement de la synthèse universelle, fut indistinctement étendue à tous les occidentaux surtout en France, de manière à dissoudre toute culture alTective, C'est dans un tel milieu que le positivisme dut pourtant surgir, en sorte que ses adeptes ont ordinairement émané jusqu'ici d'une masse indisciplinable où résidera le principal obstacle à son ascendant initial.
A MONSIEUR HENRY EDGER ao3
Si VOUS avez justement noté la précieuse exception que vous offre le noble Longchampt, il faut compléter cette observation en remarquant que cet incomparahle disciple passa directement du catholicisme au po^ilivisme sans aucune station dans le scepticisme. Malgré rexcellence de sa nature, plusieurs de ses vrais confrères m'auraient peut-être satisfait autant, s'ils eussent été, comme lui, préservés de la fatalité qui fait aujourd'liui passer les jeunes penseurs français, par plusieurs années dindîscipline totale, d'où résulte ensuite la discordance ordinaire entre leur cœur et leur esprit, malgré les ctniviclions les plus complètes et les plus stables. Vous trouverez moins d'obstacles à cet égard chez les positivistes directement émanés du protestantisme, qui, sans être aussi disciplinant que le catholicisme, maintient quelques habitudes de vraie culture morale.
Une telle explication me conduit à commeneep mes réponses spéciales, en vous félicitant des heureux contacta que vous savez maintenant instituer avec les catholiques américains, d'où peuvent bientôt provenir de précieux prosélytes. Pendant que ce digne effort s'ébauchait dans un désert transatlantique, ime équivalente tentative s'accomplissait, au chef-lieu du catholicisme, envers les meilleurs débris de l'ancien sacerdoce. L'éminent révolutionnaire français, dont j'ai récemment signalé la merveilleuse conversion, M. Alfred Sabatier, noble ami de M. Longchampt, par lequel il fut d'abord initié, vient de s aboucher, en mon nom, à Rome, avec le général des Jésuites pour commencer la grande ligue religieuse à laquelle le positivisme peut seul présider, de manière à sauver TOccident de l'immense désordre dont il est maintenant menacé* Dans une admirable lettre oflicielle, que je saurai finalement publier, mon digne ambassadeur a directement caractérisé notre religion comme plaçant « la dignité dans la soumission, le bonheur dans l'obéiî^sance et la liberté dans le dévouement. » Vous apprendrez avec joie que ce précieux disciple élabore, à l'usage du public îta-
ao4 LETTRES d'aUGUSTK COMTE
lien, une judîtieuse exposition soin m aire du positivlsnie, qui nous dédommagera du prcUcn lieux opuscule de Douai» dont vous devez maintenant regarder Tauteur comme irrévocablement avorté, par cet excès de présomption et défaut de tendresse ([ui, combinés, m'ont déjà frustré de tant d'espérances.
Dans une récente lettre, M* Congre ve s'est spéciale* ment félicité de rouverlure de ses relations directes avec voua, qui doivent de plus en plus offrir à tous deux d'importantes satisfactions, de cœur comme d'esprit. Il a noblement accepté la grande proposition que je lui fis. Tan dernier, pour composer un volume décisif sur riiistoire positiviste delà vraie révolution anglaise, afm d'établir la connexîté sociologique entre les deux e\[>losions républicaines que personnitîcnt Cromwell et Danton. Accomplî dans trois ou (|uatïe ans, avec la peifection que promettenl ses deux admirables opuscules historique et politique, ce travail doit irrévocablement lier les deux prolétariats dont T union importe le plus à la solution occidentale. Mais ce résultat sera spécialement consolidé par la précieuse élaboration que vous allez exécuter sur le socialisme positif, et d'après Furgcnte exposition projetée par votre digne ami M. John Metcalf, qui, comme prolétaire, est seul apte à réveiller directement le prolétariat britanni(pic, dont l'apparente torpeur ne tient qu*à sa ju^ite défiance des lettrés quelconques, combinée avec son secret instinct de la présidence parisienne envers la régénération universelle.
