UNE LETTRE A MONSIEUR DE CAPPELLEN
Paris, le Dimanche i" Guttemberg 66.
Mon cher Monsieur de Gappellen,
Ma présente disponibilité me permet de vous renvoyer, après l'avoir scrupuleusement lu, le manuscrit que vous m'apportâtes hier, et qui, malgré son volume apparent, ne m'a pas pris plus de deux heures.
Dans son état actuel, ce travail ne comporte aucune publicité. Je suis pourtant heureux de l'avoir lu. Car il offre une précieuse confirmation, non seulement de la réalité, mais aussi de l'opportunité de la doctrine capable d'inspirer les nobles sentiments et les profondes convictions qu'il manifeste.
Le vague et la confusion qui s'y trouvent ne doivent pas être uniquement imputés à d'insuffisantes préparations scientifiques. Il faut surtout les attribuer au milieu protestant, d'où dérive sa principale hérésie consistant à vouloir fondre l'Humanité dans Dieu.
Sous l'impulsion des croisades, le catholicisme tendit spontanément à se transformer en Positivisme, d'après la prépondérance croissante de la Vierge sur Dieu. Le protestantisme vint briser cette initiative du cœur en suscitant la révolte de l'esprit. Non moins rétrograde qu'anarchique, il a reporté sur Dieu la préoccupation qui commençait à se diriger vers la suave précurcise de l'Humanité. C'est seulement parmi les Occidentaux préservés
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du protestantisme que le mouvement du Moyen- Age a pu se prolonger, et là même, les réactions négatives Font gravement altéré. Tel est le seul culte intermédiaire qui puisse historiquement faciliter le passage du catholicisme au positivisme, mais uniquement chez les Méridionaux.
Cette grave erreur n empêche point l'utilité que le manuscrit doit offrir à son auteur, en fortifiant ses convie lions. Il serait à souhaiter que tous les vrais positivistes accomplissent une semblable étude, quand même ses résultats ne devraient jamais devenir publics. Mais, outre cette efficacité personnelle, un tel travail comporterait une utilité générale envers les âmes placées dans une situation analogue à celle de Fauteur. Un milieu sceptique doit être involontairement affecté paV le spectacle, heureusement contagieux, de cette foi pure et profonde, dont lesdéviations mêmes constatent sa spontanéité. Toutefois, il ne faudrait publier cet opuscule que sous le titre de Réflexions synthétiques, comme un recueil de pensées détachées, avec le numérotage usité, pour éviter les vains efforts qu'exigerait Tincohérence qu'il présente.
Si cette résolution est adoptée, Tauteur devra d*abord Tajourner jusqu'au suffisant examen de mon prochain volume, qui, le plus systématique de tous, penAettra de compléter et de perfectionner celte collection, après en avoir écarté les redites. Mais je dois finalement recom' mander de ne point publier cet opuscule sans que l'auteur y soit ouvertement nommé, pour qu'un écrit destiné surtout à faire connaître et respecter le Positivisme ne devienne pas formellement contraire à Tune de ses prescriptions les plus usuelles. Ne devant rien écrire Tan prochain, j'offre de relire convenablement ce manuscrit, quand il sera complété suffisamment et rédigé sous sa forme normale. Auguste Comte.
P, S. Le meilleur mode, pour faire connaître à Fauteur le résultat de ma lecture, consiste à lui transmettre cette lettre, par l'entremise de M. de Constant.