Je suis autant disposé que vous à pousser M. Congre ve vers la «lestination sacerdotale, surtout depuis que je le sais heureusement pourvu d'une digne compagne. Ma dernière réponse Tinvite k dépasser le simple apostolat, dont il a déjà pris une digne possession, parce qu'il m*a directement témoigné l'espoir s[ïûntané de refaire son éducation théorique à l'aide de mon récent volume. Puisque vous avez convenablement apprécié ce nouveau pas du positivisme, je crois aussi devoir vous exhorter à mettre
A MONSIRUR HEPfRY EDGER ao5
en pleine valeur votre éminente nature synthétique et synipaLliique en osant enûn entreprendre votre initiation encyclopédique d'après la base mathématique autant que le permet votre situation nititérielle, moins favorable que celle de M. Cong^eve, Le sacerdoce positif ne doit jamais se conférer avant TAge de quarante-deux ans, surtout en vue de la maturité sociale dont aucune valeur personnelle ne peut assez dispenser. DMci là, vous pourriez encore remplir les seules conditions théoriques qui vous séparent d*une carrière pleinement conforme à votre constitution cérébrale. Sans que vous me ranuonciez, je compte que votre judicieuse étude du nouveau volume aura bientôt produit la réaction indiquée dans ma dernière circulaire, en vous alfrancliissant autant du prestige scientifique ([ue vous Tètes déjà du joug théologique et métaphysique. Une application Qnale et prépondérante de la loi des trois états à la religion, conduit à dominer son préambule scientifique comme chacun des deux autres, en, les utilisant tous selon leur nature, réelle, générale, ou constmclive, et surmontant leurs vices respectifs, d'inutilité, d abstraction, et d'irréalité.
Il aurait spontanément sufti de comparer les i\ges de vos deux principaux enfants pour n'être aucunement troublé de la dilïîculté de Lé H a, relativement au culte intime, qui doit être le résultat général de la seconde enfance, à peine commencée dans ceeas^ La diversité des sexes concourt avec celle des ilges à rexplicalion de la supériorité d'Henry, parce que ce culte exige Tcssor de la contemplation abstraite, moins facile et plus tardive à la femme <}uc la contemplation concrète, directement liée au sentiment. Je dois, en général, vous recommander, à cet égard, de respecter la spontanéité de chaque enfant, seule garantie solide de la pleine efficacité morale des adorations personnelles. Une heureuse occasion va naturellement surgir pour Lélia du voyage que vous m'annoncez de votre digne épouse, dont je serais honoré de recevoir la visite, <[ui me permettrait de lui téutoigner de
Vive voix combien je vous apprécie. Pendant cette longue et douloureuse absence de sa mère, votre fille aînée doit éprouver des émotions qui la pousseront à Tinstitution Hpontauée du culte intime envers le meilleur type normal.
Quant à votre noble appréciation finale du vrai positivisme* elle est directement digne de mon entière approbation. Toute ma mission fut spontanément annoncée dans l'opuscule décisif de 1826, où je vouai ma vie à la fondation du nouveau pouvoir spirituel. C'est là ce qui peut seul condenser et réaliser la doctrine rénovatrice que j'ai pleinement établie. Il faut regarder comme une pure chimère Tespoir de rallier et régler les hommes d'après une foi, quelque complète et démontrable qu'elle soit, qui n'aboutirait pas à l'installation du vrai sacerdoce. Une telle conclusion est seule capable de bien distinguer désormais les dignes positivistes : même quand les faux admettraient tous nos dogmes, leur action sociale serait essentiellement vaine sans la subordination au pontife universel, unique source du faisceau régénérateur. Vous devez seulement reconnaître que, hors de son sein, le positivisme doit bientôt trouver un précieux appui dans les sym[>athies que son aptitude organique va naturellement inspirer aux divers gouvernements occidentaux, à mesure que la situation développera Tanarchie virtuellement inhérente aux âmes actuelles. Une telle affinité sera d^abord appréciable chez les praticiens retirés ; comme me Ta s^pécîalement confirmé la récente visite d'un vieux Capitaine de vaisseau de la Marine royale d'Angleterre, dont la noble humilité devant moi formait un admirable contraste avec l'attitude spontanée de dignité que procure la longue habitude du commandement régulier.
Tout à vous.
Auguste Comte.
10, rue Monsieur-le-Prince .
P. S, Eu adoptant vos judicieuses réflexions sur l'efficacité des traductions anglaises de mes divers livres, je dois cependant encourager votre spéciale traduction de
A MONSIEUR HENRY EOGER 20^
mon Tableau synthétique de V avenir humain. J'approuve votre suppression du chapitre linal, comme essentiellement superflu pour le puhlic américain. Ce quatrième volume de ma Politique est celui qui convient le mieux à votre présent milieu, comme le troisième à TAngleterre ; mais je vous invite à persister dans votre sage résolution de ne pas le publier à vos frais, et d'attendre, suivant votre comparaison, un second tombe, iiui serait, au fond, plus utile que le premier.
DOUZIÈMK LETTRE
A Monsieur Edger, a Modern Times (Long-Islaivd)
Paris (lo, rue Monsieup-le- Prince), le Jeudi i*f Sainl-Paul 0&.
Mon cher Disciple.
La suscription de votre excellente lettre du il César, arrivée avant-hier, mérite des féticitations spéciales pour la noble manifestation spontanée qui s y ti'ouve dignement accomplie. C'est le quatrième exemple d'un usajE^e positiviste convenablement introduit, des la tin de iHd5, par M. Fisher dans toutes ses lettres menHuelles, et bientôt reproduit, sous des formes équivalentes, chez deux de nos meilleurs disciples fran(,^ais, l'un théorique, M. Audiffrent, jeune médecin à Marseille, Tautre pratique, M. Hadery, propriétaire cultivateur à cent lieues de Paris. D'après le concours, rapidement croissant, de telles manifestations, dont la pleine sponlauéiré garantit la parfaite sincérité, le public occidental sera promptcmeut informé, sous l'entremise involontaire des nombreux
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agents des diverses administrations postales, de Favènenient de TKglise universelle, malgré le silence concerlé des journalistes quelconques, chez les divers OccideiUaux.
Je suis très satisfait de voire heureuse ébauche hebdoinadaite du culte domestique. Elle offre une précieuse eontii-mation spéciale de votre émineiite aptitude sacerdotale, en utilisant autant que possible la liberté maintenant propre à la situation américaine. Quoique je n'aie pas encore eu le temps d*examîner votre répartition sacrée des leeluies de Vlmitaiion catliolique entre les différents jours de l'année positiviste Je dois cordialement féliciter votre di):çne épouse pour cette exccUenle inspiration, qui tend à mieux lier les vrais croyants soit entre eux, soit à leurs meilleurs précurseurs et contemporains*
D'après la conduite, sagement affec tueuse, que vous me décrivez envers voire noble mère, je vois que vous avez pleinement saisi, de cœur et d'esprit, F ensemble de la grande ligue religieuse qui peut le mieux seconder Tinstu liât ion sociale du positivisme et sa mission organique contre la coalition spcuilaiiée des natures maintenant îndisciplinables. <>uoique dans cette sainte alliance, le calboUcjsme mérite la principale attention de la présidence positiviste, il n'y faut négliger aucun protestantisme, mOme le plus voisin de Tctat purement révolutionnaire. Pourvu que la hiérarchie mutuelle des différentes églises ([uol conques soit toujours respectée, chacune d'elles comporte des contacts spéciaux avec une religion (pli réalise lous les programmes humains en écartant leurs divergences. Envers les dissidents britanniques, tant Américains qu Anglais, la croyance àc^ millénaires, si développée cliez les réj>ublicains de Gf omwell et Milton, me semble, comme à vous, remplir les conditions naturelles d'une telle allinité. La durée ainsi marquée au règne personnel du divin inaugu râleur de Tàge des sainte coïncidant avec celle de notre transition organique, on peut utilement exploiter ce vague aperçu comme un confus pressentiment de la régénération occidentaiCi
A MONSIEUR HENRY EDGER SOQ
Il faut déjà regarder la digne institution de la sainte ligue du dix-neuvième siècle comme la principale affaire spécialement commune à tous les vrais positivistes, tant pratiques que théoriques. Car, le positivisme ne pouvaM aujourd'hui prévaloir que chez une minorité d*élite, son efficacité sociale deviendrait bientôt insuftii^ante sans Tassistance indirecte des diverses croyances caduques, dont la vulgarité peut seule nous permettre de prévenir ou surmonter, chez les différentes masses occidentales, Tensemble des impulsions anarchiques. Le catholicisme, trop aveuglé par la protection offlcielle, ne pourra, je le crains, assez apprécier une telle ligue que sous la dure pression des prochains événements; tandis que le protestantisme dépourvu d'autorité légale est mieux susceptible de devancer cette pénible nécessité.
Mon digne représentant à Rome ne peut convenablement écrire qu'en français le précieux opuscule qu'il y préparc. Néanmoins, cela suffira pour atteindre la destination italienne de cet écrit, que peuvent ainsi lire tous les Ualiens dont la conversion est maintenant possible. Toutefois, je sens autant que vous de quel prix serait une sommaire exposition du positivisme dans la langue à laquelle notre religion promet l'universalité. Cette publication finale sera certainement hâtée par celle de M. Sabaticr, qu'il doit d ailleurs dédier au seul positiviste avoué que je connaisse en Italie, M. Benedetto Profumo de Gênes. Peut-être celui-ci traduira-t-il le prochain opuscule, si le succès en est suffisant; quoique je présume cfue la principale efficacité de cet écrit doit immédiatement s'exercer sur les meilleurs révolutionnaires français, tous déjà disposés à respecter l'auteur, dont l'admirable conversion les frappera profondément.
Vous avez dignement senli l'importance d'une scrupuleuse pratique du calendrier positiviste dans l'exercice habituel du culte domestique. Le culte purement personnel, où les intimes souvenirs sont aujourd'hui liés aux dates chrétiennes, doit provisoirement conduire à les y
âtO LETTRES d' AUGUSTE COMTE
conserver. Mais il en est autrement aussitôt que Tadoration devient vraiment collective, sans même être encore publique : alors notre semaine, qui d'ailleurs a finalement consacré les anciens noms des jours, doit constamment prévaloir. Notre unique concession concerne la vie civile, où, suivant ma coutume conciliante, je combine le vieux jour chrétien avec la nouvelle date mensuelle. Cette duplicité provisoire du Dimanche a d'autant moins d'Inconvénients qu'elle indique, pendant la transition, l'Institution normale que consacrera le tome troisième de ma Synthèse subjective, d'après l'usage spontané du prolétariat occidental, pour les deux jours de repos consécutifs de chaque semaine, universellement voués l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée : une loi de Cromweli l'avait déjà tenté.
Puisque quinze mois vous séparent encore de l'accomplissement de la quatorzième année de votre fils aine, ce temps suffit pour vous préparer à diriger soli initiation mathématique. Reprenez, sous l'impulsion de mon récent volume, les études arithmétiques, algébriques, et géométriques, que vous m'avez précédemment annoncées comme achevées, et complétez-les en apprenant la trigonométrie d'après l'un quelconque des traités maintenant usités dans le milieu britannique. Alors vous pourrez pleinement aborder ma Géométrie analytique, bientôt suivie de l'algèbre supérieure, que vous pourriez strictement enjamber. Notre Bibliothèque indique tous les livres qui vous sont réellement nécessaires pour l'étude du calcul infinitésimal et de la mécanique rationnelle, en écartant même le livre de Polnsot, que vous pouvez essentiellement éviter. Quant à la Théorie des fonctions de Lagrange, sa lecture finale vous sera philosophiquement profitable> afin de mieux sentir, dans le cas le plus éminent, l'inanité nécessaire de toute synthèse partielle isolément conçue, quoique cet avortement soit historiquement excusable en un temps où la synthèse unlver^ selle était encore impossible.
Ceci me conduit à la principale partie de votre lettre, qui m'a fait simultanément admirer vos touchants scrupules et votre noble obéissance envers la destination pleinement sacerdotale que je vous félicite de vous avoir finalement assignée ainsi qu'à Téminent Congreve. Le concours spontané des ft*atemelles exhortations du noble Longchampi avec mes déterminations systématiques^ devrait ici suffire pour dissiper toute hésitation, si cette réponse pouvait encore vous en laisser. Quoique vous deviez provisoirement conserver, et même développer, votre existence actuelle, où le digne a(>ostolat théorique se combine avec une honorable activité matérielle, ce n'est point à vous, mais à votre précieux ami John Metcalf qu'il appartient de fournir le meilleur type personnel du prolétaire normal au milieu de Tanarchie occidentale. Votre nature éminemment sacerdotale vous assigne une autre carrière, tandis que Tensemble de votre éducation bourgeoise vous détourne du pur prolétariat^ malgré la simplicité de vos propres goûts. Restez donc travailleur, surtout sous un digne patricien si vous le trouviez, jusqu'à ce que vous deveniez prêtre, ce qui ne peut arriver avant l'accomplissement de votre quarante-deuxième ânnéC) la oonditk>n d'âge étant celle dont je dois le moins dispenser. Une telle marche sera spontanément conforme au régime normal, où le sacerdoce doit surtout se recruter parmi les prolétaires exceptionnels. Je ne puis, comme pontife, apprécier votre sincère humilité qu'en y voyant un noble titre de plus à l'éminente carrière dont vous avez dignement senti les difficiles conditions morales.
Un nouveau pas du positivisme mérite de vous être spécialement signalé, d'après l'admirable conversion d'un noble élève de M. Congreve, le jeune Winstanley, qui vient subitement d'hériter de cinq mille livres sterling de rente en domaines territoriaux. Il est exprès parti de Londres le i*' César pour me consulter sur sa généreuse résolution de s'ériger en digne chef agricole, d'après une Suffisante initiation, d'abord théorique, puis pratique, en
aia LBTTRE9 P AUGUSTE G<mTK
écartant paisiblement ms fermiers afin de prendre la direction générale de ses laboureurs. Trois séances, de trois heures le a César, de quatre heures le 4» ^^ ^^ ^'^4 heures le 5, m'ont graduellement conduit à résumer ces . douze heures d'entretien exceptionnel en le renvoyant à Londres le 6, préoccupé de la terminaison espérée de son double apprentissage par le sacrement solennel de la Destination, que personne ne m'a jusqu'ici demandé, quoiqu'il doive, même de nos jours, acquérir une immense efficacité sociale surtout parmi les chefs pratiques. J ai donc lieu d'espérer Tavènement décisif d'un véritable type anticipe du patriciat normal. En même temps, je vois ainsi développer la chevalerie de l'Humanité, spontanément ébauchée par le noble Longchampl, et dont M. de Constant représente l'élément propre iiux praticiens retirés, tandis que M. John Metcalf en caractérise Tadjonction prolétaire.
Relativement à M. Hulton, son attitude a dû, comme à moi, vous paraître d'abord équivoque, quoique je sois, autant que vous, enclin à le croire un sincère et zélé positiviste. Son hésitation fut surtout due à ce qu'il a long* temps flotté quant à sa vraie destination, qu'il croyait théorique, suivant une illusion trop fréquente aujourd'hui, mais qu'il a finalement jugée pratique. Il a récemment trouvé son issue naturelle en se plaçant à la tète de rutile mouvement social qui. tend maintenant i doter TAnglcterre des tribunaux de commerce dont le meilleur ly;)e est encore eu France, malgré ses imperfections: ce q.à peut dignement utiliser l'aptitude législe de mon i>Ius ancien discipht (l'Iiiaiule.
Klant spontancineut resté plus de deux mois sans aucun contact avec moi, M. Magnin vint hier m'expliquer celte anomalie, d après ses préoccupations continues sur sou nouveau système de drainage, qui parait enfin devoir heureusement surgir. Il a vraiment reçu la lettre de ]M. Met calf dont vous parlez, quoique son état d'absorption Tait jusqu'ici privé d'y répondre, voulant d'ailleurs
A MONSIEUR HENRY EDGER ai3
donner à sa lettre les développements qu'exigent les renseignements demandés par votre ami. Quoique les positivistes dont je suis immédiatement entouré ne soient pas, en général, les plus zélés, je pense, comme vous, que les savants sont seuls réellement incurables.
Tout à vous.
Auguste Comte.